‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 40 sur 48 · MONSIEUR DUMAS FILS · texte numérisé non relu

MONSIEUR DUMAS FILS

Lorsque j 'écrivis ce livre , il y a quelques années , je n'y donnai que peu de place à M. Dumas fils, non plus qu'à Balzac, à Eugène Sue, à Frédéric Soulié, non plus qu'à MM. Th. Gauthier, Paul Féval, non plus qu'aux auteurs de Fanny ou de Madame de Bovary. Les leçons que je m'efforçais de déduire des erreurs des maîtres s'appliqueraient d'elles-mêmes aux autres, me semblait-il, et je le pense encore. Mais M. Dumas fils a pris une position de plus en plus exceptionnelle : Un an ou deux avant la guerre de 1870, il dénonçait l'impuissance de l'art. Faire prêcher, par des personnages fictifs, des réformes morales ou sociales, comme la recherche de la paternité, la destruction de l'oisif, la répression de l'adultère, etc., lui semblait devenu vain. «Qui

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€ est-ce qui d'ici à un ay ou deux, s*écrîaît-îl, € s'occupera de nos livres et de noscomédies?Le « drame ne sera plus sur les théâtres, il sera dans « la Chambre ^idans la rue. LalUtérature finit, € l'action commence, i (Lettre au Gaulois). Dé^h il avait annoncé que t la vieille société s'écroulait 1 , que l'on distinguait à de vagues lueurs € l'aurore espérée i (préface du Fils naturel) ; il allait insister, pour répéter que la société qu'il avait peinte au théâtre doit c faire place à une autre > , et s'adressant aux femmes qu'il a mises en scène, il s'écriait : < C'est alors qu'il y aura « des grincements de dents ! . . . Après vous,îl n'y c a plus que l'invasion des barhares, de T étranger € ou de Isk populace, c'est k dire unplan nouveau € de préparation et de reconstitution... » C^^réface de YÂmi des femmes). — Le drame de la guerre et de la rue terminé, il puhliait ime lettre nouvelle. Là, il mêlait l'éloge pompeux de M. Thiers vainqueur à de grossiers outrages contre Courbet vaincu^, Courbet qui n'avait

1 • D6 quel accouplement fabuleux d*une limace et d*an paon, de quelles antithèses gènésiaques, de quel suintement sébacé peut aToir été générée, par exemple, cette chose quon appelle monsieur Gustave Courbet? Sous quelle cloche, à Taide de quel fumier, par suite de queUe

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peut-être fait que prendre au sérieux ses prédications socialistes, que croire à « l'aurore espérée »., au c plan nouveau de reconstitatioii *. Puis, cherchant comment la France peut «. reprendre ce qu'on lui a pris, s'a.cquitl)er au dehors, se régénérer au dedans » , il indiquait le salut :

« Faut-il décidément, oui ou non, qu'il y ait a. un Dieu, une morale, une société, une famille, « une solidarité humaine? L'homme doit-il tra- € vailler, savoir, progresser? La femme doit- « elle être respectée, ralliée, associée? La vérité c est-elle le but? La justice est-elle le moyen? fr Le bien est-il l'absolu?

€ Oui! oui! mille fois oui!...

« Alors, il faut que cela soit ainsi, et que « soient exterminés tous ceux qui ne voudront c pas que cela soit, fussent-ils nos frères, fusée sent-ils nos fils ! »^

Comprenons bien : La justice est le moyen d'atteindre la vérité ; mais, comme M. Dumas

mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d'œdéme flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant? Ne dirait-on pas une farce de Dieu? »

fils possède déjà les vérités absolues qu'il énumère, il faut imposer le bien, qui est l'absolu, par la force, et exterminer tous ceux qui ne veulent pas qu'il y ait un Dieu, une famille, une morale, une société, une solidarité, ni que l'homme travaille, sache, progresse, ni que la femme « soit respectée, ralliée, associée » : — Oui ou non !

Un Dieu! mais quel Dieu? le mien ou le vôtre? Et quelle famille? quelle société? quelle solidarité? celles de M. Thiers ou celles de « cette « courge sonore, incarnation du moi imbécile « qu'on appelleM. Gustave Courbet» ? Respecter et associer la femme? de quelle façon? à la manière des philosophes qui lui reconnaissent « l'autonomie de la personne », ou à la manière de M. Dumas qui conclut à la subordination de cet € ange de rebut »? Savoir et progresser! tous les partis le veulent. Lequel des deux exterminera lautre, celui de M. Thiers qui <i rêve de faire ce que Mirabeau n'a pas eu le € temps, ce que Robespierre n'a pas eu le pou- € voir et ce que Bonaparte n'a pas eu leg^nîe de € faire » ou celui du < sieur Cerisier, délégué c de la commune, présentement fusillé dans un

Chap. 8UPPLÉM. — €M, ^UMAS FILS, 357

« égout qu'il a sali »? A coup sûr, ce sera le plus fort. L'absolu, imposé parla force! Néron, Hildebrand et Marat , Philippe II , Borgia et Cromwel, ne pensaient pas autrement, ne parlaient pas plus nettement : Qu'ils soient anatbèmes ! A la lanterne ! Qu'ils soient exterminés ! tous ! fussent-ils nos frères ! fussent-ils nos fils !

Donc, le succès est le bien, la force est Dieu, la violence doit imposer l'absolu du Vainqueur. Vils et méchants que nous sommes, nous qui respectons, en nos frères, en nos fils, (M. Dumas n'a ni frère, ni fils), la liberté de conscience! Qu'ils soient exterminés s'ils ne pensent pas comme nous ! J'arracherais l'hérésie de n;ies propres entrailles, disait Charles-Quint.

A peine l'action finie, la littérature recommence. .Cela dit, M. Dumas fils rentre au théâtre : il a « besoin d'hommes » , dit-il « pour sa patrie » (Préface de la Princesse Georges) y et comme les autres pays « n'ont pas d'hommes de lettres », « c'est la France qui est chargée « d'alimenter le monde entier en littérature » , (lettre de février 1872). Cependant, il a annoncé la fin de la littérature « maladive » , née de vous, dit-il aux femmes perdues ; il a prédit la chute

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de cette société que son art reflétait, et Ton doit raisonnablement supposer que l'effroyable désastre, qui lui a montré le salut social dans Textermination, lui aura aussi indiqué où est le progrès littéraire. En effet, il l'indique à « son cher public » : « Il ne faut jamais mener sa fille 0 au théâtre, disons-le une fois pour toutes... Le « théâtre étant la peinture ou la satire des pas- « sions et des mœurs , il ne peut jamais être <i qu'immoral. »

Est-il besoin de redire que la vraie satire est la vengeance des bonnes moeurs, que la peinture vraiment artistique de l'immoralité est morale. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : nous avons à écouter un moraliste moderne. L'absolu par l'extermination pour les hommes ; pour les femmes, un théâtre qui ne peut jamais être qu'immoral, voilà le salut, et : Dieu protège la France! c'est ainsi qu'elle « reprendra ce qu'on lui a pris » .

Un auteur qui, en parlant ainsi, s'impose à l'attention, à l'admiration d'une certaine partie de la France et d'une moins certaine partie de l'Europe, est bien placé pour que nous vérifiions sur ses écrits nos études de pathologie littéraire, pour employer une de ses expressions.

Chap. supplém. — ^, rblJMAS FILS, 359

Je viens donc de lire et de relire tout le théâtre de M. Dumas fils. Je ne dirai pas les impressions diverses qui m'ont agité tour à tour. Ce n'est pas moi qui appellerai personne une courge; qui dirai d'un homme — homo sum — que son cadavre salirait l'égout. L'auteur réclame plus d'une fois le droit de mépriser ; il me semble que le plus grand désir d'un homme doit être de n'avoir à mépriser personne et de ne s'attirer jamais, à tort ou à raison, le mépris d'aucun de ses semblables ; et d'ailleurs, l'on a avant tout à se respecter soi-même. Enfin, j'ai relu quelques pages de Molière et de Régnier, de Shakespeare et de Voltaire, et c'est bien : je me sens assez d'impartialité et de calme dans l'esprit; je dirais, si je l'osais, assez de charité au cœur, en faveur d'un homme qui se trompe et d'un public qui l'applaudit, pour pouvoir aborder cette étude avec ce respect de toute chose qui interdit le mépris à quiconque.

Je serai un peu long, que le lecteur me le permette ou me le pardonne. Car je dois laisser parler l'écrivain lui-même : c'est d'après lui seul que l'on peut bien connaître ses idées d'abord, l'histoire de ses succès ensuite, enfin ses œuvres.

Il n'est peut-être pas une idée, que j'essaie de dégager laborieusement du chaos littéraire moderne, que je n'aie eu la satisfaction de trouver nettement exprimée par M. Dumas fils. J'aurais pu le citer à chaque page.

Repassons le chemin parcouru.

S'agit-il du génie? « Le génie n'est que de « second ordre : aussi la postérité ne le consa^ « cre-t-elle que s'il s'est fait vertu. » (^Théâtre complet^ HE. 9).

Du problème àeZéliaf * L'homme a une âme, € un esprit et un corps. S'il n'aime qu'avec son « âme, qu'il ne s'adresse pas à une créature « terrestre, qu'il aille droit à Dieu. » (IV. 138).

