‹ De la Cosmogonie de Moïse, comparée aux faits géologiques (volume 3)Chapitre 4 sur 37 · DU MOT JODR OU PLUTOT EPOQUE EMPLOYE DANS LA GENESE · texte numérisé non relu

DU MOT JODR OU PLUTOT EPOQUE EMPLOYE DANS LA GENESE

On a tant écrit sur la Cosmogonie de Moïse, qu'il semble difficile d'ajouter quelque chose aux observations qui ont été faites sur le livre le plus ancien dont l'Occident soit en possession. En effet , la Genèse remonte à plus de 3562 ans, et l'on sait que la chronologie d'aucun des peuples de l'Occident et même de l'Orient ne s'étend par un fil continu à plus de trois mille ans , avant les temps actuels (1). Aucun d'eux ne nous offre, du

(1) Tout en convenant que la Bible est le plus ancien des livres que nous possédons, certains écrivains ont voulu faire admettre qu'il existait des monuments d'une plus haute antiquité. Ils ont cité comme une preuve de la vérité de leur assertion, ceux que l'on découvre de toutes parts sur le sol de l'Egypte.

Ces monuments ont été, comme on le sait, l'objet principal

moins avant cette époque, ni même deux ou trois siècles plus tard, une suite de faits liés ensemble, avec quelque vraisemblance et quelque certitude.

Aussi, les premiers qui ont étudié les livres que nous sommes en droit d'attribuer à Moïse, pénétrés de leurs beautés qu'ils ont d'ailleurs considérées comme inspirées, leur ont accordé un respect éminemment religieux. Les livres sacrés ont été considérés par eux comme la vérité même,

des recherches de Champollion, et voici quel en a été le résultat. « D'après les dates certaines que portent tous les mo- » numents existant en Egypte, et sur lesquels doit désor- » mais se fonder la chronologie égyptienne, aucun d'eux, » dit Champollion (lettre à M. Wisemann), n'est nullement » antérieur à 2200 ans avant notre ère. » C'est certainement une très haute antiquité. Elle n'est pourtant antérieure que de 475 ans à celle de la Bible qui remonte à 3562 ans avant l'époque actuelle ou à 1725 ans avant l'ère chrétienne.

Cet habile antiquaire observe, en outre , « qu'en adop- » tant la chronologie et la succession <les rois donnés par les » monuments égyptiens, l'histoire égyptienne concorde par- » faitement avec les livres saints. Ainsi , par exemple , » Abraham arriva en Egypte vers 1900, c'est-à-dire , sous » les rois pasteurs ; des rois de race égyptienne n'auraient » pas permis à un étranger d'entrer dans leur pays. C'est » également sous un roi pasteur, que Joseph fut ministre en ■ Egypte et y établit ses frères , ce qui n'eût pu avoir lieu, » sous des rois de race égyptienne. Le chef de la dynastie » dite des Diospolitains, considérée comme la XVIII e , est le » rex novus qui ignorabat Joseph de l'écriture sainte, lequel » étant de race égyptienne, ne devait point connaître Joseph

à laquelle on ne doit rien ajouter ni rien retrancher. De pareilles idées n'ont point été partagées par la plupart des philosophes des temps modernes, et surtout par ceux du siècle qui vient de finir. Ceux-ci portant dans toutes les discussions cet esprit de scepticisme qui les animait n'ont voulu voir dans le récit du législateur des Hé-; breux, que des idées incohérentes, en contradic-

» ministre des rois usurpateurs ; c'est celui qui réduisit les » Hébreux en esclavage.

» La captivité dura autant que la XVIII e dynastie , et m ce fut sous Ramsès V dit Aménophîs, au commencement » du quinzième siècle que Moïse délivra les Hébreux. Ceci » se passait dans l'adolescence de Sésostris qui succéda im- » médiatement à son père, et fit ses conquêtes en Asie, pen- >» daut que Moïse et Israël erraient durant quarante ans » dans le désert. C'est pour cela que les livres saints ne doi- >» vent point parler de ce grand conquérant. Tous les autres » rois d'Egypte nommés dans la Bible se retrouveut sur les « monuments égyptiens, dans le même ordre de succession » et aux époques précises où les livres saints les placent. La » Bible en écrit mieux les véritables noms, que ne l'ont fait » les historiens grecs.

