ORGON
Hé I diantre I le moyen de m'en assurer mieux 1 Je deyais donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux. Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise.
L'audace ici concourt à la moralité de l'œuvre.
Régnier va plus loin : il nous mène dans un mauvais lieu. Mais est-ce pour y rendre le vice attrayant? Du premier mot, il le flétrit :
Pour faire que d'abord on me traite en seigneur, La bourse déliant, je mis pièce sur table,
Dès lors pour me servir chacun se tenoit prêt.
Et murmuroit tout bas : l'honnête homme que c'est 1
Du caractère vénal, l'auteur passe aussitôt au côté hideux ; il ne veut pas mettre en scène la beauté du diable, avant d'en avoir montré la laideur :
Quand, au flamber du feu, trois vieilles rechignées Vinrent, à pas comptés, comme des araignées, . .
Suit un portrait de toutes les hideurs qui changent ces syrènes en spectres ; portrait physique, réaliste, où percent déjà quelques traits moraux :
Chap. il — VQ/ÎR7 ^OIT ÊTRE HUMAIN. 253
Le regret du passé, du présent la misère, La peur de Tavenir
Ce portrait ne suffit pas au poëte ; avant de faire entrer en scène son petit cœur, il s'écrie :
A ce pieux spectacle, il faut dire le vrai, «Teus une telle horreur que tant que je vivrai. Je croirai qu'il n'est rien au monde qui guérisse Un homme vicieux comme son propre vice I
Le fond moral du tableau ainsi achevé, la fille de joie peut paraître. Mais comment le poëte, qui vient d'écrire ces quatre beaux vers, dignes des plus grands moralistes, la peindrat-il? — Avec le charme de la volupté? avec des paroles sentimentales? non! En effrontée? non ! Avec des paroles d'héroïne ? moins encore 1 Mina de poupée, langage de brute : il peint l'animal, non la femme ! Et à peine a-t-elle prononcé le grand mot, que le moraliste reparaît :
Moi, crotté jusqu'au cul et mouillé jusqu'à l'os Qui n'avois dans le lit besoin que de repos, Je failUs à me pendre, oyant que cette lico Effrontément ainsi me présentoit la lice I
Nous voilà loin de nos courtisanes, « natures d'élite » qui seules représentent l'amour
La scène continue et chaque détail scabreux prend un cachet de mépris :
La montée étoit torte et de fâcheux accès,
Tout branloit dessous nous jusqu'au dernier étage.
Après cent soubresauts nous vînmes en la chambre Qui n'ayoit pas le goût de musc, civette ou d'ambre.
Nouvelle description, aussi rebutante que réaliste, et qui nous transporte à mille lieues « des Jardins d'Aphrodise » :
f C'était un labyrinthe de verdure... Tout jaloux incommode, tout proiecteur ombrageux en était repoussé sans appel....
« C'était un champ d'asile, un lieu de refuge pour les amis que de fâcheux obstacles séparaient au dehors. On y était en sûreté et tout s'y passait avec une miraculeuse régularité ! >
Régnier, pour couper les points difficiles du sujet par le comique des aventures, se fait faire la culbute ; la belle tombe avec lui et son portrait se dessine ; au physique d'abord :
Le museau vermoulu, le nez escarbouillé, La tète découverte où Ton ne sait que tondre.
CriAP. II. — Lq^RT "DOir ETRE HUMAIN. 255
Au moral ensuite ; on Ta vue brute, la voici Furie :
Elle reprend courage, elle parle, elle crie. Et, changeant pour un rien sa douleur en furie, Dit à Jeanne, en mettant la main sur le rognon : C'est, malheureuse, toi qui me portes guignon !
Il faut cependant bien entrer dans le sanctuaire, mais le moraliste y précède le peintre :
. . • Le bon Dieu voulut que pour mes vieux péchés Je susse le dépit dont Tâme est forcenée Lorsque, trop curieuse et trop endemenée. Rodant de tous côtés et tournant haut et bas, Elle nous fait trouver ce qu'on ne cherche pas I... Ayant considéré le tout de point en point. Je as vœu cette nuit de ne me coucher point.