Qui a mieux indiqué : La mission des lettres :

« Nous avons charge d'âmes... Toute littéraa ture qui n'a pas en vue la perfectibilité, la « moralisation, Y idéale l'utile, en un mot, est € une littérature rachitique et malsaine, née € morte. > (III. 27).

Et le devoir du théâtre moderne :

t Jamais le théâtre n'a eu une plus belle

Chap. supplém. — ^M. rDUMAS FILS. 361

« occasion et plus sûre d'affirmer sa puissance « civilisatrice. . .

« Il nous faut nous faire plus que mora-

« listes,nous faire législateurs. » (III, 22 et 25).

Et la puissance irrésistible de lart :

« Ce n'est pas lui (le public), comme on le « croit, qui nous impose son goût, c'est nous qui « lui imposons le nôtre.

« Ce que nous voudrons détruire sera détruit « et ce que nous voudrons maintenir sera main- « tenu ^. Imitons Voltaire pour qui le théâtre a n'était qu'une tribune. » (III, 24 et 26).

Et le caractère des réformes que Tart peut imposer :

« Il faut reconstituer l'amour en France, et « par conséquent dans le monde, » (II, 30).

Pour cela, opposer à la prostitution les saintes joies de la pudeur :

« 0 femmes... si vous saviez combien est € plus grand Fhommage silencieux de l'estime « secrète que votre pudeur inspire!... »

Opposer à l'adultère la sainteté de l'hymen :

t' Il n'existe pas une femme, si habile, si « belle, si aimée qu'elle soit, qui puisse donner

^ 0*est Tauteur lui-môme qui souligne ces mots.

« à son amant la centième partie de Témotioii t que donne en une minute à l'époux qui l'a t choisie la jeune fille, etc. » (III, 309).

Comment atteindre ce noble but? En faisant des hommes vrais et de véritables femmes :

Ceux « qui voient » c se sont mis à faire des c hommes ou plutôt ils ont continué THoinine, t l'Homme éternel qui doit aller toujours granc dissant et rayonnant... » (IV, 52).

L'homme se continuera, en se mettant c en rapport avec la loi totale » , en continuant la

< bible étemelle » qui s'appelle « la conscience». (IV, 52 et 53).

Cet Homme relèvera la Fenune. Pour cela^ au lieu de la déifier pour la corrompre, comme les littératures < rachitiques », il la connaîtra :

< Dussions-nous être mis en pièces par les « femmes de tous les pays... nous dédarons

< publiquement que lliomme qui, dans la Tie t réelle, limite sa destinée à la rechandie, à t ladoration et même à la possession d'une « fenime^ comme le c<mseîllent les littératures, « etst un enfant^ un paiesseux oa on malade. »

4 Je demande i^ue cet hûmios sacte œ que

Chap. stPPLÉM. — qM, ^VMAS fils. 363

Œ c'est qu'une femme. ... H n'y a pas dix hommes « sur mille qui s'en doutent. Et cependant, du « moment qu'on se marie, la vie de la femme, « de l'homme et des enfants dépend de cette « science réputée inutile. » (IV, 33).

Le couple, ainsi formé, se complétera par l'amour :

« L'homme et la femme... doivent s'unir i « tout jamais 9 quand ils s'aiment... Il n'y a «t qu'une manière pour l'homme civilisé de « prouver à la femme qu'il l'aime, c'est de « l'épouser quand elle est libre, et de la respec- « ter quand elle ne l'est pas. Le mariage est « donc divin dans son principe, divin dans son t but. » (IV, 46).

Tout comprendre, c'est être tout charité. Quand on se sent solidaire des vices de la société, on sait que la clémence est le premier mot de la justice et que la rigueur n'est pas un droit :

Le Dieu des chrétiens « proclame le pardon t au dessus de la justice et le repentir au des- « sus de la vertu. » (IV, 209).

« Ce n'est pas absolument votre faute, les « autres y sont bien pour moitié, dit M^'Aubray. — « Il n'y a pas de coupables, il n'y a pas de

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« mécliants, il n'y a pas d'ingrats ; il y a des « malades, des aveugles et des fous. » (IV, 275 et 260).

Tout cela est beau, reste dans le vrai, va au grand.

Tournons le feuillet.

Les hommes de génie à utilisent » dans leurs œuvres, « leurs amours, leurs passions, leurs «jalousies, leurs désespoirs et jusqu'à leurs « ridicules ». — « Ces hommes seraient des « monstres s'ils avaient la conscience de ce « qu'ils font..., si le génie enfin n'était pas « l'excuse divine. » (I, 195).

Voilà déjà le génie,, tout à l'heure valeur de second ordre et ayant besoin d'être consacré par la vertu, qui devient lexcuse divine de monstruosités. V

Que sera l'art aux mains de ces monstres?

« Il n y a pas de pièces immorales, il n'y a « pas de pièces indécentes, il n'y a pas de pièces « dégoûtantes ; il n'y a que des pièces mal « faites. » (IV, 5).

« Ce qui est absolument beau n'étant jamais

ChaP. SUPPLéM. — <Çt/. ^VMÀS FILS. 565

fit immoral, la première condition du génie est « la sincérité et ce qui est sincère est toujours « chaste. » (II, 19).

Nous verrons à quelles chastes idées, à quelles chastes paroles mène cette sincérité. Mais faut-il redire que cette maxime : ce qui est absolument beau n'est pas immoral, ne peut être qu'une tautologie digne de M. De la Palisse : ce qui est beau absolument, c'est à dire le beau plastique, philosophique et moral, n'est pas immoral, — ou qu'elle exprime la plus dangereuse des doctrines : la déification du beau plastique. Cela dit, la charge d'âmes, si bien décrite tout à l'heure : « Nous sommes plus que moralistes, législateurs, » que devient^elle?

« Je ne suis ni Dieu, ni apôtre, ni philosophe, « ni bateleur. » (III, 8).

Que devient cette fière parole : « Nous impose sons notre goût au public. Ce qu^ nous vou- « drons détruire, sera détruit; maintenir, sera « maintenu? » Tournons la page :

« Epurez d'abord les mœurs des autres et les < vôtres en même temps, et, nous, peintres de « mœurs y nous peindrons des mœurs pures. » (II, 19).

366 LIV. m. — LES ŒUVRES.

Peindre des mœurs impures se peut moralement. Mais ne nous arrêtons pas. Ce premier mot est pour l'époque qui passe ; voici la théorie générale de tous les temps :

€ Ce n'est pas seulement l'œuvre qui est im- « morale, c'est le lieu. Le théâtre étant la pein- « ture ou la satire des passions et des mœurs, « il ne peut jamais être qu'immoral, les pas- 1 sions et les mœurs moyennes étant ton- « jours immorales elles-mômes. » (La Princesse Georges f préface.)

Epurer nos mœurs, nous le pourrions an moins. Mais comment y parviendrons-nous?

Connais-toi toi-même, disait l'antiquité. M. Dumas fils va nous livrer cette science des savants et cette sagesse du sage.

Voici d'abord les c bonnes recommandations » qu'il adresse au lecteur, dans la préface générale de ses œuTjjfes :

c Marche deux heures tous les jours» dors sept « heures toutes les nuits; couche-toi toujours t seul, dès que tu as envie de dormir. Lève-toi % dès que tu t'éveilles, trataiUe dès que tu es % foW. Ne mange qu'à ta faim, ne bois qu*à ta t soif, et toujours lentement; ne parle que lors-

Chap. 8UPPLÉM. — «5V. "DUMAS FILS. 367

a qu'il le faut et ne dis que, la moitié de ce que tu penses; n'écris que ce que tu peux signer « ne fais que ceque tu peux dire.N'oublie jamais que les autres compteront sur toi et que tu ne dois pas compter sur eux. N'estime l'argent ni plus ni moins qu'il ne vaut ; c'est un bon serviteur et un mauvais maître. Oarde-toi des femmes jusqu'à vingt ans^ éloigne-toi d'elles après quarante ; ne crée pas sans bien savoir à quoi tu t'engages, et détruis le moins possible. Pardonne d'avance à tout le monde, pour plus de sûreté ; ne méprise pas les hommes ^ ne les hais pas davantage et ne ris pas d'eux outre mesure, — plains-les. Songe à la mort, tous les matins en revoyant la lumière, et tous les soirs en rentrant dans l'ombre. Quand tu souffriras beaucoup, regarde ta douleur en face, elle te consolera elle-même et t'apprendra quelque chose. Efforce-toi à'ètresimplef àGào- YeniT'Utiley de rester libreyei attends pour nier Dieu, que l'on t'ait bien prouvé qu'il n'existe pas. » (I, 4).

c Puisses-tu t'en trouver aussi bien que moi! > dit l'auteur au lecteur. J'ai longtemps hésité avant de prendre au sérieux ce passage d un

écrivain qui aime à railler. S'il ne s y trouve pas une pointe d'ironie, on ne peut se dissimuler qu'il y a un portrait bien flatté des mœurs de l'auteur. Mais les repoussoirs ne manquent pas à cet idéal de l'homme moderne :

« Le voilà ! c'est ce grand gaillard au teint « ambré, à la voix métallique, à l'œil cave, au « front pâle, à la crinière, à la moustache noit res, aux belles dents larges et fortes, aux f muscles d'acier, aux jambes nerveuses, aux « attaches sèches, à la poitrine laige, au ventre

t plat Nul n'est plus sincère que cet imbé-

€ cile, dominé par Mars, Saturne et Vénus, corn- < mandé à la fois par des sécrétions exigeantes t et par une idée fixe. Ce monsieur qui a avalé t l'Etna en venant au monde et qui est forcé à

* dos éruptions quotidiennes, sous peine d'ex-

* pulsions intérieures, est Tanimal le plus dan-

* pejneux pour les femmes sensibles et oisives. . . 4 etc-, etc. > (^r\% 13.).

