PREMIÈBE ÉPOQUE OU PREMIER JOUR
Les observations que nous avons déj à faites ont pu prouver combien Ton éprouve de diflicultës lorsqu'on cherche à bien saisir le sens du texte hébreu. L'on se demande d'abord si nous possédons les véritables mots de l'hébreu primitif, et si nous sommes parvenus à en connaître la vraie acception. Ainsi nous n'avons dans notre langue qu'une seule expression pour rendre ce que nous entendons par ciel , tandis que la langue hébraïque en possède jusqu'à trois ou quatre qui paraissent également s'y rapporter. Or, sommes-nous certains de l'exacte interprétation de ces mots différents; car l'on sent, diaprés ce que nous avons déjà dit, combien d'idées diverses fait naître l'expression schamafm que l'on a traduit par deux. D'un autre côté , le même mot a souvent plusieurs sens différents ; tel est, par exemple, le mot "flN aor ou aour, ou our et or, qui tantôt signifie flamme, lumière, tantôt chaleur, feu , et quelquefois lumière et chaleur tout ensemble , comme on le voit dans plusieurs
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passages de la Genèse. À toutes ces difficultés vien nent encore s'ajouter pour l'intelligence du récit de la création, celles qui sont inhérentes au sujet lui-même. En effet, ce récit n'a pu être entièrement compris par les traducteurs ou les commentateurs de l'antiquité. Les connaissances qui nous permettent d'en bien démêler le sens n'existant pas encore , on ne pouvait saisir certains passages ni en reconnaître toute la portée et la justesse.
Enfin , il est une dernière difficulté qui résulte de l'admission des points qui ne sont autre chose que des voyelles. On rapporte à l'école des Massorètes l'invention de ces points qui n'existaient pas dans l'hébreu primitif. Le texte hébreu ne s'écrivait d'abord qu'avec des consonnes, et le sens des mots s'était conservé par tradition chez les Lévites , dépositaires des livres saints. Ce ne fut qu'après la prise et la ruine de Jérusalem qu'on sentit le besoin de fixer d une manière certaine ces traditions, qui du reste pouvaient très-fort s'être altérées. Les points.voyelles furent alors inventés; mais est-on sûr d'avoir mis à chaque mot les voyelles qui lui convenaient? c'est un objet sur lequel il existe, comme on le pense aisément, bien des doutes et sur lequel il est permis d'élever les plus
grandes et les plus sérieuses difficultés. Nous ne
croyons pas devoir entrer dans leur examen ni nous livrer à leur discussion, d'autant que ces difficultés ne nous paraissent point propres à répandre quelque jour sur les questions que nous nous sommes proposé de résoudre.
Reprenons maintenant le récit de la création et suivons d abord la traduction de la Vulgate faite par Sacy.
u A la seconde époque, la terreétait informe et « toute nue (1); les ténèbres couvraient la suret lace de l'abîme, et l'esprit de Dieu était porté « sur les eaux. Or , Dieu dit que la lumière soit « faite , et la lumière fut faite. »
« Dieu vit que la lumière était bonne, et il « sépara la lumière d'avec les ténèbres. Il donna « à la lumière le nom de jour et aux ténèbres le « nom de nuit , et du soir et du matin se fit le « premier jour. »
Quoique nous ayons suivi la traduction de la Vulgate faite par Sacy, la version desSepiante
(1) La lerre «'lait donc pour Ior.4 tohu bohu y solUudo et inanifa.t, ou informis et atrifarmis , d'après le texte hébreu. Le texte samaritain emploie d'autres expressions qui présentent ce qui fut plus tard la terre dans un état de diffusion qui irait jusqu'à l'imperceptibilité ou l'incompréhensibiiité. Cet état de diffusion rappelle en quelque sorte ou du moins se rapproche de celui que présente la matière éthérée qni remplit l'espace de l'univers.
qu'a suivie saint Chrysostôme et l'église d'Orient semble plus d'accord avec le texte hébreu. D'après cette dernière version, la terre était d'abord invisible et incomposée, ce qui rappelle beaucoup mieux l'état primitif de notre planète, que la traduction de Sacy et la paraphrase du père de Carrières. D'après ce dernier, auquel on doit le texte de la Bible de Vence , la terre était aux premières époques de sa formation toute nue , sans fruit et sans ornements.
