‹ De la cosmogonie de Moïse comparée aux faits géologiquesChapitre 13 sur 80 · PP · texte numérisé non relu

PP

que ces derniers conservaient la mémoire de tout ce qui était venu à leur connaissance d'événements mémorables arrivés, non-seulement dans leur pays, mais encore dans ceux qui leur étaient étrangers. D’un autre côté, Manéthon, cité par Joséphe, assure avoir extrait ce qu’il raconte des livres sacrés des Égyptiens et des Tyriens!.

Moise nous apprend l’usage qu'il a fait des anciennes traditions , quand il s’écrie : « Considére les années de » chaque génération , interroge ton père et les anciens!» Seulement il épura ces traditions et n’admit que celles qui lui parurent certaines. D’après les Hébreux, les patriarches anté-diluviens avaient conservé le souvenir de certains faits, parce qu’ils avaient observé la nature et s'étaient transmis les uns aux autres le fruit de leurs recherches, Berose a également suivi, dans son Histoire des Chaldéens, de trés-anciens documents qui existaient sur la contrée dont il se proposait d'écrire l’histoire. L’Écriture mentionne les annales que les Persans possédaient sur les révolutions de leur patrie.

Moise a donc pu , indépendamment de ses propres lumières , profiter des traditions comme des connaissances qui existaient avant lui. Il s’en est servi, mais avec bien plus de fruit que les écrivains qui lui ont succédé; malgré les attaques dont son livre a été l’objet, il est démontré aujourd’hui qu’il n’y a de chronologie positive que la sienne ?.

‘ Josèphe; Contr. Appion, lib. I, pag. 1032.

? Les théories géogéniques inscrites dans le livre attribué à Moïse, prouvent que ce grand législateur avait des connaissances

On ne peut donc plus opposer aux annales des Hébreux l'antiquité tout au moins fabuleuse des Égyptiens , des: Hindous et des Chinois. C’est uniquement dans la Bible ; le livre le plus ancien de l'Orient , que se trouve l’histoire des premiers âges du monde.

Moïse a des droits incontestables à notre confiance , comme le chronologiste le plus exact des premiers âges ; il en mérite une non moins grande, comme le seul écrivain qui nous ait laissé des idées raisonnables sur la création ; c’est ce qui nous à engagé à repousser de toutes nos forces . les attaques dont il a été l’objet.

Ce que nous venons de faire observer rend raison du respect, et l’on peut même ajouter de la vérération, que les siècles ont accordé à ce prophète ; l'examen des dates que nous allons lui emprunter justifierait pleinement au besoin sa haute renommée, qui s’accroit d’autant plus que l’on connait mieux les œuvres qu’il nous a laissées.

Avant d'entrer dans ces détails, on nous permettra de faire remarquer combien Moïse, si supérieur sous les rapports que nous venons d'indiquer, nous le paraîtrait encore si nous l’envisagions comme législateur ou jurisconsulte, ou même comme géographe. Rien n’est plus admirable que la distribution assignée par lui aux quatre-vingts peuples dont il parle au chapitre X de la Genèse. Aussi, quoique Moïse ne dise point que ce qu’il raconte lui a été révélé, toutes les croyances l'ont admis.

très-avancées sur la plupart des objets de la nature et même sur des objets spéciaux, tels que l’exhaussement des montagnes et la présence des eaux sur les continents.

Les docteurs de l’Église, même Bossuet, ont considéré le Pentateuque comme écrit sous l'influence d’une inspiration venue d’en Haut. Cette inspiration ressort de l’ensemble de cette œuvre admirable; elle est aussi liée aux prodiges qui ont établi etaccompli la mission de Moise. Or, dans la supposition que le Pentateuque a été composé sous une pareille influence, il est difficile de ne point l’admettre pour la partie de la Genèse où il décrit l’ensemble de la création. Nous ne devons pas aller plus loin, ni oublier que nous n’avons considéré le législateur des Hébreux que sous des rapports purement humains.

