‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 37 sur 48 · II. — L'ÉPOQUE MODERNE · texte numérisé non relu

II. — L'ÉPOQUE MODERNE

En vue générale, l'un des caractères de l'art moderne est l'abaissement de l'idéal, le rapetissement des belles lettres, ce qu'on appelle le réalisme. Un écrivain français l'a dit vaillamment.

€ Oseraî-je l'avouer? Dans le drame moderne, € malgré tout le génie qui y est dépensé, € malgré la liberté de tout dire, de tout mon- € trer, je me sens quelquefois plus captif que € dans l'ornière de Corneille ou de Racine. » {Les Esclaves, par Edg. Quinet. Préface.)

On a cherché à expliquer ce fait. M. Quinet va droit au fond des choses : Le sens de l'idéal

manque. Le théâtre, et Ton peut dîre.rart tout entier, continue la vie ordinaire, le train commun, au lieu d'ouvrir Thorizon. Vingt-cinq années de haute lutte ont conquis la liberté ; il semble que ce soit au prix de ce qui est au dessus de la liberté , au détriment du but supérieur qui la consacre et qui fait que le génie avait pu s'en passer. Ne pouvant quitter le terrain de l'idéal, on l'abaisse et l'on y trace des routes de fange. M. Quinet explique d'un mot la supériorité des bons écrivains, même dans l'ornière classique : « Ils me prêtent un peu de « grandeur morale ! » ^ \

Du théâtre, l'auteur porte les yeux sur la civilisation. Ce mépris de ce qui est l'or de la pensée, n'est-il pas un symptôme de décadence? L'art moderne, en luttant pour la forme seule, n'a-t-il pas donné la défaite à l'esprit, la victoire à la corruption? L'abaissement du niveau artistique, le réalisme enfin, — car le réel a une âme, — est ce qu'il y a de plus secrètement immoral, de plus hypocritement corrupteur; car il parait le vrai et il est le faux ; l'exact et il est le mensonge ; le lumineux et il est dans la nuit; il apaise la faim des esprits qui demau-

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dent la nourriture et il ne les nourrit point. Ce mystérieux besoin qui fait que les hommes cherchent le beau pour se féconder l'âme, il l'assouvit sur les lèvres en laissant l'âme stérile ; il € amuse l'estomac » , selon l'expression vulgaire, et il ne contient aucune sève nutritive. Le public croit avoir rempli son devoir, et le' faux breuvage, remplaçant le condiment sain, l'empêche de chercher, dans le vrai beau, ses aliments véritables. Alors, l'esprit se déshabitue des hauteurs, se fait à l'air vicié, s'encroûte dans les petitesses de la vie commune, et ne sent plus rien sous la cendre. On se serait défié de théories perverses, de scènes mauvaises; on ne se défie pas de peintures exactes, et le réel, plus dangereux, sous ses formes honnêtes, que la corruption sans masque, rapetisse l'âme : l'art n'est que réaliste, la société devient sceptique et matérialiste ; l'école ne pouvant emprunter aux maîtres leur génie, emprunte ses prestiges à la corruption, et le public, fourvoyé par les maîtres, suit les élèves dans les chemins de la décadence.

Autre danger : on ne croit plus qu'à la fécondité du génie, non à sa moralité. Le sens

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moral cesse d'être un des Cléments supérieurs du goût artistique. Tout ce qui brille ou fait brua' semble beau à l'ignorance : c'est le règne du xrUnquant!

^ :i va de Téglise à la morgue ; le matin, à la eoijp d'assises; le soir, au théâtre; on cherche les émotions pour elles-mêmes comme le gastronome ; on devient éclectique : on aime la forme pour la forme, l'effet pour l'effet, le dramatique pour les nerfs, le rire pour la rate, l'art pour l'art. N'essayez pas des hauteurs ; on s'est habitué, dans cet air étouffant, à ne plus respirer. C'es.t le siècle du terre à terre. Comment distinguera juste du faux, l'utile de l'immoral? Ce sotit les sens qui jugent.

