‹ De la corruption littéraire en FranceChapitre 41 sur 48 · CHAPITRE PREMIER LES CAUSES · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES CAUSES

€ C'est le sens moral qui fait surtout défaut « à notre époque », a dit la Hevue des deux mondes^ que j'aime à citer.

Les causes de cette situation sont de deux sortes : Les unes sont légitimes, respectables; elles tiennent aux progrès commencés, aux aspirations de l'avenir.

Les autres sont des erreurs, des vices, presque des crimes.

Notre époque n'est pas une ère de décadence : la première cause du trouble moral des lettres est la liberté artistique et littéraire.

Au moment d'enthousiasme qui suit ses premières conquêtes, la liberté se trouve exposée à

mille dangers, comme un enfant qui vient de naître. On veut s'en servir, sans en connaîtreles devoirs; on s'y jette sans en craindre les abus.» Les succès sont faciles, car le peuple les appelle, avide, lui aussi, d'applaudir à la pratique du régime nouveau. Les qualités qui font réussir s'acquièrent vite, fût-ce à l'exclusion des autres; qu'importe à l'impatience des lecteurs et des écrivains? S'il fallait se former le goût, on perdrait une heure de liberté, de fécondité! Le matériel de l'art suffit, le reste est sacrifié de cœur joie!. Nous allons à Corinthe! De là, ces débuts si brillants, suivis de défaillances sans nombre et de chutes sans fond. On avait fait voile pour Corinthe, on échoue à Sybaris.

Un autre danger des premiers jours de liberté est dans les habitudes, les tentations de la lutte. On est trop porte à procéder par révolution ou par réaction: on ptend le bruit du combat pour la gloire, et l'excès opposé au mal pour le progrès. L'étude et le génie créeraient des chefs- ' d'œuvre difficiles; la bataille procure des triomphes aisés. On oublie que les révolutions sont des voies extraordinaires de civilisation et qu'elles coûtent cher. La guerre rapporte promp-

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tement de hauts grades : on guerroie ; la lutte, nécessaire hier, se perpétue en « tumultes gaulois » , et les vainqueurs montent au Capitole. Trois écoles depuis 1820, en attendant la quatrième, ont pris d'assaut l'Académie ; que reste-t-il de ces batrachomyomachies littéraires? Beaucoup de bruit pour rien ! Une grande dél)ense d'activité, de talent, de discussions, a été faite. Où sont les œuvres et les caractères? L'art les cherche; il ne trouve que des armes ou des plaidoyers? De chefs-d'œuvre, point.

Une fois libre, il eût fallu se faire homme et artiste, éclairer tout le domaine de l'art, former . le goût public, marcher résolument, en connaissance de cause, avec l'élite de son époque, vers les sommets. On préfère s'illustrer vis à vis du grand nombre et s'enrichir dans la bruyante roue d'écureuil des écoles.

La révolution française , en inaugurant le règne de la bourgeoisie, en préparant l'avènement du peuple, a changé et considérablement augmenté le public. Ce n'est plus à une cour lettrée qu'il faut plaire ; l'écrivain parle à un peuple avide de la manne intellectuelle. Mettrons-nous en

420 UV. IV. — CONCLUSION.

cause l'ignorance et le mauvais goût du public? Non ! le public comprend le devoir, a foi dans le sacerdoce des lettres. Qui exigera de lui qu'il ait plus de science et de goût que les écrivains? A-t-il eu le temps de s'éclairer? il niût d'hier à la vie. A-t-il eu des miûtres? il s'en fiait au talent et au génie, qui sont aussi ignorants que lui des conditions morales de l'art. Il offre la gloire et l'or à ses penseurs ; ses écrivains ne pensent qu'à leur industrie. Car les mas^s lisent et cela suf&t pour que les livres se vendent et que les écrivains soient populaires. Le public ! Non ! Ce sont les écrivains qu'il feut blâmer. Le public est venu à eux avec le besoin de lecture et la foi dans les lettres. Il eût compris le beau, aime le juste; ils ont abusé d'une denrée dont la demande était considérable. Félicitons la France* félicitons TEurope et lemonde, du progrès de ces besoins littéraires et artistiques^ si répandus et si honorables, et, si ce bienâdt de la liberté coûte cher à la France, uVn ar.vu;son< «^ue les iiiarchands du temple. La liberté a donné 5iu:\ écrivains la première ^r:iatie de I^ur indêpeiLdance : la propriété littéraire. Mafs — sirL^jIiere ia^-onséquence

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dans une époque qui ose remettre en question le droit de propriété lui-même — les lois ont sacrifié, à cette propriété nouvelle, le devoir social. Il y avait en présence deux intérêts : la propriété artistique, la plus intellectuelle de toutes, et la civilisation. Le droit d'expropriation pour cause d'utilité publique a été institué pour toute propriété, excepté pour le sacerdoce des lettres. La loi a été dictée par les premiers abus d'un droit, par les calculs du marchand, bien plus que par les intérêts de l'art et les besoins de l'instruction générale. L'influence de cette propriété a été désastreuse : On se fait homme de lettres ou artiste comme on se fait avocat ou commerçant. La pluie d'or enfante des milliers de vocations de Danaés littéraires, et ce n'est ni la science, ni le sens moral, ni le respect de l'apostolat que Danaé porte dans les bras du beau Jupiter.

