‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 33 sur 48 · II. — LES DÉTAILS · texte numérisé non relu

II. — LES DÉTAILS

Ces mêmes excès sont à éviter dans les détails. Le sensualisnft dégrade, le sentimentalisme amollit, le mysticisme énerve. Eogomme,' opium ou hatchich, aucune de ces ivresses n'est digne de l'homme.

Nos premiers écrivains conservent généralement la chasteté de l'expression ; mais cette pudeur n'est que superficielle ; on dirait qu'ils se font un système de descendre aux détails les plus scabreux de la vie : ce que Tacite eût peint d'un mot, ils l'analysent, ils le dissèquent, dans les replis les plus cyniques. Le romantisme semble l'analyse de l'ordure.

La Vu de Rancéy de M. de Chateaubriand, est un exemple de ce mépris des convenances. Ses Mémoires d'outre tombe vont jusqu'à oublier le

respect pudique que Ton doit à sa mère : l'auteur parle de lui! « Il est probable, dit-il, que « mes quatre sœurs durent leur existence au « désir de mon père d'avoir son nom assuré par « l'arrivée d'un second garçon; je résistais! « j'avais une aversion pour la vie! •

Le patriarche du romantisme s'accuse quelque part d'être pour quelque chose dans le mauvais goût qui corrompt le génie de la langue. « J'ai peur, dit-il , d'avoir été le premier « coupable; novateur-né, j'aurai peut-être com- <K muniqué aux générations nouvelles la maladie .« dont j'étais atteint. •

Cette maladie n'est pas seulement artistique. Proudhon a déjà jugé Raphaël; les peintures des mœurs perverses des premiers siècles, dans la Chute Sun ange^ se coiîiplaisent plus avidement encore en des voluptés malsaines.

Que dire de ce que Proudhon appelle les Priapées de l'auteur de Lélia ?

c J'ai cité tout au long la scène entre Pulchérie et Lélia : Ce serait bien pis si je rapportais le viol de Rose et de Blanche; si je disais pourquoi M"« Ëdmée est amoureuse de son petit ours et cou- . sia Bernard de Mauprat; si je passais en revue le

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musée de M"® la princesse Quintilie, morganatique" ment mariée à un étudiant allemand et qui entretient chez elle, pour le plaisir de ses yeux et par fantaisie d*artiste, de jolis garçons et de jolies filles dont toute Toccupation est de faire Tamour; imitation des scènes de Caprée, esquissées par Tacite dans la vie de Tibère.

f Les romans de M"* Sand abondent en combinaisons et en peintures dignes du célèbre M. de Sade, sauf les mots qui chez la première sont à peu près toujours honnêtes. {Proudhm.)

L'Amour et la Femme de M. Michelet ont mérité à ces œuvres de bonne volonté et d'amour du progrès, un pareil, un terrible reproche, tant rinfluence du succès des romans malsains est désastreuse !

€ SiTouvrage est moral par l'invention, dit l'auteur du Xoi s'amuse^ est-ce qu'il serait im- .« moral par l'exécution? La question ainsi posée « nous semble se détruire d'elle-même. »

C'est là une grave erreur. A ce compte, et ^s établir de comparaison calomnieuse, la Jmtine du marquis de Sade a aussi un cadre moral. Cela ne suffit point. Le lecteur, français

OU non, « veut être respecté » dans tous les détails.

C'est à propos du Roi s'amuse que la question a été ainsi posée. Voyons. L'auteur prétend que le <3abaret de la Romme du pin est un coupe-gorge et non un lupanar. Qu'importe la patente ? Ce qui s'y dit et s'y fait lui donne ce double caractère. Le meurtre qui s'y commet en fait un « lieu horrible » , mais la conduite du Roi y est trop bien peinte pour n'en point faire un lieu obscène. Cette recherche de vérité, ce nature comme l'on dit, mène loin un écrivain qui a de l'imagination. Le désir de tout mettre en scène va plus loin encore. L'antichambre du Roi l'emporte dans ce drame sur le cabaret de Saltabadil. Au troisième acte, le public voit Blanche se réfugier dans la chambre du Roi qui l'y suit, et .en sortir pour avouer son déshonneur, de sorte que, si la prostitution de Maguelonne n'est indiquée qu'à demi, puisque le Roi s'endort « en attendant mieux » , et espérant bien que le frère t a laissé la porte ouverte » ; la profanation de Blanche se passe presque sous les yeux du spectateur, qui ne peut suivre le fil du sujet sans voir, par la pensée, ce qui se passe

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derrière la cloison. Marot, d'ailleurs, nous a duement prévenus :

Le lion a traîné la brebis dans son antre.

et le geste de Triboulet, « se tournant avec rage vers la porte du Roi » et s'écriant : «Oh, « l'infâme! elle aussi! » complète l'illusion.

(pertes, c'est une idée dramatique de placer le père sur la scène, chercliant sa fille, pendant que chaque minute qui. passe avance le déshonneur de l'enfant, dont il n'est séparé que par une porte. Mais j'ai souvent remarqué que ces grands effets scéniques, matériels, s'obtiennent aux dépens de la vérité et de l'art lui-même; la grande difficulté est d'iiitéress^f sans sortir de l'honnêteté, d'être neuf dans le vrai, pathétique dans le juste. Que resterait-il de tant de drames, de tant de génie, si. la conscien3e, si le bon sens en avaient contrôlé les inventions ?

Marion de Lorme pèche de même : « Venez ! » dit-elle au démon Laffemas ; puis, à quelques scènes delà, on la voit rentrer; je suis obligé de citer :

« Elle s'avance en chancelant et comme aba sorbée dans une pensée de désespoir. De temps

« en temps, elle passe la main sur son visage, « comme si elle cherchait à effacer quelque; « chose. »

Elle parle enfin :

Sa lèvre est un fer rouge et m'a toute marquée I

C'est la même situation, plus obscène encore, et remarquez que ce vers hideux de Marion, ainsi que l'indication en prose qui le précède, marque une impression toute physique. M. Saint- Marc Girardin aurait pu noter cela comme un exemple de la poésie des sens. Or, il n'y a pas de pruderie à prétendre que, s'il est «des objets que l'art judicieux doit offrir à l'oreille et reculer des yeux » , il est des actions aussi que l'on ne peut présenter que comme menaçant de s'accomplir ou comme accomplies, mais non comme s'accomplissant dans un lieu déterminé, à un moment présent, dans un lieu connu, là, dans la coulisse; mais qu'il est bon, qu'il est respectueux pour le public de dérober ces spectacles à son attention, dans ce vague de temps et de lieu que présente l'entr'acte.

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M. Ponsard a compris cela. Il a fait baisser le rideau sur les projets de Sextus, et l'incertitude de Tarquin permet encore quelque doute à l'esprit du spectateur. Puis, quand le rideau se lève, quelle sombre terreur règne sur le théâtre! La famille est réunie avec une grande solennité, elle ignore pourquoi, et quand Lucrèce entre, voilée de deuil, les yeux baissés à terre, toute en larmes ; quand son vieux père, un auguste vieillard, lui demande : que pleurestu ? sa réponse met le comble à l'émotion :

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