III. — L'HISTOIRE
L'historien peut choisir le côté d'un siècle qui lui convient, dût-il rester dans les coulisses de lliistoire. L'artiste, qui veut faire d'une époque le « Deu » d'un drame ou d'un roman, ne peut, sans défigurer l'époque, sans démoraliser l'histoire, n'e« peindre que les épisodes mauvais. Pour servir de ciel de tableau à une œuvre littéraire, l'histoire doit demander à la philosophie des événements sa lumineuse synthèse. Peindre la charge d'un roi en silhouette de mauvais lieu ou de place de grève, ne mettre au ciel d'une époque que sa chronique scandaleuse, ce n'est pas emprunter à l'histoire sa grandeur, mais un prétexte ; ce n'est pas y trouver un idéal, mais un lieu commun. Tel a la prétention d'avoir fait uùe œuvre historique, qui n'a peint
qu un mauvais mélodrame, sur un fond barbouillé de la lie des chroniqueurs. La hauteur morale n est point là, et Timmoralité s'y trouvera si cet abaissement va jusqu'à la profanation de l'histoire, jusqu'au mépris de la justice.
M. Thiers a été mis en cause dans un congrès. Certes, ce manque de principes qui explique et justifie tous les événements sans autre critérium que le succès, ce scepticisme providentiel qui déifie la victoire, doit avoir une influence mauvaise. Mais c'est l'idée et non sa mise en scène, c'est la philosophie et non l'art, qui sont ici en question. Notre sujet est tout autre.
Lie drame et le roman modernes semblent moins dans l'histoire qu'à côté de l'histoire; ils en usent et abusent, sans s'élever jusqu'à elle. H n'est guère de tous les drames du chef du romantisme que Ruy^JBlas dont Tidée historique se mêle à lœuvre.^La décadence de l^Espagne sera-t-elle arrêtée par l'intervention du gè* nie du peuple? Voilà la question. Malheureusement, le génie du peuple est représenté par un laquais, amoureux de la Beine, vendu au ministre de la décadence, et qui au dénoue-
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ment oublie son pays et son génie pour un suicide d'amour.
M. Ponsard a commis aussi d'étranges méprises. Si, dans Charlotte Oorday^ on avait vu les trois dictateurs, ^réconciliés,^ unis pour perpétuer la terreur, et prêts à verser une nouvelle mer de sang , de quel intérêt, de quelle grandeur, les projets de l'héroïne n'eussent-ils pas été entourés, et quel relief à son attentat dans ce danger de la France 1 Les triumvirs au contraire sont divisés; Danton, repoussé par la Gironde, est méprisé par Marat : « Ou sa tête c ou la tienne! » dit Marat à Robespierre, qui semble répondre : la tienne aussi ! C'est alors que Charlotte tue Marat et semble accomplir le vœu de ses collègues.
Dans iMCfècCy deux grands intérêts : la liberté de Rome, l'honneur de Lucrèce, sont enjeu ; au lieu d'être solidaires, ils sont opposés ; au lieu ÀQ se personnifier l'un dans l'autre, ils se combattent. Ces deux points delà conscience, publique et privée, ne s'harmonisent pas, ils se font concurrence. L'auteur, en rappelant la mort d'Hipparque, autre Tarqum^ a exposé d'un vers cette situation ;
Il outrage une femme et, ce jour, U périt.
Lucrèce doit donc être profanée pour que Eome soit libre. Au lieu de montrer Rome et Lucrèce, la patrie et la famille, unies danâ une même cause de justice, également inviolables dans leurs droits solidaires, l'auteur, dès le premier acte, oppose la conscience à la conscience et la justice à la justice; on ne peut désirer Taffranchissement de Rome, sans presque souhaiter le viol de Lucrèce ; Brutus semble positivement compter sur cela et tout ce qui peut sauver l'épouse, menace de prolonger l'asservissement du peuple : Antagonisme terrible qui pouvait se montrer au dénouement comme un martyre privé dans une cause générale, mais qui ne devait pas apparaître dans toute la pièce comme la condition même de la délivrance.
L'école romantique s'est attachée de préférence au matériel de l'art. Sous prétexte de vérité, elle fouille les plus petits détails d'une époque, recherche le costume, les dictons, les . noms, les meubles, toute l'archéologie de la « couleur locale » , et elle néglige presque toujours ce que Régnier appelle « le noble de l'ouvrage » .
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La vérité est dans une synthèse vivante, ou dans la résurrection d^s classes en lutte, comme l'entendait Walter Scott. On oublie que cette exactitude scrupuleuse de certains peintres hollandais, qui ne négligent ni une brique, ni une feuille, n'est possible, dans la peinture du passé et même du présent, qu'au prix de mille anachronismes et surtout au détriment de la véritable portée historique.
J'ai déjà touché aux Misérables. La sombre époque qu'opprime Louis XI, est-elle bien le fond historique de Notre-Dame de Paris? Voit-on là une société qui se fonde et le despotisme écrasant le chaos féodal où palpitait la liberté? Puis, cette espèce de Bohémien, gueux ridicule et pgltron, qui dit : Pierre Gringoire, comme l'auteur du Cid n'eût pas dit : Pierre Corneille, estil bien cet homme de génie, comme on l'appellerait aujourd'hui, qui a écrit, en France, la première comédie politique aristophanesque : Mère Sottes et le premier drame historique : Saint-Louis?