Il serait injuste de ne voir d'autres causes du mal que la hâte de jouir de succès faciles et lucratifs. Notre époque a tous les dangers des générations transitoires : « Entre celles qui ne

€ savent rien, et celles qui ne savent pas assez, « elles savent trop » , aditG. Sand,et les mœurs, non plus que les idées, ne sont en équilibre. Les époques de trouble et de transition ne sont pas époques de chefs-d'œuvre. '

Les écrivains français aussi connaissaient trop Shakespeare. Vouloir acclimater ce romantisme en France, comme on venait de le faire en Allemagne, fut peut-être une erreur. Si grand qu'il soit, le génie de Shakespeare n'est pas assez français pour prendre racine en France et y porter dœ fruits sains. Ne suffisait-il ipas au génie français de produire des Molière et des Corneille? Pour rompre avec des traditions séculaires et créer un art nouveau, étranger, combien n'aurait-il pas fallu être maitre de son art, maître de ses conditions morales surtout! Le progrès littéraire ne s'acquiert pas en dehors du génie d'une nation : V. Hugo y. a échoué comme Gœthe; Herder et Lamartine ne s'y méprennent pas : « Lamartine ne comprend pas mon œuvre dramatique », a dit V. Hugo, et Herder a écrit à Gœthe : « Shakespeare vous a gâté. »

Le progrès social, accompli ou désiré, est une

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autre cause du trouble des lettres. N'accusons pas la passion du renouveau, le sentiment du mieux, l'enthousiasme des réformes ! Ce ne sont pas là symptômes de décadence. Mais des écrivains ne peuvent-ils pas dominer cette transition, éclairer ces besoins, diriger cette vitalité nouvelle? Ils le devaient. Si le guide moral a manqué, c'est qu'ils ont manqué à leur mission. L'ardeur du bien et la foi dans les lettres sont telles en France, que les réputations s'y créent en un jour, et que ces célébrités, au premier besoin, tiennent en mains les destinées du pays. Où est le temps où Charles de Sainte-Marthe reprochait, en beaux vers, à la France de ne « tenir aucun compte » de ses écrivains (1540)? On a vu, en 1848, jusqu'où pouvaient aller des illusions aussi honorables : Il n'est pas un homme, dans tous les partis, qui eût obtenu quelques succès, auquel la France n'ait demandé alors la rénovation universelle. Ce peuple croyait que confier le devoir au talent, c'était assurer le progrès. Noble culte du génie ! Généreuse confiance dans la gloire ! Incomparable puissance que la France met aux mains de ses hommes d'élite, et que ses hommes de gloire ont tAnt de

fois trompée! Pourquoi faut-il que cette foi d'un peuple dans le génie soit un danger?

La gloire littéraire de la France a étendu cette confiance au monde entier; la littérature française parle à l'univers. Comment des écrivains peuvent-ils traiter légèrement leur art, lorsqu'ils se sentent investis de cette foi sublime d'un siècle qui remet sa pensée entre leurs mains? In manus tua^ commendo spiritum meum .

Une autre cause mérite attention.

Cf^ux qui reprochent à la France, comme des folies d'aventurière, ses révolutions avortées, ses conquêtes provisoires, ses élévations improvisées, suivies de chutes profondes, ne comprennent pas qu'il n'y a point là une méthode de swibrosauts, mais les fluctuations d'une lutte où chaque parti l'emporte à son tour, et que c'est au moins pour une grande entreprise que ce peuple combat comme il peut, et souffire parfois si cruellement. En faveur de la France, comme à cluir^^ de ses écrivains j'aime à citer

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des autorités françaises qui sont à l'abri de toute accusation d'utopie.

c Quoi! s'écrie M. Saint-René Taillandier, parce que nous sommes aux prises avec le plus difficile et le plus périlleux des problèmes, parce que nous avons mission de mettre la liberté d'accord avec Tégalité, de concilier une démocratie inévitable avec Timprescriptible droit de la dignité humaine, parce que nous poursuivons ce but au prix- de mille sacrifices, parce que les meilleurs d'entre nous y succombent ; parce qu'un Tocqueville meurt saintement à la peine, parce que tant d'autres s y consument en silence, parce que toute une nation, chargée de cette tâche, traverse maintes vicissitudes, subit maintes révolutions, est obligée de revenir sans cesse sur ses pas, de recommencer sans cesse son oeuvre de la veille; parce que nous souffrons enfin pour une cause qui intéresse l'humanité toute entière, il sera permis à un poëte gentilhomme de ne voir chez nous que des esclaves. . . ? i

(Revue des deux mondes, 1" fév. 1861.)

Ce grand travail — auquel le peuple allemand s'essaie par l'instruction et par des associations de crédit — dont l'aristocratie anglaise veut conjurer les diflScultés par ses traditions d'améliorations pacifiques, — que la nation française a entrepris par une révolution pleine de

périls, — quelle part y ont prise les romanciers et les dramaturges de la France ? Nous l'avons vu : ils pouvaient, ils voulaient le servir : ils l'ont plutôt compromis; ils l'ont moins aidé que trahi. Où est la rectitude proverbiale de l'esprit et du langage français? Au lieu de semer le progrès, que de fois n'a-t-on pas, des deux côtés, semé les tempêtes? Ces tendances nouvelles, naturellement combattues par leurs ennemis avec les armes de la force et de la ruse, étaient trop souvent, par leurs apôtres, prêchées à rebours et de manière à effrayer au lieu de convaincre. Comment la voix des Tocqueville eût-elle été entendue, au milieu de cet orage de passions poussées h l'absurde, au sein de cette bruyante exploitation d'utopies? Une des r^les les plus simples du bon sens est de ne passionner les masses qu'avec des idées acquises, des principes mûrs, des théories acceptées au moins par la majorité d'un parti. Les littérateurs, même les publicistes, W historiens, les journalistes, préparaient la révolution, exaltaient les masses, tiraillaient en tous sens l'esprit public, à grand bruit de sophismes à peine nés, ou d'utopies avortées. Les bateleurs tirent des coups de fusil aux portes

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de leurs baraques pour attirer le public de la foire ; combien de rêves ont été jetés au vent, combien de mots retentissants ont éclaté sur la foule, avec ce charlatanisme ! Le spectre rouge ! Ce n'est pas un livre qui Ta évoqué ; un livre calomniateur n'a pas ce pouvoir; c'est le roman, c'est le théâtre, c'est le pamphlet, c'est le journal qui l'ont fait apparaître à tous les points de l'horizon, qui l'ont engendré de toutes les vapeurs malsaines de l'exagération et du paradoxe. Liberté, besoins littéraires des masses, indépendance des lettres par la propriété, foi d'un peuple dans ses écrivains, amour du progrès, noble entreprise de démocratie, — faut-il que tout ce qui honore les aspirations de la France déshonore ses gens de lettres?