La Pentateuque, dont la date remonte à environ trentecinq siècles, porte des caractères incontestables d’antiquité, la Genèse surtout. En lisant avec attention le texte hébreu; on reconnaît que chaque pensée principale de la Genèse renferme presque le même nombre de mots, et que les versets consacrés à chaque époque de la création se terminent par le même refrain. Il semble dés-lors que ce récit cosmogonique est une espèce d’ode. Cette circonstance témoigne de la haute antiquité de cette partie du Pentateuque. Les refrains qui terminent cette espèce d’ode, annoncent que ses parties étaient peut-être chantées, comme les anciens rapsodes le faisaient de leurs poèmes.

De tous les monuments historiques qui se rapportent aux époques primitives de l'humanité et à l’histoire des

‘ Saint Pierre et saint Paul ont enseigné la même doctrine; cette croyance est celle de toute l’Église, qui a considéré la Bible comme une œuvre inspirée. La même opinion a également régné chez les Juifs. 2 Petr., 1, 21, —92. Tim., INT, 16. :

contrées où l’homme a apparu pour la première fois, c'està-dire à l’Asie, le plus important, sans doute, le plus riche en documents, c’est la Bible. Ceux-Jà mêmes qui ont fait de ce livre l’objet de leurs attaques, n’ont pu s'empêcher de recourir sans cesse au texte sacré, toutes les fois qu'ils ont voulu jeter quelques lumières sur les vieux souvenirs de l'Asie. .

C’est donc dans la Bible, la première en date de toutes les histoires des âges primitifs , que nous puiserons les données de l’histoire sacrée. Nous verrons plus tard si les traditions des peuples profanes sont en contradiction avec elles. | |

L'histoire des anciens âges se divise naturellement en deux périodes, l’anté-diluvienne et la post-diluvienne. La première comprend l'espace de temps écoulé depuis l’apparition de l’homme sur la terre jusqu’au déluge, et la seconde, l'intervalle compris entre ce grand événement et l’époque actuelle. Cette seconde période se partage en deux grandes époques ; la première s'étend depuis le déluge jusqu'à l’êre chrétienne, et l’autre depuis cette ère jusqu’à nos jours.

Ces divisions admises , il est facile de comprendre que les plus grandes difficultés historiques se rapportent à la première période, c’est-à-dire à celle des âges qui ont suivi l'apparition de l’homme. La plus grande incertitude règne sur la date précise de cette apparition ; cependant elle est le point de départ de tous les événements historiques. Sans doute, l'espèce humaine est loin d’avoir l’antiquité qu’on Jui a supposée, car un grand nombre de faits positifs nous

annoncent sa nouveauté. Les dates que nous avons présentées dans notre tableau prouvent néanmoins les difficultés qui rêgnent à cet égard. Ces époques sont uniquement tirées du plus ancien livre que nous possédons.

Nous ne pouvons en demander de précises sur les premiers âges du monde qu'aux Hébreux. Considérés comme nation particulière, les Juifs ont seuls une chronologie basée sur des faits , et par cela même certaine. Ils doivent cet avantage à leur premier législateur. Moïse , instruit de toute la science des Égyptiens et des traditions du peuple dont il voulait tracer l’histoire, nous en a laissé des données qui renferment les principaux faits arrivés depuis le commencement du monde jusqu'à sa mort. Il faut donc remonter jusqu’à lui, lorsqu'on veüt connaitre les événements qui ont eu lieu avant le renouvellement du genre humain. Son livre nous a transmis des documents précis sur des temps qui, sans les monuments historiques que nous lui devons, seraient restés inconnus. (Note 45.)