Mais un tel vœu, en tel lieu, n'est pas facile à remplir.La furie pourrait reparaître ; le moyen de Tapaiser est digne du lieu : « Je paie bien, » dit le héros. Aussitôt, le caquet recommence, bas, léger, plus creux qu'ignoble, plus fatiguant que dégoûtant : Une lice, a dit l'auteur.
Le dénouement est l'arrivée du guet : nouveau danger. Le héros s'esquive, «pied chaussé, l'autre nu »; il s'enfuit si précipitamment qu'il va s'embourber dans du mortier ; un ami, médecin, victime au même moment d'un trait de
mauvaise plaisanterie, le voit c fangeux comme un pourceau » et le croit fou :
Etes-Toos trataUlé de la licaiilropiel
Pour compléter le châtiment, son propre valet ne le reconnaît plus et « lui parle en riant comme s'il était ivre > .
Cette satire a cependant été accusée d'immoralité, tant le sujet en est scabreux, obscène par lui-même, sinon par la manière dont il est traité, et quoique les détails y soient poussés au laid, quoiqu'une morale juste soit comme la ^«me de toute la pièce. De nos jours, les détails sont compris autrement. Pour moi, je préfère le lupanar de Kegnier à la coulisse du Soi s'ammse on de Marion de Lorme^ axiPimlhn iVApkroâise ou au Musée de la Qwintiiie, aa boudoir de Fanny ou de M"* Berary. J'ai pu citer, je lis et relis Régnier; je n'oserais donner plus de preuves contre nos romans modernes, et bien à plaindre me semblent ceux qui peuvent les relire.
Si le réalisme r^pxésente un prineLpe« c'est celui qm x^pcKiâW tavte fieticm poétique et qui
Chap. il — LQ4R7 rDOn ÊTRE HUMAIN. 257
ne veut pas plus de plaidoyer que de héros. Soîtl Mais son erreur consiste à penser que la vérité des détails suffit, sans le choix « et il s'est jeté en aveugle dans la crudité du vrai, dans la nudité du réel, dans les plus basses révélations des côtés ignobles de la vie. Rien n'est beau que le vrai, dit Boileau; pour les réalistes, le vrai, c'œt l'exactitude de Tobscène; l'art, c'est la photographie du scandale.
On appelle cela peindre son époque! Gomme si Tacite n'avait pas peint son temps de main de maître ! Comme si c'était ôtre de son époque
... que de tousser et de cracher comme elle]
L'écrivain doit peindre son époque en la dominant. Il n'est pas de siècle qui n'ait ses vertus comme ses ridicules et ses hontes. Quand on peint le mal, c'est pour le combattre, non pour le propager; pour s'y opposer, non pour s'y complaire. La lumière d'une époque doit éclairer le tableau, concis et honnête, de ses vices. C'est corrompre son époque et non la peindre, que d'en rechercher les ombres hideuses, que de faire de ses hontes de scandaleuses exhibitions, que de condenser dans un livre ses infamies
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pour Ten enivrer, que de réunir dans les réceptacles du génie toutes ses fanges, pour l'y plonger « jusqu'à Tâme ». Je me demande laquelle de ces deux influences est la plus puissante : ou des vices du temps sur les gens de lettres qui croient les peindre en les exploitant, -— ou des littératures mauvaises sur les mœurs publiques auxquelles le génie offre la coupe empoisonnée , « dorée, comme dit le poëte Lucrèce, du miel des muses » . La corruption est la corruption et ne prétend pas à un brevet de rosi JQ ; mais l'art n'a pas une patente de débauche. La fille de joie fait son vil métier; l'écrivain immoral abuse d'un art sacré : coupable de ne pas cbercber dans son époque ce qui y reste ou ygerme de vivifiantet de sain! pour réagir contre ce qu'elle a de mortel ; coupable deux fois de se faire marchand de scandales et de donner, selon l'énergique expression de Byron, « de la vitalité au poison. »
La Bévue des deux Mondes a jugé l'auteur de Fanny^ comme son œuvre le méritait, sévèrement :
