CHAPITRE PREMIER
LES TRADITIONS ET LES MONUMENTS HISTORIQUES DES AN- CIENS PEUPLES CONTRARIENT-ILS LA DATE DONNÉE PAR LES HÉBREUX A L’APPARITION DE L'HOMME ?
Nous avons déjà étudié cette question seus les rapports physiques ; il ne nous reste plus qu’à la traiter sous un point de vue historique.
Dans cette partie , qui se rapporte à l’histoire sacrée, nous nous appuierons sur le plus ancien des livres. Avant de \discuter les données qu'il nous fournit, il s’agit de savoir si ce livre, ou le Pentateuque , qui comprend la Genèse, l’Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deutéronome, est réellement l'ouvrage du législateur des Hébreux ?.
1 Tous les critiques-ont été forcés de reconnaître que le Pentateuque est la plus ancienne tradition écrite qui soit parvenue jusqu’à nous. Voyez la Notice sur le séjour des Hébreux en Egypte pendant le règne des Pharaons, dans le grand ouvrage sur cette contrée, publié par l’Institut d'Égypte.
2 Le Pentateuque est ainsi appelé , parce qu'il comprend cinq livres : la Genèse ou la création, l’'Exode ou la sortie d'Égypte, le Lévitique ou l’histoire de la tribu de Lévi, les Nombres ou le
Si cette question était résolue négativement , on sent quelle mfluence une pareille solution exercerait sur la chronologie admise par la Bible ; car alors les doutes les plus graves pourraient s'élever sur son authenticité, et par conséquent sur. la vérité des faits et des dates qui y sont consignés ? :
Le Pentateuque offre un ensemble imposant ; toutes les parties sont trop bien liées les unes avec les autres pour ne pas avoir été inspirées par une même pensée et écrites par un seul homme. Aussi, les critiques qui supposent quele Pentateuque a été rédigé par le pontife Helkias, sont forcés de reconnaître que ce hvre est l'ouvrage d’un unique écrivain. D'après eux, sa rédaction aurait été faite sur des traditions ou des mémoires conservés par Moïse, ce qui, en définitive, lui en donnerait toujours la gloire.
Pour faire admettre le contraire, on a fait observer que le récit de la mort du législateur des Hébreux termine le Deutéronome ; mais cet événement n’a aucune importance pour les vérités dogmatiques renfermées dans le Pentateuque et les faits miraculeux qui établissent la mission
dénombrement du peuple , le Deutéronome ou répétion de la loi | (seeunda leæ, àsbrepos et vopos). Cette définition se trouve rapportée pour la première fois par Josèphe. Les écrivains de l’Ancien Testament ne paraissent pas l'avoir connue; du moins ils ne désignent le Pentateuque que sous le nom de Loi ou du livre de la loi, comme les Juifs qui ne l’ont appelé que du nom de loi. En un mot, le Pentateuque est le livre qui nous donne l’idée la plus exacte des lumières et des connaissance que possédaient les Hébreux.
! Voyez le beau discours de M. Frayssinous, sur Moïse considéré comme auteur du Pentateuque, tom. IT, pag. 138, seconde édition. Paris, 1825. (Conférences.)
divine de son auteur. Il est vraisemblable, et les auteurs les plus graves ont soutenu cette opinion, que ce récit a été écrit par Josué. Il ouvrait probablement le livre qui porte son nom, et les Hébreux l'ont placé à la suite du Deutéronome, comme le complément de la vie de Moïseet le terme de ses travaux.
On peut encore invoquer en faveur de cette opinion la manière dont le Deutéronome est rédigé. Celui qui l’a écrit est évidemment un homme qui, par les plus grands prodiges, a tiré son peuple d'Égypte. C'est le législateur qui, au pied du mont Sinaï, lui a donné un gouvernement et des lois ; c’est encore le même qui plus tard l’a conduit dans le désert pendant quarante années et l’y a nourri d’une manière miraculeuse.
Ce législateur parle au peuple en présence duquel les prodiges et les événements qu'il rappelle à sa mémoire se sont passés. Il les raconte avec des détails si circonstanciés qu'il doit en avoir été témoin.L’historien qui retrace de pareilles merveilles se trouve dans les mêmes circonstances où devait être Moïse, et le peuplé auquel il s'adresse dans la même situation que celle du peuple hébreu.
L’ensemble du Deutéronome convient donc à Moïse et ne peut convenir qu’à lui. Or, le Pentateuque suppose la connaissance des faits racontés dans les Nombres, le Lévitique et l’'Exode, puisqu'on y recommande l'observation des lois qui y sont contenues et qu'on s'appuie sur les faits qui y sont rapportés, pour engager les Hébreux à y être fidèles.