Sans doute, il convient de faire un choix dans la chronologie de l’Écriture, car le texte hébreu des Juifs, la version des Septante et le texte des Samaritains sont loin d'être d'accord. Parmi ces différentes versions, deux jouissent d’une grande autorité, celle des Septante et la Vulgate, faite sur le texte hébreu de l’Ancien Testanent. La première a été suivie par les anciens Pères et les Docteurs de l'Église, peut-être parce qu'à l’époque où elle fut faite, sous Ptolomée Philadelphe, on s’occupait peu d’hébreu.

Cependant saint Jérôme, tout en reconnaissant l’autorité

dela version grecque, faite par les Septante sur l'original

° — 182 — hébreu, ne lui accorde pas la même confiance qu'au texte, qui, dans le doute, doit toujours être préféré.

Quand les auteurs sacrés du Nouveau Testament citent les anciennes Écritures, ils emploient presque toujours la traduction grecque, dite des Septante, écrite à Alexandrie, deux siècles et demi avant Jésus-Christ. Dès-lors cette version, tout humaine encore au temps du Sauveur, ne peut pas avoir acquis, par le seul fait des citations apostoliques, une autorité qu'elle n'avait pas auparavant.

Un pareil caractère n'existe pas davantage pour la version latine de saint Jérôme, quoiqu’elle ait été déclarée authentique par le concile de Trente.On le peut d’autant moins, que cette version n’était pour saint Jérôme lui-même et ensuite pour l’Église, qu’un ouvrage humain, respectable sans doute, mais qui pouvait renfermer de notables imperfections. Il suffit d'étudier la manière dont les apôtres emploient la version des Septante, pour saisir le cas qu’ils en faisaient et les motifs de la préférence qu'ils lui accordaient. :

Ce qui prouve combien on est libre d'interpréter cette version, dans toutes les matières qui ne tiennent pas à la foi et qui ne touchent pas aux mœurs, c’est que, lorsque les apôtres n’ont pas été satisfaits du travail des Septante, ils l'ont corrigé et plus ou moins modifié. Ils ont fait alors leurs citations d’après l'original hébreu , et l'ont traduit avec plus d’exactitude et de fidélité. Enfin, lorsque les disciples de Jésus-Christ ont senti la nécessité d'indiquer avec plus de clarté dans quel sens ils entendaient tel ou tel passage des Livres Saints, ils l'ont paraphrasé en le citant.

Le savant Horne, dans son Introduction à l'étude cri-

tique de la Bible, a compris sous cinq classes distinctes les citations que le Nouveau Testament a faites de la version des Septante !. Sans doute, cesdistinctions numériques sont plus ou moins fondées ; elles suffisent toutefois pour faire saisir l’indépendance que les apôtres ont mise dans leurs citations, relativement à l’usage qu'ils ont fait des versions de l'Ancien Testament.

Malgré les efforts tentés récemment , on a été forcé de convenir que les variantes du texte sacré étaient peu nombreuses. Ainsi, les différentes versions des manuscrits hébreux, recueillies avec peine par le savant Kennicott, ont sipeu d'importance relativement à leurs différences, qu’elles sont loin d’être en rapport avec le travail qu’elles ont occasionné ?.

Le texte a pourtant été copié un grand nombre de fois; soit en hébreu pendant trente-trois siècles, soit en grec pendant environ dix-huit cents ans. Aussi, pour arriver à d'autres conclusions que celles généralement admises, on à en vain prodigué le temps, le talent et la science*.

Pour en revenir à la version des Septante, saint Jérôme, tout en reconnaissant sa haute autorité , ne lui a jamais accordé la même confiance qu’au texte. Fort d’une pareille sanction, nous nous sommes aussi attaché à l'original, toutes

! Vol. 1, pag. 508.