Alors des voix s'élèvent et jettent le cri d'alarme : « Le goût et la morale se brouillent ; l'art « est d'un côté, la morale de l'autre; ainsi finis- « sent les littératures et les sociétés. » (Edg. Quinet.)

La société est-elle donc condamnée à finir de la main de la littérature ?

Le merveilleux et l'histoire concourent à la

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conception firtistique la pins grandiose de notre temps. Le génie universel de Goethe ne pouvait négliger ces ressources ; qu'en a-t-il .\ait? Faust est l'épopée du scepticisme. ■

Byron a l'enthousiasme inépuisable di misanthrope, dont la passion est bien plus raij\bur de la justice que le mépris des hommes. Goethe est l'observateur impassible, le maître domina* teur, qui analyse la vie et la reconstruit dans une froide synthèse. Cette synthèse dans Faust est un anathème.

Faust représente l'humanité, placée, dès la première page, dans la. vie générale, dans la sphère céleste : Dieu permet à Méphistophélès de tenter Faust, comme, dans la Bible, il perinet à Satan d'éprouver Job. C'est ce faîte divin que l'artiste a choisi pour y élever le monument de l'impuissance humaine. En effets ce docteur qui sue « sous le fardeau du peu » , qui n'a trouvé dans la science « que le vide » , qui demande à toutes les choses de la vie « la plénitude de la vie » , et qui voit échouer tous ses désirs ; ce savant qiii a cherché le bonheur dans la science « "pour son malheur » , et qui s'en vi^nt à regretter de n'être pas « un homme, rien qu'un

homme » ; ce philosophe qui fait un pacte avec Tenfer pour satisfaire « ses humeurs fantasques » de rinfîni;qui demande le hien à l'esprit du mal, la lumière au génie des ténèbres, et qui lie fait appel à toutes les grandeurs de rhiîmanité : Tamour, la puissance, l'art, la liberté, l'action, qu'afin de les voir tomber misérablement, l'une après l'autre, sous le rire infernal d'un mauvais génie, créé exprès pour personnifier le sarcasme universel : n'est-ce pas là le type de l'impuissance de llionune qui cherche la vérité et le bonheur, leurré par de vaines apparences?

Le premier bonheur qui s*offire à l*homme, c^est l'amour. La passion de Faust est mortelle, elle mène au crime et à Téchafaud la vierge chi>étienne. Souillé dans le monde, rameur retourne au cieL

Là^ finit la première partie du drame. Dans la seconde^ Faust i>enaît à Tespoir ; il demande lo lx>nhour^ la civilisation, à la puissance im- |>ériale« puis à la i>£naissance de Fart antique et À $i>n alliance avec le génie moderne : tout lui

t Ki^v^qui peut )nèrer^ semeEuphorions, —

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« ChiefTô est le mot d'ordre et victoire est la « chanson ! » et le bel adolescent, fils d'Hélène et de Faust, s'élance, « joint aux forts , aux libres, aux braves » ! Mais le génie moderne est un nouvel Icare : il trouve sa perte au haut des airs ; Hélène suit son fils dans la tombe.

Le quatrième acte annonce le dernier but de Faust, le dernier échec de l'humanité, la dernière négation du drame./ Après l'Empire, après la Renaissance, la Révolution ! Faust a vu la mer, et ce spectacle l'irrite « comme l'arrogance « irrite l'homme libre qui respecte les droits de « tous. — Elle s'approche en rampant et stérile « elle-même, porte partout la stérilité. Là, flots « sur flots régnent en souverains ; ils se retirent « sans avoir rien fécondé. » Faust se décide à lutter contre l'arrogante souveraine. Cette idée est empruntée au JDernier homme de M. de Grainville, mais Goethe l'a animée de toute la force du symbolisme. Quelle plus large image du despotisme qui stérilise la société, que cet élément terrible qui « dévaste ses rivages » et « se plie en rampant devant chaque émînence » ? Quel plus vivant emblème du travail incessant de la civilisation, que cette entreprise

de Faust de refonler da lÎTage la mer robuste ! « Cdni-là seul est digne de la liberté, comme c de la Tie, qui cbaqne jour sait se la conc quérir » , dit Faust, et Tallégorie est nettement indiquée.