Enfin Champollion finit par dire, « qu'il est curieux de » savoir ce qu'auront à répondre ceux qui ont malicieu- » sèment avance, que les études égyptiennes tendaient à af- » faiblir la croyance dans les documents historiques fournis » par les livres de Moïse. L'application de ses découvertes » lui paraissent au contraire venir invinciblement à leur m appui ».

Telle est l'opinion du plus illustre archéologue de notre époque, sur un livre dont les premiers chapitres méritent surtout notre attention.

tion avec les faits physiques les mieux démontrés.

Étonné de cette diversité d'opinion, nous avons cherché à en reconnaître les causes, et pour cela, nous avons examiné la Genèse sous un rapport purement scientifique, en comparant les faits qu elle renferme avec ceux dont nous devons la connaissance aux observations récentes. Avant tout, nous avons cherché à nous tenir en garde contre les préventions des philosophes du dix-huitième siècle, et contre l'admiration excessive de quelques théologiens. Nous avons fait plus encore, nous nous sommes défendu de l'impression profonde que produit la lecture des livres saints, lorsqu'on les étudie, non seulement sous les rapports religieux , mais encore dans le but unique d'y rechercher et d'y découvrir la vérité. Nous avons donc étudié la Genèse, non dans le dessein d'y trouver de nouvelles preuves de la vérité d'uue religion, la plus belle comme la plus consolante des croyances de l'homme pensant, mais seulement dans des vues tout à fait humaines et purement scientifiques.

Ainsi dégagé de toute prévention, il nous a été facile de reconnaître avec quelle mauvaise foi, et nous pourrions dire avec quelle ignorance, certains philosophes du siècle passé ont jugé un livre qu'ils n'ont jamais bien compris, et qu'ils ne pouvaient même pas comprendre, la science n'étant

pas encore assez avancée. 11 est donc vrai en pareille matière, comme du reste en toute autre, que peu de lumières ne conduisent jamais qu'à Terreur, la vérité ne pouvant jaillir que d'un grand nombre et d une grande masse de lumières. Aussi avons-nous cherché à profiter de toutes celles que les sciences ^physiques ont répandues depuis peu sur la plupart des phénomènes naturels, ,et à la lueur d'un pareil flambeau, nous avons comparé le récit que Moïse fait de la création avec les idées nouvelles qu'a données sur ce sujet la connaissance de la structure de notre globe. Le résultat de cet examen nous a singulièrement étonné, nous devons l'avouer; car il nous a prouvé, que ce . récit taxé de ridicule et d'incohérent, était cependant plus d'accord avec les faits géologiques les plus constants que les systèmes imaginés par les plus beaux et les plus brillants génies.

C'est à la démonstration de cette vérité que .nous consacrerons ce travail ; nous l'adresserons particulièrement à ceux qui cherchent la vérité de bonne foi, sans d'autre motif que celui d'arriver à sa découverte. Nous considérerons donc Moïse comme le plus ancien écrivain qui nous ait laissé quelques idées sur la formation de cette terre, que nous avons tant d'intérêt à bien con- . naître.

Que Ton ne peuse pas que nous voulions sup- y

poser que Moïse ait entendu le moins du monde faire un traité de géologie ; un but plus élevé dirigeait sa pensée. Le législateur des Hébreux, loin d'écrire pour des physiciens ou des naturalistes, n'a eu sans doute d'autre objet que de rappeler aux Hébreux la grandeur et la puissance infinie de Dieu, manifestée par les œuvres de la création. Mais en remplissant un pareil dessein, il n'a pu s'empêcher d'exprimer sur la formation du monde, des idée&dont la vérité long-temps contestée, a été cependant démontrée par les découvertes de notre siècle.

Heureux, si nous parvenons à prouver que des observations de plusieurs milliers d'années ont été nécessaires pour nous dévoiler un certain nombre de faits consignés dans le récit que nous allons examiner.