Je n'ai rien souligné pour suivre le précepte : ne dis que la moitié de ce que tu penses. Pour no pas néirliper cet autre : ne méprise pas les hommes, je ne commente point.

Après la lave, vient la flanelle.

Chap. supplém. — (£M. "DUMAS FILS. 369

M. DE LIGNERAIE.

« Parbleu! pour vous, je suis encore plus que « suffisant, mais pour une femme ! il n y en a pas a une dans le monde que je déteste assez pour « lui faire un pareil cadeau : J'ai des névral- « gies atroces, je n'ai plus d'estomac... Si je « soupe par hasard, je suis malade pour huit a jours et. . . enfin je porte de la flanelle; elle est « rose, elle est légère, elle est piquée, il y a des « ornements dessus, tout ce que vous voudrez, « mais c'est de la flanelle ! » (IV, 275).

Quelle horreur ! n'est-ce pas ?

Entre ces deux excès, l'un menant à l'autre, se place l'homme qui veut rester libre, et qui travaille dès qu'il est levé ; qui ne fait que ce qu'il peut dire, comme l'auteur de la préface de Diane de Lys, et qui ne dit que la moitié de ce qu'il sait, comme l'auteur d'une Visite de Noces; qui ne parle que lorsqu'il faut, comme l'auteur des injures à Courbet, et qui ne méprise pas les hommes, comme celui qui dit que le cadavre d'un homme a sali l'égoût ; qui enfin s'éloigne des femmes après 40 ans, comme... toi et moi, lecteur ! Et puisses-tu t'en trouver bien !

Pauvre bon sens gaulois, que tu étais donc mesquin quand tu disais que dépasser le but n'est pas l'atteindre !

Un homme pareil est bien placé pour connaître la femme. M. Dumas fils se pique d*étre un des dix hommes sur mille qui sachent « ce que c'est j» . Il a beaucoup à nous enseigner, à nous renseigner sur ce chapitre.

Cette fois, avant de pousser au générali il examine les cas particuliers.

Exemples :

« — Docteur, je suis vraiment inquiète de ma « fille.,, absence d'appétit, sommeil lourd... € elle tousse quelquefois, rien ne l'amuse, elle c pleure sans raison De temps en temps, il

< lui semble qu elle a dans l'estomac une boule

< qui lui monte à lagoi^...

€ — n faut la marier...

I Le conseil : il faut la marier, est une des

1 bévues physiologiques les plus grossières

« Elle (cette jeune fille) est mise hors du ma- 1 riage par des fatalUis physiques.

< Le mariage a lieu tout de même. . . la mat temité ne vient pas ou s'en retourne en che- « min On appelle le médecin... il faut qu'il

Chap. supplém. — <€M. "DUMAS FILS. 371

a voie. . . elle ne veut pas, elle pleure. . . Voyons,

a dit la mère, c'est pour avoir un bébé Et

a maintenant, en avant tout l'arsenal de la thé- « rapeutique ! . . . un beau jour le docteur fan- « nonce que les choses sont à peu près rentrées < dans leur état normal et que tu peux tenter de

t nouveau d'être père La nature... recom-

« mence elle aussi ; le plus souvent les fausses « couches continuent... Enfin quand elle est

« épuisée tu prends une maîtresse. . . C'est

a alors que Isi femme incomprise erre dans les « allées désertes de son jardin et que l'amant « apparaît et qu'elle l'accueille.»

Conclusion :

c Ces femmes sont propres à la charité, à t l'extase, à la virginité permanente... » (IV,^ 31 et s.)

Au couvent, s'il vous plaît ! Si les parents, « n'ont pas ce courage i qu'au moins. . . ils ne lui imposent pas < le contact du mâle » !

Je demande bien pardon au lecteur. C'est un médecin de Tâme qui parle, et en aucun temps les casuistes n'ont reculé devant le mot brutal non plus que devant l'exagération des conseils : on ne peut refuser à M. Dumas fils des droits

372 LIV. m. — LES ŒUVRES.

qu avait le père Escobar. Oserai-je poursuivre?

il le faut bien. Car après Y incomprise ^ voici

ïinsatiabîe.

•Pabrégerai encore :

« Cette vierge de quinze ans en parait vingt. * a Le front est large, bas, la chevelure, abondante ; les cheveux sont de n'importe quelle couleur, mais gros, durs, ondes. Les yeux sont à fleur de tête; les sourcils droits, le nez court, assez large à la base, plutôt retroussé que busqué, ses narines dilatées, la bouche grande, avec un renflement du côté de la lèvre inférieure. Elle a soin de sa bouche, comme les hôteliers de leur cour d'entrée. Le menton est gras, rond, le col fort, conune une colonne, court, bombé par derrière. La peau est légèrement ambrée à la taille, et de plus froide comme de l'eau de puits. Son corps exhale un arôme qui rappelle l'odeur de boue qui caractérise le vin de Chypre. Les chairs sont fermes, les bras ronds, un peu courts, les mains courtes^ avec le mont du pouce énorme; quelquefois le pouce court s'arrondit en forme de bille. Enfin, bien que le torse soit long, la stature est courte i^c est lauteur qui souligne

Chap. supptÉM. — (PJf. nO^UMAS FILS. 373

ce mot chaque fois qu'il l'emploie); « la poitrine « est large, les seins haut •placés , la. jambe « souvent velue au dessus de la cheville, comme « celle du Faune ; les doigts courts et presque a to.us de même longueur, les ongles très durs, « le pouce large.

« Celle-là, il faut la marier le plus tôt pos- 0 sible; sans quoi, elle se ferait enlever par « votre valet de chambre ! La marier ! quelle a idée! — Qu est-ce qu'un seul mari irait « faire là dedans? Elle en avalera un, deux, « trois et plus... — Ces mariages sont des « homicides légaux. — Il ne faut pas plus « accuser cette femme que l'autre : Elle est « née ainsi : Elle est dans son type, et par « conséquent dans son droit.

« Voilà ranimai! » (IV, 37 et s.).

Misérables ignorants que nous sommes ! voilà deux classes nombreuses de femmes que nous de-r vous nous interdire et renvoyer, lune au couvent, lautre ailleurs. Si notre fille a la boule qui remonte, ou si notre femme est courte , nous sommes perdus, déshonorés , avalés ! Avant de nous marier, il fallait nous assurer de toutes ces choses, voir si cette vierge de vingt ans n'aurait

pas la jambe velue ou la peau légèrement ambrée à la taille, ou Tod^or du vin de Chypre ! C'est en vain que plusieurs de nous, affligés de flanelle, ont vu leur compagne, affligée d une peau firoide comme de Teau de puits, devenir, de chaste vierge, honnête épouse, et conserver jusqu'au dernier jour cette dignité et cette gr&ce suprême de la femme aimée : la pudeur. Ne vous y fiez pas! L'attribuer à Téducation, à la domination d'une âme honnête sur les malaises du corps, ce serait ne pas connaître la fenmie ! Ceux-là « en c ont cru leur sœur, leur fflle, leur femme » et 1 ils ont mieux aimé les croire que d'y aUer

1 t?Ot>B.

c Moi , dit M. Dumas £Qs , qui n'ai pas « cru les femmes, les sœurs, les filles, et les c maîtresses sur parole, et qui me suis donné la c peine de les étudier partout, je vous assure « que c'est ainsi quelles sont hâtes. » (TV, 21.)

Ces exemples préparent la règle ; ce sont des femmes, ce n'est pas la Femme.

c Qu est-ce que c'est donc que la Femme?

c La Femme est un être ciroonsciit, passif, « lA^/rif ipi^ii/4iff , disponible, en expectative « perpétuelle* C'est la seule œuvre inachevée

Chap. 8UPPLÉM. — iSM, ^UMÀS FILS. 375

tf que Dieu ait permis à Thomme de reprendre t et de finir. C'est un ange de rebut.

1 Son cerveau est un vase et son ventre est « un moule ; Tun et l'autre ne donnent une « forme qu'à ce que l'homme y dépose. . .

« La femme ne peut être que ce que l'homme « la fait. • (IV, 435.)

« Collectivement, socialement, politiquement, « la femme subit l'homme » . (IV, 22.)

« Loin d'émanciper cette personne, la société,

< se conformant aux indications de la nature, « doit au contraire la rallier, la subordonner, « l'incorporer à l'honune...

« L'Homme meurt (dans l'amour) s'il ne fixe « pas la femme dans la maternité. . . Si l'homme « ne trouve pas le mot tout de suite, elle le « précipite dans les abîmes ; s'il le trouve, c'est

< elle qui redescend dans la subordination et « dans l'obéissance. » (IV, 27, et 28).