Mais pourquoi ces erreurs, ces abus ou ces chutes? Les écrivains nous le disent eux-mêmes. L'art n'est plus une vocation; — la vocation est fille de la conscience et s'entoure de lumières. — L'art est un métier.

€ On faisait observer dès lors (1834) à un roman-

cier célèbre que Técueil à craindre pourrait bien être Texcès de la production. — Bah ! bah ! si je puis arriver à faire autant de romans que Walter Scott, où sera le mal? — Et Vécrivain ne manquait pas de tirer de son raisonnement le corollaire productif qu'il renfermait. Pourtant alors, en 1834, et jusqu'aux approches de 1837, les mœurs littéraires avaient encore leur élévation et même leur austérité, si on songe à ce qu'on a vu depuis. On avait toujours,en 1834, un grand but devant soi; on voulait renouveler le théâtre, créer le roman moderne, aborder même la grande histoire, et on ne pensait pas encore, dans ces belles années, à ces fortunes de maréchaux et de princes des lettres qui ont fait tant de ruines. »

C*est IsiSeîmedes deux mondes qui parle ainsi, en mettant au concours pour 1855 cette question : « Comment pourrait-on raviter l'esprit littéraire, etc., etc. » Cette revue se joignait à la protestation générale; elle demandait à la fois les conditions plastiques, philosophiques et morales des lettres. Le concours resta sans résultat.

Passons à 1837.

t Ne venez pas à Paris, s'écrie avec une emphatique amertume l'auteur des Mémoires du Diable, ne venez pas à Paris si un son harmonique du cantique étemel des anges a vibré dans votre cœur.

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Ne jetez pas à la foule le secret de ces délires poîgnant^ où Tâme pleure toutes les joies qu'elle rêve et qu'elle sait n'être qu'au ciel. Vous aurez pour confidents des critiques qui mordront vos mains tendues en haut et des lecteurs qui ricaneront de vos croyances qu'ils ne comprendront pas. Non, mille fois non, ne venez pas à Paris, si l'ambition d'une sainte gloire vous dévore ; si puissant que vous soyez, ne venez pas à Paris, vous y perdrez plus que vos espérances, vous y perdrez la chasteté de votre intelligence !

« Elle ne rêvait en effet que les belles préoccupations du génie, le chant pur et sacré des bonnes choses, la sincère et grave exaltation de la vérité! Erreur, jeunes gens, erreur ! Quand vous aurez tenté tout cela, quand vous aurez demandé au peuple une oreille attentive pour celui qui parle bien et honnêtement, vous le verrez suspendu aux récits grossiers d'un trivial écrivain, aux folies hystériques d'un barbouilleur de papier, aux récits effrayants d'une gazette criminelle; vous verrez le public, ce vieuiff débauché, sourire à la virginité de votre muse, la flétrir d'un baiser impudique pour lui crier ensuite : Courtisane, va-t'en, ou amusemoi, il me faut des astringents ou des moxas pour ranimer mes sensations éteintes ; as-tu des incestes furibonds ou des adultères monstrueux, d'effrayantes bacchanales de crimes ou de passions impossibles, à me raconter? Alors, parle, je t'écouterai une heure, le temps durant lequel je sentirai

ta plume acre et envenimée courir sur ma sensibilité calleuse ou gangrenée; sinon, tais-toi, va mourir dans la misère et Yobscurité»

» La misère et Yohscurité! entendez-vous, jeunes gens? La misère, ce vice puni par le mépris; Tobscurité, ce supplice si bien nommé! L'obscurité, c est à dire Texil loin du soleil, quand on est de ceux qui ont besoin de ses rayons pour que le cœur ne meure pas de froid. La misère et Tobscurité, vous u'en voudrez pas, et alors, que ferez-vous, jeunes gens? Vous prendrez une plume, une feuille de papier et vous écrirez en tète : Me'mmres du Diable, et vous direz au siècle : Ah ! vous voulez de cruelles choses pour vous en réjouir; soit. Monseigneur ! Voici un coin de ton histoire ! •

Quy a-t-il sous ces phrases? L'aveu d'une capitulation de conscience, l'abandon du public d*élite pour « le vieux débauché » qui donne en un jour le contraire de la misère et de Tobscurite : Tor et la grloire. Or corrupteur! Gloire faus^ î

M, do Lamartine a livré au public ses Con^ jiiîtHces: pourquoi ? D a piêvu Tobjection luimême.

« Pourquoi fais-tu cette ^ute ? lui écrit un ami. Est-ce pooT de Targeut* C'est *V p^yrr Irop càer

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et le chercher trop profond dans tes propres veines, i

C'était pour de l'argent; le poëte l'explique. Il avait à payer 100,000 francs sur sa terre natale qu'il a si bien chantée. Mais comment en vendre un coin?

« Et ces bons habitants ! Et ces braves vignerons qui vont changer de propriétaire! » Un nouveau possesseur, qui ne les aime pas, va bouleverser demain peut-être toute leur destinée enracinée comme la mienne dâhs ce sol ingrat mais natal! »

Le sentiment l'emporte !