€ Son intention a été précisément de faire un acte de haute moralité. Il a voulu montrer les
Chap. il — Lci/ÎR7 rOOIT ETRE HUMAIN. 259
àouleurs de Tadultère, les conséquences terribles qu'il entraîne après lui. »
Mais, — car il y a toujours un mais terrible :
€ Il fait décrire par le héros de son histoire les plaisirs qu'il éprouve, at?^c trop de complaisance.,, les scènes de bonheur licencieux abondent. »
Est-ce hypocrisie que ce but moral, joint à ces détails obscènes? La Sevue des deuco Mondes dit du héros du roman :
f « Savoir qu'on est corrompu, c'est conserver encore la notion du bien et du mal, connaître la distinction qui existe entre le vice et la vertu. Ma^ que penser au contraire de l'homme qui ne se sait pas malade, qui ignore sa dépravation, et qui s'imagine faire acte de vertu au moment où il se couvre d'ignominie? »
Elle dit du livre même :
« Fanny peut être regardé comme l'expression concentrée des tendances de la littérature des dernières années. Dans ce petit flacon sont renfermées toutes les essences , plus ou moins empoisonnées, des œuvres applaudies depuis dix ans ; tout y. est : la prétention à la moralité Qi la crudité lascive, les peintures voluptueuses, Vidolâtrie de la matière, »
La même revue a dit du Père Prodigue : 4 II y a dans cette pièce assez de détails cho-
360 LIV. m. — LES ŒUVRES,
qnants, assez de stuatioiis scabreoses, assez de spectacles repoossants pour fiiire traaber Ticg;t comédies, sous les sifflets da pablic. Des scandales sont échelonnés, comme des bornes milliaires, toat le long de cette pièce, sur laquelle plane une odeur dlnceste qu^accompagnent en sourdine, comme une mélodie lascire, les souTenirs de Tadultère, et que traTersent les héios malpropres de la prostitution pariâienne. Fn aa^re aurait Tersé àîs. fois avant d^arriTer seulement au milieu de la route; lui, il excelle à trouTcr son triomphe , là où d^ordinaire on trouve la dé£ute. »
Scandales! inceste! adultère! prostitution ! est-ce donc là toute notre époque? est-ce là Tunique matière de Fart, au xix* siècle?
Ce triomphe coûte cber : il donne le change à la conscience publique, à force d'artifices littéraires; il n'est obtenu qu'aux dépens de la civilisation ; une défiadte eût été la victoire du bon goût et des bonnes mœurs.
Un réaliste a dit :
t Je me rappelle un singulier livre. . . SLPetms Borel y déclarait qu un honnête homme doit toujours avoir un volume du marquis de Sade dans sa poche.C*est ainsi que prêchaient les néo-romantiques dans des orgies à froid. »
Chap. II. — L(i4Rr 7)0/r ÊrRE HUMAIN, 261
Que pense M. Champfleury des orgies brûlantes du réalisme? C*est ainsi que les romans nous préparent une société du demi-monde et peuplent de victimes les sentines de Fadultère.
Le romantisme catholique a aussi ses sensualistes. n suffirait d'ouvrir une Vieille Maîtresse^ roman catholique de M. Barbey d'Aurevilly, pour trouver un style d'orgie qui surpasse tout ce qu'on a pu reprocher aux réalistes ; le tout pour montrer les dangers de certaines liaisons. M. Champfleury a fait justice de cette littérature qui change la sacristie en mauvais lieu. Nous lui laisserons libeller la sentence ; elle rejaillit sur bien des livres modernes :
€ Si M. d'Aurevilly me répondait qu'il a voulu dégager de son livre l'idée qu'une passion coupable, basée sur la sensualité, entraîne le châtiment physique et moral des deux êtres qui s'y sont livrés, il me serait facile de lui démontrer que la eomplair sance avec laquelle il s'attache à rendre des plaisirs charnels, des situations de lupanar, rendent son livre plus dangereux que celui de Mademoiselle de Maupin.
r Honnête Femme de M. Veuillot est du ÎQÔme genre.