Mais il ne faut pas croire pour cela que la révélation ait eu en vue d'éclaircir quelques points des sciences physiques ; car une telle révélation, ou n'aurait pas été comprise, ou aurait été nécessairement incomplète. Ainsi, une révélation des sciences astronomiques, telle que ces sciences étaient du temps de Copernic, aurait paru imparfaite après les découvertes de Newton, et la révélation de la science de Newton aurait paru insuffisante à La Place. De même la révélation de toute la science chimique du dix-huitième siècle

aurait paru incomplète comparativement h Ja science d'aujourd'hui, autant que ce qui est maintenant connu dans celte science paraîtra probablement insuffisant avant la fin de notre siècle. Ce raisonnement , applicable au cercle entier des connaissances humaines, suffit pour faire sentir qu'une telle révélation n'aurait pu convenir qu'à des êtres d'un ordre plus élevé que nous, qui sommes loin d'avoir cette omniscience qu'il aurait fallu posséder pour comprendre une pareille révélation ; omniscience que Dieu, dans sa bonté infinie, réserve peut-être pour notre bonheur à venir.

Avant de discuter la cosmogonie de Moïse, nous devons nous demander ce qu'il faut entendre par les six jours mentionnés dans la Genèse, et quelle durée on doit leur attribuer. Ces jours doivent ils enfin être considérés ou non, comme des périodes de temps indéterminées, et convient- il de penserque lacréationa été successive OU instantanée?

Cette dernière question étudiée dans les derniers temps, par l'observation des phénomènes de la nature, semble avoir été résolue de manière à ne laisser aucun doute dans les esprits, même les plus difficiles. En effet les résultats obtenus par une science qui n'avait pas été soupçonnée des anciens philosophes, semblent prouver avec la dernière évidence, que la création a été néces-

sairement successive, et que les six jours dont il est question dans la Genèse, sont des espaces de temps indéterminés, dont il est impossible de fixer le terme et la durée.

Les faits physiques annoncent encore qu'entre la création des premiers êtres organisés, qui ont apparu sur la surfacedu globe, etcellede l'homme, de nombreuses modifications, ou, si Ton veut, plusieurs révolutions ont eu lieu, et ont anéanti les espèces primitivement créées , auxquelles ont succédé plus tard nos races actuelles. Chose bien remarquable, la succession de ces antiques générations, dont nous ne trouvons aucune trace sur la surface du globe, reconnue dans les couches terrestres, s'y est montrée exactement dans le même ordre, que celui du magnifique tableau de la création présentée par Moïse.

Toutes ces révolutions sont évidemment antérieures à l'apparition de l'homme; car son existence n'a été troublée que par la dernière, qui a ravagé la plus grande partie de la surface du globe, et y a dispersé ces immenses dépôts de . cailloux roulés qui en attestent la violence.

Comment après de tels faits, supposer que de pareilles ou de semblables révolutions, et d'aussi nombreuses modifications ont pu s'opérer dans des intervalles de temps aussi courts que le seraient les six jours de la création. Serait-ce parce

que leurs traces n'auraient pas pénétré une grande épaisseur de notre planète, ou qu'elles n'auraient troublé que quelques régions peu étendues. Mais elles apparaissent dans toutes les parties du monde. Les deux hémisphères, tous les continents, toutes les îles, offrent le même ordre et le même genre de phénomènes. 11 y a plus encore, nous le reconnaissons partout et aussi avant que nos travaux nous permettent de fouiller l'intérieur de celte terre, où tant de vicissitudes se sont succédé. Dès-lors il est sensible que produites successivement, ces révolutions ont dû exiger une longue suite de siècles, et comme à chacune d'elles correspond une série d'espèces totalement différentes de celles qui avaient d'abord été détruites, et de celles qui ont été anéanties plus tard, la création des êtres organisés a dû être successive et non instantanée.

Ces faits indiquent en même temps que les six jours de la création ne peuvent être considérés comme analogues à nos jours de vingt-quatre heures, mais plutôt comme des périodes de temps indéterminées.