Cependant les créanciers réclament le devoir, et le poëte appelle un homme d'affaires : Vendez-moi de Milly ce qu'il faut pour faire cent mille francs ! — Mais chaque morceau renferme un souvenir! Le sentiment l'emporte encore... En ce moment, un tentateur parisien offre d'acheter au poëte « une part de son âme » : les ConJiAencesl Au premier mot, l'idée effraie! Mieux vaut vendre « un morceau de ma chair » . Le poëte refuse. — Mais, six jours après, le notaire est là, l'acte doit être signé. Nouvelle lettre du démon de l'or. Cette fois on donne au poëte

trois ans pour s'accoutumer à la vente de son âme. « Le lointain enleva les angles de toutes « les difficultés » ; le sentiment l'emporta ; le poëte garda sa terre et vendit son livre. C*est toujours le même motif : Sortir de la misère et de l'obscurité, ou conserver sa terre natale intacte... Quel écrivain peut résister à cela, quand il peut gagner cent mille francs « en violant la chasteté de son intelligence » ? Les courtisanes font-elles autre chose ?

Ajoutez à ces aveux : les mystères de la collaboration dévoilés dans des procès pleins de scandales, — d'autres procès où les auteurs revendiquent la propriété de leurs œuvres, même contre des librettistes qui les vulgarisent en les mettant en opéraSj — l'acharnement d'injure et de haine dont a été poursuivie la contrefaçon étrangère, qui en mettant les œuvres à la portée de toutes les bourses, centuplait la gloire, mais écornait le profit, etc., etc., — vous aurez une première idée de ce qu'on a appelé le mercantilisme littéraire.

Georges Sand n'a pas été moins explicite :

« Si tu savais ce que c'est que ces gens-là (les artistes) quand ils observent leur évangile et qu'ils

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respectent la sainteté de leur apostolat ! Il en est peu de ceux-là, il est vrai, et je n'en suis pas, je Vavoue à ma honte. Lancé dans une ^e&iinéQ fatale, n'ayant ni cupidité, ni besoins extravagants, mais en butte à des revers imprévus, chargé d'existences chères et précieuses, dont j'étais l'unique soutien; je n'ai pas été artiste, quoique j'aie eu toutes les fatigues, toute l'ardeur, tout le zèle et toutes les souffrances attachées à cette profession sainte...

f» Pressé, forcé àQ g^gnQv ^Q Y or ^ ]'2l\ pressé laon imagination de produire, sans mHnquiéter du concours de ma raison; j'ai violé ma muse, quand elle ne voulait pas céder. Elle s'en est vengée... Elle ne m'a dicté que des pages tristes et bilieuses et s'est plu à glacer de doute et de désespoir tous les mouvements généreux de mon ô-me. C'est le manque de pain qui m'a rendu malade, c'est la douleur d'être forcé à me suicider intellectuellement qui m'a rendu acre et sceptique. »

(Lettres d'un voyageur.)

Le devoir est compris ; mais le métier domine, et si le public est corrompu par des œuvres « bilieuses » , c'est que l'écrivain a « eu des malheurs », a été forcé de gagner de l'or, vite et tôt, — ce dont la France était coupable sans doute ; — c'est que forcé de « violer sa muse » et connaissant la laideur de son crime, il s'est vengé de son suicide intellectuel, sur qui?

Sur lui-même ! non ; il s est enrichi et glorifié . Sur qui? sur le public, sur les mœurs, sur la civilisation, en devenant « acre et sceptique — ■' « Je l'avoue à ma honte !»

Chose étonnante, tant le public estime le sacerdoce des lettres ! Les écrivains ont beau se dire des marchands; on les prend pour des poètes; ils avouent qu'ils ont suicidé leur génie, profané la muse, foulé aux pieds la gloire pour de l'or; ils passent, malgré tout, pour des hommes de génie et de gloire. Si Molière vivait, quel ridicule digne de sa verve et quelle noble occasion de venger la conscience publique sur cette foule de badauds « qui veut être battue » !

Du moment où l'art est métier, la science est inutile, le savoir-faire suffit ; la réclame, l'étalage, la firme sociale suppléent à tout. L'ignorance de ce qui est au dessus du métier est hautement accusée par la critique, avouée par les écrivains :

€ Le scandale ne fait pas seulement le principal attrait de certaine littérature, dit la Eevue des deux mondes, il lui rend le signalé service de dissimuler son indigence et de cacher sa nudité... Si cet horrible attrait n existait pas, vous verriez à quel point

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tout cela est pauvre, mesquin, voisin de la sottise ; vous pourriez mesurer cette indigence littéraire. »

— « Quand un livre, si futile qu'il soit, dit G. Sand, ne prouve pas clairement, uniquement, sans conteste et sans réplique, ce qu'il veut prouver, c'est la faute du livre, mais non pas toujours celle de l'auteur. Comme artiste, il a péché grossièrement, sa main sans expérience et sans mesure a trompé sa pensée. Mais, comme homme, il n'a pas eu l'intention de mystifier le public ou d'altérer les principes de l'éternelle vérité... En un mot, le talent est peut-être beaucoup au dessous de la conscience et la conscience beaucoup au dessus de ce que vous avez imaginé de moi...

« Mais, ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai eu tort de n'être pas parfaitement clair, précis, logique et correct; hélas, monsieur, je me reproche tous les jours un tort bien grave,, c'est de n'être ni Bossuet, ni Montesquieu ; mais je n'ai pas l'espoir de m'en corriger, je vous le confesse. » '

{Lettre à M. Nisard.)

L'auteur avait dit dans le môme livre :

« 0 Dieu ! par quelles austèreà réflexions, par quelles épreuves sanctifiantes ne faudrait- il pas se préparer à jouer un rôle sur la scène du monde! »

A qui donc la faute si le livre trompe l'auteur? si l'artiste trahit Tintention de l'homme?