2 Einleitung ; 2. Th. 8. 700.

3 Voyez Wisemann; Discours sur les rapports de la science avee la religion , tom. IT, disc. 76.

les fois qu'il nous a paru qu'on n’en avait pas compris le véritable sens. :

Ce que nous avons fait pour la traduction des Septante, nous l’avons tenté pour la Vulgate!, quoiqu’elle ait été sanctionnée par le concile de Trente et qu’elle ait été déclarée authentique. -Cette traduction, comme la version grecque, ne doit être suivie que dans les points relatifs à Ja foi, ou dans les dogmes essentiels aux mœurs et à la religion. Le concile de Trente n’a jamais défendu de recourir aux originaux et de leur accorder la préférence, lorsqu'on pouvait en deviner le véritable sens. La controverse est permise, même aux yeux de l’Église, à l’égard de Ja Vulgate ; mais comme nous n'avons à discuter que les dates adoptées par chacune de ces versions, nous nous livrerons sans réserve à leur examen. |

Au milieu des difficultés de la chronologie des premiers

On appelle Vulgate le texte de la Bible approuvé par le concie de Trente. La version la plus universellement adoptée est celle que les anciens ont connue sous le nom d’Italienne ou d’Italique ; elle a été nommée ancienne, depuis que saint Jérôme en a donné une nouvelle sur le texte hébreu. L’Italique avait été faite sur le texte grec; on lui avait accordé le premier rang parmi les autres versions, parce qu'elle était plus claire et plus littérale : Verborum tenacior cum perpiscultate sententiæ.

L'auteur de cette traduction paraît avoir vécu au commencement des premiers siècles de l’Église. Comme il est resté inconnu, on a supposé qu’elle était l’ouvrage des Apôtres et de leurs premiers disciples. La Vulgate a été reconnue, non-seulement par l'Église, mais par les protestants, comme la meilleure des traductions. Aussi l'ami de Luther et de Calvin, Théodore de Bèze, n’a pas osé désapprouver cette version, ainsi qu’on peut le voir dans sa préface sur le Nouveau Testament. Vid. Besa, prœf. in Novum Testamentum.

en

âges , il en est une à peu près insoluble. Cette difficulté tient aux diverses manières adoptées par les anciens peuples pour mesurer le temps. Une pareille incertitude a répandu les doutes les plus graves sur les premières époques historiques, d'autant qu’on est porté à admettre dans un sens absolu les expressions qui nous sont les plus familières.

Pour certains peuples , l’année était un intervalle d’un mois , tandis que pour d’autres elle se composait de quatre ou de six mois. Il en est qui formaient leur année d’un été ou d’un hiver, en sorte qu’à leurs yeux il y en avait autant que de saisons. D’un autre côté, tandis que quelques-uns comprenalent uniquement dix mois dans leur année, les plus éclairés voyaient dans cette période le même nombre de mois que nous.

Les uns supposaient qu’il fallait suivre le cours de la lune pour régler la durée des mois et des années ; les autres , au contraire , le fixaient d’après la marche des années solaires, dont le commencement et la fin, loin d’être uniformes, suivaient la diversité des croyances.

La manière de partager l’année a également éprouvé de grandes variations. Ainsi, tandis que les uns la divisaient en quatre saisons, d’autres n’en admettaient que deux ou trois au plus. Les diverses parties du jour et de la nuit ont été également prises dans des sens différents. La nuit, selon

certains peuples , était divisée en trois ou quatre veilles,

tandis que lesparties du jour l'étaient par rapportaux progrès du soleil sur l'horizon.

Ji est facile de comprendre quels embarras jettent s IL. ’ 16,

la chronologie des premiers âges, des manières aussi arbitraires d'évaluer le temps. Ainsi les Égyptiens , en prenant pour une année deux mois, se sont attribué, au dire de Pline, une antiquité mensongère. D'ailleurs, ils avaient des dynasties contemporaines que quelques historiens ont regardées comme successives. Des idées aussi imparfaites ne régnaient déjà plus en Égypte à l'époque de Moise. Du moins ce législateur, qui sortait de cette contrée, a compté les années par douze mois et les mois par trente jours. L’année égyptienne était déjà formée ; c'est seulement à partir de cette époque que la chronologie de ce peuple commence à prendre un certain degré de probabilité.