Voyons maintenant si le texte de l'Écriture bien étudié ne nous conduira pas aux mêmes conséquences que celles quisedéduisentdel'observation des faits géologiques. Il est d'abord essentiel de se fixer sur le sens que Moïse parait avoir

attaché au mot hébreux jour, dont il s'est servi. Cette expression n'a pas été, ce semble, constamment bien interprêtée; car dans la version grecque, elle a été rendue par f^pa et dans la vulgate par le mot Dies, que Top. a fini par assimiler à nos jours de vingt-quatre heures.*

Mais est-ce bien là le véritable sens du mot Jom ; c'est ce qui peut paraître sujet à des doutes, lorsqu'on réfléchit que ces expressions grecques et latines ont été souvent employées pour désigner des espaces de temps indéterminés ou des époques et non pa6 uniquement pour indiquer des intervalles aussi courts que le sont nos jours de vingt-quatre heures.

Pour déterminer avec exactitude et précision le sens qu'un écrivain a attaché â une expression, , on doit, ce semble, considérer non seulement celui qu'il lui a donne dans une partie de ses écrits, mais surtout dans leur ensemble. En appliquant ce principe, qui ne peut-être contesté, à la question qui nous occupe," il est facile de reconnaître que dans le langage de l'Écriture, le mot loin ne semble pas avoir un sens fixe et invariable. Il signiûe en général plutôt un espace eje temps indéterminé qu'une époque précise etlimitée comme nos joursde vingt-quatre heures (1 ).

(1) En effet le motOV Iom est souvent pris pour temps,

Dans la. Genèse môme, Moïse l'emploie dans ce sens ; en effet , après avoir détaillé les œuvres successives de la création, il en fait une sorte de récapitulation, en disant : « Telles ont été les gé- v u nérations des êtres, au jour où Dieu créa le « ciel et la terre. »

Or évidemment dans ce passage, ce mot Iom signifie non pas un jour de vingt-quatre heures , mais plutôt les six jours ou les six époques de la création et répond au mot temps ou à des époques indéterminées. D'ailleurs, ainsi que la observé Deluc, comment, en parlant de la première époque, Moïse auraiHl pu rassimilerà nos jours de vingt-quatre heures, puisque ceux-ci sont mesurés par des révolutions de la terre sur son axe, en présence du soleil, et que cet astre n'a été

époque. Ba Iom in tempore ; Ba Iom a en, in tempore isto.

Ainsi l'expression -hébraïque OV traduite par jour, signifie dans son acception ordinaire, comme d'après un grand nombre d'irfterprètes, un espace de temps, une époque, uqe manifestation réelle, ou une œuvre quelconque. La même opinion a été également partagée par M. S. Cahen dans sa traduction de la Bible ; cet écrivain y a même persisté depuis les attaques dont cette partie de sa traduction a clé l'objet. 11 observe, dans sa réponse, ce nous semble avec raison, que cette doctrine est loin d'attaquer la sanctification du septième jour instituée en mémoire du repos de la septième époque de la création.

Yoy • la réponse de M. S. Cahen aux observations faites sur sa traduction. Paris , 1832.

approprié qu'à la quatrième époque, ou au quatrième jour, à éclairer et à répandre la lumière sur la terre. Moïse n'a donc point voulu parler d'un jour de vingt-quatre heures, mais bien d'une période d'une longueur indéterminée.

Aussi l'expression Iorn du texte hébreu a-t-elle été employée dans ce sens, en d'autres endroits de la Genèse, où le mot Matin désigne le commencement, et le mot Soir la fin de chaque période. C'est du reste la seule manière d'entendre cette désignation de chacun des jours ou de chacune des époques dont parle la Genèse. Ainsi fut le soir, ainsi fut le malin, ce fut le premier jour et ainsi de tous les autres ( 1).

En effet l'intervalle du soir et du matin ne fait qu'une portion d'un jour de vingt-quatre heures et non un de ces jours, au lieu que le commencement et la fin d'une période la constituent et la complètent.