A qui la faute, si ce n'est à rhomme lui-même qui s'inspire sans le concours de sa raison, * qui laisse son ignorance ou son inhabileté traliir sa conscience, qui se fait un métier de cette profession sacrée, et qui, sentantpar quelles austères réflexions on doit se» préparer au devoir, ne respecte pas la sainteté de son apostolat et se jette * dans la lutte avec des armes à peine forgées. — Un métier ! je n'en sache pas de plus vil que l'abus d'une profession sainte ! Que d'honorables moyens, même dans les.lettres, de conjurer la misère, sans vendre son âme ! Mais, s'ils ne suffisent pas, est-ce qu'il n'y a pas de métier moins dangereux, ne fût-ce que de copier de la musique comme Rousseau, ou de prendre le composteur du typographe comme Béranger?

Le besoin, si mauvais conseiller qu'il soit, ne peut forcer personne à prostituer sa plume, à suicider sa conscience. Les excuses des Marion de Lorme ou des Père Giboyer ne sont pas acceptables par la conscience publique.

Écoutez, un autre témoin qui dit s'y connaître :

u Quand le travail de Fesprit n'est pas la plus noble de toutes les professions, c'est le plus vil de

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tous les métiers. Le désespoir, la haine, Tenvie, la misère, le doute, le vice et la démence sont au bout, quelquefois au milieu de cette carrière méprisable où la concurrence remplace Ténjulation, où la popularité triche la gloire, où l'argent est un but, la débauche un aiguillon et Tivresse une muse. . Le voyez-vous, ce malheureux jeune homme, au visage contracté, aux tempes jaunies, à la bouche grimaçante, aux yeux vagabonds? Il était né pour marcher libre et joyeux derrière une charrue, en semant avec un geste fier le grain de la moisson prochaine; le soir, il eût mangé devant Tâtre le pain gagné dans/le jour ; chacun de ses pas, de ses mouvements eût donné la vie ! Regardez-le, dans la grande ville, pressant, le jour et la nuit, sa tête dans ses deux mains, la pétrissant et lui faisant suer des récits, des aventures, des combinaisons pour une foule affamée qui le dévore et passe à un autre quand elle ne peut plus rien tirer de lui. Pendant un temps plus ou moins long, cet homme fera épouser Henriette par Arthur, surprendre Tamant par le mari*, empoisonner celui-ci, guillotiner celui-là, avec intérêt habilement suspendu à la fin de l'acte ou.du feuilleton. Il va vendre successivement de l'amour, de la jalousie, des larmes, de l'histoire, de la gaudriole, de l'argot, de la satire, de la morale, de l'éloge, de l'insulte, de la politique, du progrès, du sentiment, de l'obscénité, de la religion, de la copie enfin, de deux sous à cinq sous la ligne, selon le goût du lecteur, les tendances du

journal et le cours du moment. Quand il aura mangé son fonds, il vivra sur le fonds d'autrui ; il rafistolera les vieilles comédies, rapiécera les vieux romans, réchauffera les anas des vieux siècles. Il mangera les bibliothèques ! il avalera les quais ! Il lui faut des idées, des anecdotes, des mots, du plaisir, de la notoriété, de l'argent. Dépêchonsnous, il s agit d'être célèbre ! une fois célèbre, on est coté ! une fois coté, on est riche ! une fois riche, on est libre! Libre! Voilà le rêve de toutes les minutes, rêve irréalisable! Mais le journal est pressé! mais le théâtre ne peut attendre ! nous nous mettrons deux, nous nous mettons trois ! nous passerons les nuits ! Et la force? Nous prendrons du café. Et l'inspiration? Nous boirons de l'absinthe. Va, cervelle humaine, rends des pages, des phrases, dés lignes^ retourne-toi cent fois par jour, fais des évolutions sur toi-même, gonfle-toi comme une éponge, pressure- toi comme un citron, jusqu'à ce que tu te dessèches subitement, que la folie te secoue comme un arbre dans une plaine, que la paralysie survienne, que Thébétation arrive et que la mort termine tout. Alors, on pénètre chez l'homme connu. On y trouve le désordre, l'indigence, utie ancienne maîtresse dont il avait peutêtre fait une épouse dans une heure de lyrisme ou d'épuisement, de malheureux enfants déjà vêtus de noir, étonnés et pleurant à tout hasard. Cela sent encore le tabac de la veille. Il aimait tant à fumer! Pauvre garçon ! On lui avait dit que ça lui ferait

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mal, mais- il ne pouvait pas s'en déshabituer! Comaie on s'est amusé jadis dans ce salon -là, du temps de la petite une telle ! Quelques amis raccompagnent au cimetière, escortés quelquefois d'une foule curieuse ou sympathique, car on Taimait bien. Il était si gai, — par moments! On raconte sur lui des anecdotes; on parle sur sa tombe ; on lui met une pierre plate sur le nez ; on revient manger un morceau; on bâcle quelques articles nécrologiques ; on le découpe, on le débite pendant deux ou trois jours, on en mange, on en vit; on lui souscrit un monument; on écrit au ministère, on obtient une pension pour la veuve, une bourse pour un des enfants; et puis, il faut reprendre cette existence frénétique qui la tué. Adieu, grand homme d'un an, d'un mois, d'un jour ! Il ne reste plus rien de toi. Dors tranquille enfin, voici l'éternelle nuit !

« J'ai traversé, moi qui vous parle, ces effroyables marais du commenoement de la carrière; j'en suis sorti frissonnant et pâli .

« Et ce que je dis de ceux qui succombent dans la lutte, je le dis de ceux qui triomphent, des plus grands, des plus forts, des plus heureux, de ceux qui ont des organes puissants, de ceux qui tiennent boutique, de ceux qui ont découvert une mine du premier coup de pioche. Voulez-vous que je vous les nomme, ces forçats de la pensée à qui vous ne laissez ni repos ni trêve, que vous poussez en avant au nom de leur gloire, de leur fortune, de votre

plaisir et de vos appétits, qui se relèvent sous le fouet, sachant bien qu'ils seront écrasés, dépassés, oubliés, s'ils ne courent pas comme les autres?

a Laissons de côté ceux qui ne sont plus : Balzac, Eugène Sue, Frédéric Soulié, de Vigny, de Musset, Murger, Ponsard et tant d*autres, morts à la peine !