M. Champfleury ajoute que le roman est, de toutes les formes de la pensée, la moins hypocrite, celle où l'écrivain malgré toute sa diplomatie ne peut masquer son tempérament : « Quoique fasse l'auteur, son roman est € une confession. » C'est le mot de Diderot.
Ce n'est plus dans le moyen-âge, ni dans des romans d'hommes du monde, que nous irons chercher les mêmes fautes de l'art mystique. Nous trouverions comme exemples des milliers de petits livres de piété, légendes, romans, vies de Saints, qui s'adressent aux masses pieuses, cogime le roman et le théâtre au public profane. Une seule citation suffira: elle sera d'autant plus concluante que, ni les intentions, ni les mœurs de l'auteur ne pourront être suspectées, de sorte que le mal devra être attribué au genre lui-même et l'erreur au système. Je doute néanmoins qu'on ait écrit rien de plus dangereux, dans un livre destiné aux familles.
Si donc vous voulez savoir jusqu'à quel point la domination exclusive d'une faculté comme le sentiment religieux, peut déranger l'harmo^
Chap. il — L(i4R7 nr^OIT ÊTRE HUMAIN, 263
nie dç la nature humaîne et de ses manifestations dans Tàrt, ouvrons^ensemble ce petit livre, mais cachons-le à nos sœurs, à nos filles, à nos fiancées, à nos épouses , à nos mères ; ouvrons ce livre qui rêve bien innocemment aux récompenses de la vertu dans le ciel et qui annonce aux vierges de Dieu des satisfactions pour tous les sens. Je ne souligne riçn.
cQue deviendra donc, dans le travail de la régénération des corps, ce sens qui, à bien des égards, ne semblait digne que de la destruction et de la mort? 0 profond mystère des miséricordes de Dieu ! s'il a été maîtrisé par une volonté énergique, s'il a été réduit en servitude par une mortification implacable, non seulement il ne sera pas retranché du nombre des sens, mais il sera transformé comme les autres, et il aura, comme eux, sa belle part de la félicité du ciel. Je me hâte de le dire avec Jésus- Christ lui-même, cette félicité n'aura rien de commun, ni même d'analogue avec les tristes voluptés de la terre, et soyez-en béni mille fois, ô mon Dieu ! elle sera toute pure , toute chaste et toute divine. Elle sera pure, comme en un jour d'été la brise matinale qui vient vivifier nos sens sous l'impression de ses tièdes haleines. Elle sera chaste, comme le baiser que dépose une mère sur le front de son fils bien-aimé. Elle sera divine, comme les tendres caresses prodiguées par le sauveur aux petits enfants,
2W UV. 111. — LES ŒUVRES,
que sa candear céleste, plus encore que ses paroles, ioTitaient à s approcher de lui.