. l'en est de même de celle des Chaldéens, en y comprenant la chronologie des Assyriens, des Mèdes, des Perses ; car, avant Moïse, rien n’est certain dans leur histoire, ainsi que l’a fait remarquer Bossuet.

La diversité que nous venons d'observer entre les dates fournies par les différents textes de l’Écriture, et qui jettent quelque incertitude sur les données historiques des Livres Saints, n’intéresse nullement la foi, ni les doctrines religieuses. L'Église n’a jamais entendu proscrire les discussions propres à éclaireir les difficultésqu'elles font naître; elle a non-seulement toléré la controverse à cet égard, mais elle l’a même autorisée. Ces discussions n’offrent de l'intérêt que pour l’histoire; elles sont tout à fait étrangères au dogme et à la foi; aussi ont-elles été abandonnées aux recherches des savants. Ici, comme en tant d’autres manières, elle a livré cet objet à la dispute et à la controverse (tradidit mundum disputationi eorum). Les esprits

les plus scrupuleux n’auront donc pas à s’effaroucher des discussions auxquelles nous allons nous livrer.

L'événement sur la réalité duquel toutes les nations s'accordent, est celui dont la date est la plus difficile à préciser ; elle a cependant la plus grande importance. En effet, c’est sur cette époque qu’esten quelque sorte fondée la date de l'apparition de l’homme et du renouvellement du genre humain. La tradition d’un déluge, d’une famille sauvée et d’une arche merveilleuse, a été généralement répandue chez la plupart des peuples anciens, principalement chez ceux de l'Orient.

Josèphe assure que tous les historiens de son temps en ont parlé, entre autres saint Jérôme l’Égyptien qui avait écrit sur les antiquités phéniciennes, ainsi que Mnazias et Nicolaüs de Damas. Le récit de Berose, auteur chaldéen de l’époque d'Alexandre, semble en quelque sorte calqué sur la Genèse. D’après les prêtres égyptiens, avant les inondations ou les déluges des Grecs, il y en avait eu un autre plus général. Les Chinois, les Perses et les brahmes ont tous admis des déluges dont les effets ont produit l'anéantissement presque total de l’espèce humaine.

La réalité d’un ou de plusieurs déluges est donc un fait historique certain. Cet événement ne remonte guère audelà de cinq ou six mille ans au plus, avant l’époque actuelle.

C'est ce que nous apprennent la marche des dunes, qui, poussées par lesflots, s’'avancent et s'élèvent sur les rivages des mers ; l’accumulation des attérissements qui se forment àl'embouchure des fleuves et des rivières; enfin le progrès

des talus qui s’amoncèlent au pied des hautes montagnes. Ces phénomènes ont dû commencer après le cataclysme dont nous clierchons à déterminer la date, et se continuer avec plus ou moins de régularité. L'observation fournit le moyen d'évaluer leur augmentation annuelle, et nous donne ainsi la manière d'apprécier l’époque où ces faits ont commencé à s'opérer. D’après les effets produits, cet événement ne saurait être de beaucoup postérieur à l’époque que nous lui avons attribuée. |

Ces circonstances, plus ou moins susceptibles d’appréciation positive, s'accordent pour confirmer l'exactitude des traditions humaines sur la nouveauté du déluge; elles offrent même une étonnante conformité, à quelques siècles prés. |

Les difficultés qui s'élèvent sur la date d’un événement qui a anéanti la presque totalité de l'espèce humaine, tiennent principalement à en circonscrire l’époque entre des limites aussi précises que les grands faits de l’histoire.

L'observation des phénomènes naturels fournit à cet égard des données tout aussi certaines que lhistoire, puisqu’elle s'appuie sur des documents qui ne peuvent nous tromper. Ces documents ne sauraient pourtant nous donner des dates positives comme les monuments historiques ou les traditions écrites qui les déterminent, non d’une manière relative , mais absolue.