« Qu'est-ce que vous faites de ceux qui survivent, de Lamartine, d'Hugo, de George Sand, de Dumas! » (Alex. Dumas fils, t. III, p. 9 et s.).

Quel réquisitoire contre des écrivains qui restent volontairement dans ce que M. Dumas fils appel un bagne!

La critique se meut dans le même milieu, sans le dominer. Elle en subit les faiblesses, en traduit en sophismes les erreurs, se fait complaisante, éclectique, complice, vénale; reconnaît la divinité du génie, respecte des opérations littéraires auxquelles elle participe, et se mêle à la corruption loin de réagir contre elle.

Nous avons rencontré partout le génie de V. Hugo et nous ^,vons dû combattre tout ce que ses erreurs ont de funeste pour la France. La même plume, qui a créé les monstres qui s'appellent Triboulet, Lucrèce Borgia, Marion de

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tionne, qui a proclamé une victoire du préjugé national dans le mot de Cambronne, et chanté cet autre chauvinisme de la personnalité : la divinité du génie, — ne pouvait manquer de recommander en littérature la camaraderie nationale.

a Le dix-neuvième siècle, augmentateur logique de la Révolution française, a engagé avec le passé deux batailles, une bataille politique et une bataille littéraire. De ces deux batailles, Tune, la bataille politique, livrée aux reflux les plus contraires, est encore couverte d'ombre; Tautre, la bataille littéraire, est gagnée. C'est pourquoi il faut continuer le combat en politique et le cesser en littérature. Qui a vaincu et conquis doit pacifier. La paix est la dette de la victoire.

» Donc, faisons, au profit du progrès et des idées, la paix littéraire. La paix littéraire sera le commencement de la paix morale. Selon moi, il faut encourager tous les talents, aider toutes les bonnes volontés, seconder toutes les tentatives, compléter le courage par l'applaudissement, saluer les jeunes renommées, couronner les vieilles gloires. En faisant cela, on rehausse la France. Rehausser la France, c'est la relever. Grand devoir, je viens de le dire.

» Ceci, je ne le dis pas pour un journal, ni pour un groupe d'écrivains, je le dis pour la littérature entière. Le moment est venu de renoncer aux

haines et de couper court aux querelles. Alliance! Fraternité! Concorde! La France militaire a fléchi, mais la France littéraire est restée debout. Ce magnifique côté de notre gloire que TEurope nous envie, respectons-le.

f Le dénigrement de nous-mêmes par nousmêmes est détestable. L'étranger en profite. Nos * déchirements et nos divisions lui donnent le droit ^insolent 4'ironie. Quoi! pendant quil nous mutile, nous nous égratignons ! Il nous fait pleurer et nous le faisons rire. Cessons cette duperie. Ni les Allemands ni les Anglais ne tombent dans cette faute. Voyez comme ils surfont leurs moindres renomniées. Fussent-ils indigents, ils se déclarent opulents. Quant à nous, qui sommes riches, n'ayons pas lair de pauvres. Là où nous sommes vainqueurs, n^ayons pas une modestie de vaincus. Ne jouons pas le jeu de l'ennemi. Faisons-lui front de toute notre lumière. Ne diminuons rien de ce grand sitvle littéraire que la France ajoute fièrement à trois autres. Ce siècle a commencé avec splendeur, il continue avec éclat. Disons-le. Constatons, à rhonneur de notne pays, tous les succès, les nouvesaux comme les anciens. Être Ions confrères, c'est cî»>? K^ns patriotes. »

L'arî iv^;:r Tarî. la irIo:r>e iv^ur la îrloire î voilà

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CflAP. !«'. - LES CA USES. 443

ne pas oublier qu'elle est la patrie de Voltaire et de Molière, de Pascal et de La Fontaine, et chercher la grandeur morale dans une littérature où continueraient à briller les qualités qui firent sa gloire : la mesure, le bon goût, la raison et la noblesse de l'idée. Pour cela, la critique devrait être sévère ; la lutte, engagée en faveur de la liberté des lettres, devrait se continuer en faveur de leur moralité et de leur utilité; et, si Ton constatait, avec un philosophe, que « presque tous les écrivains de notre époque « ont manqué à la mission si bien remplie par « ceux des périodes antérieures » ; qu'ils n'ont réussi « ni jpour la justesse de la pensée, ni « pour la fermeté du jugement, ni pour le na- « turel des sentiments, ni pour la correction « de l'image, ni enfin pour la constance d'un « enseignement bien dirigé » , — le premier devoir de l'écrivain serait de leur rappeler à toute heure « qu'ils n'ont droit à aucune louange » parce qu'ils « laissent sans direction la pensée « générale et populaire, l'esprit des jeunes gens a et des femmes ^ » . ,

i M Pourquoi faut-U que les dons de la raison soient si faibles chez ce grand homme, (V. Hugo), et que presque

