‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 36 sur 48 · I. — LES MAITRES · texte numérisé non relu

I. — LES MAITRES

L'art, comme Thumanîté, vit et se meut dans la vie générale : 1% Deo vivimus, movemur et sumus. Il ne sufS^t pas de peindre l'homme ou l'époque, comme au miroir fidèle de la chambre obscure; il faut que le portrait, vrai delà vérité relative de l'observation, réponde à l'éternelle vérité du cœur humain ; il faut que la peinture d'un temps s'anime de la grandeur morale que ce temps comporte, qu'on sente dans les hommes et dans le milieu palpiter l'idéal.

C'est par l'idéal que l'art se place dans la vie universelle.

L'art a ses hauteurs morales où il peut s'élever, comme ses écueils d'immoralité qu'il doit éviter. Nous ne pouvons négliger les sommets du génie.

Procédons encore par comparaison.

Du premier pas, la poésie s'est transportée dans la plus haute sphère. Placer les événements humains en plein ciel ; donner pour auxiliaires aux hommes, les Dieux ; personnifier les heautés et les facultés humaines, en des divinités immortelles; rattacher l'existence d'en has à la vie supérieure, modèle , providence et sanction de l'autre : quelle « fiction » plus belle à la fois de la beauté plastique , philosophique . et morale, pour peindre ce chef-d'œuvre humain que les poètes font semblable aux Dieux, avant que les Platon et les Cicéron lui disent : Ne sais-tu pas que tu as une âme immortelle?

C'est ce qu'ont fait Hésiode. Orphée, Homère.

Cette intervention divine pouvait rapetisser l'homme, elle le grandit. Tout ce qu'il y a d'héroïque est conseillé par les Dieux, accompli par l'homme. On admire surtout dans Homère comment les Dieux se mêlent aux héros sans affai-

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blir en rien, pour exhausser au contraire le développement naturel de Tliéroïsme. Ainsi, Thétis, sur Tordre de Jupiter, a recommandé à Achille de rendre à Priam le cadavre d'Hector, mais cela n'empêche pas la belle scène où Achille et Priam confondent leurs souvenirs et leurs larmes, et 'le poëte montre en même temps la loi divine qui conseille la pitié et la loi du cœur qui rapproche ceux qui souffrent et fait fraterniser des douleurs communes. Cette harmonie des deux ordres poétiques ne se dément jamais dans Homère ; la règle éternelle du juste y marche de pair avec la foi de l'homme dans ses facultés libres; le poëte n'a choisi cette spfière céleste que pour en faire un digne théâtre du cœur humain.

Mais les Dieux d'Homère ont les passions des hommes, et ce type, grossier en beaucoup de points, a embarrassé les critiques et les philosophes. Platon proteste avec une grande élévation d'idée contre ce faux côté de l'idéal homérique ; Longin, qui n'ose pas, comme lui, se mesurer à Homère, cherche à expliquer ces fables par rallégorie,et on a été jusqu'à faire du poëte « sincère » un philosophe satirique, raillant

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rOlympe, comme Aristophane. C'est méconnaître l'esprit de l'époque. Vico adresse aux héros de l'Iliade de semblables reproches, mais avec moins de justice. — « Homère a peint les « Dieux tels qu'on les croyait et les hommes tels « qu'ils étaient» ,ditVoltaire,etVoltaire a raison. Si l'Olympe d'Homère avait déjà vieilli du temps de Platon, à ce point que le philosophe s'en scandalise, c'est que l'idée qu'on se fait des Dieux change plus vite que les mœurs des hommes. Si l'héroïsme dans l'épopée homérique est entaché de faiblesses et de vices, c'est que l'époque ne voyait pas plus loin dans l'héroïsme. Homère pouvait-il peindre les héros d'une autre civilisation et les Dieux d'un autre culte? Cette « matière » de la poésie est imposée à toutes les époques. Mais toutes les époques ont leurs somniets et leur idéal. La mise en scène des Dieux, « tels qu'on les croyait » , est une grande idée artistique ; elle place l'épopée dans les hauteurs philosophiques de l'idéal, sur les cimes de la conscience.

A lapeinture des héros, « tels qu'ils étaient » , Homère a ajouté l'éternelle vérité du cœur humain. Tout ce cycle épique a pour fond moral.

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la vengeance d'un rapt; pour fond nîitional,- la domination de la Grèce en Asie. Mais YHiade et YOdyssée ont leur grandeur morale particulière .: la fidélité de l'épouse et l'amitié d'Achille animent ces deux chefs-d'œuvre.