Ce d^miCT espoir n'est qu'un rêve, c J'ouvre c des espaces à des myriades pour qu'on y c Tienne habiter, non dans la sécurité sans c doute, mais dans la libre actititi'ic Vessisc tence\.... Je me voue tout entier à cette c idée, dernière fin de toute sagesse !.... Vivre c libre sur un sol libre, «u sein d un peuple c lilH«! » — Œuvre sublime! symbole magnifique ! itais le mal est dans le monde, Méphistophélès est là : Faust, devenu aveugle, croit entendre tout un peuple livré au travail de la liberté; ce bruit est celui des bêches qui creusent sa tombe. Cet espoir de liberté n^est qu'un délire de l'agonie du vieillard aveugle, c Dans le pressentiment d'une tdle félicité, c s'écrie Faust, je goûte Vheure ineffable ! » Mais l'heure infernale a sonné : il meurt sons lé dernier et le plus horrible sarcasme du démon du scepticisme.

Ce n'est pas tout. La vie a cessé, Tétemité

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commence. Mais Faust n*a rien à attendre de la justice; la clémence de Dieu seule le sauve. La vie n'est que le désenchantement de toutes les aspirations du^cœur et de l'esprit, Téchouement . de toutes les facultés humaines, et la mort serait l'enfer, sans la miséricorde. Amour, art, liberté, vains mots ici-bas. Justice, mot terrible làhaut. Pitié! rien que pitié! Ce dernier trait achève le. tableau.

La coexistence du bien et du mal dans l'humanité, question profonde qui a troublé tant de philosophes, a inspiré plus d'un poëte. Mais, chez les vieux poëtes, l'intervention divine ou le symbolisme humanitaire affirment la foi humaine, affermissent l'homme dans la consfcience de son pouvoir. Nous avons vu dans Homère comment l'action des Dieux ne faisait que rehausser la peinture du cœur humain et de sa libre activité. Job et Prométhée, dans deux civilisations bien différentes, symbolisent aussi le genre humain.

Job est « l'épopée deThumanité », dit Herder. Le ciel et l'enfer sont en présence et assistent au drame humain; Satan a provoqué Dieu,

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Hmmanîté est en cause, et c'est Job qui est soumis à répreuve. Que fera Job? Va-t-il courber la tête, frapper sa poitrine, comme un coupable ? Va-t-il se soumettre à cette })bilosopIiie qui voit dans tout malheur iln châtiment? Non ! Job lève le front haut, maintient son innocence, garde derant son juge « l'assurance d'un roi » * porte l'accusation « comme un diadème »! Il ne s'incline que devant les t impénétrables desseins de Dieu » , dernier mot du poëme.

Prométhée représente aussi l'homme qui souffire, et la science exercée « pour son malheur » . Mais est-ce qu'il maudit la science ? estce qu'il nie la puissance de l'esprit? est-ce qu'il raille la foi du bien? Voyez au contraire comme il affirme son œuvre dans les supplices : c Tous « les arts humains sont dûs à Prométhée ! > comme il accepte la torture plutôt que l'abdication : « Que la foudre tombe, rien ne me fléchira! — « Je ne changerais pas mes maux pour ton divin « esclavage! — Mon supplice est l'opprobre de « mon tyran!»