Les faits physiques, ainsi que les traditions de l’histoire, . conduisent tous à la même conséquence, à la nouveauté d'un grand cataclysme suivi du renouvellement du genre humain.

Examinons ces traditions, afin de nous assurer de leur accord avec ce que l’histoire peut nous permettre de déterminer, à quelques siècles près, sur la date du déluge. Les annales des peuples anciens nous parlent de cette catastrophe; toutes la fixent à des époques à peu près semblables.

Le texte hébreu place cet événement l’an 1656 après l'apparition de l’homme eten 2336 avant l'ère chrétienne, ce qui donne le total de 3992 années pour l'époque écoulée entre l'apparition de l’homme et l’ére chrétienne. Ce nombre s'accorde peu avec celui qui a été adopté par les Septante. Ceux-ci admettent, en effet, 2262 années pour le premier de ces intervalles, 2987 pour le second, ce qui donne un total de 5249 années, ou de 7108 années avant l’époque actuelle (1859).

Il existe entre 3992 et 5249 une différence de 1257 années, différence trop grande pour que nous n’en cherchions pas la cause. Les uns ont supposé que les Hébreux, qui n’admettaient guère plus de six mille ans depuis la création du monde jusqu’à nos jours, avaient, par des motifs qu'on ne sait pas expliquer, raccourci le temps écoulé depuis le déluge jusqu’à l’ére chrétienne. D’après eux , les Septante auraient allongé cet intervalle, afin de se rapprocher de l'opinion des Égyptiens , qui se plaisaient à se donner une haute antiquité.

S'il fallait se prononcer entre les deux opinions, on serait enclin , d’après l'exactitude portée par les Septante dans leur version , à adopter les données qu’elle nous fournit. On peut, du moins, faire rentrer dans l'intervalle de 5249

années tout ce que les anciens nous ont appris de la civilisation et de la prospérité des premiers habitants de l'Égypte. Ce nombre suffit également pour y placer l'érection de leurs lourds monuments et la construction de leurs villes populeuses. Ce chiffre s'accorde beaucoup mieux avec celui adopté par le texte samaritain, qui admet un intervalle de 4293 années entre le premier homme et la venue de Jésus-Christ. Par conséquent , au lieu de différer de celui donné par les Septante, de 1257 ans , comme le nombre admis par le texte hébreu, il en différe seulement de 956, c’est-à-dire d'environ 300 ans de moins!. Voyons si nous ne pourrons pas démontrer par une tout autre voie que la date des Septante doit être préférée à celle du texte hébreu. Écoutons ce que nous disent à cet égard les peuples de l'antiquité qui ont aussi cherché à régler leur chronologie sur les années de la création de l’homme. Pour ne nous occuper que des anciens écrivains qui nous ont fourni à cet égard des données exactes, nous commencerons par l'historien Josèphe. Il compte, depuis Adam jusqu’à la ruine du second temple, ou jusqu’à la soixante-seizième année de l’ère chrétienne, 4233 années; d’où il résulte que, dans son calcul, cette ère a pour époque 4157, et ce nombre, ajouté à 1859, donnerait 6016 ans d'existence à l’homme.

__ Mais poursuivons : Clément d'Alexandrie attribue aux Juifs hellénistes de son temps une autre manière d'apprécier

! Voyez à cet égard le Traité de la vraie religion, par l'abbé Bergier, tom. V, pag. 395, et le Dictionnaire de théologie du même auteur, nouvelle édition, tom. III; Paris, Gauthier frères, 1828.

mn

ces époques , avec lesquelles il fait concourir la mort de l'empereur Commode, vers 5818. Il assigne lui-même cet événement à l’an de Jésus-Christ 194; c’est donc un espace de 5624 ans que ce calcul met entre l'apparition de l’homme et l’Incarnation. Ces 5624 années, ajoutées à celles écoulées depuis l’ère chrétienne , ou à 1859, font un total de 7483, qui comprendrait l’intervalle entre la venue de l’homme et l’époque actuelle.