Voyez seulement YHiade. Le cœur d'Achille en est comme le centre rayonnant. Ce cœur de guerrier, qui préfère la gloire à la vie, sacrifie cette gloire à ses ressentiments :

« Je pars, mais Agamemnon n'y gagnera « rien, si j'y perds de la gloire ! »

Achille reste inébranlable ; ni les succès des Grecs et la gloire de ses rivaux, ni les désastres de l'armée ne le ramènent. En vain le Roi des Eois plie, désespéré, conseillant d'abandonner le siège, avouant sa faute, lui offrant des présents, lui offrant sa fille ; Achille ne déposera point sa colère. Mais Patrocle s'émeut des malheurs des Grecs, il en pleure «comme une jeune fille » , il veut combattre ; Achille prête ses armes à son ami, et Patrocle tombe sous le glaive d'Hector. Aussitôt, toute cette inflexible fierté s'écroule; l'amitié, dans ce grand cœur, l'emporte sur le ressentiment ; ses chevaux mêmes pleurent son ami : « Achille ne trouvera de con-

« solation que lorsqu'il se sera plongé dans la « gueule béante delaguerre. «Alors, son courage se déchaîne comme l'ouragan ; il vengera Patrocle, grandement,violemment, cruellement. Hector paiera pour tous, et sa mort ne suffira pas à apaiser Achille. Sept fois, il traînera sa victime autour de Troie, sous les yeux de son père, de sa mère, de son épouse, de* toute la ville, qui s'emplit de clameurs « comme si elle s'abîmait sous l'incendie » . Achille savoure la vengeance avec une rage triomphante : « Chien! « je voudrais manger ta chair crue pour le cha- « grin que tu m'as fait ! »

Toutes ces scènes sont d'une impétuosité, d'une grandeur incomparables, et le poëme pouvait paraître complet. Kendons gloire au génie grec d'avoir conservé le dernier chant : la rançon d'Hector. Homère n'avait garde de laisser son héros sur une inflexibilité où l'on sent la violence de son amitié, la grandeur de son désespoir, mais qu'une grande âme, dont la fougue même atteste la générosité, ne pourrait conserver sans contredire son héroïsme.

« Ton père voudra en vain racheter ton ca- « davre au poids d'or — avait dit Achille, insul-

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tant au cadavre d'Hector; — «tu seras livré aux . « chiens ! » En mettant le feu au bûcher de Patrocle, il avait répété la menace : « Hector ce n'aura point de bûcher ! il sera j été aux chiens ! » Mais, le héros voit Priam à ses genoux ; le vieillard lui rappelle son père, Achille est ému.

« Priam parle: Achille se souvient de son père « et pleujlrtô, il prend la main du vieillard et le « repousse doucement. Tous deux se souve- « naient. Priam pleurait son fils tué et se rou- « lait aux pieds d'Achille. Achille pleurait son « père et Patrocle à la fois. Leurs plaintes rem- « plissaient la tente. »

Le malheur les a rapprochés. Achille rend au vieillard le corps de son fils.

Tous deux se souvenaient ! est sublime.

Ainsi l'Iliade roule sur un essieu d'or : le cœur d'Achille.

L'émotion est aussi grande, dans V Odyssée, quand Ulysse serre son épouse dans ses bras.

Sommets divins donnés à l'épopée , hauteur morale du sujet, grandeur morale du cœur humain : que manque-t-il aux chefs-d'œuvre de la Grèce?

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Avant la Grèce, l'épopée sacerdotale de l'Inde avait réuni dans sa vaste unité toutes les grandeurs de la poésie. Ouvrons le Bâmayana de Valmiki : — La scène est céleste : « Le sol semble un Swarga. » Mais l'Inde est un pays d'avatars; les divinités ne se mêlent pas seulement à l'épopée ; les héros sont des incarnations de Dieux ; Kâma est la septième incarnation de Vichnou ; Sitâ, son épouse, est rincarnation de Lakchmâ. — Le fond moral du sujet est grand : c'est le perfectionnement du héros par la vertu, dont le couronnement est l'art de bien gouverner les hommes et d'assurer la félicité des peuples, splendeur du prince.- Le drame est sublime : les sentiments humains y sont peints avec une incomparable grandeur.