Évidemment cette paraphrase est loin de nous donner la moindre idée de cet état primitif de la terre, que les Septante nous représentent comme invisible et incomposëe , imisibilis et incomposita , et où les ténèbres couvraient la surface de l'abîme.
Peu satisfait de la traduction de la Vulgate, et même de celle des Septante, nous avons cherché à nous rendre compte de la pensée du législateur des Hébreux , et voici comment nous l'avons saisie :
« Ce qui est la terre , était une matière in- « forme et dans le chaos. » Les ténèbres cou- « vraient l'abîme (1), et les vents agitaient la
(1) Le mot hébreu qu'avec tous les commentateurs nous avons rendu par abîme, exprime les profondeurs de l'espace
surface des eaux. L'expression Boou ou Boû, que nous avons traduite par chaos, saint Jérôme l'a rendue par ces mots vacua et rri/u/; Pagnin Ta considérée comme synonyme de vacuum et de intme (1). Or ces diverses interprétations se prêtent très-bien à notre manière d'entendre le mot Boou , car une matière qui n'est rien , qui est vide et sans forme, doit être par cela même
dans une sorte de chaos. D'un autre côté, si la
matière qui fut la terre eût été solide ou liquide, elle aurait eu une forme quelconque , et comme le texte dit positivement qu'elle n'en avait alors aucune, on ne peut entendre le mot Boou, qu'en concevant la terre comme dans un état vaporeux, ou dans une sorte de chaos. Quant au mot Tohou ou Toû, tous les commentateurs sont à peu près d'accord qu'il se rapporte à une chose informe, qui est cependant susceptible de recevoir ou de prendre toute espèce de formes :
oti une profondeur immense que l'œil ne peut sonder, un .'ibîme ou plus littéralement encore un désordre tumultueux.
(1) Ce mot1î13 Boù Boou traduit par St.-Jérôme comme synonyme de vacua et de inanis a été aussi traduit par CXtjv, que Noël a rendu par matière première aériforme , suscepti~ ble de prendre toute espèce de forme. Cette interprétation s'accorde assez bien avec le sens que nous attachons à celle expression.
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res informis , apta ad recipiendam omnem formant, disent-ils.
Les mots Roua eloïm ou Rouah elohîm, que l'on a traduits par l'esprit de Dieu, paraissent également avoir été mal saisis. En effet l'expression, Roua ou Rouah employée dans ce passage signifie plutôt vent ou air ( ventus vel aer ) qu'esprit, par lequel elle a été rendue. De même le mot elaûn ou aectoïn, qui vient à la suite de Rouah, donne l'idée d'un très grand vent, les Hébreux exprimant quelquefois le superlatif en ajoutant au positif le mot aecloin. Ainsi, vent de Dieuneveut dire autre chose qu'un très grand vent y oU un vent impétueux. Du reste Rouar elouim peut signifier mot à mot souffle de Dieu, ce qui est synonyme de vent ou d'un courant d'air. Quant à cette expression, aecîoin , elle ne s'ajoute à une autre, ainsi que nous venons de l'observer, que pour donner une idée de l'importance de la chose, en un mot pour exprimer le superlatif.
Ces expressions nesigniGentdonc autre chose si ce n'est que le vent ou l'air voltigeait sur la surface des eaux. Du moins le mot Merachepheth, dérivé du verbe râchaph ejm se movere,voIitare, exprime uniquement l'idée d'un corps qui se meut et voltige (i). C'est aussi d'après ce mode d'interpréta-
(1) Le mot merachepheth motabat, ou bien fovebat,a été
tion, que nous croyons fondé, que nous avons traduit ce passage, en disant que les vents agi-
îaieni la face des eaux.