c Ainsi enTÎsagées, les satis&ctîons du toucher, non seulement n*ont rien de répugnant, ni qui puisse effrayer fimagination la plus angélique, mais je ne crains pas de dire qu^elles sont dans rofdre de Dieu! Eh ! quoi ! tout sacrifice eiurporel aurait sa compensation particulière et respectiTe, et le plus rude de tous serait firustré de la sienne. Toute Tictoire aurait sa couronne spéciale et distincte, et la plus longuement et la plus périlleusement acquise demeurerait sans sa couronne ! Toute Tertu aurait son prix et son salaire, et la plus aimaUe, la plus raTissante de toutes les Tertos serait seule prirée d'un prix et d'un salaire qui lui soient propres! Non, il n>n sera point ainsi, ma raison, ma foi, la honte de uKm Dieu, tout me rassure. O Yierges du Seigneur, troupe angélique, qui depuis la dlTÎne Marie, Totre mod^ et Totre reine, traTaillez tous les jours à augmenter le sacré eoit%e qui doit accompagner Fagneau partout où il portera ses pas, retendue de Totre rémunératioo, même au point de Tue sensible, dépassera, su ddà de Tos espérances, au delà de tout ce que tous san. riez imaginer^ la grandeur de xotre sacrifice^ Et que m*importe de connaître par arance quelle seim la nature de cette félicité et de ces joîesy ee qve je sais, c'est qu elles existeront en xérité ; œ qiie je sais, e^est qu elles ne le céderont qu\ celles de Festprit, et que toutes ensemble elles formeront une
Chap. II. — VoéRT rbOn être humain. 265
récompense î\ part, entre toutes les récompenses du paradis, comme la virginité est une vertu à part, entre toutes les vertus. Elles seront toutes aimables ces récompenses, elles seront toutes attrayanfes et belles comme les vertus qu elles doivent couronner; mais celle-ci aura une amabilité, un attrait, une beauté qui ne ressembleront à celles d'aucune autre. Ce ne sera pas sans doute, quelque chose de plus grand, ce sera, si Ton veut, quelque chose de moins grand, que les récompenses de la charité, mais ce sera quelque chose de plus doux et de plus suave, quelque chose qui tiendra de la nature de la vertu aimable entre toutes les vertus; ce sera comme une belle matinée de printemps auprès d'une belle matinée d'été.
€ 0 virginité I le plus sublime attribut de la nature humaine, que tu assimiles à la nature angelique, parfum divin, myrrhe mystique, gage prt^.cieux d'immortalité pour les corps aussi bien que pour les âmes, lis sans tache cueilli au jardin du ciel, pour être transplanté sur cette terre de mort, et destiné à la préserver, comme un sel conservateur, de la corruption qui, de toutes parts, Tentoure et la dévore! Virginité, vertu chrétienne par excellence, ' vertu de l'aimable Jésus et de la douce Marie, holocauste incomparable d'une vie toute entière ! Virginité, martyre du corps, martyre du cœur, martyre souvent mille fois plus héroïque que le martyre du sang, tu ne nous étais pas indispensable pçur gagner le ciel, mais tu en seras l'ornement le plus
pur, tu formeras le plus précieux fleuron de la couronne des élus. 0 bienheureuse, trop heureuse Tàme que tu auras parée, quand viendra le jour des noces de Tagneau ! Elle sera, cette belle fiancée, revêtue d'un lin blanc et pur, dont Téclat charmera les yeux du céleste époux. Elle sera sa bien-aimée entre les filles de Jérusalem. Il lui prodiguera les trésors les plus cachés de son amour. Il la rassasiera de ses fruits mystérieux, il lenivrera de cette ambroisie divine qu'il lui annonce au Cantique des cantiques, chastes et incompréhensibles voluptés qui la jetteront dans de sublimes ravissements, dans des transports ineffables dont le secret et la faveur seront pour elle seule ^. •
Ce sont des livres semblables qui ont fait crier à l'Église par Proudhon, après la lecture d'une page de Lélia^ moins brûlante peut-ôtre :
c Reconnaissez-vous, à cet agaçant parlage, tout rempli de Dieu^ d'anges, d^ extases, de mystères sacrés, de nature, de pudeur, mêlés de peau et de ehemisey reconnaissez-vous le style moitié emphathique, moitié trivial, de vos mystiques? i
M. Alfred Maury, en étudiant les légendes
1 Le Ciel ou le ôoiiAeur des saints dans le paradis, par M. Tabbô Marc — Paris, Adrien Leclerc et 0, 1856, pp. 56
et suivantes.
Chap. II. — Lo^Rr "DOIT ETRE HUMAIN, 267
pieuses du moyen-âge, trouve une explication à ces écarts :
« II est certain que des accès d'hystérie sont venus se mêler aux extases pieuses d'une foule d'illuminés et les ont même souvent déterminées. Dans cet état morbide, les désirs sensuels se reproduisent sous la forme mystique. »
n est toujours dangereux de sacrifier une des puissances de la vie.