Râma, pour remplir un vœu inconsidéré de son père, va en exil, et le peuple entier le suit de ses lamentations. Son épouse restera-t-elle à la cour, quand les arbres mêmes gémissent de ne pouvoir suivre le héros? Non! Sitâ réclame le droit de partager la fortune de celui qu'elle aime : t Tu es mon protecteur, mon refuge et

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« mon Dieu » ! — ^Maîs les dangers? — Auprès de « toi, je n'ai rien à craindre ! — Tu te flétriras « dans la vie des forêts. — « Partout où sera « Râma, Sitâ sera belle et heureuse ! Je désira « voir aussi les lacs, les montagnes» les forêts, « les fleuves! j'étais prédestinée à cette re- « traite : un brahmane me la prédit dans ma « jeunesse, il faut que la prophétie s'accom- « plisse 1 Je fus unie à toi par mon père, ma « mère et mes parents, qui m'^nt dit : tu ne « te sépareras jamais de ton époux ! i» La noble épouse emploie toutes les ressources de l'éloquence du cœur. Mais l'épreuve ne serait pas complète si l'amour charmait la solitude. Sitâ, qui suit son époux, ne tarde pas à lui être enlevée. Alors, à la grâce et à l'amour, succèdent l'héroïsme et la vertu, Sitâ est enlevée comme Hélène,' mais elle reste pure , elle repousse son ravisseur et supporte tout plutôt que son amour. Les grecs vengent une offense à la famille ; le poëme indien voit dans le rapt un crime contre Dieu. Râma reconquiert son épouse en se couvrant de gloire. Mais a-t-elle pu résister aussi longtemps au géant ravisseur ? Sitâ a tout bravé pour son époux, et son époux doute

d'elle. Alors, l'héroïne n'hésite pas, elle entre « d'un bond » , dans le brasier de l'épreuve. Mais le feu la caresse sans la blesser ; une musique céleste emplit les airs, une pluie de fleurs tombe du ciel sur le bûcher : fête au ciel! joie à la terre! la fidélité conjugale a triomphé.

C'est par de telles épreuves que les deux époux arrivent au faîte du bien ; l'héroïsme du cœur est pour eux l'échelle de la perfection, et le poëte peut dire avec un juste sentiment de sa mission accomplie : « De tels détails « laissent pur le narrateur et pur l'auditeur. « L'attrayant, le juste, Tutile s'y trouvent « réunis. » — Et son traducteur français, M. Parisot, peut ajouter ces mots qui semblent faits pour notre étude :

a Eeconnaissons que le sublime conteur, s'il « vivait de nos jours, s'il était interrogé sur

« les bases de l'esthétique répudierait le

« système de l'art pour l'art et courrait se « placer sous la bannière qui porte pour devise : « Le beau, c'est la splendeur du bien. »

Platon n'eût pas eu de reproches à adresser à Valmiki. Les faiblesses des Dieux sont flétries dans le Râmayana. Le roi des Dévas, le premier

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des immortels, ayant séduit Tépouse de Gâoutama, celui-ci le frappe de malédiction : « Puis- « ses-tu devenir incapable d'engendrer ! » A peine ces paroles sont-elles « décochées » sur le Dieu par l'indignation du brahmane, qu'Indra se sent énervé; vaincu par le saint, le Dieu « entre dans Je domaine de la débilité » !

L'Olympe de Virgile trouverait grâce aussi devant Platon. Mais, si la philosophie avait progressé, la foi avait décru. Les Dieux du poëte latin sont plus sages et moins vivants, plus raisonnables et moins vrais que ceux du maître grec. Virgile pouvait encore se servir de la mythologie, mais c'était déjà tomber dans l'imitation etle lieu commun ; il ouvritla voie au troupeau des imitateurs. Homère, du temps de Virgile, aurait trouvé une conception nouvelle pour placer ses héros dans l'idéal ; Homère eût tiré sa poésie indépendante des entrailles mêmesdeson époque, rendue féconde. Cette grande mise en scène' de l'intervention divine ne tarda pas h dégénérer en ce qu'on a appelé « le merveil-

leux » . Toujours rimpuîssance pousse Timita^ tion jusqu'à matérialiser, déflorer les plus hautes conceptions du génie. On ne voit plus la loi de l'art, on possède « une ficelle » . Le génie crée l'art vivant; on l'imite dans une contrefaçon . étrangère au sujet, contraire à l'époque, semblable à une langue morte. Mais Homère, Hésiode, Valmiki, ne sont pas responsables de ces profanations. Ils se sont placés et restent sur les cimes morales de l'art.