Échapper à la variété des fatalités physiques de l'insatiable, de l'incomprise, est impossible, en particulier; mais l'ange de rebut, qui est l'espèce même, on peut la rallier en la subordonnant à l'homme, en la réduisant à l'obéissance, en la fixant dans la maternité. Voilà ce que l'auteur a

376 LIV. ni. - LES ŒUVRES.

appris en allant y voir; et,les ayant étudiées partout, n en ayant cru ni les mères, ni les sœurs, ni les filles (on s'en aperçoit) il vous dit, en vérité : « C'est ainsi qu elles sont faites ! j>

Misérables ignorants, encore une fois ! Il y a bien des philosophes qui nous disent que la femme, avec sa fonction particulière, constitue un être physique complet, parfaitement en harmonie avec sa destination; constitue comme rhomme un être moral, possédant l'autonomie de sa personne, sa liberté d'intelligence et de conscience, et que nul être moral ne peut sans attentat être pris par un autre pour un moyen, comme dit Kant, que le devoir existe entr'eux et que le respect mutuel est le premier des devoirs. Ces philosophes n'avaient pas étudié la femme partout, dans ses nerfs, dans ses organes, dans la couleur de sa peau à la taille, dans son odeur, dans ses boules remontantes , sur « le lit étonné » des cautérisations, ou dans ses fausses couches. « Si à propos de M""* de Simerose je « pousse un peu plus loin mes droits et mes pro- <r cédés d'investigation, dit M. Dumas fils, je dé- « couvrirai peut-être bien autre chose encore. » En attendant ces nouvelles découvertes, pour

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lui, le tempérament s'impose, les maladies font la destinée, les organes indiquent la servitude : La femme,qui n'est pas condamnée, par sa naissance, au couvent ou au mauvais lieu, est condamnée par sa nature à être subordonnée à l'homme, à en être non seulement le moyen, le mo,t du philosophe n'est pas assez « raide,» mais l'instrument! C'est un spiritualiste qui parle ainsi : il croit en Dieu, dit-il : il prétend que l'homme « descend » lorsqu'il « proclame la morale indépendante ». Qu'est-ce cependant que cette domination des fatalités physiques, si ce n'est le plus étroit des matérialismes?

Le temps consacré à un si profond anatomiste est trop précieux pour que j'en perde une minute à rassurer les époux qui n'ont pas songé à s'assurer si le nez de leur fiancée était trop court ou leur peau ambrée à la taille, les pères dont les filles ont la boule qui remonte ou sentent le vin de Chypre, les esprits crédules qui en croient leur mère, leur sœur, leur épouse ou les philosophes, et qui respectent dans la femme une intelligence et une conscience. Simples gens qui cherchent à donner à leurs enfants, mâles ou femelles, une bonne éducation et qui croient à cela !

Cette coDnaissance que nous avions à faire des idées de Tauteur nous a entraînés bien loin; nous ne pouvons . cependant pas négliger le remède qu'il propose.

Le grand médecin social de M. Dumas fils est la force.

c Quand on a la force pour soi et qu'on veut « absolument le bien, si Ton ne peut convain- • cre, il faut contraindre. » (1, 41.)

n parlait ainsi en 1867. En 1872, sur les ruines de la force impériale, il se répété et s*ac* centue : Le bien est-il l'absolu ? « Oui ! Alors c que soient exterminés, etc. >

n a bien dit que THomme doit c s'efforcer de rester libre > , que la femme doit être respectée. Mais il traite la liberté politique des hommes comme les fatalités physiques de la femme. Celleci doit être subordonnée , les autres exterminés !

Ce sont ces idées que plaide au âié&tre c Fauteur à thèses » comme il s'appelle. Passons à l'art dramatique.

Il n'est guère une des règles, que je me suis

CiîAP. SUPPLéM. — ^. ^UMAS FILS. S7D

domaé beaucoup de peine à élucider que M. Damas fils ne décide d abondance.

Nul n'a peint avec des touches plus hardies : « le bagne » de ces entreprises littéraires « où « l'argent est un but, la débaucha un aiguillon (L et l'ivresse une muse » ; l'impuissance des plus grands écrivains; Tavortement des gloires les plus fortes; « l'inanité des réalistes» , après qu'on « a tourné le dos » aux romantiques : « Tantôt « le spectateur a battu des mains, tantôt il s'est « révolté, et maintenant il commence à nous « dire, comme à nos prédécesseurs : Eh bien, « après? » — enfin, la prostitution qui envahit l'esprit de « l'homme de lettres » , et le théâtre a qui se fait tréteau » . (III, 9-22.)

Nul aussi n'a mieux indiqué les conditions de l'art.

Voici pour l'artiste :

« Quand le travail de l'esprit n'est pas la plus « noble de toutes les professions, c'est le plus « vil de tous les métiers. » (III, 9.)

« J'aimerais mieux labourer... que d'im- « primer un mot que je ne penserais pas. »

(in, 9.)

Il ne manque ici qu'un mot : Mieux vaut

béchep la terre que d'écrire avant de connaître les règles de son art, avant d'avoir appris à penser.

Voici pour les œuvres. Et d'abord, pour leur effet général :

€ Une œuvre doit contenir tout ce qu'elle a t voulu démontrer, et Vexpliquer c'est l'avouer € obscure • . (1, 1 .)

M. Dumas a le courage de parler ainsi, dans la préface générale de son théâtre complet où chaque pièce est précédée d'une longue préface qui Vexpîique.

Voici pour la logique :

c La première de ces qualités, la plus indisc pensable, celle qui domine et commande, c^est « la logique, — laquelle comprend le bon sens 4 et la clarté. » (III, 200).

Voici pour l'art lui-même, qui se place tout entier, personnages, sujet, public, dans la sphère générale.

Pour le public d abcrd :

< Une fois assis dans une salle de spectacle, * qu'il ait acheté son billet ou qu'on le lui ait < donné, qu'il occupe une première loge ou une « troisième galerie, il ne s'appartient plus ; il est

Chap. supplém. — iM, ^UMAS FILS. 381

« rallié immédiatement à une masse où les élé- « ments les plus hétérogènes se combinent et « se mélangent de telle sorte, qu'il en résulte « rintelligence, la logique et la justice absolues « dont nous avons besoin. » (IV, 4.)

Le même auteui* a dit ailleurs du public des premières représentations, composé « des élé- « ments les plus dissemblables , les plus incom" « patibleSy hommes de lettres et commis de ma- « gasin,.. femmes honnêtes et femmes légères » : « D une masse réunie pour rendre un verdict « dans les choses de la conscience et de l'esprit, « il se dégage une moyenne qui est toujours la « justice. -». (Paris-guide, I, 784 et 792).

Cela est d'autant plus généreux, que Fauteur, comme il le constate, a eu plus souvent contre lui ce qu'il appelle ailleurs « ce diable de premier « mouvement » ou « l'électricité des foules » . Mais une de ces « femmes légères » qu'il mêle à ce public d'où sort la justice absolue, s'étant exprimée nettement sur Y Ami des femmes : € Cet ouvrage blesse les pudeurs les plus déli- « cates de la femme » , il oublie ses prédications chrétiennes, et qu'il reste toujours quelque chose de la femme dans ces « créatures », et il n'a pas

de mots assez Tifs contre « cette bouche habituée « à boire le déshonneur à même la bouteille et «t à plein goulot » !

Voici pour les types :

€ Le grand tort des poètes et souvent des « moralistes a été de confondre la variété ayec « l'espèce et de réclamer pour celle-ci au nom « de celle-là. . (IV, 43).

€ Il m arrive... de te ramener, brusquement « et finalement, dans sa conclusion logique(d'un 1 caractère ou d'une passion), celle non pas du « personnage isolé et passant par là, mais celle t de r humanité permanente et éternelle. » (Préface de la Princesse Georges^ VIU.)

Est-ce clair? C'est aussi clair que juste. L'art se place dans l'espèce et dans l'idéal ; le spectateur veut conclure de l'homme à Thumanité permanente et éternelle ; la condition première d'une œuvre est cette logique absolue qui u est pas le vrai, mais le vraisemblable ; la se-^ conJe est la clarté* qui résulte de l'effet général de lœuvre: obscure, si elle a besoin d'être explique ; immorale* si elle a be^^in d'être défendue. Tournons encore la ixa^ire. Il n'est ffuère une •t;r re de vvt ar.teur, qui expose si bien les con-

Chap. supplém. — iM. "DUMAS FILS, 383

ditions des œuvres d'art, qui ne pèche contre ces conditions mêmes.

Avant de voir les pièces, écoutons leur histoire. L'auteur, en bon père, a pris soin de nous raconter -les aventures de ses filles, courtes ou à boule remontante. Les esprits étroits y trouveront sans doute l'explication de ses erreurs.