Si Ton nous demande maintenant quel était donc cet état primitif de la terre, que les Septante nous représentent comme invisible et incomposé, ou n'ayant aucune forme déterminée que la vue pût saisir , nous répondrons que cet état était probablement le même que celui par lequel ont passé tous les corps planétaires, ces corps paraissant avoir été, à l'époque de leur origine, gazeux ou à l'état de vapeurs (1).
En effet, les données les plus positives que nous fournissent l'astronomie, la physique et la
rendu , comme nous l'entendons , par Arias Montanus. Du reste les plus habiles commentateurs de la Bible entendent ce passage comme nous, et pensent que le mot Rouak signifie au propre de l'air en mouvement, ou le vent, et au figuré l'esprit.
Voyez la traduction nouvelle de la Bible, par Cahen.
(1) Herschel a également admis que la matière dont les mondes sont formés était d'abord à l'état gazeux. L'observation des Nébuleuses l'a conduit à ce résultat ; car parmi ces Nébuleuses,il en est plusieurs qui semblent indiquer que les particules gazeuses commencent a se réunir en noyaux liquéfiés, lesquels deviennent peu à peu solides, l'éclat de ces points augmentant à mesure que la lumière diffuse va perdant de son intensité. Ces différences correspondent probablement aux différentes phases par lesquelles un monde passe depuis l'époque de sa première formation jusqu'à celle de sa concentration, ou de sa solidification.
géologie, nous portent à admettre que la terre comme les autres corps planétaires , avait été primitivement à l'état, gazeux, c'est à-dire, que toutes les substances solides qui la composent aujourd'hui se trouvaient disséminées dans un espace beaucoup plus étendu que celui quelles occupent maintenant. Cet état primitif de la terre se rapprochait probablement beaucoup de celui sous lequel les comètes se présentent à nous. Ces astres paraissent être, en effet, dans la première époque de leur formation : aussi cessent-ils d'être visibles lorsque leurs vapeurs condensées ont fini par composer une sorte de noyau solide, lequel nous échappe dans l'immensité de l'univers par suite de son extrême petitesse. Les comètes acquièrent cette solidité par suite du rayonnement de la chaleur qui les maintient à l'état aëriforme, et qui se dissipe peu à peu à travers les espaces célestes. De même la terre a perdu son état primitif et sa surface a pris une certaine solidité par l'effet du rayonnement qui en a singulièrement abaissé la température. De cet amas de vapeurs qui la composaient dans l'origine, il ne lui reste plus que cette vaste couche aëriforme qui l'environne de toutes parts, et la garantit contre le froid glacial des espaces interplané- Inires (1).
(t) L'état primitif do lu terre a été couswicié comme un
Quant à la suite de ce récit, voici comment nous la traduisons : « Dieu dit que la lumière » soit, et la lumière fut (1).
» Dieu vit que la lumière était bonne et il la » sépara d'avec les ténèbres ; Dieu nomma la » lumière jour et les ténèbres nuit : de la fin jus- » qu'au commencement ce fut la première épo- » que. »
Le mot bébreu tin Or ou Aor, que l'on a traduit ordinairement par lux ou lumière, comprend également la chaleur ou le feu et la flamme. D'après les plus babiles interprètes, ce mot se prend, en effet, aussi bien pour flamme et lumière, que pour le feu ou cbaleur {pro flamma et luceignis seu igne lucidento, disent-ils tous ).
Quant à l'expression tin Our ou A our, qui s'écrit de la même manière que Or, elle ne diffère
de la première que par les points , et signifie de même flamme ou lumière. Il n'y a donc point de différence entre ces deux mots , lorsqu'on sup-
mélange désordonné de tous les éléments constitutifs du globe, en un mot comme le chaos des anciens qu'aucune lumière n'éclairait.
(1) Dans le texte hébreu il y a littéralement : lumière soit, et lumière fut; car entre la volonté divine et l'exécution il n'y a point d'intervalle. Aussi Longin admirait la sublimité de cette expression concise qui donne la plus haute idée de la puissance divine qui exécute du moment qu'elle veut ou qu'elle parle.
prime les points. Aussi, en s'en tenant à la lettre, il est évident qu'ici l'expression tik Our ou Jour se rapporte tout autant à la lumière qu'à la chaleur; car, dans les idées de Moïse, ces deux fluides ou modes des corps étaient une seule et même chose, et auraient la même origine.