Théophile d’Antioche donne un peu moins d'étendue à cet intervalle. Ainsi, il rapporte la mort de Marc-Aurèle à l'an du monde 5695, en sorte que si cette mort a eu réellement lieu l’an 480 de l’ère chrétienne, cet intervalle correspondrait à l'an 5513 après l’apparition de l’homme. D'un autre côté, Jules l’Africain, qui acheva sa chronique,

comme il le dit lui-même , sous le consulat de Gratus et

de’ Séleucus , l’an du monde 5499, fait commencer la première année de l’Incarnation avec 5500, en sorte que, d'après cette opinion, l’âge du monde serait, en 1859, de 7359 années, nombre bien supérieur à celui admis par le texte hébreu. -

Quoique la supputation d’Eusèbe de Césarée varie dans les différents exemplaires, il existe cependant une version qui paraît authentique et qui a été plus généralement suivie. Cette version place en 5200 la naissance de Jésus- Christ. Cette époque , adoptée par plusieurs écrivains du moyen âge , a été également préférée par le Martyrologe romain. Elle donne encore à l'existence de l’homme 7059

! Lib. 1, 4b autolycum.

années , ou 4210 ans de plus que le texte hébreu , qui adopte le chiffre de 3992 entre l'apparition de l’homme et la naissance de Jésus-Christ, ou 5851 ans avant 1859.

La version des Septante mérite donc la préférence sur le texte hébreu, par la sanction que lui ont accordée les apôtres ; elle met un plus grand intervalle entre le déluge et l’êre chrétienne que les autres versions dont nous venons de parler. Les Septante étaient des hommes trop consciencieux pour ne pas avoir rapporté les faits avec la plus grande exactitude !.

Comment supposer que ces érudits, qui écrivaient sous les yeux de Démétrius de Phalère, délégué de Ptolémée Philadelphe, aient pu, sous les inspirations des Égyptiens, tromper lés siècles à venir sur une date aussi essentielle à l’histoire du genre humain ? On peut d'autant moins admettre une pareille supposition, qu’on aurait pu facilement les convaincre de fausseté, à l’aide du texte qu'ils étaient chargés de faire passer dans une langue connue de tous ceux qui les entouraient.

Les calculs précédents n’ont pas cependant fait loi ; il en est un, celui de Jules l’Africain, qui a reçu la sanction générale. On l’adopta particulièrement à Alexandrie. Cette ” circonstance a valu à la date donnée par cette version le

‘ La version des Septante est une traduction grecque du texte hébreu, faite par septante-deux Hébreux, sous le règne de Ptolémée Philadelphe, d’après la proposition faite à ce prince par le garde de sa bibliothèque, Démétrius de Phalère. Cette traduction aurait été faite, selon Aristée, dans l’île de Pharos; saint Jérôme semble avoir ajouté une grande confiance à ce äire, quoiqu il soit loin d’être certain.

nom d’ère d'Alexandrie. Mais pour la bien entendre, il est nécessaire d'entrer dans quelques développements qui, pour n'avoir pas été saisis par d’habiles chronologistes, les ont jetés dans des difficultés qu'ils n’ont pu surmonter.

La première remarque que l’on peut faire est que, dans ses calculs, Jules l’Africain avançait l’époque de l’Incarnation de trois années sur l'ère vulgaire. Ainsi, au lieu de la faire concourir avec la première année de la cent quatrevingt-quinzième olympiade, il la faisait correspondre à la seconde de la même olympiade , en sorte que, d’après ses calculs, l’année 5505 du monde, quatrième de Jésus-Christ, répond, selon lui, à l’êre vulgaire de l’Incarnation.