M. Dumas fils prétend que ni l'invention ni l'imagination n'existent pour l'auteur dramatique. Donc, il nous exposé qu'il a l'habitude de parcourir « les décès » dans les journaux, pour y trouver des noms de personnages. Puis, comme il a établi en règle que les hommes de génie « utilisent leurs amours, même leurs ridi- « cules » dans leurs œuvres, et comme il a « étudié la femme partout » , voici ce qu'il raconte : En 1844, il vit une courtisane qui mourut poitrinaire en 1847 ; en 1849, « par « besoin d'argent » et « pour payer ses dettes » , il prit « cette personne pour modèle » et écrivit en huit jours la Dame aux Camélias. Pendant un an, la pièce fut défendue par la censure. Les

recommandations, même celle du père de Tauteur, n'y purent rien ; M. Faucher était intraitable. M. De Morny conseilla à l'auteur d'attendre : « On ne sait pas ce qui peut arriver », disait-il. — En effet, le 2 décembre arriva et la pièce put être jouée. Ce genre nouveau, qui consiste à donner à la prostitution le droit de bourgeoisie sur la scène, fut inauguré en France par le coup d'État. « Je ne crus pas, dit l'auteur, a en raillant, devoir verser plus de larmes qu'il « n'en fallait sur le sort de M. Faucher, et je « dois même dire que je fus aussi heureux de « sa mésaventure qu'on pouvait l'être en ce « moment, i (I, 11.) Puis, il dédie sa pièce à M. De Momy. Sans le guet-apens qui mena la France, du coup d'État à Sedan, la scène française n'aurait pas eu la Dame aux Camé- Uas, ni l'auteur ses dettes payées.

Après ce c gros succès » , cependant, la pièce est interdite encore. Mais un autre triomphe l'attendait. Le surnom de Dame aux Camélias est de l'invention de l'auteur, qui ne l'a pas trouvé dans les décès, mais la morte l'a gardée sur sa tombe. Sur quoi Fauteur s'écrie : « L*art « est divin ! il crée ou ressuscite î »

Chap. supplém. — €M, H^^UMAS FILS. 385

Le second succès de la Dame aux Camélias est plus terrestre : « Les femmes du monde » se mii'ent à lutter « de luxe, de dépenses^ d'excen- « tricités extérieures avec des créatures dont « elles n'eussent jamais dû connaître le nom, »... (et dont le théâtre leur exposait le nom, le luxe et les excentricités.) < Il y eut entr elles,... «communion volontaire » , (dans le sanctuaire du théâtre d'abord, dans la vie ensuite). Et l'effet fut prompt : « La Dame aux Camélias^ écrite il « y a 15 ans, ne pourrait plus être écrite aujour- « dTiui ; ce serait un paradoxe. La femme du i monde descendant jusqu'à la courtisane, la € courtisane est descendue dans le métier. »

L'auteur ne soupçonne pas être entré pour rien dans ces curiosités malsaines qui corrom* peut les mœurs* Il dit bien : « Donc, en l'an « deux mil, date qu'on peut débattre, comme « disait Béranger, si les choses continuent, la «prostitution... aura pénétré fatalement dans « les familles. > Mais il ne pense pas au théâtre, il ne se demande pas si cette « tribune > n'est pas le vestibule de la famille, si cette chaire n'est pas placée sous le portique du temple des mœurs, et, puisqu'il est vrai que « ce que le

c théâtre veut maintenir sera maintenu, ce « qu'il veut détruire sera détruit » , s'il n'est pas y rai de même que l'exemple qu'il montre sera suivi, que le public communiera, rivalisera avec le monde auquel il aura été intéressé.

* Revenons au récit de M. Dumas fils.

La majeure partie de ses dettes étant payées, dit-il, il put donner plus d'attention à Diane de Lys. Ce drame est le € contre-cri d'une énaotion « personnelle » . Sous le voile transparent d'une élégie en vers, l'auteur raconte une odyssée de ladultère à Saint-Cloud,et c'est à ce propos qu'il ém^t la théorie que 1q génie utilisa ses amours. C'était en 1849^1850, d'aiUeurs, c'est à dire quinze ans avant cet âge de 4A ans où % l'homine « doit s'éloigner de la femme > . Cette piiaa écrite en 1852, fut encore interdite, pen(}^int huit mois !

Après ce double succès, l'auteur, c ne devant « plus rien qu'à lui » , put consacrer oiuie mois pleins k lexécution seule d'une troisième œu^nre. En 1853, étant au bal de l'opéra, un domino l'avait invité à se rendre à ses soirées, et il avait été introduit ainsi dans c ce drôle de « monde » qu'il a flétri sous le nom, de c Demi-

Chap. supplém. — VA, l^UMAS FILS, 387

« monde >• et qui désirait sans doute être mis en scène comme lautre, afin d'être distingué du monde des courtisanes. M. Fould alors était ministre : il pensait à relaver le Théâtre Français de S. M. l'Empereur, par ces œuvres auxquelles le coup d'État avait ouvert la scène : « Quant à mon sujet scabreux, c'était justement « eelui-là qu'on voulait. Il s'agissait de violer « un peu la tradition et de chatouillerez public tt qui commençait à s'endormir. »

Cette transplantation ne plaisant pas à l'auteur, il s'en tira par un « bon tour » . Son procédé est de prêter d'abord à ses personnages « le langage de la vie familière » , avec « des localités d'une grande vigueur » ; ce n'est encore € qu'une' ébauche grossière » qui attend les glacis. ÇNotons en passant qu'il faut gratter très peu ses œuvres pour y retrouver ce fond grossier, comme en grattant le russe, dit-on, on trouve le barbare.) M. Dumas s'avise donc d'envoyer cette ébauche au ministre. La pièce fut trouvée « impossible, plus brutale, plus dan- « gereuse que les autres » . Les ministres de l'Empire cherchaient à chatouiller, non à rebuter le public ; ils furent effrayés de la

grossièreté de l'ébauclie. On ne corrompt pas sans mettre du miel sur les bords de la coupe. Mais l'auteur avait atteint son but et le Gymnase put représenter sa pièce. Une revanche l'attendait : le ministre ayant ouvert un concours pour une pièce « de nature à propager des idées saines » , le jury lui joua le tour de désigner le Demimonde. Mais le ministre indigné € s'y refusa « obstinément, déclarant toujours et décidéa ment l'œuvre trop immorale » .

La Question d'argent n'eut pas de ces aventures, ni le Fils naturel^ et l'auteur ne nous dit pas qui il y met en scène, non plus que pour le Père prodigue. Cela devait l'inquiéter : on ne l'accusait plus.

U Ami des femmes reprit le dessus. Cette comédie « s'est débattue pendant une quarantaine de «jours contre rétonnement,lesilence,rembarras « et quelquefois les protestations du public » , et l'auteur avoue qu'on a crié au 4« acte : « C'est « dégoûtant! » Il ne nous dit pas cependant ^quî il représente dans ce M. De Ryons, ami des femmes-

A la pièce suivante, il s'expliquera mieux : Les idées de Madame Aubray sont extraites

Chap. supplém. — zM. ^UMAS FILS, 389

de l'Évangile selon S*-Matliieu et selon S*- Marc. Son succès n'est pas au théâtre, mais dans la chaire. Elle avait été représentée le 16 mars 1867; le 24 mars, un évêque prêchant « aux Tuileries, devant l'empereur, Timd pératrice, le prince impérial et Fauguste assem- « blée qui avait entendu la messe avec Leurs

« Majestés donne en quelques mots Tâme

« même » de sa comédie. Dans le monde, le succès de cette pièce fut celui que semble préférer le théâtre moderne. L'auteur, après avoir pris l'idée au Christ, avait « procédé comme Sha- « kespeare, puisque Shakespeare (comme le « Christ) a bien voulu venir au monde avant « moi » , dit-il. Néanmoins les mêmes gens qui criaient : « C'est dégoûtant !» ont crié cette fois : a L'auteur est fou! »

Il n'est pas un de ces succès qui ne contredise la théorie de l'auteur sur la justice absolue des foules et sur les œuvres qu'on avoue obscures en les expliquant.

Ceci se passait en 1869 et la préface de cette comédie évangélique est de 1870. Après la guerre, l& théâtre se relève. Une visite de noces, la Princesse Georges paraissent coup sur coup,

et le chœur recommence : « N'y va pas, c'est « immoral! » Vq\xt\s^ Princesse Georges j représentée le 2 décembre 1871, « était-ce l'influence « de cette date anniversaire d'une grande victoire « et d'un grand coup d'État? » — le fait est que le public, en face du dénouement, « a failli se « fâcher » et l'auteur s'explique encore. Mais nous avons à constater dans son œuvre de moraliste un progrès nouveau : jadis, il défendait la moralité de ses œuvres; aujourd'hui il affirme l'irrémédiable immoralité du théâtre. Et son succès lui reste fidèle : « Heureusement, toi « et moi, dit-il à son public, sonmies habitués « à ce mot là (c'est immoral), depuis que nous « sommes en relations... Ton éducation est à « peu près faite\ tu laisses bien encore par ci « par là partir des : oh ! oh ! qui n'ont pas « grande raison d'être,mais^7t/?7îily aprogrès! • L'auteur et l'auditoire sont donc au diapason, et, puisque le lieu, où ils se rencontrent, ne peut jamais être qu'immoral, l'auteur dit à son cher public, dans son style de noble muse : « Bref, « je ne veux pas que tu m'entretiennes, je veux « que tu m'épouses! » S'épouser dans un lieu immoral, quelle logique!

chap. supplém. — ^. "DVMas Fils. 391

Tel est ce théâtre, ouvert par le coup d'Etat, exploité sous l'Empire, et qui aboutit à Timmoralité avouée, théorique, à un public habitué à cela... C'eét lauteur lui-même qui nous trace ce tableau et il n'en oublie pas le dernier trait : Le public regimbe encore , la critique proteste, les honnêtes gens n'y mènent pas leurs filles!^ Les hommes peuvent être corrompus en particulier; qu'on les réunisse, il en sort malgré eux cette électricité qui estlalogique, TintelligeDceetla justice absolues. La Bévue des deux Mondes a fait parler ce sens moral des foules quand elle a dit, à propos de ces deux dernières pièces : « Ce que a M. Dumas s'efforce d'apprendre à ses audi- «» teurs est tellement rebutant .qu'il faudrait le « cacher. »

Dépister l'erreur, de pièce en pièce, ^'acte en acte, nous mènerait loin ; ce serait fatiguer le lecteur sans l'instruire, force nous est bien de généraliser et de choisir.