Il n'y a pas de doute à cet égard, si, en consultant bien le sens du texte hébreu, on le traduit, non en disant que du soir et du matin se fit le

(1) On lit également dans Daniel , usquè ad vesperam e* manè dies duo millia trecenti ; y m. 14. Il est bien évident ici que ces mots soir et matin, s'appliquent à la lin et au commencement d'une période et ne se rapportent nullement à des portions de nos jours de vingt-quatre heures.

premier jour, et ainsi des autres, Ton ne voit

autre chose dans ce passage que ce qui y est réellement, c'est-à-dire, que de la fin jusqu'au commencement ce fut la première ou la seconde ou la troisième époque ; car l'on sait que contrairement à nos idées, les Hébreux plaçaient constamment la fin d'une période ou d'une époque avant son commencement (1).

Cette opinion, adoptée d'abord par Burnet, Whiston et Deluc, l'a été également par Dom Calmet, l'abbé Frayssinous et enfin par Kirwan et Cuvier. Si elle ne la pas été par la plupart des commentateurs de la Bible, c'est moins parce qu'iis ne l'ont point considérée comme fondée, que dans la crainte d'altérer en

(1) M. Cahen dans l'excellente traduction de la Biblo qu'il vient de publier, fait observer que le mot hébreu dit uniquement un jour et non le premier jour. Le nombre cardinal est mis ici pour l'ordinal premier; ce qui se pratique assez souvent en hébreu , de même qu'en arabe. D'ailleurs observc-t-il encore, ce jour unique ne pouvait pas être lo premier : nous trouvons également ce changement en latin j car unus est souvent mis au lieu de primus.

Du reste il ne s'agît pas ici d'un jour ordinaire, puisque le soleil n'était pas encore approprié à marquer cet intervalle de temps. Il n'est pas probable que cette mesure dépendît de la rotation de la terre elle-même. L'expression de jour serait donc employée ici au figuré pour signifier une époque ou des intervalles de temps indéterminés. •

quelque manière, un texte qu'ils regardaient comme sacré.

Cependant, récemment M. Letronne, aux lumières duquel personne ne rend plus hommage que nous, n'a pas cru pouvoir partager ce mode d'interprétation; d'après lui, cette interprétation serait tout à fait contraire à l'ensemble du texte et le rendrait complètement inintelligible. « Ce » récit , a-t-il ajouté , demeure véritablement » inexplicable, lorsqu'on part du point de vue » scientifique j mais il devient clair et facile, » comme le reste du chapitre de la Genèse, quand » on ne veut y voir que l'expression native de » ces idées élémentaires qui se sout présentées à » tous les peuples dans l'enfance de la civilisa- » tion. »

M. Letronne n'ayant pas autrement fait connaître les motifs de son opinion, et en quoi cette interprétation contrarierait le texte hébreu et le rendrait inintelligible , nous nous en tiendrons à l'opinion de Deluc et de Kirwan ; car il nous semble avec ce dernier, que lorsqu'un sens raisonnable peut être donné à une expression, dont la valeur n'est pas parfaitement déterminée, il vaut mieux l'adopter que de s'attacher au sens précis et littéral. C'est surtout dans des cas pareils, que s'applique dans toute sa force, ce vieil adage, que la lettre tue et l'esprit seul vivifie.

* D'ailleurs , le langage de Moïse peut-il être comparé à celui du physicien qui disserte , oudu savant qui discute sur une question con-* troversée. Encore même , sous ce rapport, p'estil pas dans les sciences, un langage de convention, qui , s'il était pris dans 6on sens littéral et rigoureux, conduirait aux plus graves erreurs. Ainsi l'Annuaire du bureau des longitudes ne parle-Ml pas constamment du cours du soleil, de son lever, de son coucher, quoique dans l'opinion des savants qui le rédigent, tout cela ne soit qu'apparent.

Ces expressions sont aujourd'hui tellement consacrées par l'usage , que ceux qui les em -

ploient ne réfléchissent pas plus sur leur véritable sens que ceux dont ils les tiennent, et à tel point que tout autre langage paraîtrait aux uns et aux autres tout au moins extraordinaire, si ce n'est peut-être ridicule.

N'employons-nous pas nous- même et constamment le mot jour dans le sens et la signification d'époque ? Ne disons-nous pas communément les beaux jours de la Grèce, et par ces mots, n'entendons-nous pas la brillante époque et le beau siècle de cette contrée, à laquelle nous devons, nous peuples modernes, une partie de notre civilisation ?

