LIV. II, - LÉCRIVAIN
vie à retours par des cœurs étouffés d'orgueil ; la famille, impossible à comprendre, chantée sur le ton du demi-monde, et l'amour paternel lui-même matérialisé, par des poètes gangrenés de lucre ou de vice : quelle étude morale, élevée, utile ! mais quelle impossible étude dans notre siècle ! on crierait à la violation de la vie privée, et l'indiquer aussi nettement que je le fais ici sera déjà un scandale.
Béranger avait rêvé moins que cela : il avait annoncé des mémoires sur les hommes de son temps. Le poëte voulait se placer dans une impartialité sereine; il n'était pas, disait-il, « du c nombre des gens désappointés et chagrins » ; il avait a la réputation d'observateur assez atten- « tif, assez exact, assez pénétrant » ; il s'en était « toujours plus pris à la faiblesse des hommes « qu'à leur mauvais vouloir, du mal qu'il avait « • u faire » ; même dans ce qu'elles auraient de « sévère » , ces notes pourraient « inspirer con- « fiance. — Des matériaux recueillis dans cet « esprit manquent trop souvent pour que leshis- « toriens à venir n'en tirent pas bon parti » ; et le chansonnier rêvait d'être , non le Saint-Simon ou le Tallemand des Beaux de son temps, mais
une sorte de La Bruyère historique : « Qui sait « si ce n'est pas à cet ouvrage de ma vieillesse « que mon nom devra de me survivre? Il serait « plaisant que la postérité dît : Le judicieux, le « grave Béranger ! » — Peut-on mettre plus de complaisance et d'amour dans l'esquisse d'une œuvre? Cependant ce « dictionnaire historique » , conçu dans cet esprit d'impartialité calme et presque de charité philosophique, n'a pas été écrit ; Béranger a dit pourquoi : « Il aurait dû a dire du mal de tous ses amis. » ,
La postérité n'aura pas de ces scrupules ; elle sera en droit d'être plus vraie et en position d'être plus sévère. D accord avec la minorité éclairée de l'époque, elle fera justice.
Béranger a subi l'influence des idées etxles mœurs de la classe des gens de lettres. Depuis lors, un des plus grands poètes de la France moderne, dont nul ne peut mettre en doute le génie, a écrit une sorte de physiologie du génie. Rien n'y manque pour que le contraste soit
UV. IL - VÉCRIVAIN,
complet avec Tidéal de Longîn et d'Horace, de Quintîlien et de Ôiderot, de Platon et de Lamartine, n est bon, avant de voir les œuvres, d'entendre les théories. Écoutons :
• L'humanité se développant de l'intérieur à Textérieur, c'est là, à proprement parler, la civilisation ... Ce travail a des phases; et chacune de ces phases, marquant un âge dans le progrès, est ouverte ou fermée par un de ces êtres qu'on appelle génies. Ces esprits missionnaires, légats de IHeMy ne portent-ils pas en eux une sorte de solution partielle de cette question si abstraite du double arbitre? L'apostolat , étant un acte de volonté , touche d'un côté à la liberté, et de l'autre, étant une mission, touche par la prédestination à la fatalité. Le volontaire nécessaire, tel est le messie ; tel est le génie
* On s'élève seul sans autre point d'appui. que soi.
« Le génie sur la terre, c'est Dieu qui se donne. Chaque fois que paraît un chef-d'œuvre, c'est une distribution de Dieu qui se fait ^ Le chef-d'œuvre est une variéié du miracle. De là, dans toutes les religions et chez tous les peuples, la foi aux hommes divins. On se trompe si l'on, croit que nous niions la divinité des Christs. »
1 Schiller avait dit de même : « C'est grâce au Dieu qui ranime que le poëte peut devenir un Dieu poiu: vous. »
Égaux entre eux, les génies sont les égaux de Dieu :
c Ce maniement de Tâme humaine semble une sorte d'égalité avec Dieu.... Cette égalité est iden tité. Qui est notre conscieuce? Lui. Et il conseille la bonne action. Qui est notre intelligence? Lui. Et il inspire le chef-d'œuvre. »
. Cependant :
« Dieu a leau être là, cela n'ôte rien à l'aigreur des critiques.
« Aucun de ces reproches ne peut être fait à d'autres esprits très grands, moins grands. Hésiode, Esope, Sophocle, Platon, Thucydide, Anacréon, Théocrite, Tite-Live, Salluste, Cicéron, Térence, Virgile, Horace, Pétrarque, Tasse, Arioste, La Fontaine, Beaumarchais, Voltaire n'ont ni exagération, ni ténèbres, ni obscurité, ni monstruosité. Que leur manque-t-il donc? Cela.
« Cela, c'est l'inconnu.
I Cela, c'est l'infini.
• Si Corneille avait t cela » , il serait l'égal d*Eschile. Si Milton avait « cela » , il serait l'égal d'Homère.- Si Molière avait « cela » , il serait l'égal de Shakespeare. »
Voilà pour les erreurs; voici pour les vices :
« Sont-ils donc en dehors de la nature? Est-ce que l'humanité leur manque?