€ On voit partout, ajoute M. Maury, que c'est aux conceptions matérielles les plîcs grossières qu'ar boutissent tous les efforts de ces âmes (mystiques] pour entrer en communication avec la divi* nité et s'échapper par instants du monde des corps. 1
Arrêtons-nous. Il était utile de signaler le danger partout où il se trouve.
Ribadeneyra lui-même avait dit que c'était uneruse des hérétiques d'ajouter des fables ridicules à la vie des Saints. Il faut lire les nobles paroles où Fleury dégage la religion des fables superstitieuses et, au nom de ses intérêts les plus saints, réclame l'intervention d'une critique respectueuse dans l'hagiographie. ( Préface de V Histoire ecclésiastique. § V. Règles de cri-
tique). — « Lannoy et Tillemont,bientôt suivis « de Bailletleur disciple, disposèrent les esprits « à cette antipathie pour le merveilleux», dit' Dom Guéranger. Mais cette défiance est tombée aujourd'hui, la critique est considérée comme un attentat et une décadence. Qui le croirait? En plein XIX* siècle, quand l'immoralité des lettres est poussée aux limites extrêmes, que le roman semblé l'école de l'adultère et de l'amour libre, que le théâtre tend à restreindre son public au demi-monde, pendant que la philosophie et la critique cherchent le salut, que fait l'Église contre la corruption et la décacence? L'Église, ayant à sa tête, les Liguori, les Montalembert, les Dom Guéranger, les abbé Gaume, l'Église. ou plutôt le romantisme catholique n'a trouvé rien de mieux contre l'art profane que l'art du moyen-âge. Aux mauvais romans, on oppose les adultères extatiques des époux de la vierge ou des épouses de Jésus ; au théâtre corrupteur, on oppose « les folies de la croix » et une sorte d'hystérie dévotieuse ; aux basses œuvres du réalisme, les chefs-d'œuvre du mysticisme. C'est toute une renaissance, avouée, préconisée, triomphante.
Chap. II. — Lo^Rr "DOir ETRE HUMAIN. 269
« L'impulsion vient du ciel, dit Dom Guéranger, abbé de Soleisme, en publiant la traduction des Actes des martyrs; il importe qu'elle soit secondée. De là chaque jour, tant de publications utiles et intéressantes, toutes accueillies avec faveur. . . .
€ Nous avons caractérisé tout à Theure Tesprit catholique de ces publications(la renaissance du merveilleux, le renouvellement de la piété française) et nous le répétons avec joie : c'est la véritable vie des saints qu'il est enfin donné aux fidèles d'aujourd'hui de voir et d'entendre. Notre siècle ne verra réimprimer niBaillet, ni Messenguy ; en revanche, la Fleur des saints, si chère à nos pères, reparaît pour ranimer chez leurs descendants cette piété naïve et franche qui les rendit si forts et si fidèles, i
Ainsi, pendant que Tart profane, égaré, fait le chaos dans Tâme humaine, Tïtrt mystique complète l'œuvre d'énervement. Le premier prépare des victimes aux Lovelace ou aux Manon Lescaut ; l'autre des victimçs aux prêtres infâmes qui abusent du confessional. Corruption des deux côtés ; débauche sensuelle ou sentimentale, ou hystérie religeuse ! Quoi de mieux pour former des générations d'esclaves, dans un moment où plus qu'en aucun temps il faudrait former des hommes.
Les peuples se laisseront-ils prendre à ces
parodies, à ces profanations? Le croire, serait désespérer de l'humanité.
Note. — Cette imlaeiice est partout. On ne peut gaère ouTrir nne œuvre d'imacrination sans v retrouver des traces de ce qui a pu salir un jour Timagination de l'auteiir, comme si ces taches de jeunesse étaient indélébiles, on comme si le réalisme slngéniait à montrer ce qu^on devrait se cacher à soi-même.