Du reste cette opinion est loin d'être en op-r

position avec les doctrines religieuses. En effet, d'après un évêque illustre, qui, dans ses conférences sur la religion, a porté le plus sérieux examen sur cette question, il est permis de voir dans chacun des six jours, autant de périodes indéterminées, et d'entendre de cette manière ces divers passages de la Genèse, dont le sens n'est pas entièrement fixé. Aussi St. -Augustin dit expressément qu'il ne faut pas se hâter de prononcer sur la nature des jours de la création, ni affirmer qu'ils fussent semblables à ceux dont se compose la semaine ordinaire (1). Revenant sur la même idée,, dans le plus fini de ses ouvrages, la Cité de Dieu, il ajoute qu'il nous est difficile et même

impossible d'imaginer, et à plus forte raison de dire quelle était la nature de ces jours (2).

Or d'après ce passage n'est -il pas évident qu'aux yeux de Saint-Augustin, les jours ou les époques de la Genèse ne pouvaient être assimilés à des espaces de temps ausssi faciles à concevoir qu'à embrasser, que le sont des jours semblables à nos jours de vingt -quatre heures (3); aussi

(1) De Gènes, ad litteram. Lib. iv. N° H.

(2) Qui diescujusmodisint aut perdîiïicilenobis, aut eti;nn, impossibile est cogitarc, quanto inagis diccre. De civitate Dei. Lib. 1. Cap. vi. Voyez les conférences sur la religion, par l'évêque d'Hcrniopolis. Tome II. Conf. %

(3) Daniel prend aussi les jours de la semaine pour des

n'est-ce point dans ce sens que les a considérés Moïse, ainsi que nous l'avons déjà fait observer.

On a enfin invoqué en faveur de l'opinion que nous soutenons, uue épître de. Saint - Barnabe que DomLuc d'Achery a publiée en 1645, et qui a été reproduite par Cotelier dans le premier volume des pères apostoliques. Mais en supposant, ce qui a été fort contesté, que cette lettre soit réellement du Saint - Apôtre, c'est tout-à-fait dans un sens allégorique qu'il a considéré les six jours de la création comme correspondant à six mille ans.

Voici du reste le passade de Saint- Barnabé tel qu'il est rapporté par Cotelier dans l'ouvrage que nous venons de citer.

» Sabatum dicit initium constitutions; et fe- » cit Deus die sexto opéra sua, et consummavit » in die septimo et requievit in illo c&e.Attendite » filii, quid dicit consummavit in sex dies. Hoc » dicit, quia consummavit Deus omnia in sex m millia annorum. Dies enim,apud illum, mille » anni sunt. Ipse mihi testis est dicens ; Ecce » hodiernus dies erit tanquam mille anni. Unde

années, dans la fameuse prophétiesur l'avènement du Messie. Sans doute les prophètes ont souvent employé un style figuré, mais ne peut-on pas supposer qu'il en a été quelquefois dé même de celui dont Moïse a fait usage.

» scire debetis quia in sex millia annorum con- » summabuntur omnia. Et quid dicit; requie- » vil Deus die septima ? Patres apostolici volumen primum, fol. 65. Amstelodami , 1724. »

Ce passage prouve que Saint-Barnabé, poursuivant ses vues allégoriques, a voulu voir dans les six jours de Moïse, une figure de tous les événements qui doivent se succéder sur la terre jusqu'au dernier jour, ou au jour du jugement. Ainsi d'après lui, les six jours de la création signifient autant de milliers d'années, et dans ces six mille ans, est le terme que Dieu a marqué à tous ses ouvrages.