L'histoire ist n'est pas un faîte artistique c'est une plame, à l'horizon borné, au paysage sans profondeur.
La gloire musicale de Meyerbeer donne à ses opéras une vogue universelle ; il ne peut être question du mérite littéraire d'un livret d'opéra , mais il y a bien lieu de s'enquérir de la moralité d'un sujet destiné aux théâtres des deux mondes.
Quel que soit le prophète qui ait représenté, d'abord un soulèvement d'indépendance, bientôt les représailles d'un peuple, enfin sa défaite, il y a calomnie à lui prêter des actions odieuses, et la calomnie de l'histoire est un danger pour la foi publique. Nous n'avons pas à venger la réforme, ni la guerre des paysans. Que fait le librettiste du Prophète^ du mouvement religieux et politique de ces anabaptistes qui au dire d'un jésuite, « retracèrent l'idée des premiers cénobites »? Il en fait une jonglerie absurde et horrible !
Jean de Leyde est fiancé à Berthe, que le comte lui enlève. Au cri de vengeance de l'amant, répondent trois anabaptistes, qui lui promettent la royauté de ses rêves. Parmi ces apôtres, qui jettent leur dévolu sur cet amoureux
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pour en faire un prophète, le comte reconnaît un de ses domestiques qu'il a chassé pour vol ; et les anabaptistes sont peints du premier coup : intrigants et voleurs. Donc, la révolution religieuse et sociale qui va ébranler l'Empire ne sera qu'une trame ourdie par trois coquins, abusant du délire d'un amant furieux. Jean les écoute, triomphe, est couronné Roi. — Mais, au sortir du couronnement, sa mère veut se jeter dans ses bras, comme jadis la mère et les sœurs de Jeanne d'Arc, à Reims. Il la repousse : un fils du ciel, un prophète descendu des nuages, n'a point de mère. La mère persiste; Jean, menacé de mort par ses complices et par le peuple, la déclare folle ; un miracle seul peut lui rendre la raison; et voilà le fils qui t magnétise » sa mère, par la plus sacrilège des jongleries, pour s'en faire renier. Le miracle opère. Fidès a compris qu'il y va de la vie de son fils. La mère héroïque sauve le fils infâme. Ajoutez à cela le suicide de Berthe qui se punit d'avoir aimé un tel monstre, la prise de Munster, l'incendie du palais où Jean périt dans les flammes, et vous aurez ce qu'on appelle un canevas propre à la grande musique.
Or, je le demande à tout homme dont une littérature fausse n'a pas perverti le goût, quelle scène plus impie que celle où l'amour maternel est mis à une pareille épreuve! L'histoire ne l'autorise point et c'est gratuitement que l'auteur a mis cette lâcheté sur le compte de son héros. — Scène fausse d'ailleurs, car les anabaptistes étaient chrétiens et le Christ a eu une mère. Pour obtenir une situation dramatique, il a fallu prêter à un chef de révolution une comédie aussi fausse qu'infâme. L'histoire en fûtelle vraie, sont-ce là des horreurs à mettre à la scène? Ce siècle est assez sceptique ; ne voyezvous pas que c'est lui ôter toute foi dans les paroles des hommes, toute confiance dans l'apos- ^ tolat? Notre société est pourrie, dit-on ; et vous lui gangrenez le cœur en jetant le doute et la honte sur les plus grands ministères, en présentant les plus terribles sacrifices comme des duperies. Un fils reniant sa mère pour tromper les hommes au nom de Dieu ; la foi de tout ui-
peuple, réduite à être le jouet d'un histrion religieux ; ses droits contre l'esclavage et les horreurs féodales, devenant le drapeau des plus viles saturnales ; son héroïsme, incarné, cou-
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ronné, dans Texploitation du mensonge; son sang ne servant qu'à des fripons, et ses principes, lorsqu'un homme, un vainqueur, un héros, un saint les représente, ne représentant que Tintrîgue, la vengeance, la bassesse, le crime ! Il n'y a pas ici de question de parti ! Vous croyez que ces scandales retombent sur une secte morte; ils atteignent les esprits qu'ils infectent de doute, ils profanent le cœur et sa confiance dans l'héroïsme, ils tuent la foi publique, ils brisent le levier de la civilisation. Vous croyez frapper une révolution, vous frappez la société. Les idées, si elles sont justes, ne seront pas atteintes par une calomnie déplus; mais la foi aux idées, même les meilleures, sera ébranlée! Ce n'est pas faire œuvre de réaction contre le socialisme du passé ou de l'avenir, c'est faire œuvre de démoralisation de l'esprit public, œuvre de corruption contre la société entière.
Il ne s'agit plus ici de la grandeur que l'histoire peut prêter au drame, mais de la plus stricte moralité.
L'histoire peut être un des Sinaïs de l'art. Quand l'écrivain rapetisse l'histoire , il n'élève pas son art ; quand il la dégrade, il démoralise son œuvre.
m LIV. III. — LES ŒUVRES.
Il y a des degrés dans tout ; ils vont ici du manque de grandeur à rimmoralité, et, pour résumer l'idée en citant quelques exemples nouveaux : Le fond historique dans Mdrion de Lorme^ que Chateaubriand annonça comme le Richelieu de Victor Hugo, c'est une place de grève; dans le Roi s'amuse^ c'est un lieu de débauche ; dans Lucrèce y il y a une maladresse ; dans le Prophète ^ une calomnie.