LIV. II. ~ LECRIVAIN
Ce spectacle, que plus d'un procès bruyant, plus d'une aventure scandaleuse ont mis en . évidence, présente, tout d'abord et par luimême, un premier danger : il ôte aux lettres leur prestige. Quand les idées de l'écrivain sont démenties par ses mœurs, il a beau prêcher le bien, on l'admire sans y croire, on l'applaudit sauf à l'imiter ; son exemple autorise et sa gloire même corrompt.
Mais les œuvres elles-mêmes, peuvent-elles être pures et utiles dans ces conditions? Soyez convaincus que les meilleures intentions seront impuissantes. On a beaucoup parlé depuis dix ans de la sincérité; je suis réduit à l'humiliation d'avouer que je n'ai jamais compris ce mot. Certes, l'écrivain, que de fausses théories aveuglent, que troublent de mauvaises passions, peut être sincère, aspirer sincèrement à la justice, et, s'il arrive à ne mettre en scène qu'un idéal faux comme ses théories, que des types mauvais comme ses mœurs, il n'en sera pas moins sincère, je le concède ; sincère dans le faux, je le veux bien; involontairement et sincèrement immoral, soit. Mais, que iDf'importe? je ne sache pas que cette sincérité rende
jamais l'œuvre vraie, utile, civilisatrice. La portée de mon esprit ne va pas jusque là.
Veut-on dire qu'on doit n'écrire que ce qu'on pense, ne prêcher que ce qu'on pratique, accorder sa vie avec ses idées et ses écrits avec ses mœurs? Oh ! cent fois oui ! l'art ne peut être moral que sous une plume honnête. Mais, cette sincérité est sœur de Thonnêteté et ne peut rien sans elle. Qu'est-ce donc que cette autre sincérité qui amnistierait l'écrivain immoral et moraliserait l'œuvre perverse? Est-ce qu'il sujfirait, par exemple, que la liberté des amours fût prêchée en romans par une femme libre, ou qu'un^ « prêtre de la beauté, de l'or et du plaisir » voulût nous convertir à son culte sincère, pour qu'un livre fût bon et l'auteur en paix avec la conscience universelle? J'accorde qu'il y aura une hypocrisie de moins, mais j'ajfirme qu'il y aura un danger de plus. Mieux vaut encore l'homme corrompu s'efforçant d'écrire des ouvrages honnêtes qui contredisent sa vie, mais où l'on voit les taches de ses mœurs! L'hypocrisie garde un avantage sur la sincérité du vice^. elle rend un dernier service à la vertu.
« Vous savez, dit Weber, combien je méprise
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a cette prétendue originalité qui regarde la « vie d'un artiste comme une lettre de franchise « pour toutes les extravagances et pour tout « ce qui porte atteinte à la morale et à ce a quil y a déplus respectable dans la société. » L'honnêteté! il faut le proclamer bien haut! mais l'honnêteté du cœur autant que l'honnêteté de l'esprit ; les bonnes mœurs comme les bonnes intentions ; l'honneur entier, l'honneur humain placé dans les devoirs du père de famille ettle l'écrivain, du citoyen et du membre de l'humanité; voilà l'une des conditions premières de la morale dans l'art. Les honnêtes visées, les thèmes civilisateurs, la mission comprise ne sont pas tout : l'homme perce sous l'écrivain ; l'œuvre se sent des lieux que fréquente Tauteur autant que des idées qu'il cultive. C'est en vain que l'on veut chanter l'idéal de son époque en vivant dans la fange de ses réalités ; l'homme aux prostituées, de Diderot, peint mal l'innocence; l'esclave de ses passions, de Longin , est impuissant à ranimer la virilité des caractères. La pudeur, la justice, l'honneur, l'héroïsme ne sont pas denrées d'exploir tation en commandite. L'inspiration vient du
cœur. Le charlatanisme lucratif et glorieux d'une personnalité produit des œuvres fausses, non des bibles de progrès ; ces évangiles sentent la parodie, et Ton flaire derrière le rideau les augures qui vivent de l'autel et qui ne peuvent se regarder sans rire. On n'est pas à la fois adultère et prophète, homme de débauche et apôtre de civilisation, bacchante des sens et pythonisse du progrès, Christ et marchand du sanctuaire. L'âme déborde dans le livre, et, corrompue , corrompt. « Je ne puis séparer « l'homme de l'art, dit encore Weber; l'homme « qui doit apprendre à respecter toute son exis- « tence, consacrée toute à son art. »
Lamartine, jugeant de haut la chute de Mirabeau, a montré le tribun se débattant en vain sous « l'impitoyable logique » des fautes de sa jeunesse, son génie réduit à l'impuissance, forcé à l'intrigue, et l'orateur, qui eût pu fixer une grande révolution et donner une âme à la France nouvelle, contraint, par les lois de la morale vengeresse, à échouer dans le rôle de factieux.
€ Ah ! dit Mirabeau à cette époque au comte de La Marck, que Timmoralité de ma jeunesse fait de
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tort à la chose publique ! • Le beau rôle de modérateur intrépide du peuple et de conseiller indépendant et avouable du roi, dont il se sentait digne, lui échappait dans ce cri, par le peu d'estime que son passé commandait au peuple et par la pudeur qu aurait la cour d'employer un ministre si décrié. Il était donc contraint malgré lui, par Impitoyable logique de ses fautes, à n être pendant longtemps quun agitateur éloquent, mais suspect pour le peuple, et un conspirateur occulte avec la cour. La déplorable situation d'un si grand homme dans ces circonstances est la plus grande leçon de vertu que rhistoire puisse donner aux hommes de génie. Malgré Tingénieux sophisme de Mirabeau sur les deux morales, la vie est une, chacune de nos actions est à notre insu la conséquence dune autre, une jeunesse déshonorée porte mal une maturité forte »
U n est pas un homme si grand qn il soit à qui Ton ne puisse appliquer cette c leçon de vertu » et j*ai osé l'appliquer à la vie de Lamartine lui-même ^
Mais les œuvres comme Thomme subissent Fexpiation. Il n'est pas d œuvre, politique ou littéraire, dans laquelle on ne puisse retrouver cette part des faiblesses de Thonime d'État ou
de Técrivain, comme dans ce livre noir où les poëtes religieux supposent que la justice divine inscrit les péchés des hommes. J'ai appliqué ailleurs cette idée : la vie et les œuvres de Philippe de Comines démontrent clairement, presque cruellement, comment une trahison, qui fit d'un petit seigneur flamand ruiné un prince de Talmond, ministre de France, a pesé sur toute la vie de l'homme d'État et macule encore aujourd'hui l'œuvre du grand historien : spectacle profond où l'on voit le génie aux prises avec la conscience outragée, et vaincu, éternellement vaincu, par elle ^
Expliquer les défaillances de l'art par les vices de l'écrivain; montrer :1a peinture de l'innocence prenant le ton de la mièvrerie sous la plume d'un homme qui a profané l'innocence ; rimpuissance à rendre les grâces de la pudeur quand on a perdu tout respect de la femme; la dignité du caractère interprétée en scènes de raideur sans dignité par des gens de lettres sans caractère; le devoir peint à faux par des esprits rongés de courtisanerie ; la démocratie ser-
* Nos premiers siècles littéraires^ conférences données à rUôtel de viUe de Bruxelles, t. IL Mucquardt, 1870.