En général il y a peu de fixité dans le sens attaché à l'expression hébraïque DV Iom, que les traducteurs ont rendue par le mot Jour. 11 est certain que nos grandes divisions de temps, d'âges, de périodes, d ères, et d'époques, étaient peu familières aux premiers hommes ou même n'existaient pas dans les langues primitives ou anciennes. Aussi aux yeux de l'Écriture, les successions des siècles sont comme un seul jour. Mille ans , sont pour elle , dit le prophète , comme le jour d'hier qui a déjà passé et dans des temps bien plus rapprochés de nous, Saint- Paul n'appelle-t-il pas un jour, hodiè, tout le temps qui est donné à l'homme voyageur sur la terre? Saint-Pierre s'est également servi du mot

jour pour indiquer une époque, ou un temps indéterminé, lorsqu'il dit, aux jours de Noé, ce qui signifie simplement à l'époque ou au temps de Noé. C'est également dans le même sens que les Grecs entendaient le mot fy«p«. Enfin l'église ne nomme-t-elle pas le jour de l'éternité, le jour éternel, cette ère de bonheur sans fin qui est promise aux justes et à tous ceux qui observent les commandements de Dieu, et ne donne-t-elle pas à ce mot plusieurs autres significations, toutes d'accord avec celles que nous lui supposons.

On peut encore ajouter à toutes ces autorités celle de Bossuet qui soutient dans ses Élévations sur les mystères que les six jours sont six différents progrés. Il dit en effet dans la troisième semaine et à la cinquième élévation, que Dieu par la création du ciel et de la terre, et de toute celte masse informe,qui d'après les premières paroles de Moïse, a précédé les six jours qui ne commencent qu'à la création de la lumière, a voulu faire et marquer l'ébauche de son ouvrage avant que d'en montrer la perfection, et après avoir fait d'abord comme le fond du monde, il a voulu en faire l'ornement avec six' différens progrés qu'il a voulu appeler six jours.

Nous nous estimons heureux de partager l'opinion de Bossuet relativement à l'explication du texte de la Genèse. Du reste, l'église f ainsi que

nous l'apprend M. Frayssinous, a abandonné ce point de discussion aux recherches et aux investigations de tous les hommes. Nous dirons donc avec ces deux illustres prélats que la chronologie de Moïse date moins de l'instant de la création de la matière que de l'instant de la création de l'homme, laquelle n'eut lieu qua la sixième époque. Aussi les dates ou les supputations d'années que nous donne le législateur des hébreux, et qui forment la chronologie des livres Saints, ne remontent pas à l'origine de l'univers ni même à celle de la terre, ainsi que nous le verrons plus tard, mais uniquement à l'origine du genre humain.

Ajoutons à la force de ces exemples, cette nécessité d'époques indéterminées, que nous indiquent les couches de la terre dans lesquelles sont ensevelies toutes les générations qui s'y sont succédé.

Ces générations nous annoncent en effet que si l'homme est fort nouveau sur cette terre, il n'en est pas de même du globe sur lequel la main de Dieu Ta placé. Après de tels faits est-il possible de douter de l'antiquité de cette terre, sur laquelle de pareils événements se sont passés, et qui sans doute ont exigé non six jours, mais six époques pour s'y succéder ? .

Nous ferions encore observer, si cela pouvait

être nécessaire, qu'aujourd'hui même il existe une grande diversité dans la manière d'entendre et de désigner ces espaces de temps que nous nommons jours. Ainsi, chez certains peuples, ces espaces ne comprennent pas vingt-quatre heures, mais uniquement la moitié de cet intervalle,, tandis que d'autres commencent leur jour à six heures du matin. Cependant , dans l'usage le plus général, l'heure de minuit est fixée pour le commencement et la fin de cette période, en sorte que la journée est comprise dans l'intervalle qui s'écoule d'un minuit à l'autre. Comment dès-lors et dans un pareil désaccord, vouloir que Moïse ait entendu désigner par le mot iom des jours semblables aux nôtres, surtout lorsqu'il se rapporte à une époque où les astres qui règlent ces intervalles de temps aussi bien que les saisons et les années , n'étaient point appropriés à les déterminer et à les fixer. «.