Ces quatre livres, à leur tour, supposent que la Genèse était déjà écrite, puisqu'ils renvoient à ce qui s’y trouve
consigné. Moïse, auteur de la Genèse, doit l'être des autres livres qui composent le Pentateuque. L'uniformité du style dont il y est faitusage, en est aussi la preuve. On peut citer encore en faveur de cette opinion le livre de Josué. Après k mort de Moïse, Josué exhorte les Hébreux à consulter le recueil de ses lois. Il en fait mention, ainsi que des traditions , des menaces et des promesses qui remplissent le Pentateuque.
Les autres parties de l’Ancien Testament parlent souvent du livre des lois de Moïse et des livres de la loi de Jéhova. Ces appellations désignent le Pentateuque. C’est encore sous ce nom que les Hébreux en comprennent l’ensemble ; ils ne l’appellent jamais que la loi (lex). 11 était ainsi désigné du temps de Jésus-Christ, qui parle de la loi des Psaumes et des Prophètes. Ce livre, l’histoire complète de l législation mosaïque , n’a jamais eu d’autre nom, soit dans le temps de la captivité, soit depuis lors. |
La croyance qui regarde le Pentateuque comme l’ouvrage de Moïse est si ancienne, qu'on ne saurait en assigner l'origine. Elle était populaire et en quelque sorte universelle, au temps de Josèphe et de Philon. (Note 44.)
Dès-lors, comment ne pas admettre l'authenticité d’un livre auquel tous les prophètes et tous les peuples ont payé letribut de leur admiration et de leur respect? Ils l’ont appelé du nom de Loi, ne pouvant lui donner une qualification supérieure et qui exprimât mieux leur pensée.
On a voulu tirer un argument contre cette opinion si généralement adoptée, de ce que Moïse aurait désigné Dieu, dans la Genèse , tantôt sous le nom d’Elohim, tantôt sous
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celui de Jéhova‘. Cette diversité d'expressions semblerait, d’après quelques critiques, annoncer que ce législateur n'avait pas composé cet ouvrage de son chef, mais sur plusieurs mémoires dont il aurait arrangé les fragments.
On ajoute quele Dieu des Hébreux était unique et s’appela Jao ou Jéhova , ou l’Étre par excellence. Il est désigné dans la Genèse, particulièrement dans le premier chapitre, sous le nom d'Elohim , qui, mis au pluriel, semblerait plutôt indiquer les dieux qu’un Dieu unique.
Onaété jusqu'à supposer que Moise, imbu des opinions des Chaldéens et des autres peuples de l'Orient, aufait attribué à des dieux secondaires et non pas à un Dieu unique l’organisation du monde. On a enfin objecté que ce législateur, dont le but constant à été de porter le peuple hébreu à l’adoration d’un seul Dieu, n’aurait pas employé le pluriel Elohim s’il avait été réellement l’auteur de la Genèse. |
On peut répondre à ces objections, que les Hébreux ont souvent employé le pluriel, non dans le sens vulgaire pour désigner plusieurs personnes , mais pour exprimer l'idée la plus élevée qu'il soit possible à l’homme de concevoir et de comprendre. Ils ont nommé Dieu Elohim, forme plurielle du, mot Eloha, qui signifie proprement
! La Genèse, le premier des livres du Pentateuque, a été ainsi nommée du mot yevéots , generatio vel procreatio, en raison de ce qu'elle contient l’histoire de la création. On suppose que Moïse l’a écrite dans les déserts de l'Arabie, lorsqu’après le murmure ou la révolte de Juifs à Cadès-Barnès, Dieu les condamna à errer pendant quarante années à travers ces solitudes.
Dieu, et qui lui-même est dérivé de El, force et puissance. Mise et les Hébreux se sont servis de cette forme, parce qu'ils ont considéré l'Éternel. comme l’assemblage de toutes les perfeetions. Il ont employé le pluriel pour en rappeler l'idée, et non parce qu'ils croyaient qu’il y avait plusieurs dieux!.
Quoique d’après Pagnin, Elohkim soit au pluriel, on n’a jamais voulu rappeler par cette forme l'idée de plusieurs dieux. Il se pourrait qu'Elohim füt une expression mystérieuse qui fit entendre d’une manière cachée l'existence de plusieurs personnes en Dieu. On trouve du moins des analogies de ce mode d'interprétation dans divers passages de lÉcriture?.
! Le mot hébreu Elohim, traduit dans le premier verset de la Genèse par Deus, est à la vérité pluriel, mais il s'emploie aussi pour désigner le singulier. Non-seulement le pluriel Elohim se rapporte à un Dieu unique, mais on y joint quelquefois un adjectif pluriel. Elohim n’est pas le seul pluriel qui dans l'hébreu se mette au singulier. On emploie encore dans cette même langue chaïn, la vie; phanin, la face ; maïn, l’eau; shamaïn, le ciel, et bien d’autres encore.