Le vautour au flanc, la foudre sur la tête, Prométhée se met au dessus de Jupiter; il proclame son immortalité ; il annonce la chute du

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Dieu : — c Qu*aî-je à redouter? je suis îmmor- / tel I — Ifai-je pas vu tomber du ciel deux ty- « rans? Je verrai tomber le troisième et sa chute c sera la plus prompte et la. plus honteuse! »

Job représente l'innocence protestant contre le mal et ne s'inclinant que devant la justice éternelle dont elle ne peut pénétrer les desseins : Job est saint. Prométhée personnifie l'humanité, consciente de sa force, inébranlable aux tortures et bravant ses tyrans, même au ciel : Prométhée est grand. Faust symbolise l'impuissance du genre humain : il est faux.

Dans le drame de Goethe, ce n'est ni Achille, ni Ulysse, ni Pénélope, ni Dante : l'héroïsme, la prudence, la foi conjugale, la poésie, qui représentent l'homme ; c'est la science vaine, c'est le néant des entreprises terrestres : c'est Faust. Le guide surnaturel de l'homme, ce n'est plus Jupiter, ni Minerve, ni Béatrix : la justice, la sagesse ou la Foi ; c'est le sarcasme, la négation, le blasphème : Méphistophélès,

Il y a là une subversion qu'il était bon de relever au nom de la grandeur morale des lettres, avant de passer à la littérature française.

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Il n'est pas d'œuvre après Faust qui, plus que le roman des Misérables^ ait annoncé Tinten,tion de se placer dans les larges horizons, . de planer au firmament de la société. En effet, l'auteur y a réuni les trois grands moyens de Tidéal : le cadre historique, un thème; philosophique et moral , Tintervention de la Providence.

VoyojQS si l'œuvre répond aux visées de l'auteur.

Est-ce bien la scène du xix* siècje, où s'agite la misère, qui fait le fond du tableau des Misé' railes'î Que notre siècle soit placé entre Waterloo et une insurrection populaire, je l'accorde, en regrettant que l'insurrection choisie ne soit ps^ ^ssQz importante pour servir de date climatérique et cadrer avec Waterloo. Mais la longue histoire de 1817, le portrait de Louis-Philippe, les annales des égoûts de Paris, la lexicographie de l'argot, la monographie du gamin de Paris ou du petit Picpus, etc., etc., ce fond historique qui prend les deux tiers de l'œuvre, caractériset-il bien, synthétise-t-il bien notre époque, au

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point de vue social de l'auteur? Ce cadre est immense ; est-il suffisant? Où sont les caves ou les cloaques de la classe ouvrièi'e ? Où sont les grandes tentatives d'hygiène sociale, faites par les dasses supérieures, les essais d'émancipatîon intellectuelle et industrielle, tentés par les travailleurs? Où est la bourgeoisie qui produit avec ardeur, qui triomphe avec égoïsme peutêtre, ou qui échoue avec révolte dans le prolétariat? Où est la classe déshéritée qui résiste, qui a sa dignité et ses chutes, qui met trois mois de misère au service de Tordre public, et qui porte au front la lumière du droit? Tout cela serait-il dans Thénardier ou dans Marius?'Ce tableau, si étendu, semble un paysage de fantaisie qui n'est ni complet, ni concis, ci vrai, et auquel manque surtout la hauteur morale.

En effet, voyez l'émeute : on s^ bat en héros, on y meurt en martyr ; mais elle a été préparée plutôt au grotesque qu'au sérieux, et quelle grande politique y préside, quelle influence a-tr elle sur l'histoire, quelle portée morale donne-telle aux péripéties du roman ?