Virgile a donné une haute portée nationale à V Enéide. Une grande question, véritable intérêt,' domine toutes les péripéties du poëme : il s'agit de fonder Rome :

Tant(B molis erat vomanam condere gentem!

Dante, l'Homère chrétien, embrasse la philosophie, la théologie, la politique, l'histoire, toute la vie de son temps, et n'a pas trop de l'autre monde des chrétiens tout entier pour y déployer son génie.

L'épopée des trouvères fut plus laïque. Le héros y a surtout pour guide divin son cœur.

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Mais rinstiûct qui pousse les artistes à placer leurs sujets dans les hauteurs ne leur manqua point. Le moyen âge nomma son idéal ; c'est la chevalerie. — Un chevalier parfait peut seul conquérir le Graal, et tout le cycle d'Arthur s'élève en plein idéal : la recherche de la perfection humaine.

« Ah ! Comment conquérir l'Italie ! d s^écrie 'î'iiéoiiorÏQà^.Ti^lesNiébelungen lorsqu'il apprend le massacre des Visigoths ; c'est le tantœ molis de la race du nord à l'assaut de l'Empire Romain.

Les trouvères peignent sur le vif des mœurs brutales, mais ils éclairent ce tableau de tout l'éclat du cœur humain. Les lois de Thonneur imposées à l'exubérance d'un courage barbare, la défense et le respect des faibles, l'amour de la patrie naissante, l'égalité de la femme, pair de répoux, l'honneur à deux dans le mariage , les grandeurs de l'amitié:

Le cœur d'un homme vaut tout Tor d'un pays ^ ;

le bonheur de l'autre vie attaché au devoir dîi chevalier sur la terre : '

Auras honneur et paradis * ;

* Jj'Épopée de GaHn Le Loherain,

* Percetal le Gallois^ par Chrkstien de Troyks.

tel est l'idéal des trouvères; leur poésie relève du cœur humain, c'est en lui qu elle cherche ses inspirations, le fond de ses sujets, la vie, la splendeur de ses œuvres. Faut-il citer la ciansandeSolandy l'épopée des Zorram, Raoul de Cambrai^ Percerai le Gallois^ etc.?

Adenez-le-Roi a placé son roman de Berthe aux grands pieds y dans l'histoire : Berthe, envoyée au roi Pépin, qui Ta demandée en mariage, a été trahie et abandonnée dans une forêt; sa servante Âliste a pris son nom et sa place, et la fausse reine de France a déjà plusieurs enfants. L'impunité restera-t-elle assurée à ce crime? Une esclave restera-t-elle reine de France? Cette double question, toujours présente à la conscience du lecteur, inséparable de chacune de ses émotions, forme le centre moral du poème.

Après de longues années, la mère de Berthe, la reine Blanehefleur^ songe à revoir sa fille et vient en France. Dès ce moment, le poète marche au dénouement avec ce grand art de fSedre sortir les événements du développement des caractères. Blanchefleur trouve sur son passage la haine du peuple pour sa fille, mauvaise

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reine; la noble mère s'étonne : Sa fille était si bien élevée :

Et de père et de mère de vieille ancesserie \

Nouvel étonnement lorsque le roi vient seul à sa rencontre. Berthe est malade, mais elle sera guérie, lui dit Pépin, lorsqu'elle vous aura vue;

Et Taurez tendrement entre vos bras tenue t

La mère s'alarme cependant; ce mal doit être grave puisque Berthe n'est pas venue au devant de sa mère. Pépin lui présente ses enfants; étonnement nouveau : Le cœur de Blanchefleur n a pas parlé, elle n'a pas reconnu son sang. Elle entre au palais; son premier mot à Margiste, la mère d'Aliste, est pour demander Berthe. Laduègneluifait un contepour l'effrayer; effrayée, la mère respectera le repos de sa fille, et les criminels pourront respirer. Maison n'empêchera pas longtemps Blanchefleur de courir au lit de Berthe. Margiste l'arrête ; nouveau conte : la lumière peut tuer la reine. La mère se résigne à parler à sa fille dans l'.ombre. Mais les deux femmes sont en présence et le cœur va tout éclaircir. La froideur, la gêne de la fausse Berthe ont bientôt confirmé les pressentiments

de Blanchefleur, et quand elle se sent repoussée» lorsqu'elle comprend qu'on veut l'éloigner, son cœur maternel éclate: cCe n'est pas ma fille. Ma « fille fût-elle à demi-morte, m'eût embrassée c et fêtée ! » Alors, dans une émotion violente, la mère n'entend plus rien, elle ouvre la fenêtre, court au lit, arrache la couverture, ne reconnaît pas sa fille, jette la fausse reine à terre et la foule aux pieds :

Et Blanchefleur s^écrie : Trahi I Trahi ! Trahi 1 Go n'est mie ma fille !

