‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 39 sur 48 · IV. ^ LES HEROS · texte numérisé non relu

IV. ^ LES HEROS

Tout ce que Platon reproche aux dieux d'Homère pourrait servir à juger les héros modernes. Platon admire la constance dans l'adversité et blâme énergiquement les poètes qui flattent « la partie pleureuse » de notre âme.. Un spirituel écrivain a mis en présence dans la poésie grecque et dans la littéra^ ture du siècle de Louis XIV, le type de l'adolescent, dans son enthousiasme printa^ nier ^. Cette comparaison est une des pages de l'histoire morale de l'art.

Dans l'Odyssée, Télémaque est homme. Il sent la puissance du droit et la nécessité de l'action, n aflSrme la justice avec fermeté en face

* Max Veydt. Revue trimestrielle, t. II, p. 63.

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des enûemis et il se prépare à agir avec prudence. Lorsqu'il a cherché inutilement son père, il se décide à rentrer à Itaque ; t Hâtons-nous dit-il au fils de Nestor, de peur que ton noble « père ne veuille me retenir dans son palais. » Quand Ulysse voit son fils, sans être connu de lui, il lui parle comme à un homme : c Quoi- « que jeune,vous me paraissez brave ! mais est- « ce que vous vous soumettez volontairement, « ou si vous êtes trahi par le peuple?.... Que « ne suis-je le fils d'Ulysse ou Ulysse lui-même! « Qu'un de ces étrangers me coupe la tête, « si je n'essayais pas de les tuer tous! et si « j'étais accablé par le nombre, j'aimerais mieux « mourir que de voir de tels crimes ! » Télémaque répond avec une sagesse qui décide son père à se nommer. Le jeune héros, frappé d'abord d'étonnement devant la hardiesse des projets d'Ulysse, lui dit enfin : « J'espère que « tu connaîtras bientôt mon cœur; aucune « faiblesse ne s'est emparée de moi. »

Le Télémaque de Fénelon est plus philosophe et moins homme; il rêve tout, tranche tout, fait des lois, rétablit une république, ramène l'Age d'or au désert; mais, « sait-il se conduire

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«lui-même? Hélas! pas le moins du monde!... « Jouet de ses passions, toujours faible, toujours « dans les extrêmes » il va de chute en chute ; il ne peut quitter une « déesse douairière » , sans que Mentor le jette à la mer; il aime la fille d'Idoménée, et cet homme qui a bravé les prétendants pour venger son père et sa patrie, ne peut quitter un instant l'amour pour le devoir :

« A peine commença-t-il à paraître dans le « lieu où Idoménée était assis, les yeux baissés, « languissant et abattu de tristesse, qu'ils se « craignirent l'un l'autre; ils n'osaient se regg,r- « der, ils s'entendaient sans rien dire, et chacun « craignait que l'autre ne rompît le silence, et « ils se mirent à pleurer tous deux. »

Combien d'œuvres flattent ainsi la partie pleureuse de notre âme, efféminent les caractères et rabaissent l'amour !

L'amour est une passion noble qui grandit les cœurs sains, fortifie les caractères droits, élève nos facultés à^eur plus haute puissance : tel ildoitôtre peint chez les hommes véritables. Montrer comment on aime est une des plus nobles fonctions du

poëte. Le reste : les effets de Tamour sur les sots et les faibles, sa présomption impuissante, ses langueurs stupides, ses violences fades, son rachitisme fou — le reste appartient à la comédie ou à la satire. En faire un idéal, présenter les folies de la passion comme un modèle, le spectre de Tamour pour son génie, c'est conspirer avec toutes les faiblesses et toutes les bassesses du cœur humain, c'est énerver au lieu de civiliser. La contrefaçon d'un sentiment viril est indigne da l'art.

« Je ne veuxpas, dit iPlaton, qu'on dise qu'en « commettant les plus grands crimes, on ne « ferait rien d'extraordinaire et dont les Dieux « n'eussent donné l'exemple.

oc Quel homme, ajoute-lril, ne justifiera pas à « ses yeux sa méchanceté, s'il est persuadé qu'il « ne fait qu'imiter les descendants de Jupiter? »

Que de héros de roman, que d'héroïnes de théâtre enseignent ainsi, autorisent, légitiment, par l'exemple, toutes les faiblesses humaines! Il n'est pas une capitulation de conscience à laquelle la littérature n'ait pris soin d'offrir une excuse, bien motivée; pas un vice qui n'ait reçu d'elle un éloge romanesque 1 L'héroïsme autre-