Il est enfin une dernière observation que l'on a faite à l'égard de ce mode d'interprétation, et que l'on a reproduite lorsqu'un savant Israélite a publié une traduction nouvelle de la Bible. Cette objection adressée à M. Cahen se divise en deux branches principales. Ainsi Ton a dit : puisque la Genèse porte que ce fut à la septième époque que Dieu termina tout l'ouvrage qu'il avait fait,

, comment est - il présumable que Dieu se soit

reposé pendant toute cette époque? car il semble suffisant, pour ce repos, d'une période aussi courte qu'un jour de vingt-quatre heures. Ce serait se faire une bien petite idée de la divinité que de supposer qu'un travail quelconque, même celui de la création, de cet admirable et immense univers, pût être pour elle le sujet d'une fatigue quelconque. Tout ce que l'Écriture a voulu nous .apprendre, c'est qu'à la septième époque, Dieu avait terminé tous ses ouvrages,et qu'aussi ilavait béni cette époque comme celle à laquelle il avait cessé de produire et de créer.

Cette doctriue est-elle contraire, ainsi qu'on l'a si gratuitement supposé, à la sanctification du septième jour de nos semaines, sanctification instituée en mémoire du repos de la septième époque de la création ? nous ne saurions le penser. Nous avouerons avec M. Cahen, auquel on a adressé la même objection, que nous ne pouvons voir dans cette interprétation rien qui attaque cette sanctification du septième jour; car pour nous, comme pour ceux qui ne voient autre chose dans l'expression iom que l'idée que nous avons combattue, le jour consacre an seigneur est un jour à paî t, un jour saint et sacré.

Enfin, ceux qui se sont opposés au mode d'interprétation que nous avons adopté, sentant que les nombreuses couches qui composent la surface

' — 35 — du globe et les nombreux débris d'animaux antérieurs à l'existence de l'homme que Ton y voit ensevelis, ne pouvaient pas avoir été déposés dans des périodes aussi courtes que le seraient les six jours de la création, ont eu recours pour les expliquer à de6 miracles bien plu6 étonnants que les faits que Ton cherche à nous faire concevoir. Ainsi, les uns ont soutenu que Dieu avait créé tout aussi bien les fossiles danë leur étaj pierreux, que les êtres actuellement vivant«.D*autres ont observé que celui qui avait tiré la matière du Néant avait fort bien pu en disposer toutes les parties à son gré, et lui donner au moment même de la création la forme et la structure qui lui convenaient. Le physicien et le géologue se taisent devant de pareils raisonnements ; car évidemment il n'y a plus rien à expliquer, lorsqu'on parle de miracles.

On pourrait cependant observer que c'est Dieu lui w même , qui a donné à l'univers ces lois admirables qui # le régissent et d'après lesquelles nous nous efforçons d'expliquer les révo* lut ion s, dont nous trouvons tant de preuves dans les entrailles de la terre. La sagesse infinie qui a présidé à rétablissement de ces lois, semble o a<voir jamais voulu s'écarter des régies qu'elle avait elle-même imposées à la nature : aussi depuis son origine Tuniverti se meut d'après les mêmes prin*

cipes, et est entraîné par les mêmes forces. Si quelquefois la sagesse divine a suspendu ses règles immuables, c'est seulement lorsqu'elle a voulu frapper l'imagination des hommes et vaincre leur incrédulité. Mais ici, l'on ne voit point quels auraient pu être les motifs du créateur, pour intervertir et suspendre la loi de la nature.

Après cette digression, peut-être longue, mais nécessaire, rappelons succinctement les faits que nous avons exposés.

Il résulte évidemment de ces faits que si l'on ne considérait pas le mot iom, dont Moïse s'est servi , comme une époque indéterminée, on ne pourrait se former une idée de la création, d'accord avec ce que les faits physiques nous en apprennent. Si l'on n'adoptait pas ce mode d'interprétation, il serait à peu près impossible de donner an récit de Moïse un sens raisonnable , et surtout de le faire concorder avec les faits les plus positifs et les mieux démontrés. En ] 'adoptant, on admire au contraire l'exactitude du récit de Moïse, et combien les observations géo^ logiques récentes sont venues en confirmer la vérité. Lorsqu'on considère sous ce point de vue le grand œuvre du législateur des Hébreux, on est pénétré d'admiration pour son auteur, qui, il y a déjà plus de trois raille ans, avait proclamé ce fait si remarquable de la succession des êtres

vivants, en raison inverse de la complication de leur organisation; et cependant ce fait ne nous est connu par des observations positives que depuis moins d'un demi-siècle.

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