Voyez surtout Waterloo. Le plus grand dan-

ger, sans contredit, du caractère que les héros de Pavie, de Bamillies et de Waterloo, ont laissé à la France, celui qui Ta placée plusieurs fois entre le despotisme et le démembrement ^ est que sa gloire militaire dégénère en cette monomanie qu'on appelle le chauvinisme. Or, le chauvinisme a sa légende sur Waterloo. Deux écrivains français, dont l'un a été ministre de la guerre, ont vengé l'histoire et fait justice de la légende. Mais leur livre ne s'adresse qu'au public d'élite, rare partout. Que fait le poëte qui parle au masses? Eétablir la légende malgré MM. Charras et Quinet n'est pas assez ; il la complète, il l'aggrave, il cherche à l'immortaliser. Qui donc, avant lui, eût osé dire que la bataille, gagnée politiquement par la Providence, a été gagnée moralement par un mot de corps de garde; que ni Blûcher, ni Wellington, ni la garde anglaise^ ni la coalition, ni les fautes d'un capitaine aveuglé, ni les crimes d'un tyran, ni la loi de justice, rien n'a vaincu la France ; mais que l'honneur est sauf, car le dernier mot appartient à Câmbronne ?

L'écrivain aie droit d'avoir son opinion, mais son opinion est-elle là convenablement, morale-

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ment mise en scène ? Quelques phrases rétablissent-elles sa philosophie de l'histoire? Qui osera le prétendre? A quoi bon ce livre, pour le démentir? H n*est pas démenti. Quoi! L'auteur a déployé toutes les plus grandes ressources de son art : les séductions du langage, le ton de l'épopée, la recherche des effets dramatiques, les hardiesses du romantisme, l'audace du paradoxe ! et un mot en détruirait tout l'effet ! Que diraiton d'un prédicateur qui finirait son sermon par un bon conseil , après avoir surexcité, pendant une heure, dans son auditoire, un préjugé qui le rendît fou à lier ? Ce livre sur Waterloo est l'épopée du chauvinisme.

Aristophane, quatre fois, en pleine Athènes, a flagellé la manie guerroyeuse de son pays. Vé Hugo, du fond de l'exil, a caressé le préjugé qui perd la France.

De chauvin à prétorien, cependant, il n*y a que la main. L'auteur des Châtiments attaque l'Empire; l'auteur des Misérables ne sait-il pas qu'on prépare ainsi le Bas-Empire ?

Je n'ai pas à dire ici ce que pensera le bon goût de cette page épique, ni si la démocratie ne doit pas y voir une trahison. Au nom du sens

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moral , la critique doit y voir une grave erreur. Ce n'est pas là le Waterloo qui sert de cadre historique au xrx* siècle et qui puisse prêter à une œuvre ce que M. Quinet deûiande à l'art moderne : un peu de grandeur morale. .

L'auteur semble avoir voulu chercher cette grandeur dans un héros qui personnifie la Providence. M. Myrielest une de ces figures idéales, sublimes, bien faites pour représenter Dieu sur la terre. Mais comment cet évêque idéal, dont Lamartine a eu le courage de dire que « la biographie était quelquefois un peu niaise », (essaie-t-il de ramener au bien l'âme d'un forçat? Par un héroïsme contraire au devoir. Ce forçat, après avoir été reçu à sa table comme un frère, vient de trahir sa confiance jusqu'à le voler ; au besoin, il Teût assassiné. S'il reprend la pratique du crime dans la seule oasis qu'il ait rencontrée, que ne fera-t-il pas à la première insulte, au premier obstacle, dans ce désert de réprobation que va être pour lui le monde ? El assassinera. Là charité peut donc conseiller au bon évêque àh tenter un suprême effort sur cette conscience, endormie d'un horrible sommeil; mais le devoir, le strict devoir, ne lui défend-t-il pas d'exposer

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pour cela la société aux nouvelles explosions criminelles qu'annonce ce vol? Ne pouvait-il pas concilier le devoir et la charité, sauver Valjean et garantir la société ? Car l'héroïsme ne prime pas le devoir, il le complète 1 M. Myriel

; n'y songe point.* Un nouveau crime est à prévoir, qui va peut-être jeter tout une famille dans

y. le deuil, exposer des orphelins à la misère, qui 'les conduira aussi au bagne. N'importe ! La vé-

*^ rite y eût gagné, l'effet scénique y eût perdu ; le matérialisme de l'art domine à leur insu lés 'plus grands maîtres. Le devoir est sacrifié à l'héroïsme, la société au forçat, la loi à l'exception. M. Myriel représente mal la Providence.