M. Dumas fils s'appelle : l'auteur à thèses ; il pourrait aussi prendre le nom à' saiieurk ^celles. Car, outre la courtisanerie et l'adultère, qui sont

partout dans son œuvre, il y emploie presqu'à chaque acte deux grosses ficelles, toujours les mêmes.

La première est bien naturelle, ce sont les lettres. Les lettres se croisent d^acte en acte ; il y en a des paquets qu'on se remet, de fausses qu'on se fait écrire, de petites qu'on se glisse, de grandes qu'on lit au public. J'en ai compté huit dans Diane de Lys, neuf dans la Dame aux Camélias et la Question d'argent, onze dans le Père pro^ digue, dix-neuf dans le Demi-Monde^ les paquets ne comptant que pour une unité. Ces lettres et surtout les paquets jouent un grand rôle; elles nouent et dénouent, paraissent et disparaissent, font des effets scéniques et moraux ; c'est le Deus ex machina de tous les instants. Il est vrai que la taxe était si faible alors.

La seconde ficelle est morale, ou plutôt immorale : ce sont les mensonges. Il serait difficile de lescompter,tant ils se mêlent, se cachent et s'enchevêtrent. On ment presqu'autant qu'on écrit sur ce théâtre. Si ce n'étaient que les filles de plaisir et leurs hommes de peine qui mentaient, on pourrait n'y pas regarder. Mais tout le monde ment, et cela semble aussi naturel que de

Chap. Supplém. — qM, 'DUMAS FILS. 393

mettre une lettre à la poste ou d'en recevoir des paquets secrets. Les héros mentent, les moralistes mentent, les femmes honnêtes sont sauvées par le mensonge, les maris se vengent par un parjure. On se dit en face : vous mentez. On dit à une femme qu'on veut sauver : C'est joli de' mentir comme ça ! (IV, nï).L'Ami des femmes fait un long récit, c'est un mensonge. Le mari de Diane de Lys lui donne sa parole d'honneur de lui rendre sa liberté : mensonge. Le mari de M°** de Simerose s'introduit chez elle, grâce à un mensonge. Un autre mari ne voudrait pas décacheter une lettre, mais il ment. (Le Père prodigue). Le Père prodigue veut se battre pour son fils : il ment. Une héroïne ne veut pas que son domestique frappe discrètement avant d'entrer dans son salon, mais elle ment. (L'Ami des femmes). Pour conserver en public l'honneur qu'on a volé en secret à une femme , on ment. Le noble artiste qu'aime Diane de Lys ment, et la lettre deDiaije est un mensonge, qui lui rend sa liberté. Le héros du Demi-Monde ^ que le dernier mot de la pièce appelle « le plus honnête homme que je connaisse » , ment plusieurs fois et dénoue la pièce par un mensonge.

Dans une Visite de noces y toute l'invention dramatique n est qu'un mensonge, arrangé à deux . J'en passe ! Le dénouement de M"" Aubray, quel est-il? La mère chrétienne, qui pFêche la réhabilitation par le repentir, refuse à son fils Taiitorisation d'épouser une fille repentie. Que fait cette femme pour éloigner d'elle à jamais celui qu'elle aime? Elle s'accuse de débauche. Alors la mère évangélique : « Elle ment, épouse-la! »

Est-ce qu'on mçnt autant dans le monde parisien? Je l'ignore. M. Dumas prétend que « l'Homme en décadence nous offre la produc- « tion à outrance, la consommation démesurée, « lies appétences monstrueuses, les excitations « morbides, la sophistication, le mensongey l'er- « reur. » Ce mensonge des époques de décadence est, en tout cas, bien utile à l'auteur dramatique.

S'il n'y a que mensonges, il n'y a aussi dans ce théâtre que prostitution et adultère. Laissons les pièces dont cette double lèpre fait le sujet. Les autres n'en sont pas exemptes. Voyez « la thèse sociale » du Fils naturel; un petit adultère bien dissimulé la traverse. Comment l'auteur faitil mériter à son héros l'estime du vieux marquis ,

Chap. supplém. — €â, ^UMAS FILS, 395

le sage de la pièce? Le héros n'abuse pas d'un paquQt de lettres (toujours ces lettres 1) qui contiennent les preuves d'un adultère. Quelle vertu ! Voyez la « thèse morale » du Père prodigue. Du premier au dernier acte, un adultère suit le héros, menape son bonheur conjq^gal, sa vie, et amène le dénouement. Dans la i thèse chrétienne » de M™' Aubray,il y a pour le moins un adultère, que Tami de M"' Aubray ne veut pas pardonner. Dans la Question d'argent, il y a bien un terrible soupçon contre une jeune fille, soupçon partagé même par son père ; mais on respire : il n'y a pas le moindre adultère ! Quel oubli 1

L'auteur a raillé M. Faucher d'avoir refusé de couronner le Demi-Monde, après avoir dû se défendre lui-même d'une accusation d'immoralité au théâtre et il jette au ministre cette phrase de l'écrivain :

< L'immoralité consiste à déguiser la laideur « de la corruption, à parer le vice des couleurs « les plus séduisantes, à trouver des phrases « mignardes, des afféteries de tnots et de style, « pour voiler la misère des générations corrom- « pues... 9

M. Dumas n'a pas vu qu'il empruntait, n'importe à qui, la condamnation la plus élémentaire d'une partie de son théâtre. Car c'est l'effet général d'une œuvre qui compte. Prêter à une rechute dans le vice les couleurs d'un sublime dévouement ; nous intéresser à une fille qui ne trouve d'autre moyen de se dévouer que de se prostituer : voilà la Dame aux Camélias. Autoriser, pour ainsi dire, ladultère, par la légèreté d'un mariage factice, par l'abandon du mari, par la générosité^ de sentiments de l'amant, et y intéresser même par le crime final que personne ne peut regarder comme un droit d'un pareil mari, voilà Diane de Lys. Si l'auteur a cru prêcher aux hommes de se défier de ces sortes d'amour, il se trompe. Il fait le contraire. Au lieu de châtier le vice, il le rend intéressant, en déguise la laideur, ei) voile la misère.

L'auteur met au dessus de tout la logique, •peignant l'humanité permanente à des lecteurs qui représentent la conscience absolue 1 Mais cette logique lui manque tout d'abord. Dans ces

Chap. SUPPLÉm. — ^, ^UMAS FILS, 397

deux pièces, de deux choses Tune : ou la Dame atMD Camélias sent un véritable amour, et elle ne pourra se rejeter dans la profanation de T amour; — ou eUe n'aime pas, et dans l'une ou l'autre alternative la pièce n'existe point. Le même dilemme s'applique à l'adultère : ou le mari a épousé une femme aimée, l'a respectée, ne Ta pas négligée, et elle lui sera fidèle, ce qui détruit tout le sujet, — ou elle ne sera ni aimée, ni respectée, ni protégée, il la sacrifiera à dé légères amours, la livrera à toutes les libertés, à tous les dangers, et, dans ce cas, elle sera libre, et le dénouement sera logiquement impossible.

M. Dumas a fait la contre-partie de ces deux pièces. Y a-t-il été plus logique?

La Dame aux Camélias ne sait pas qu'elle est aimée et n'a fait rien pour l'être ; se voyant tant aimée, elle aime, se sacrifie et meurt.

La Jeannine dès Idées de Jf"* A ubray semble s'y prendre autrement. Observez-la. Elle aime Camille Aubray : elle se trouve sur le chemin de sa mère et fait adroitement tout ce qu'il faut pour attirer son attention, pour se faire inviter par elle, interroger, pardonner devant sa conscience, défendre devant son séducteur, chape-

ronner devant le monde , offrir devant son fils en mariage à l'homme que M""* Aubray croît être celui qu'elle aime. Puis, quand tout se dévoile et que la mère chrétienne hésite, quand la lutte va commencer, elle lui offre de mourir et, pour lui prouver qu'elle est digne d'être épousée, elle ment : la voilà réhabilitée. Quel dénouement a raison, celui-ci ou celui de la Dame aux Camélias ?

« Je m'en tiens... à la logique étroite, mais a infaillible de l'auteur dramatique..., ditTau-^ « teur. Toute mère de famille qui se déclare « chrétienne ne peut ignorer, l'Evangile étant « là, à quoi cette déclaration l'engage, et l'heure « du sacrifice ayant sonné, elle devra, coûte a que coûte, se conduire comme M°*' Aubray.»

Quelle mère chrétienne souscrira à ce verdict? Toutes, je les entends répondre à l'auteur: a Oui, si la rédemption existe; mais je serai juge de l'épreuve, et celle qui est offerte à M™** Aubray ne suffirait ni à moi ni à mon fils. Cela est bon sur le théâtre, habitué à cette sorte d'héroïsme.» Qu'on suive donc bien cette œuvre; l'effet produit est presque résumé dans le dernier mot: C'est raide ! Il se tourne contre la thèse ; la leçon

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qui en ressort est bien plutôt celle-ci : Défiez-vous de ces interprétations, de ces falsifications de l'Evangile !. Barantin dit à M""*' Aubray : « Avec vos idées , on civilise les femmes, « mais on efféminé les hommes... » Voilà la morale de la pièce.

