LIV. IL — LÉCRIVAIN
libre de passion, qui n'étant point aveuglé, ni séduit par Tamour du gain, pût discerner ce qui est véritablement grand et digne de la postérité ? t
Diderot a appliqué ces idées avec une hardiesse digne de leur grandeur :
€• Je ne sais que dire de cet homme. La dégradation du goût, de la couleur^ de la composition, des caractères, de Texpression, du dessin, a suivi pas à pas la dépravation des mœurs. Que voulezvous que cet artiste jette sur la toile ? Ce qu il a dans l'imagination ; et que peut avoir dans rimagination un homme qui passe sa vie avec les prostituées du plus bas étage i J'ose dire que cet homme ne sait vraiment ce que c est que la grâce; j'ose dire qu'il n'a jamais connu la vérité ; j'ose dire que les idées de délicatesse, d'honnêteté, d'innocence, de simplicité, lui sont devenues presque étrangères. >
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Un admirable enthousiasme pour l'art, sa liberté et sa mission, changé en fièvre de spéculafifens mercantiles; le premier but de l'artiste devenu la richesse qui sert aux plaisirs, plutôt qu'une gloire utile à la patrie ; la palme au plus grand producteur; le beau, le vrai, le mpral, négligés pour la vogue éphémère des
succès faciles; le scandale de fortunes subites, suivies de promptes ruines, de folles banqueroutes ou d'apostasies cher payées; peu * d'hommes célèbres restés dans la dignité, sœur de la médiocrité de fortune ; les mieux doués entrés dans les affaires; des préfaces osant avouer que l'art est devenu un métier et que la poésie, comme Danaé, a cédé à la pluie d'or; le génie rare, le talent gaspillé, l'or de l'intelligence changé en billon ; l'épuisement des sujets amenant d'indicibles écarts d'imagination ; la recherche d'aventures personnelles à mettre en roman, le trafic de ses propres amours « troussées en public », comme dit Proudhon; des stimulants factices, le café, les liqueurs, la débauche, suppléant à l'inspiration épuisée, au vide de l'étude; les mœurs violées, enfin, la critique complice s'arrêtant devant ce commerce qu'elle ne veut pas désachalander, et la camaraderie aidant à ce lucre, majsqué de gloire : tels seraient les traits nouv^ux que l'époque moderne prêterait au tableau des causes de la décadence et qui feraient crier encore à Cicéron : Les mœurs ont péri faute d'hommes. Mores interierunt virorum penuriâ !