M. Prévost^Paradoi a reproché à Bossuet un mouvement d'éloquence où l'orateur n'a pas craint de dire que la révolution d' Angleterre avait été accomplie par la volonté expresse de Dieu, pour sauver l'âme d'Henriette d'Angleterre: « Pour la donner à l'Eglise, il a fallu renverser « tout un royaume ; si les lois de l'État s'oppo- « sent à son salut éternel, Dieu ébranlera tout « rÉtat pour s'affranchir de ses lois. »

M.Prévost-Paradol aurait-il jugé plus favorablement M. Myriel?

Après le cadre historique et le péristyle rempli par la Providence, vient le thème philosophique.

Qu'un poëte croie à la Providence, c'est un droit absolu ; y croyant, il peut ajouter à son œuvre une grandeur de plus, en faisant planer sur les événements humains cette personnification de la conscience universelle. L'idée philosophique est contestée ; admettons-la pour lais- • ser entière la question artistique, c'est à dire l'usage que fait un écrivain de son idée Or, il nous semble que croire à l'intervention d'un Dieu dans les actions de l'homme doit obliger naturellement l'auteur à mettre dignement en scène ce JDeus ex machina y qu'il s'appelle YAnanké de Claude FroUo, l'évêque Myriel, ou le Grand, ^payeur ignoré de YJSomme qui rit.

Voyons les Misérables :

Un crime, qui n'en est pas un, met Jean Valjean hors la loi. La société devrait l'améliorer, le bagne le pervertit; en sort-il, le préjugé le traque, la société l'abandonne, le mépris public va le rejeter au crime. Cependant, la Providence vient à son aide et la conscience s'éveille en lui. Cette conscience pourra-t-elle se

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relever au milieu des obstacles, malgré la loi implacable et le préjugé injuste, malgré la société qui réprouve le forçat et le bagne qui veut le reprendre ? Ainsi débute le roman et le thème est grand ; l'intérêt est digne d'une épopée : c'est le poëme de la conscience humaine ! * Une conscience d'élite se résoudra-t-ellè à un parricide juste et vengeur? Tel est Hamlet. Une conscience brute se relévera-t-elle d'une faute ? tels s'annoncent les Misérables. Mais ce sujet ne fait qu'apparaître dans le roman ; il ouvre les péripéties, il ne les noue pas, ni ne les dénoue, p atteint un grand et dernier éclat dans la scène où Valjean se dénonce ; mais là, il s'arréte.Dès ce moment, où est l'intérêt? A coup sûr, il n'est plus là.. Valjean s'est relevé d'une manière héroïque ; quoiqu'il arrive, il sera toujours ^ M. Madeleine ; le lecteur est fixé sur ce point. .J Valjean rentrerait au bagne, ce serait pour moraliser le bagne. Cette conscience ne tombera plus; on ne le craint pas sérieusement un instant, pendant tout le reste de l'œuvre. Or, le reste de l'œuvre en constitue les quatre cinquièmes. Que devient le thème philosophique, l'intérêt moral dans ces huit derniers volumes?

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^ La sécurité matérielle de Valjean reste seule en caÀse ; qu importe à sa conscience ? Valjean serat-il repris par Javert? intérêt dramatique, soit ; pMosophique, non. Ou bien, mariera-t-il Ck)sette à Marins? intérêt dramatique toujours. Le thème a disparu et l'épopée avec lui. On tombe d'Homère dans Eugène Sue, ^Hamlet aux Ifjfstères de Paris,

