PREMIÈRE PÉRIODE OU PÉRIODE UNIVERSELLE
Moïse a très-bien distingué dans son récit deux sortes de création, Tune générale et primitive qui eut lieu au commencement des temps ; l'autre particulière à notre globe qui se rapporte aux temps plus récents, où dans sa sagesse infinie Dieu jugea bon d'en organiser la surface et de la peupler d'êtres vivants.
Ainsi, d'après ce grand législateur, la matière qui compose les corps célestes , la terre et les autres corps planétaires, aurait été créée dans le principe des eboses, ou au commencement, bien auparavant que notre globe eût pris la forme spbéroïdale et surtout bien antérieurement à l'époque où les végétaux vinrent l'embellir et les animaux y répandre la vie et le mouvement.
A la première période, ou plutôt au commencement des temps, ainsi que l'exprime le texte bébreu, Dieu créa la matière, ou ce qui fut le ciel et la terre, car c'est là toute la matière. Par reflet de sa toute puissance la substance dont les
étoiles, les soleils et les planètes sont formés, ainsi que la matière éthérée et les atmosphères dans lesquelles ks astres sont disséminés sortirent du néant et précédèrent l'œuvre de la création, ou plutôt de la coordination et de l'arrangement des astre* nombreux qui composent l'univers. C'est aussi à cette primitive création que se rapporte ce passage du premier verset de la Genèse, que * l'on a traduit par ces mots : au commencement Dieu créa le ciel et la terre : in principio Deus cream cœlum et terram.
Cependant, si Ton se pénètre bien delà pensée de Moïse, on reconnaît aisément que le texte hébreu n'a pas été toujours bien compris ; car ce texte porte uniquement, qu'au commencement Dieu créa ce qui fut les cieux et la terre, c'est-àdire, pendant une période de temps indéterminée, laquelle précéda les opérations de la première époque, et non au premier jour, comme le disent certains commentateurs.
La Genèse ne dit point en effet que ce fut à la première époque ou au premier jour, que Dieu créa les cieux et la terre, mais au commencement. Or, par ces mots, au commencement, il faut entendre une période indéfinie suivie également d'époques indéterminées, dont rien ne peut
faire apprécier la durée. C'est pendant ces époques successives qu'ont eu lieu les diverses opé-
rations physiques ou les diverses modifications de la surface du globe, dont nous devons la connaissance à la géologie.
Le premier verset de la Genèse s'occupe donc de la manière la plus explicite de la création de l'univers. D'abord du ciel, ou de l'espace où sont disséminés les différents corps célestes et planétaires, enfin du système général des astres. En second lieu, de la terre qui désigne particulièrement notre planète, sur laquelle devaient s'opérer les différentes modifications ou les opérations physiques qui furent l'ouvrage des six époques ou des six jours dont Moïse nous a donné une idée.
Le législateur des Hébreux ne nous a fourni aucun renseignement sur la longueur de cette période antérieure aux six époques de la création, période pendant laquelle Dieu créa l'ensemble des corps célestes et des corps planétaires. Aussi, faute de données, on peut supposer avec quelque vraisemblance, que des millions d'années ont rempli l'intervalle indéfini entre le commencement des temps, où Dieu manifesta sa toute puissance par une aussi grande œuvre et la première époque où la ferre créée dans le principe des choses réçutuneformeet des dispositions nouvelles
Dans les diverses questions que soulève ce récit, et sur lesquelles nous appellerons successivement l'attention, nous prions le lecteur de ne point
oublier qu'elles ne porteront jamais sur son exactitude, mais sur l'exactitude de notre manière de le concevoir et de l'expliquer. Le principal but de ce récit a été, non de nous faire connaître le mode d'après lequel le monde a été produit, mais par qui il a été fait.
Après ces explications qui nous ont paru nécessaires / reprenons la discussion du texte. Le mot aschamaim employé dans le premier verset de la Genèse, ne peut pas signifier proprement ce que nous entendons par ciel, puisque c'est seulement à la seconde époque que Dieu donne le nom de ciel au firmament. Dès-lors, le mot aschamaim ou schamaim, doit s'entendre de la matière qui a formé les différents corps célestes et planétaires. Cette matière peut être l'éther, ou l'air, ou l'eau gazeuse ou toute autre substance ; du moins, d'après le rabbin Josepb, l'étymologie du mot schamaim dériverait des expressions Scham et maim, ibiaquœ, opinion, qui s'accorde assez bien avec le mode d'interprétation que nous croyons devoir adopter.