Après l'Evangile chrétien, vient la fatalité païenne, dans la Princesse Georges. Les sophistes n'ont pas dû, en vérité, jouer davantage avec les mots pour déshonorer le beau nom de sages.

Diane de Lys avait traité la thèse de l'adultère féminin. L'auteur la tranchait d'un mot ; la mort. Même avant que le crime ne soit consommé, même quand le mari n'a acquis aucun droit à l'amour ni au respect de sa femme, même quand il lui a donné l'exemple et qu'il lui a juré de lui accorder la séparation légale, le mari a le droit d'assassiner l'amant. « Un duel, « Monsieur? vieux moyen et, qui pis est, moyen a bête. . . A quoi bon me battre avec vous quand « j'ai le droit de vous tuer! » (I, 353.)

Les empereurs païens étaient plus justes que ce prétendu droit moderne : Le premier Antonîn avait retiré au mari infidèle toute action légale contre la femme adultère.

La Princesse Georges pose « la question de l'homme adultère » ! Quelle différence ! Tuer son mari coupable.! Coupable de quoi?« D'une « erreur stupide où les sens seuls sont engagés « et qui n'est que la prédominance momentanée « de la bête ! » Non ! non ! Cette fois, le mot de la thèse est pitié, pardon, amour!

Ah ! si une femme, épousée sans amour, sacrifiée à d'indignes rivales, abandonnée à Tinconnu, se croit dégagée de ses serments, en droit de réclamer sa liberté : alors, mort à elle et à qui l'approche! Mais, quand un homme, noblement aimé, trahit son serment et son amour, vole deux millions de la fortune de sa femme pour les donner à sa maîtresse, lui ment pour la tromper ; étant découvert, lui avoue sa passion , son crime commis, sa jalousie même, quel droit aurait cette femme sur cet homme? Ce n'est là qu'une prédominance momentanée de la bête! Le mieux estd'être chrétienne, de pardonner, de rendre son cœur à cet homme qui subit momenta-

Chap. supplém. — iM. ^UMAS FILS. 401

nément rinfluence de Circé. « Tuer et mourir! à « quoi bon! H n'y a jamais eu si grande néces- € site de vivre! »

On tue et on meurt cependant dans cette pièce. Mais c'est ici que l'Evangile fait place à la fatalité antique < qui est dans la tradition de mon € art » , dit l'auteur. ConseiUer à la femme d'absoudre, d'aimer quand même, sans maintenir au mari le droit de tuer, serait dangereux. Les maris pourraient prendre le conseil pour leur compte et les coureurs d'aventures adultères auraient trop beau jeu! Non; un amoureux transi est là. C'est le mouton du sacrifice d'Abraham. € n bêle et il meurt pour un autre. » Ici, nous rentrons dans la Bible, par une transition qui nous ramène à l'Evangile. Ce coup de pistolet qui tue un innocent pour maintenir au mari le droit d'assassinat, « c'est l'éclair du chemin de Damas » ; il ramène le prince adultère à l'amour conjugal. Le Nec Deusintersit n'est pas applicable ici ; car le but valait bien la double intervention de la fatalité antique et de la providence chrétienne : « J'ai besoin d'enfants de cette mère ! »

Cette fois, Tauteur, ne se défendant plus d'im-

moralité puisqu'il déclare le théâtre toujours immoral, est obligé de se défendre d'illogisme et d'expliquer une œuvre qui devrait ne pas avoir besoin d'explication. Mais il ne touche pas à la véritable question» La question n'est pas même celle-ci : Est-ce un droit pour cet hômme^ qui a épousé en aveugle utie femme qu'on fougit d'accueillir che2 soi, de défetidre le t)eu d'honneur qu'elle lui a apporté, en tuant un pauvre jeune homme teUement innocent que cette femme fait sur lui cette observation digne d'elle et du gnind art : c Cœur itinocent qui < ne crfednt que la nuit! i OiTtui tsMi pareil^ stupidement amoureux, i^it av^uglétnent jaloux et brutalement assassin, ^it ! Mid6 le crime — ca^ c'est un crime — ^ est commis^ et la véritaUe question se présente^ qui ^est x^ôUe^ci: Que vont devenir le Prince et la Princesse ày^uit cet assassinat ent^e eux? Le drame n'est pas fini . Vont-ils être un de ces nobles couples «qui produisent des enfants dont l'auteur c a besoin pour son salut, pour sa patrie > ? Cela est-il bien possible, dans la vérité logique de YkwmanUi permanente f Cet homme a trahi, cet homme a menti, cet homme a volé; il avoue sa pas-

Chap. supplêm. — éM. ^UMAS FILS. 403

ôion, sa jalousie ; quand il apprend que sa femme a dénoncé sa rivak h son mari : « Vous « ne comprenez pas,s'écrîè^t-il, que si elle meurt « J)àr vous, je n'ai plus qii^à mourir pour elle! » et il s'élance pour braver la mort. Mais la fatalité antique le prévient : le mari tue un mouton d'Abraham. Ce sang innocent lave-t-il donc la tâche de l'adultère? La mort d'un homme, « qui a une mère », dit Un personnage, va-t-elle faire de ce mari coupable un homme nouveau, un digne père f Ne restera-t-il rien entre ce grand cœur de femme et cet homme - bête pour lequel un homme vient d'être assassiné? Ne se devra-t-il pas, lui, à cette femme dénoncée, menacée, et pour laquelle un innocent vient de mourir? Que sa femme pardonne, bien; mais que vont-ils faire devant la juâtice? Ils mentiront; c'est dans la poétique de l'auteur. Il Va donc s'avilir une seconde fois? renier sa maîtresse? Et l'on va s'embrasser sur ce cadavre, se laver les mains dans ce sang? Le spectre de Banque ne se dressera-t-il jamais entre ces époux qui doivent des enfants à la patrie? Que la femme ait mieux à faire que de tuer, qu'elle doive préférer absoudre, soit! aimer, soit encore ! Mais que pour cela, il faille

ce terrible éclair du chemin de Damas : un coup de feu qui tue un innocent, c'est ce quelalogique n'admettra pas facilement. Et qu'après cela, à travers ce sang, à travers ce procès criminel et tous les mensonges qu'il entraînera, on puisse retrouver la véritable vie de paix, dTionneup, de famille et d'amour, c'est ce qu'on ne peut admettre sur cette scène de l'art où règne la justice absolue et l'humanité permanente.

« Me vois-tu, dit l'auteur au lecteur, moi € qu'on appelle l'auteur à thèses, me vois-tu érit géant en principe (car on n'y eût pas manqué) « que les femmes trompées doivent faire assas- « siner leurs maris coupables ! »

Personne n'a demandé cela à M. Dumas fils, qui a bien érigé la thèse en principe en faveur des maris. Mais ne se voit-il pas érigeant en moyen de salut, dans un pays chrétien^ devant un public moderne, ce qu'il appelle la fatalité antique, ce qui n en est qu'une parodie? Tuer le coupable eût été t un dénouement indigne de l'art > . Tuer Tinnocent, l'amoureux transi, le mouton qui bêle, qu est-ce donc? Voilà ce que la morale publique est en droit de lui demander.

Chap. supplém. — cV. ^UMAS FILS, 405

M. Dumas a dû expliquer et défendre aussi VAmi des femmes. C'est alors qu'il dit : « Il n'y « a pas de pièces immorales, il n'y a pas de pièces « dégoûtantes,il n'y a que des pièces mal faites » , et il avoue que ^VAmides femmes étsiit une « pièce mal faite en certaines parties : elle mana quait de proportion, d'équilibre, et surtout de « clarté. »I1 a rétabli cela dans l'œuvre imprimée. Mais il distingue : S'il a corrigé une erreui; d'exécution , il a maintenu le délit dans la donnée. Ce délit consiste à dire la vérité sur les femmes , cette vérité que nçus avons vue plus haut.

Nous ne pouvons , puisqu'elle a été corrigée , juger de l'erreur d'exécution qui a fait crier à un spectateur : c'est dégoûtant ! Mais le délit maintenu est à notre portée. L'auteur se trompe. Ce n'est pas son opinion sur les femmes qui est en cause, c'est la logique des deux caractères principaux dont il se sert pour la mettre en action.

On peut accepter comme satire ce caractère de Yami des femmes y (nmonsirneiiKy dit l'auteur,

8 au milieu d*une société morale^ mais non au « sein d'une société désœuvrée... à hypocrisie « fixe, etc. » Mais M. Dumas fait un moraliste de cet homme, qui ne veut séduire ni tromper, qui se contente des reliefs de la prostitution et de l'adultère ; qui prononce de nobles paroles : c II « faut protéger les femmes honnêtes ! — Je puis c me marier maintenant ! » puis des phrases d'un scepticisme brutal : t La femme inspire « les grandes choses... et empoche de les « accomplir, — Les enfants consolent de tout. . . « excepté d'en avoir. — La femme qui aime son c mari, ses enfants, ce n'est pas de la vertu, « c'est du bonheur» — ; qui connaît les fenunes comme nous l'avons vu, et qui se contente des miettes de leurs adultères, mais qui finit par se marier noblement! Ce caractère de moraliste corrt)mpu, de sage « monstrueux » , manque bien un peu à la logique absolue et à cette autreloi si bien exprimée dans la Question d'argent : cTous t les sentiments honnêtes se tiennent dans notre t cœur; celui qui se gâte, gâte les autres, t Llionneur n a pas de nuances. > (H, 365.) Il ne faut pas trop demander aux époques à hypocrisie fixe. Cequon peut leur demander.