Cette conscience, qui a nom Jean Valjean, s'est relevée, cependant, avec force, par le génie industriel, arec éclat, par lliéroîsme du sacrifice. A quoi Ta s employer, après cela, ce grand amour de ses semblables, du prc^rès et de la justice? Cet homme qui a su se cacher assez, dans les plus difficiles moments de sa vie, pour faire bénir le nom de M. Madeleine ; cet homme qui pourrait jouir plus aisément aujourdliui de la sécurité ; qui obtiendrait sa grâce s'il la voulait ; qui est riche d'aiUeuis et à qui le monde reste, si la France lui est interdite, pour ùdre un noble usage d'une fortune bravement acquise; que feùt-il, une fois lelevé? Quel but donne-t-il à son activité, à son génie^ à sa eonsdence? H semble n avoir plus qu une idée : jouir paisiblement, clandestinement, du lepos et de Tamour

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filial de Cosette, amour jaloux comme une passion sensuelle. Cette ardeur des premiers jours, quand il s'agissait de s'élever en s'enrichissant, a-t-elle donc été éteinte au soufl9.e de la fortune, épuisée par un premier sacrifice, étouffée sous un platonisme paternel? Le fait est que Théritier moral de la providence Myriel a abdiqué.

Si sa vie est stérile cependant, sa mort au moins peut être grande , digne de l'ombre de M. Myriel qui plane sur elle? Le forçat va-t-il mourir pour les misérables , le paria pour la société, le martyr pour la révolution? Il a touché atout cela pendant sa vie. Non ; il meurt comme un héros rachitique de. nos romans efféminés, il meurt du mal d'amour paternel. La révélation de son passé de forçat, révélation faite après le mariage de Cosette et faite à demi, quand le devoir eût été de la faire auparavant et entière, l'éloigné volontairement de sa fille adoptive : il meurt d'une phthisie de sentiment, le plus sot des suicides.

n en est de môme de l'Homme qui rit. Une c entente cordiale » s'établit entre l'océan et la terre pour réparer un crime. « L'abandonné a tpour tuteur l'infini. — Toute la vaste écume de

c l'abîme prend sous sa protection l'innocent ! i L'héritier est rendu à l'héritage ; l'enfant mutilé redevient pair d'Angleterre ; plus qu'un pair ordinaire, car il a vu t l'inflexibilité des lois produisant ramollissement des consciences», et il devient réformateur : il a compris le devoir politique, legs de ses souffrances et il vient à la chambre haute t pour être terrible» ; il a partagé la vie du peuple et il va dire à son siècle : je suis la misère ! Il ne peut pas être orateur, vu la mutilation de sa face; il peut être tribun, homme d'État ; il a une grande fortune et un grand cœur, il peut être un bienfaiteur du peuple : Providence à son tour ! Non pas ! Aupremier obstacle, toute cette puissance s'abat; celle qu'il aime meurt d'un anévrisme et le héros de la justice politique fait place au héros du rachitisme. Cet homme qui vient pour être terrible aux abus va solennellement se noyer ; ce précurseur du progrès se jette majestueusement à la rivière; ce favori de la Providence échoue devant la fatalité ; ce prédestiné court au suicide, et le poète prête à cette désertion d'un devoir, annoncé à grand bruit, de grandes allures épiques: Le miracle n'a sauvé ce héros vingt fois, l'amour ne

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Ta placé d^ns l'idéal que pour le mener au crime. Les Travailleurs de la mer finissent de même en donnant une majesté épique à ceitte lâcheté du suicide. Un tel but est-il réellement bien digne de l'intervention de la Providence? Est-ce bien la peine que Dieu' sauve les héros de romans, pour une fin pareille? Est-ce ainsi que, parlant au monde moderne, on apprendra aux hommes « les chemins de la vie » ? « L'amour, dit Dante, « doit être la semence de toutes les vertus! » Est-ce par ces héroïsmes du crime que l'on sèmera l'énergie des caractères dans une société qui meurt « faute d'hommes •?

Les bons écrivains nous prêtent un peu de grandeur morale, dit M. Quinet. Le système romantique, consiste à prêter de la grandeur à tous les crimes !

Ainsi, pas à pas, l'œuvre est descendue de sa hauteur.

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