Oh ! non pas ! Briller pour l'étranger passe bien avant dé civiliser son pays-; s'unir, s'entr'aider, se tolérer pour vaincre l'ennemi en renommée; être bons confrères, voilà qui est

tous les écrivains de notre époque aient manqué à la mission si bien remplie par ceux des périodes antérieures ; que ni pour la justesse de la pensée, ni pour la fermeté du jugement, ni pour le naturel des sentiments, ni pour la correction de Timage, ni enân pour la constance d'un enseignement bien dirigé, ils n*aient droit à aucune louange, et qu'ils aient laissé sans direction la pensée générale et populaire, Tesprit des jeunes gens et des femmes I L'admiration éveiUéeau commencement du siècle par Chateaubriand a servi des idées rétrogrades, celle qu'a méritée Lamartine poëte est à. peine sortie d'un certain cercle mondain où régnent des sentiments souvent bien fades et souvent affectés ; celle que la jeunesse a ressentie pour le malheureux Alfred de Musset n'a point servi à moraliser la jeunesse ; celle que nous éprouvons tous pour Victor Hugo et qui est devenue plus vive que jamais depuis que sa muse a abordé les sommets élevés du sentiment humanitaire, n'est point de nature à se généraliser, à descendre dans le peuple et à régir les masses des esprits moyens, pai'ce que le grand songeur manque de goût, de mesure, et quelquefois d'esprit et de jugement. Telles sont les dures vérités que nous avons à nou^ représenter, touchant le rôle que les conducteurs d'âmes ont rempli parmi nous dans ce siècle, et encore ne disons-nous rien de la longue et brillante série des romanciers et des dramaturges qui ont si puissamment contribué à produire l'anarchie des têtes et des cœurs au milieu de laquelle nous nous débattons très misérablement. » Ch. Rbnouvibr. Revue critique, 18 avril 1872.

Chap. l^K - LES CA USES. 445

plus urgent que de remplir la mission réelle de l'art; être patriotes devant l'Europe, voilà qui prime la justesse de la pensée, la science philosophique, la civilisation intérieure.

M. Dumas fils a écrit une phrase bien faite pour couronner cette camaraderie. Après avoir crié aux Allemands : « Vous n'avez ni littéra- « ture, ni arts » , il dit de la France : « Aussi, « étant le peuple le plus ignorant, sonmies-nous « le peuple le plus littéraire qui soit ^ j>

Le père avait dit seulement : Désordre et génie. Le fils progresse et dit : Le génie de l'ignorance !

Où cela conduit-il cependant? Si Diderot vivait et qu'il jetât un regard sur les mœurs des gens de lettres, s'il voyait ces mœurs reproduites dans le roman ou sur le théâtre : un père mis en scène par son fils, une épouse infidèle par son mari, deux amants par eux-mêmes, à tour de rôle et contradictoirement, et toutes les aventures des mauvaises mœurs se mêlant dans la vie et dans les lettres, en un échange mutuel

1 Lettre à Junius.

d*inspiration : Amant alterna camana; Diderot aurait plus d'une fois de graves paroles, d'austères reproches à faire entendre, et plus d'une fois, en présence de ces banqueroutes éclatantes, de ces palinodies scandaleuses, de ces chutes des princes des lettres, un mot hrûlaat, terrible, vrai, sortirait de la plume indignée^ du philosophe : Expiation.

Où cela nous conduit? Voyez croître le suicide, l'adultère, le concubinage, la séparation, les scandales de ménage, les vices, les crimes ! Voyez les criminels se &isant romanciers ou poètes : M"** Lafai^ écrivant ses mémoires ; Lacenaire faisant des vers dans Sa dernière teille ; Escousse chantant son suicide :

Vm manquait, j'ai fermé mes ailes !

Âdien!

Puis, léguant aux journaux le testament de son esprit :

€ Escousse est mort... parce que Ibl force lui « manquait à chaque pas qu il faisait en avant <^ ou en arrière ; parce que Tamour de la gloire « ne dominait pas son âme, si âme il y a. >

Voyex le vice prenant la pliune à son tour.

Chap. I«. — LES CAUSES, 447

et le bal Habille ayant sa littérature, aussi hicrativeque le cancan. Écoutez les cours d'assises retentir d'attentats commis par des adultères, élèves du feuilleton, ou par des prêtres sur les victimes du mysticisme ; voyez le style épistolaire de ces héroïnes de l'art ou du confessionnal: Dieu et la débauche, le culte du beau et la prostitution, mêlés dans un chaos moral où l'on ne sait qui emporte la palme, du profane ou du mystique, — et dites si les écrivains qui manquent aux conditions morales de l'art sont excusables par le besoin de pain ou d'or, par le manque de raison ou de mesure, et s'il est rien, ' misère^ ignorsoice, erreur, qui puisse amoindrir leur complicité dans la corruption et la décadence ! Pûtius mori quam fœda/ri ! — Vitam impendere Tero ! disaient nos maîtres. Et Boileau :

Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier.

ni

Des causes d'un autre ordre ont influé sur les lettres modernes. Les dénis de justice et de pro-

grès, qui ont amené les révolutions de 1830 et de 1848, ont donné de la vitalité aux exagérations et des prétextes aux sophismes. La centralisation réunit de plus en plus dans une vaste et belle capitale la population de joie de la France et de l'Europe: courtisans et courtisanes, classes désœuvrées de tous les mondes, artistes et viveurs, qui emplissent les théâtres et achètent les livres en vogue. De la sorte, il y a un puhlic tout prêt à enrichir le métier des lettres, c'est le puhlic corrompu ; et les œuvres les plus sérieuses semblent trop souvent faites pour lui. n faut moins d'art et de raison, moins de science et de conscience pour offrir à ce public les œuvres dont sa curiosité est avide, que pour satisfaire les exigences de l'époque et convier les esprits généreux au progrès. Mettre à la portée du demi -monde une excuse pour chaque faiblesse, un exemple romanesque de chaque faute, une glorification de toutes les passions, quel commerce plus lucratif pour l'auteur, mais en même temps plus vain pour la gloire, plus dangereux pour la civilisation ! Car les classes honnête en souffrent, le bruit et Téolat de tout ce monde de joie séduit le public, .

Chap. I«f. - LES CA USES. 449

entraîne les masses, et la corruption s'étend» portée sur les ailes d'une renommée équivoque et d'une gloire funeste. L'art s'est fait agent de dépravation.