? On pourrait citer, à cet égard, le verset 26 du chapitre Ier de la Genèse, où Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image et à »notre ressemblance ; » et le verset 7 du chapitre XI de la Genëse où l'Éternel, ayant voulu voir la ville et la tour de Babel que les hommes venaient de bâtir, dit : « Descendons, et confondons-y leur langage.» Dans ces passages, Dieu, parlant au pluriel, semble indiquer qu’il y à plusieurs personnes en Dieu.
Quand Dieu chasse Adam et Êve du paradis terrestre, il emploie le langage suivant : « L'homme est maintenant comme nous pour » connaître le bien et le mal.» Ainsi Dieu, parlant de lui, se sert du pluriel comme dans le passage précédent. D’après l’ensemble des versets du chapitre III, il rapporte cette comparaison à luimême et non, comme l'ont supposé certains commentateurs, aux
Sans doute, le mystère de la Trinité n’a été clairement révélé et proposé à la foi des fidèles que dans la loi Évangélique ; mais il n’est pas moins indiqué d'une manière cachée dans une multitude de passages de l'Ancien Testament. Le mot Ælohim en est peut-être l'expression.
L'objection que nous combattons ne pourrait avoir de la force, que si Moise avait employé les mots Elohim et Jéhova dans deux sens différents : le premier, pour exprimer l'idée de plusieurs dieux; le second, pour désigner le grand Dieu, le Dieu par excellence‘. C’est ce que le législateur des Hébreux n’a jamais fait et n’a jamais entendu faire ; peut-être même ne s'est-il servi de deux: mots différents pour la même idée, qu’afin de donner à son style plus de grandeur et de solennité, en parlant aux hommes de ce que l'esprit humain ne saurait comprendre.
On a également fait observer que le mot Elohim se trouve dans les premiers versets de la Genèse ; tandis que celui de Jéhova ne se rencontre pour la première fois qu’au quatrième verset du deuxième chapitre. Mais, dans la place différente des deux mots, on peut trouver la solution de la question qui nous occupe. Le premier chapitre de la Genèse est celui où la puissance de Dieu se manifeste par les œuvres les plus grandes et les plus hautes ; c’est celui où il
Anges. Le verset 22 du chapitre III de la Genèse est plus concluant, en faveur de l’opinion que nous soutenons, que celui que nous avons cité du chapitre XI.
1 Les Hébreux ont constamment nommé l'existence universelle ou absolue, l'être Dieu ou Jehova.
tire du néant le magnifique assemblage de l’univers et anime la terre d'êtres divers et nombreux.
Elohim , ainsi que le fait observer Pagnin, s’applique d'une manière toute spéciale à l’idée de Dieu relativement à sa présence et à sa puissance ; tandis que l'expression Jéhova s'entend plutôt de Dieu considéré dans son essence. Après cette observation sur le mot Jao, le même Pagnin fait remarquer que, sans les points voyelles, les mêmes consonnes du mot Jéhova pourraient signifier Jéhové, lequel dériverait de Jéhéyé, qui veut dire ce qui est. Aussi Dieu, en parlant à Moïse, dit : Je suis celui qui est. Les mots Elohim et Jéhova se trouvent également dans les quatre derniers livres du Pentateuque ; c’est là une nouvelle preuve que ce monument est l’œuvre de Moise, auquel il a été constamment attribué ‘.
On a prétendu que le rôle que ce législateur prête au serpent dans le jardin d’Éden, suffirait pour faire présumer qu'il n’est point l’auteur de la Genèse. En s'appuyant sur Pautorité de Thomas Heath , auteur d’une traduction anglaise du livre de Job, publiée en 14756, on a observé que la notion d’un malin esprit portant le nom de Satan ne se trouvait mentionnée dans aucun des livres de l'Ancien Testament , et que, dès-lors , ces livres avaient été écrits après la captivité de Babylone. Cette notion aurait donc été acquise par les Hébreux pendant leur eaptivité chez les
! D’après Dom Calmet, Moïse n'aurait fait usage du mot Jéhova, que parce que Dieu se serait désigné ainsi, korsqu’il lui apparut à Hereb ou Oreb.