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fois était fait de tous les devoirSj de toutes les vertus, de toutes les délicatesses. L'idéal aujourd'hui est au dessus du devoir, en dehors de la vertu, dans l'indélicatesse, le vice, le crime ! Les œuvres d'imagination qui daignent encore avoir des héros ont « changé tout cela » ; il faut bien varier les plaisirâ du public ! Ici, pour arriver à un but généreux, on écoute aux portes, on viole le secret d'une lettre; on supprime un testament, sauf à ruiner sa sœur (Rédemption) ; là. une femme se donne à un infân>e pour sauver son héros (Marion de Lorme) ; une autre pour se sacrifier à son amant, se prostitue (La dame aux Camélias). « Les courtisanes sont des natu- « res d'élite ! » (Isidora), Ailleurs, le sublime de l'amour est d'aimer un escroc, si cet escroc aime violemment ; un infâme, pourvu que cet infâme ait € une âme immense » {Leone Leoni). « Bra- « ver tous les devoirs, tous les remords, tous lés « dangers, s'est se montrer fort et hardi. » (Jacques). « Ah! quelquefois un crime doit être tout «un poëme! » (La Peau de chagrin), a Pour toi «j'aurais volé mes pauvres!» (Fanny). « Qu'im- « porte la honte à une âme forte ? » (Lélia) . Puis, c'est la débauche réhabilitée. « La dé-

a bauche est certainement un art comme la poé- « sie; elle veut des âmes fortes. » (La peau de chagrin) . « Comparez-vous les travaux, les douleurs , « les héroïsmes d une mère de famille à une pro- « stituée ? » (Lélia) . Puis encore, c'est la maternité qui s'avilit par dévouement , la paternité qui se traîne dans la fange par grandeur d'âme : Un père « lèche la boue » sur le chemin de son fils (Giioyer); un autre se fait l'entremetteur de ses filles, et ce père sublime est nommé a le Christ de la paternité » . (Le Père Goriot). « Est-ce un « crime? tant pis! » (Ruy-Blas).

Autrefois, le malheur épurait les âmes, l'adversité était une occasion de vertu. Cette poétique a vieilli : nos héros, éprouvés, se dévouent encore, mais leur sacrifice est une bassesse ou un vice ^For du cœur apparaît toujours sous la pierre de touche ; mais la marque est changée : jadis la vertu, aujourdTiuile crime.

La Chine était d'accord avec la Grèce sur ce point. Un drame chinois de l'an 1404, le Pi- PaU ou VUstoire du Luth^ met en scène une épouse restée seule auprès des vieux parents de son mari. Le jeune époux est allé à la cour prendre ses grades, chercher fortune ; il y est

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retenu par ses succès, pendant qu'une affreuse famine dévore le pays et livre sa maison aux horreurs de la misère. L'héroïne ne recule devant aucun sacrifice ; elle a vendu ses bijoux, « ses robes , ses tuniques , ses belles plumes d'Alcyon » ; elle va elle-même au bureau de la bienfaisance publique demander pour ses parents « le riz de la charité » ; elle coupe et vend sa belle chevelure pour ensevelir son beau-père : « Il faut maintenant que je me débarrasse de « tous ces nuages de parfums h Elle amasse et porte elle-même de la terre, « dans le pan de sa tunique de chanvre» , pour couvrir la fosse de sa ^belle-mère. Puis, restée seule, n'ayant plus un devoir à remplir à ce poste de la piété filiale que lui a confié son époux, elle va à sa recherche, prend la robe des religieuses et mendie le pain diï voyage, en jouant du luth. Je ne puis m'arrêter à toutes les grâces, à toutes les grandeurs de ce drame.

L'amour maternel fait couper aussi à une héroïne moderne « tous ces nuages de parfums » ; mais Fantine ne mendie pas pour sa fille, elle se prostitue. (Les Misérables). Nous ne sommes plus en Chine, nous sommes à Paris. .

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Autres marques de grandeur dans l'art moderne : le duel et le suicide. Le duel est représenté comme la Providence des honnêtes gens, qui déjoue les intrigues, punit les traîtres, sauve les familles, malgré le précepte : ^ec Deus intersit. — Le suicide, autre Deus ex machina^ devient un acte de courjige et de vertu.

a Le suicide est un droit du crime ou de la (K misère », a dit un romancier. — Quand on a commis un crime contre la société, comment sauver « son honneur » , d'une condamnation capitale? Par un nouveau crime. « Mieux vaut «lamortquerinfataiel j^ (Mystères de Paris). — La loi française, en abolissant le divorce, expose l'amour à l'adultère : Comment éviter cette tache à la robe d'hermine de son épouse ? Par le suicide ! (Jacques). — On s'aime, mais une maladie de l'héroïne force l'amant à cultiver platoniquement l'adultère ; la noble femme prévoit l'heure oii« son visage se flétrira » ,où son amant « sentira le besoin d'un autre bonheur » ; elle mourrait « de jalousie si elle le trouvait avec une a autre femme» ; elle mourrait de douleur si elle

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le voyait malheureux à cause d'elle! Quel remède à toutes ces morts? Comment dénouer ce nœud gordien ? Le devoir? c'est bien vieux! la raison? c'est bien pauvre! le sacrifice? c'est bien com- .

mun I € Mourrons ! oh ! oui ! mourrons !

« Car la terre n'a plus rien à nous donner (vu l'anévrisme), « le ciel rien déplus ànous promet- « tre l Vois-tu comme tout est préparé pour cet « évanouissement divin de nos deux vies ! » (Baphaël.)