Cependant les véritables écrivains, savants, philosophes, historiens, végètent; que sont-ils à côté du dernier faiseur de romans ou de drames que ce beau monde porte en triomphe? Le théâtre, envahi par cette population de joie, est devenu trop cher pour les bourgeois, trop immoral pour les honnêtes gens. Que de sacrifices ne fait-on pas à ce public qui gaspille l'or et dispense les gloires faciles! H suffit.de profaner, en ton de boudoir, l'époux et l'épouse, le père et la mère, et jusqu'à l'enfant : Monsieti^, Madame et Bébéy pour obtenir la vogue de vingt éditions et l'honneur d'illustrations artistiques. On a vu des écrivains, nés pour honorer les • lettres et servir leur pays, mettre les plus nobles sujets à la portée de ce public de joie. Puis quand cette masse de viveurs se renouvelle, change et passe, la corruption reste; étran* gers et provinciaux rentrent chez eux, se rangent, et accusent Paris de leur pfopre immoralité.

Les classes exploitantes profitent de ces splendeurs d'une capitale pour pousser à des corruptions qui servent le despotisme. De tout temps, la censure a sacrifié la morale étemelle à. l'intérêt de l'heure qui passe. Ce que les gouvernements redoutent, c'est l'allusion politique, Topposition cachée, l'occasion offerte au public de manifester son blâme ou ses préférences. Le faux goût , que leur importe? L'immoralité? elle sert les abus. En faisant le chaos dans les esprits, on énerve les caractères, et le peuple en devient plus facile à gouverner. Des muses courtisanes ne peuvent déplaire à une politique de courtisans; l'art, qui devient métier et marchandise, s'harmonise avec l'exploitation d'un peuple. Les mécènes du despotisme ont toujours produit les poètes de la décadence.

Ces gouvernements, après tout, sont dans leur rôle. Désormais, nul despotisme, nulle exploitation n'est ouvertement possible. La France n'étant plus assez disciplinable aux préjugés de race ou de gloire militaire pour mettre au service d'un prince toutes les forces de sa complicité et l'unanimité de son esprit, les privilèges ne peuvent se maintenir qu'en étouffant . la

Chap. !•'. — LES CAUSES. 451

pensée de 1789 sous la corruption, artistique ou littéraire, de Paris.

Ces gouvernements tomberont l'un après Tautre» sous l'abaissement des caractères. Mais est-ce bien la mission des écrivains d'emboîter le pas du despotisme, de se parer du nom de fou de l'impératrice ou de redorer la légende du chauvinisme, de faire des pièces pour le théâtre de Versailles ou de demander l'accès de la scène au Coup-d'État et le succès au scandale ?

Pénétrons plus avant dans les plaies de notre époque.Depuis dessiècles,ce qui ne s'était jamais vu, la religion a rompu avec l'art, et la réaction de l'art profane a été portée si loin, lors de la Benaissance, qu'on a vu cette étrange anomalie : une civilisation vivante adoptant la forme poétique, la phraséologie d'une civilisation morte ; un peuple chrétien donnant à sa poésie la toge du paganisme. Que d'efforts n'a-t-il pas fallu pour dépouiller cette livrée ! Combien n'en faudra-t-il pas pour rétablir l'équilibre moral rompu par ce divorce? L'art est imixiortel, nulle

excommunication ne le tuera; rejeté de la religion, il doit se créer ou adopter une morale nouvelle ; mais les écrivains ne sont pas toujours à la hauteur de ce devoir, et les lettres, politiques d'un côté, religieuses de l'autre, produisent des œuvres de polémique, de parti ou de haine. L'art se plait dans l'épanouissement d'une civilisation accomplie, bien plus que dans les éclairs du combat ; il aime l'harmonie, tandis que la bataille porte à l'excès. Ainsi, la séparation de Tart et de la religion a été funeste à l'art et à la morale. Aussitôt libre, l'art chrétien est devenu mystique ; l'art profane, sensuel ; immoraux l'un et l'autre. Réaction contre réaction : le théâtre est excommunié, il finira par restreindre son public aux hommes et aux courtisanes. Repousser la proscription, combattre le mysticisme, d'une main, et, de l'autre, édifier un temple aux bonnes mœurs, c'était une entreprise de géant! Combien y échouent, qui auraient triomphé sans ce divorce de l'Église et de la philosophie, de la religion et de l'art, qui tient la civilisation en haleine depuis des siècles ! Il est toujours dangereux de refuser aux facultés humaines leur place légitime.

Chai*. I«'. — LES CAUSES, 453

Déni de progrès , censure , compression politique, centralisation, proscription mal entendue de l'art par l'Église : toutes ces causes ont un nom générique : le despotisme. En tout sens, le despotisme est le fléau de la société ; la grande Circé des nations est la tyrannie.

Soyons justes ; la tâche était diflS.cile, la confusion pleine d'ombres, l'entreprise immense. Les plus forts ont fléchi sous le fardeau, les plus austères ont cédé au milieu, les plus honnêtes ont été pris dans l'engrenage. Ce n'eût pas été trop de l'alliance du génie artistique, philosophique et moral. Mais qui oserait imposer à des temps pareils la logique impérieuse du devoir, plus grand dans les jours difficiles? Qui prendra la première pierre et criera : « On « n'écrit point quand on ne connaît point son « art ! » Il faut qu'on le dise cependant, mais c'est à la société toute entière à comprendre le devoir, à imposer le salut ! Pour nous, il nous suffit d'avoir jeté un cri d'alarme aux bonnes volontés ! Puis, nous ne condamnerons, dans cette

lutte contre r.eflFort suprême des tyrannies ébranlées, contre les premiers abus des libertés naissantes, nous ne condamnerons que les plumes vénales, les écrivains courtisans du despotisme et trafiquants du vice !

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