Chap. supplém. — m. ^UMAS FILS. 407

c'est que les inconséquences de lart ne soient pas portées en dehors de la nature. M"' de Simerose me semble aussi dans ce cas. Voici une jeune femme que la première nuit de noces a effarouchée et qui s'est évadée de la couche nuptiale pour se réfugier dans le sanctuaire de la virginité. Abandonnée par son mari, cette vierge conserve ses instincts de pudeur : elle s'indigne qu'un domestique discret frappe à la porte avant d'entrer dans le salon où elle se trouve avec un homme ; elle trouve la moindre question sur son honneur insultante; quand une dame, comme l'auteur les peint si volontiers, lui conseille de « bénéficier au moins sur le mariage », elle comprend à peine et se révolte; quand De Ryons apprend tout et lui dit : « Mademoiselle » , elle rougit... Mais comment agit-elle, cette vierge ? L'auteur s'est chargé de nous exposer ses inconséquences : « Se marier par amour, se « refuser à son époux par pudeur, se séparer « de lui par jabusie, donner, de guerre lasse, « son âme à un monsieur qu'elle connaît à « peine, s'offrir par dépit, deux heures après, « à un individu qu'elle ne connaît pas, se com- « promettre avec deux hommes tout en adorant

« et n'ayant jamais adoré que son mari, avoir « les chastetés d'une sainte, les allures d'une « coquette, les audaces d une courtisane, et re- « venir à son époux, calomniée, innocente, « amoureuse et vierge, voilà des tours de force « qu'une femme seule est capable d'accomplir, « Cherchez un grain dé logique là-dedans, bien a fin si vous le trouvez ! Cela est cependant et « il y a des milliers de femmes qui font les a mêmes bêtises à l'heure où je vous parle, au « nom de l'amour et de l'idéal. »

a Cherchez un grain de logique! » ce mot dit tout; mais c'est à l'invention de l'auteur qu'il s'applique. Le « tour de force », c'est lui, non la femme qui le commet. « Le plus grand tort « des moralistes, a-t-il dit, est de confondre la va- « riété avec l'espèce » . Cette variété même, qu'il peint et dans laquelle il englobe des milliers de femmes : les idéalistes, est invraisemblable; et, le fait eût-il été observé mille fois, tout ce qui est invraisemblable est faux dans lart. Cette demoiselle, qui unit les chastetés de la vierge aux allures d'une coquette et aux audaces d'une courtisane, assemblage exagéré de dissemblances, n'est pas une femme, c'est une chimère.

Chap. supplém. — Od, ^UMAS FILS, 409

Cette chimère devient monstrueuse dans Une "ûisite de noces. Le fait d'observation, qui en fait le sujet, peut être admis, à tout prendre. L'auteur a constaté la curiosité malsaine des âmes corrompues et il a voulu la montrer en action. Pourquoi? Est-ce pour en prendre acte devant la France et par conséquent devant le monde, comme il dirait? Est-ce pour la corriger sur le

théâtre, où tout ce que le poëte veut détruire, sera détruit? Quel qu'ait été son but, il l'a manqué. Il n a pas vengé le devoir, en peignant cette faiblesse honteuse qui poursuit un homme jusqu'au bras de son épouse, jusqu auprès de son enfant, et qui menace de le perdre, lui et toute sa famille. Il a insulté au sens moral, aux mœurs publiques autant qu'à la logique des caractères, en mettant en scène un personnage impossible.

Madame de Morancé a commis une faute, une seule, une faute d'amour, où elle a apporté toutes les réserves d'une femme qui se défend, une faute devant laquelle elle a reculé aussitôt, une faute qu'elle a expiée par la souf-

france. Abandonnée, elle est rentrée dans le devoir, a conservé ses remords comme un bouclier, a mérité l'estime de tous au* point que son amant ne croit pas pouvoir s'abstenir de lui présenter son épouse et son enfant. Que fait cependant cette femme de vingt-neuf ans ? Elle imagine, trame et exécute, non seulement à elle seule, mais avec un ami, une comédie digne de la plus effrontée des courtisanes. Ces deux honnêtes gens s'entendent pour prendre cet ancien amant, ce mari, ce père, au piège des plus obscènes convoitises. Cet honnête homme va accuser cette amie, cette femme vertueuse va s'accuser elle-même des fautes les plus viles : « J'avais comme la soif du mal; j'en étais « arrivée à la curiosité des amours sans lende- « main, des amours sans amour, des rencontres « anonymes... » Ces deux honnêtes gens vont exciter les sens de ce père jusqu'à lui parler de Paphos, pour l'amener à s'écrier : « Si nous « y allions ! » pour lui faire renier son épouse : « C'est une innocente ! » la mère de ses enfants : « Elle nourrit ! » ses principes d'honneur : « Ti- « rades du matin qui serviront une autre fois! » Quel est cependant le but de « tous ces men-

4)hap. supplém. — £^£, <T>UMAS FILS. 411

songes » , de tous ces faux aveux « d'infamie » , de toutes ces profanations de soi-même? Une épreuve. Lydie est révoltée de son succès; elle jette de nobles cris d'indignation : « Pouah! — C'est écœurant !» — et elle fait chasser son amant par la contre-épreuve : « Si c'est pour « vivre avec une honnête femme... j'ai la « mienne ! »

Le héros, dans ses tirades du matin, comparant l'adultère à l'amour conjugal, s'écrie : « Faux ! faux ! faux ! » Ce cri est le résumé de la pièce. Ce caractère de Madame de Morancé est faux! Accoupler des choses contraires, créer des chimères, voilà tout l'art moderne !

On dit M. Dumas fils un observateur; il n'a observé que le vice et créé que des monstres.

M. Duma3 fils semble énoncer quelque part son but lorsqu'il dit que le rôle de la courtisane est « de détruire l'oisif », et qu'il ajoute : « Laissez-la donc aller ; je dirai presque : En- « courageons-la. » (IV. 25.)

a Encourageons la corruption ! » Quel mot pourrait mieux résumer ce théâtre !

L'auteur insiste et s'explique : « Une des < erreurs de notre temps, c'est de croire qu'on « peut arrêter une destruction à mi-chemin et « recomposer avec ce qui doit mourir. » Puis, s'adressant à ces femmes qu'il met en scène, il leur crie : « Après vous, il n'y a plus que a rinvasion des barbares, de l'étranger et de la « populace, c'est à dire un plan nouveau de « préparation et de reconstitution.... Votre « fausse puissance va tomber, votre souverai- « noté mythologique va s'évanouir avec la lita térature maladive qui est née de vous. » (IV, 51.)

Pousser à la prostitution qui détruit l'oisif, pervertir de plus en plus une société fausse, qui ne peut être recomposée, mais qui doit mourir ! L'auteur y a-t-il pensé? Je ne le crois pas. Car l'invasion de Vétranger et de la populace ayant passé, il devrait logiquement en aonclure que cette littérature est morte, que l'œuvre d'encouragement a atteint son but, qu'il y a lieu de travailler au nouveau "plan de réparation et de reconstitution. Plus que jamais, au contraire, l'auteur d' Une Visite de Noces a réussi à faire jeter les hauts cris au public et à la critique.

Chap. supplém. — dTIf. "DUMAS FILS. 413

et cette fois — car l'auteur progresse sans cesse — il n'excuse plus l'immoralité, il l'avoue, l'érigé en système, l'établit en principe : « Le « théâtre doit toujours être immoral! »

Faut-il conclure? Ce serait nous répéter. Mieux vaut accorder encore la parole, non pas au partisan de l'extermination politique et du théâtre immoral, mais au véritable observateur et moraliste :

« La prostitution, hélas! dit M. Dumas fils, « a envahi l'esprit de l'homme de lettres comme a elle a envahi le cœur de la femme ! » (111,22.)

« Il n'y a pas de coupables, il n'y a pas de « méchants... il y a des malades, des aveugles « et des fous. » (IV, 260.)

Et si le public veut un remède au mal :

« L'Angleterre. . . quel peuple ! quelle liberté l « Il y a quinze ans que la France, pays flétri « par la censure, a représenté la Dame aux ca- « Tnélias; je vous défie de faire représenter « cette pièce à Londres. Elle y est défendue « depuis le môme temps. Par qui? On n'en « sait rien. Quand la censure n'est pas faite par « quelqu'un, elle est faite par tout le monde. »

L'auteur dit cela en se raillant. D'aucuns y

414 LIV. m. — LES ŒUVRES.

verront un grand éloge de l'Angleterre libre.

Enfin, si j'avais besoin de me résumer moimême, il me suflB.rait de répéter ces nobles paroles de l'auteur : « Ne méprise pas les hommes, « ne les hais pas davantage et ne ris pas d eux ^ outre mesure, — plains-les. »

Puisse la France n'être pas plus longtemps à plaindre !

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