La pbrase où l'on trouve cette expression roule à peu-près sur ce mot maim o*o qui parmi les différents sens qu'on lui attribue, a particulièrement celui d'indiquer des eaux ou des amas de vapeurs ou de fluidités. Enfui Moïse lui-même a attaché plusieurs sens à cette expression. Ainsi,
lorsqu'il la fait précéder du signe tro*, mot que Ton prononce alors iamim, elle devient le nom des mers. Lorsqu'au contraire, il l'accompagne du s\gne&ùv Schamaim, cette expression indique les cieux. Ces deux mots si différents sont donc fondés sur le primitif maim et suivant la physique de Moïse, les mers et les cieux auraient une commune origine . d'où résulterait également celle des poissons et des oiseaux.
On peut également faire la même observation à l'égard du mot aretz, puisque c'est encore seulement à la t roisième époque que Dieu donne le nom de terre à la matière aride. Ainsi le mot aretz employé dans le premier verset de la Genèse, doit s'entendre de la matière qui fut la terre , comme Schamaim de celle qui fut les cieux.
Du reste, l'étymologie de n y QV Schamaim tirée de OV ScJiam et de o'O maim , que nous avons adoptée, est loin d'être contraire à la ponctuation massorétique. L'absence du daguesch, n'est pas une preuve de la fausseté de cette interprétation et de cette étymologie. Quoiqu'en principe, le daguesch se place sur une lettre pour indiquer l'élision d'une autre lettre et rendre la syllabe longue ; cette règle souffre du reste de nombreuses exceptions. Ainsi, par exemple, on lit dans la grammaire de Buxtorf
( page 49) po si kameth longunt rerum est dagesch, et précisément le mot 0>ûu Schamaim commence par un Kameth long. On a donc pu dés -lors se dispenser d'employer le daguesch dans ce cas.
Au surplus, Pagnin, dans son dictionnaire re-*
gardé ajuste titre comme un des meilleurs ouvrages de ce genre et qui rappelle les diverses leçons des hébraïsans les plus estimés, présente cette version et ne s arrête pas à l'absence du daguesch. Une autre étymologie est présentée par plusieurs auteurs ; c'est celle de o»0 Esch~ maint feu et eau , dont on aurait fait o»o© Schamaim, composé de l'un et de l'autre. Cette étymologie conviendrait plutôt au génie de la langue hébraïque, dont les expressions sont en général très significatives.
Il parait certain que le mot 0>D maim est entré dans l'expression qui indique les cieux, et il serait difficile de faire dériver ce mot hébreu d'une expression arabe , langue née beaucoup plus tard , et qui est à l'hébreu ce que l'italien est au latin.
Le mot o» iam qui signifie mer, n'a pas la même racine que le mot D*D maim. A cet égard, Pagnin se borne à dire que ces deux expressions ont entr'elles une grande affinité. Elles peuvent néanmoins avoir des racines différentes) car le
mot dv iam a fort bien pu dériver du mot Oit lom qui signifie jour. L expression ov lom rignifie aussi occident ; dès lors on a bien pu donner ce nom à la mer qui se trouvait au côté occidental de la terre d'Israël* et cestauwi l'explication que nous en donne Fagnin.
Quant au mot Torn, si Ton convient qu'il peut signifier époque, ce qui est incontestable, il faut bien que les mots Ereb et Boker, qui expriment une idée analogue au soir et au matin, puissent également signifier la fin et le commencement d'une période. Pagnin l'explique du moins ainsi, en disant boker dicitur interdum non tam in primo diei tempore quam rei aut actionis de qua agitur.
Cet écrivain cite à l'appui de son opinion le verset 4 du psaume V et le verset 6 du psaume 46, Ces exemples suffisent, ce semble, pour démontrer, que les mots Ereb et boker ne signifient pas toujours soir et matin d'un jour naturel ; mais peuvent fort bien être entendus dans le sens de la fin et du commencement d'une période.
Pour supposer le contraire, on invoquerait en vain la concordance hébraïque de Calasio, dans laquelle on trouve la table générale de tous les passages où les mots employés par la Bible sont reproduits avec la plus grande exactitude. En effet, il est évident, que dans ce mode d'iuterpré-
tation , tout se réduit à savoir quel sens on attache au mot Iom; car du moment qu'on lui donne celui que nous lui avons attribué, il s'ensuit d'une manière nécessaire que relativement à une période indéterminée, il ne saurait y avoir ni soir ni matin , mais bien une fin et un commencement.