Le roi accourt, et la mère :

Franc Roi, où est ma fiUe, la blonde, Tescheviel La douce, la courtoise, et la bien enseignie I Berthe la débonnaire qui souef ftit nourrie 1

Dans l'éclat de sa douleur, la mère sublime énumère les qualités de sa fille et semble répondre à la France : c Ma fille ne serait pas haïe de € son peuple ! i

Le crime est déjoué, mais la victime n'est pas retrouvée ; Berthe est vengée, mais elle est perdue ; la France n'a plus une esclave sur le trône, mais elle n'a pas de reine. Le double intérêt continue : Pépin fait chercher Berthe.

Au moment du danger, la jeune fille a fait

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vœu de ne révéler à personne son rang, si Dieu lui sauvait la vie. Un jour, le roi qui a renoncé à la chercher, s'égare à la chasse, dans une forêt, et rencontre une helle villageoise, dont il s'éprend et qu'il veut enlever d'assaut. La jeune paysanne résiste, le roi presse : Je suis maire du palais ! dit-il, et il exige. La jeune fille en danger relève le front et commande le respect : « Je suis reine de France ! » L'honneur a arraché son secret à Berthe.Mais elle se rétracte, et le roi, qui a un premier indice, doit recourir à la ruse; il fait venir les parents de Berthe dans la cahane où elle a été recueillie : Berthe les voit et oublie tout encore pour se jeter dans les bras de sa mère et de son père, qui se disputent ses baisers, en une scène charmante.

Pépin et la France ont retrouvé leur vraie reine, et le poète ajoute un mot qui élève encore son sujet : Berthe doit donner à la France Charlemagne !

Après, eut Charlemaine à la face hardie.

La conscience publique à venger, — ^la France qui attend Charlemagne, — une peinture du cœur humain , digne des maîtres, — une poésie de

sentiment, digne de Racine, — tout concourt à la hauteur morale de l'œuvre du trouvère Brabançon.

Si la Renaissance n'avait pas dédaigné le Môyen-âge pour l'Antiquité, si le siècle de François !•' avait été un siècle de Périclès, combien la langue française n'aurait-elle pas de chefsd'œuvre épiques, qui aujourd'hui appartiennent uniquement à langue d'oïl?

Shakespeare a plusieurs fois mêlé le merveilleux au drame moderne. Ainsi, les sorcières de Macbeth, personnifiant les mauvais désirs de l'ambition. Ainsi, le spectre d'Hamlet, représentant la vindicte céleste. Voyons Hamlet.

Un intérêt à la fois moral et politique domine ce sombre drame : un crime restera-t-il impuni? le meurtre et l'inceste garderont-ils le trône? — Mai3 ce meurtre a été commis avec de tels soins de prudence que les complices seuls pourraient le révéler, et ils sont époux et rois, ils jouissent en commun des fruits du crime : l'amour et la puissance. N'importe! si la terre se tait, la tombe parlera, les morts sortiront du cercueil, Dieu

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permettra une infraction aux lois de la nature. Ainsi tout concourt à l'élévation morale du sujet.

. Mais Shakespeare ne vivait pas dans une époque de foi au merveilleux. Un héros d'Homère, un saint du moyen-âge, croiraient à l'apparition. Hamlet doute. De là tout le drame.

Est-ce le ciel vengeur, ou n'est-ce pas une illusion de Tenfer ? La Providence veut-elle punir un crime ou si c'est l'esprit du mal qui pousse le héros au parricide ? That is the question ! En tout ce qui le regarde, Hamlet n'hésite point : il sacrifie son amour, il sacrifie l'amitié ; il ne peut confier à personne le secret terrible , son cœur se ferme à' tous. Mais, quand il s'agit de sa mère et de son oncle, devenu son beau-père, le héros se.trouble : veut-il venger l'ombre paternelle, il doute de son droit à la vengeance ; n'ose-t-il frapper , il se reproche son inertie. Hamlet n'est donc pas, comme le dit Gœthe, « une âme chargée d'une grande action et incapable de l'accomplir» . C'est une conscience qui hésite entre des témoignages trop surnaturels pour la décider, trop terribles pour lui laisser la paix dans l'inaction.