Madeleine est méprisée par Maurice pour bien peu de cbose : elle a été courtisane. Quel acte d'héroïsme, quelle preuve de dévouement, fera croire à cet amant scrupuleux que l'amour lui a rendu la vertu? Un suicide ! Un suicide manqué ! et voilà les amants rendus au bonheur honnête. {Rédemption), Ruy-Blas a commencé par sauver l'Espagne, il vient de sauver la Reine, et le seul obstacle qu'il pût craindre est brisé. Mais la reine sait qu'il a été laquais : le grand ministre oublie pays, devoir, génie, civilisation ; un mot de mépris de celle qu'il aime le tue! Et la reine dit au suicidé : « Je t'aime ! »

Notre Dame de Paris, les Misérables, les Travailleurs de la Mer, V Homme qui rit y ne

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donnent pas d'autre fin à leurs héros. Pour eux, aucune mission, aucun devoir, aucun but humain ou social, ne tiennent devant un chagrin d'amour. Survivre à la douleur pour le devoir ! . Vertu classique, art vieilli ! Le courage consiste h tout ahandonner. Le devoir, qu'importe? L'héroïsme est dans la désertion de la vie. V. Hugo, a emprunté à son art toute sa variété, toute son ampleur, pour répéter aux hommes cette grande leçon de vertu : le suicide.

Notre drame chinois touche aussi à ce moyen extrême du désespoir. Accahlée de misère, à bout d'expédients, soupçonnée, accusée par la mère de son époux, l'héroïne sent l'amertume déborder de son cœur ; elle parle en prose :

€ Que l'on meure mille fois, dix mille fois! il € faut à la fin mourir! — C'en est fait ! c'en e^ « fait ! il y a près d'ici un puits dont la mar- « geUe tombe de vétusté ; je m'y précipiterai. . . »

Mais le devoir? Le devoir lui apparaît; aussitôt elle ajoute, en vers cette fois, car la poésie est faite pour les grandes choses :

« H me vient à la pensée que mon époux, € quand il me fit ses adieux, me recommanda du € fond de son cœur d'aimer son père et sa mère.

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« Ou-niang, me dit-îl d'une voix entre-coupée de sanglots, « j'espère que vous n'épargnerez « jamais vos soins et que vous accomplirez tous « les devoirs de la pitié filiale !

« Hélas! si je meurs, que deviendront ces « deux fantômes? — Mon époux d'un côté, ses « parents de l'autre, chargeront ma mémoire de « malédictions! »

Cet évanouissement divin de la vie est considéré autrement dans l'Europe littéraire. C'est un droit! « Je le jure devant vous, je le soutien- ♦ drai devant Dieu. » {Chatterton). — C'est une des supériorités de l'homme : « Ce qui fait, à « mes yeux, la supériorité de l'homme sur la « brute, c'est de comprendre où est le remède à « tous les maux. » (Indiana). Les grands personnages y apportent « le recueiUement d'un « catholique devant les sacrements de son église » • (Ibid.).

« Werther avait fait des suicides de fantaisie, « Chatterton fit des suicides de scepticisme » , dit Lamartine. Depuis Werther, en effet, le suicide est devenu un lieu commun de la littérature, une épidémie des imaginations faussées et des âmes corrompues.Chateaubriand confesse l'avoir

tenté, mais il n'a garde de le présenter sous des couleurs divines. Que ce crime ou cette folie soit donné en spectacle aux hommes, pour en prévenir les effets, comme les Spartiates montraient à leurs enfants la laideur de Ti vresse , Fart a ce devoir et ce pouvoir. Mais le mettre en scène comme un héroïsme, l'attribuer à ses personnages de prédilection, à des natures d'élite, pour le légitimer comme un droit, pour le glorifier cdmme une vertu, pour le sanctifier comme un sacrement! il y a là plus que plagiat d'esprits stériles, il y a défaut de sens moral d'âmes corrompues. Et lorsque, chaque année,' chaque mois, le suicide ravage la société et remplît les morgues, qui donc a été pour ces misérables l'instigateur du crime? Les écrivains du suicide n'ont- ils pas à frémir devant ces cadavres? Si leur conscience se tait, c'est à la conscience publique à leur crier : « C'est vous qui avez aiguisé ce poignard; après avoir efféminé vos lecteurs, après les avoir livrés à la subversion de toutes les idées justes, après leur avoir montré le dévouement dans le vice, la grandeur dans le forfait, vous avez dignement complété l'apostolat; c'est vous! vous, qui avez allumé

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ce récliaud 1 vous qui avez versé ce poison ! ?> J'ai toujours admiré un mot du Pi-paM; le héros, qui ne peut oublier sa famille, veut dissiper ses ennuis par la lecture ; mais chaque livre qu'il ouvre lui rappelle le devoir et il s écrie : a Quand j'ouvrirais l'un après l'autre tous mes « livres, y verrais-je autre chose? i>â^^^ ces dix « mille volumes, il n'y a pas une seule phrase « où il ne soit question de justice ou de piété a filiale! »

Heureux le* peuples qui peuvent parler ainsi de leur bibliothèque nationale !

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