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peuples de l'Orient; aussi, aux yeux des critiques , elle n'apparaît qu'après leur délivrance. La Genèse aurait donc été rédigée du temps de Jérémie , lorsque le système de Zoroastre régnait depuis plus de cinq siècles dans l'Asie occidentale. |
Il y aici une double erreur, car l’idée de Satan ou d’un ange déchu se trouve mentionnée, non-seulement dans la Genèse, mais aussi dans le livre de Job. La même idée se trouve presque à chaque page dans ce dernier ouvrage. Or, il est incontestable qu'il a été écrit avant la captivité de Babylone, suivant les uns par Moïse, suivant d’autres par Isaïe, enfin, ce qui est plus probable, par Job lui-même.
Dès-lors, comme on ne saurait contester que la Genèse n’ait été écrite par Moïse longtemps avant la captivité de Babylone , et que l'idée de Satan y est formellement exprimée , ainsi que dans le livre de Job, on ne peut pas supposer que l’un ou l’autre ait emprunté aux peuples de l'Orient cette opinion de l'existence d’un malin esprit, ou d'un ange déchu, ou enfin de Satan. Moïse et Job la tenaient d’une tout autre source. Cette idée les dominait l’un et l’autre avant la captivité des Hébreux, qui leur est de beaucoup postérieure.
D'ailleurs, il n’y a aucune analogie entre le principe du bien et du mal, des peuples orientaux, et le serpent ou le démon. Ce dernier est une créature qui s’est pervertie elle-même; il ne saurait être comparé par son origine et par sa puissance à Dieu , principe et source unique du bien. Dans la théogonie de Zoroastre, de laquelle est dérivé le manichéisme , les deux principes du bien et du
mal, Orimaze et Arimane luttent longtemps ensemble.et avec des forces peu différentes. Des doctrines aussi différentes , dont la dernière est évidemment absurde, puisqu’elle suppose que la puissance de Dieu ou du bien a pu être contrebalancée par celle du mal, n’ont pas été calquées l’une sur l’autre et n’ont pas eu la même origine.
Elles annoncent seulement que l’idée d’envisager le serpent comme le principe du mal remonte à la plus haute antiquité. L'Écriture a toujours considéré le serpent comme l cause de la première transgression de l’homme. Arimane, prenant la forme d’un serpent, cherche en vain à terrasser son antagoniste Orimaze, qui représente le bon principe dans l’idéalisme des anciens Perses. Plus tard , les Grecs adoptèrent l'allégorie du grand serpent tué par les traits d’Apollon. Ils voulurent représenter par là les vapeurs pestilentielles qui émanaient du limon dont la terre était couverte après le déluge , et qui ne pouvaient être dissipées que par les rayons du soleil.
Ainsi , dans toutes ces allégories, on rencontre bien les idées-mères énoncées dans la Bible , mais elles y ont été défigurées par les croyances mystérieuses et singulières des premiers temps.
On ne trouve donc dans le Pentateuque aucune trace de ces suppositions fantastiques apportées de Babylone et des pays plus orientaux, pendant les relations de Salomon avec l’Orient, ou lorsqu'une partie des tribus d'Israël y fut transplantée. L'histoire dés anges, de leur révolte envers Dieu, de leur chute, des projets du prince des anges contre l’'hommé, prouve que les croyances des Hébreux n'étaient
point d'accord avec celles desautres peuples de l'Orient. La lutte que ces derniers ont supposée entre le génie du bien et le génie du mal, ou Orimaze et Arimane , avait lieu entre deux forces à peu près égales; tandis qu'aux yeux des Israélites, 1l n’y avait aucune parité entre les anges déehus et Dieu qui les avait créés.
Outre le secours de la révélation, Moïse doit probablement aux souvenirs des anciens patriarches ce qu'il nous apprend de la création du monde, de la chute d'Adam, du déluge , de la tour de Babel et de la fondation de la monarchie de Nemrod. Il se pourrait, en effet, que les Hébreux eussent eu, antérieurement à ce grand législateur, quelques connaissances des monuments écrits des principaux faits historiques qui pouvaient les intéresser.
L'usage de conserver le souvenir de ce qui se passait de plus remarquable, paraît avoir été général dans l'Orient; aussi les peuples qui habitaient ces belles contrées ont-ils été plus soigneux d'écrire leur histoire que les nations
de l'Occident, par cela même qu'ils étaient plus anciens et.
plus jaloux de perpétuer leur mémoire. Le. même désir a porté les Assyriens , les Phéniciens, les Perses et les Égyptiens , ainsi que les Hébreux, à conserver les traditions propres à.faire connaître leur origine et les divers événements qui se rapportaient à leurs princes. Hérodote et Diodore de Sicile parlent des anciennes annales des Égyptiens', et Platon, dans le Timée*, assure
! Hérodote, lib. If, cap. 1; — Diodore de Sicile, lib. Il, pag. 16,44, 45.
2? Plato in Tim., pag. 21. A. B.
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