Aussi, d'après la Genèse, la séparation de la lumière d'avec les ténèhres fut une des premières opérations de la création , où, à la voix de Dieu, la lumière jaillit de cette obscurité temporaire qui avait primitivement régné sur la terre. C'est du moins dans ce sens qu'elle dit que Dieu sépara la lumière d'avec les ténèbres , dwisit lucem à tenehrisy lorsqu'il en reconnut les avantages pour la terre qui allait bientôt, par l'effet de sa toute -puissance , recevoir de nombreux végétaux et des tribus plus innombrables encore d'animaux.
L'Écriture ne dit point que Dieu créa ou fit la lumière, mais seulement qu'elle soit et la lumière fut. Si donc la lumière n'est point un corps particulier et distinct, mais simplement des vibrations ou des ondulations de Péthcr excitées par des causes quelconques , l'écrivain sacré ne pouvait pas en désigner l'apparition d'une manière plus nette et plus conforme à la vérité. L'Écriture aurait ainsi précédé nos découvertes toutes récentes , et ces découvertes trouvent un appui
dans un récit, que par suite d'une fausse philosophie , on avait regardé pendant si long-temps comme contraire à toutes nos connaissances physiques.
Le mot hébreu tin Or, que la plupart des tra-
ducteurs ont rendu par lux ou lumière, paraîtrait avoir un sens beaucoup plus étendu , puisqu'il comprendrait à la foia la lumière et la chaleur, comme si ces corps ou modes des corps étaient une seule et même chose. En effet , dans le véritable sens de l'Écriture, le mot lumière emporte nécessairement avec lui l'idée de chaleur qui est pour ainsi dire inséparable du fluide lumineux.
Prise dans son sens radical , l'expression hébraïque tin Or ou Aor indique également un fluide sortant par une sorte d'émanation ou de flux des corps qui ont le pouvoir de le répandre ou de le communiquer. Ainsi donc l'on pourrait soutenir que d'après Moïse, comme d'après un assez grand nombre de physiciens , la lumière et la chaleur ne seraient qu'une seule et mêmechose, soit que l'on dût les considérer comme des fluides ou des corps distincts , soit au contraire qu'ils dussent être assimilés aux vibrations ou aux ondulations excitées dans les corps par une cause quelconque. Sous ce dernier rapport , le fluide de la lumière et de la chaleur pourrait
être comparé aux ondes sonores, qui ne sont autre chose qu'un ébranlement de l'air sous certaines conditions. Enfin la dernière observation que nous ferons sur ce texte se rapporte aux mots hébreux 3iy Hereb ou Ereb et ip2 Boker que nous avons traduits de la lin jusqu'au commencement ; car il est certain quEreb , Vesper opposé à Boker, manè, est pris le plus ordinairement pour fin d'une période, ou le temps qui la précède et qui l'ouvre, interdum non tam de primo diei tempore quam rei aut actionis de quâ agitur, disent tous les commentateurs ; en sorte que I on ne s'écarte pas de son sens véritable et littéral , en le traduisant par commencement et Ereb par fin.
D'après Fabre d'Olivet, le mot 3"ip Hereb ou Ereb signifierait également obscurité, ténèbres , le couchant ou l'occident qui indiquerait la fin d'une période, tandis que ipa Boker serait la lumière, l'aube ou l'orient, c'est-à-dire , le commencement . d'une période. Ainsi , prises dans leur sens radical, ces expressions se rapportent plutôt à la fin et au commencement d'une époque qu'au soir et au matiu d'un intervalle de temps aussi court que le sont nos jours et surtout nos jours de vingt-quatre heures. Enfin il paraît que le mot hébreu 3iy Ereb, que nous avons rendu par soîr> signifierait aussi quel-
quefois l'époque où les objets commencent à se confondre, tandis que par Boker on exprimerait par opposition l'époque à laquelle les objets commencent à se distinguer les uns des autres.