Toici, par exemple, un poète bien pensant *. Jamais il ne manquera de lancer une pointe contre :
Ces habits noirs pour qoi l'oa âût le coup de fèa.
ni des avances à la bonne cause de Tordre, de la société et de la religion. Sa poésie, Êraiche et émue, aspire à une odeur de sainteté mondaine. Oubliant que, dans tous les partis, on a Tamour des enfants et des aïeux^ le culte du clocher de village et du foyer de famille, les dévouements fiers et les bons attendrissements, la charité et rhéroîsme, il met tout ce qu'il se sent d*émotion et de bonté au service de sa cause à lui : une sorte de juste milieu honnête, aimant et tranquillement fécond. U a bien quelque peu connu ce qull appelle :
C«s diébaitclles (^u'oa Ëùt à la fia malgré soi Comaie de Miieuses best^çneo.
Mais> sll en parle ainsi, ce n est certes ni pour s'en ISBciter ni pour en prêcher lexemple. U en est sorti laisser trop de plumes aux buissons :
Jiii doJbl ie suis reâf» aaît'> et moa paaaè» Blea «itte sombre. ii*a pas toac ^ tait edhcè De moa «xeur la premidce et caïuibift dlimtae.
par Fwuïcei» Coppee.
Chap. II. - LoéRT "BOIT ETRE HUMAIN. 271
Il se montre, au contraire, repoussant
L'épouvante de son passé,
se débattant contre « cette syrène ♦» et semblable à un convalescent qui cherche la « rédemption ♦» et veut :
Purger, 6 femme, la gangrène Dont tu m'as saturé le cœur.
Le titre de son premier livre : Le Reliquaire, annoncerait, môme sans le prologue, qu*il veut faire
A tous ses beaux rêves défunts, A toutes ces chères reliques,
non pas un trône impur, mais
Une chapelle de parfums.
Et de cierges mélancoliques.
Cependant, comment se fait-il qu'en 1867, dans ses Intimités, aussi bien qu'en 1864, dans son Reliquaire, il ose imprimer des poésies comme la Trêve, et comme la pièce no V. des Intimités, où un réalisme, qui n'a pas Tair d'y toucher, met en rimes des idées impures, un spectacle obscène? Comment se fait-il qu'il ne puisse s'enfiiir loin de la ville et courir là où :
Au dessus des enclos les tilleuls sentent bon,
sans oublier les tilleuls et les chiffres de deux amoureux sur le vieux mur, pour s'arrêter à regarder pour son compte et à peindre pour le lecteur :
Le croquis odieux qu'à côté A tracé gauchement, d'un fusain eflï'onté. En passant après eux, la débauche impubère.
Comment, enfin, pour nous borner, ne peut-il chercher un trait gracieux pour terminer une pièce charmante, sans abaisser les grâces de l'art à des propos de guinguette? Le poète est triste, son amie l'interroge; il finit par avouer.
Je te conâe alors, tout honteux, qu'un journal. Qui trouve des oisifs quelconques pour le lire. Vient d'insulter mon art, mes frères et la Lyre ; Que je m'en suis ému, mais que Je m'y ferai.
Enfant 1 lui dit-elle, en vers charmants,
D'un accent qui caresse et, doacement moqnear. Éveille la galtô franche qui vient du cœur.
Le charme opère, le poôte oublie « la haine et Finjustice »,
Et, quand c'est bien assez parler littérature,
on devine qu'un baiser, venu aussi du cœur, va compléter la cure et clore gracieusement la pièce. Voici la grâce qu'y met le poôte bien pensant :
Tu me fais le baiser que tu sais, sur les yeux.
Est-ce son système ou est-ce son passé; est-ce un parti-pris brutal, est-ce l'influence des lieux « qu'a fréquentés l'auteur ♦», qui s'impose ici? Garder la chasteté de l'expression serait-il donc chose impossible aux successeurs du romantisme et du réalisme?