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n s'agissait pour ce prinee de tuer le roi, pour ce fils de tuer sa mère , et sur quels indices? Shakespeare, qui croyait à la justice éternelle, s'est demandé si un revenant suffirait pour lui faire commettre un parricide. De là, cette mélancolie d'Hamlet qui se préoccupe des plus grandes questions de la vie et de la mort, et scrute les « régions inexplorables » ; de là, ces accusations contre lui-même : « Suis-je donc un lâche? » ce mépris des pensées qui « ont un quart de sagesse et trois quarts de lâcheté » ; ces sorties contre « la conscience qui fait de nous tous des lâches * ! De là, sa folie, mi-vraie, misimulée, pour épier les coupables ; de là, son projet, bien arrêté enfin , de les éprouver et de n'agir qu'après avoir obtenu une preuve naturelle du crime.

Ces hésitations d'une conscience troublée produisent des effets terribles , ont un résultat funeste. Elles donnent le temps à la défiance de s'éveiller, au crime de prévenir la punition. Alors, l'intérêt se presse, et tout ce qu'il prend de dramatique est en faveur du sujet moral.

Le châtiment et le crime sont en présence : lequel devancera l'autre? cette question est

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tranchée d'une manière tragique. Lorsqu'Hamlet nTiésite plus, le crime, presque avoué parles coupables, aggravé par une tentative de meurtre, est puni ; mais le châtiment coûte la vie au héros de la conscience.

Hamlet, mal expliqué, a donné naissance à une race bâtarde de rêveurs et d'incomprises, à une famille de héros phthisiques auxquels les romanciers prêtent de grandes visées, de hautes paroles, et qu'ils ne savent mener qu'à des folies ou au crime. Mais le génie de Shakespeare, mal compris par l'auteur de Werther, n'est pas responsable de ces aberrations modernes.

L'art a d'autres moyens d'élévation. Telle est la personnification du bien dans un héros, tels sont les thèmes philosophiques ou sociaux* Les questions sociales sont le terrain brûlant, la destinée du peuple est le ciel supérieur, où aime à se placer la littérature moderne. — Nous en parlerons en leur lieu.

Ces conditions ne sont pas indispensables à l'idéaL II est des écoles qui les condamnent

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comme des fictions^ les proscrivent comme des « ficelles > , et Ton prétend ainsi soustraire Tart à l'idéal et le rendre au réel. Mais on a beau faire : Fart par loi-môme est la patrie de l'idéal. On a beau faire pour l'œuvre : lart est une fiction; l'illusion est son domaine; il touche à l'idéal, malgré lui, par tous les pores, comme tout être est placé dans la gravitation universelle. On a beau faire pour le public : le public s'illusionne, ou il condamne l'œuvre qui ne l'a pas transporté dans la vie meilleure : c L'esprit € vulgaire, dit Aristote, fait une loi de chaque cas c particulier. » Il en estde même de tout lecteur, de tout le public, dans l'illusion du drame, sous le prestige de l'art. Après avoir incarné l'idée dans les dieux, on la personnifie en des héros; mais, même sans dieux et sans héros, lorsqu'on néglige tous les thèmes, qu'on renonce à tout procédé d'illusion et qu'on se croit descendu des cimes factices de l'idéal; alors encore, la vie intellectuelle et morale de l'œuvre existe ; elle n'est plus dans le ciel, elle est sur la terre; elle n'est plus incarnée en des types, comme une pensée sur une belle figure ; elle court et palpite dans tout le corps de l'œuvre, dans le sujet lui-

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même. Quand tous les moyens d'idéaliser Tort sont abandonnés, est-ce qu'il ne reste pas Téter-^ nelle question du cœur humain : les passions; le splendide terrain de l'action : la vie?

L'art ne peut pas plus sortir de l'idéal que l'homme de son atmosphère.

Nous avons à étudier les conditions dehaU' teur morale dans l'art moderne. Mais^ quelque soit le terrain que choisisse l'artiste, la première loi que la rectitude de la conscience lui impose, c'est que le merveilleux on le symbole, l'histoire ou les héros, le thème philosophique ou seule' ment l'effet général de la peinture du réel — Tœuvre, enfin, remplisse une des conditions de Tart : l'effet moral.

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