Aussi Pagnin observe~t-il, à l'égard du mot Ereb ( ut se habet boker ad mane, sic ereb ad noctem,) que si boker peut signifier commencement , ereb peut également exprimer fin. Tout dépend donc ici, ainsi que nous lavons déjà fait remarquer du sens que l'on attache au mot OY> Iom. Il ne faut pas perdre de vue que le sens grammatical ne contrarie nullement l'interprétation que nous avons suivie. Elle peut sans doute être sujette à quelques contestations ; mais évidemment, elles ne peuvent porter què sur des points peu importants. Nous devons donc maintenir notre version, comme la plus conforme au véritable sens des mots , et surtout à l'esprit de l'ensemble de la Genèse. Du moins, les faits naturels ne sauraient s'expliquer sans elle et en la repoussant, on entendrait nécessairement l'Écriture d'une manière contraire aux expériences certaines ; car les faits géologiques les plus constants et les mieux démontrés, ne peuvent s'expliquer qu'en prenant le mot jour, dans le sens
de période. Les faits naturels fixent ainsi l'ambigu i té du mot oV/om et en déterminent le véritable sens.
En résumant donc ces observations,on peut en conclure qu'au commencement , c'est-à-dire à une époque bien antérieure à celle à laquelle Dieu organisa la terre , il créa la matière qui fut le ciel et la terre. Dans le langage ordinaire, nous comprenons sous le nom de ciel , non seulement la matière éthérée , qui remplit les espaces célestes, mais encore les corps célestes eux-mêmes qui y sont disséminés.
Le verbe bara N"D dont Moïse se sert pour exprimer l'acte ou la volonté de Dieu, se rapporte à une création proprement dite, ou à une extraction complète du néant de la matière qui composa les corps célestes et les corps planétaires. Bara, disent tous les commentateurs, c'est créer id est creare II suffit pour s'en convaincre de comparer ce verset avec le troisième du chapitre second où on lit bara lassaoth, creavit utfaceret, creavit ut ordinaret , ce qui veut dire, Dieu créa la matière au commencement et la tira du néant pour l'ordonner et lui communiquer ensuite de nouvelles formes.
L'opposition qui existe ainsi entre assa rW et bara ma indique assez que le verbe assa faire,
suppose «ne matière préexistante; tandis que bara créer, n'en suppose point.
Aussi lorsque l'Écriture dit que Dieu appropria le soleil pour répandre constamment la lumière sur la terre, elle emploie toujours le verbe hébreu wy assa, parce que d'après elle , le soleil et les étoiles avaient été créés bien antérieurement, c'est-à-dire, dans le commencement des temps.
Il est encore une observation essentielle à faire pour bien comprendre le récit de la création. Cette observation se rapporte à la distinction que fait la Genèse elle-même , entre cette création primitive de la matière, dont furent composés plus tard les corps célestes et planétaires, et celle qui se rapporte principalement à notre terre. Aussi distinguerons-nous ces deux créations en deux grandes périodes , la première fut celle où Dieu fit sortir du néant ce qui plus tard fut le ciel et la terre, et la seconde celle où l'auteur de toutes choses organisa cette terre et appropria les différents corps célestes pour y répandre la lumière et la chaleur dout elle avait besoin. Cette seconde période comprend nécessairement les six jours ou les six époques de la création , qui en sont en quelque sorte les divisions naturelles , époques qui se rapportent aux temps géologiques. Nous avons suivi cet ordre dans notre travail :
mais avant d'exposer les faits qui se rapportent à cette seconde période, nous avons expliqué ceux qui sont relatifs à la première. Nous avons nommé celle-ci universelle , à raison de ce que cette période embrasse l'universalité des corps célestes et planétaires. Par des motifs du même genre, nous avons désigné cette seconde période sous le nom de céleste et terrestre , puisqu'elle se rattache à la création des mondes célestes et planétaires. On -pourrait également la nommer géologique , par opposition avec la plus récente des trois ou la période historique.
Avant la période universelle ou avant la création primitive qui eut lieu au commencement , le temps n'existait point encore, ou rien du moins n'en marquait les intervalles ni la durée. Ce fut seulement du moment que Dieu eu* créé ce qui fut les cieux et la terre, que les temps commencèrent à être marqués, et avec cette création de la matière, soit céleste , soit planétaire,, qui eut lieu au commencement de toutes choses, les temps furent divisés et distincts, ils le furent bien plus encore pour la terre dans la période suivante, où des astres furent appropriés dans les espaces célestes, à l'effet de marquer les saisons , les jours et les années ; et dés lors la succession des temps lut bien circonscrite et bien déterminée.