Cette différence s’accrut encore par le retranchement de dix années que l’on fit subir au calcul de Jules l’Africain, ce qui eut lieu au commencement du règne de Dioclétien. Au lieu de compter l'an du monde 5787 à l’an 287 de Jésus-Christ, on ne compta plus que 5777 pour la première de ces périodes et 277 pour la seconde. Dans l’un et l’autre de ces calculs, la création du monde remontait toujours à plus de sept mille ans avant les temps actuels, ce qui confirme la version des Septante ; car la principale différence est relative à ce nombre de dix années.

On en a la preuve dans la chronologie de Théophane, laquelle s'appuie sur l’ére d'Alexandrie. Aussi cette chronologie , qui parait exacte , réunit les deux époques au commencement de l’empire de Dioclétien, par où elle débute. Telle est la solution des nombreuses difficultés qui ont embarrassé tant de chronologistes dans la lecture des anciens écrivains. Parmi ces derniers, nous citerons par-

an 17

ticuliérement saint Maxime et Théophane, qui ont constamment suivi l’ère d'Alexandrie.

La réforme que les Alexandrins avaient faite au caleul chronologique de Jules l’Africain, ne fut pas la seule qu’il subit. Panodore, moine égyptien qui vivait vers la fin du ive sièele, entreprit de le remanier, etson travail produisit une ère nouvelle, qui paraît surtout avoir été en usage dans l'Église d'Alexandrie.

La méthode que ce moine ‘adopta est aussi simple qu’ingénieuse. Il recula de dix ans la date de l’homme et de trois l’époque de l’Incarnation. Il en résulta que, d’après ses calculs, il fallait compter 5491 ans jusqu’à la seconde année dela cent quatre-vingt-quatorzième olympiade etla première de l’alympiade suivante, en commençant, à la manière dès Orientaux , Pannée en automne.

Par là, l’année du monde de Panodore 5491 correspondait à l’an 5500 des Alexandrins, qui était pour eux la première de l’Incarnation. L'année 5492, adoptée par les mêmes, correspondait à l’année 5501 des Alexandrins, et son année 3493 à leur année 5502, quatrième selon eux et première selon lui de l’ère chrétienne. Ainsi, plus de différence pour les années du monde entre Panodore et les Alexandrins, depuis le retranchement que ceux-ci firent de dix années avant leur ère, au commencement de Dioclétien. Il n’en exista que pour l’époque de l’Incarnation, que Panodore retardait comme les derniers de trois années. Ceci prouve que le P. Pétau a été dans l’erreur, lorsqu'il a supposé que l'ère de Panodore rentrait dans celle d'Alexandrie pour la supputation des années de

l'incarnation , et ne s’en éloignait que pour celles de la création , car c’est précisément le contraire.

L'êre de Constantinople, qui, comme celle d'Alexandrie, commence à l’apparition de l’homme, s'accorde beaucoup mieux avec la version des Septante, qu'avec celle du texte hébreu. D’après ses supputations , la première année de lincarnation ou de l’ère chrétienne répond à 5509, comme dans l’ére vulgaire, ce qui donne à l’espèce humaine une existence de 7368 années en 1859.

La même époque correspond à la derniére de la cent quatre-vingt-quatorzième olympiade et à la premiére de . l'olympiade suivante. L'Église grecque n’en connaît point d'autre aujourd’hui. Les Moscovites, qui l'avaient reçue des Grecs avec le christianisme, l’ont de même conservée jusqu’au règne de Pierre-le-Grand.

Appliquons à la recherche de cette date la règle posée par Jules Scaliger, pour faciliter la réduction des années de l’époque de la période julienne, ou de cette ère fictive imaginée par ce savant, avec celle des années d’une tout autre époque. La période julienne résulte, comme on le sait, du produit des cycles de la lune, du soleil et des imdictions multiphées les unes par les autres. Ainsi, en multipliant 49 ou le cycle lunaire par le nombre 28 du cycle solaire, le produit sera 552 ; lequel, multiplié à son tour par 45 qui est le cycle des indictions, donnera la somme de 7980 années qui compose la période julienne.

La première année de l’ére vulgaire est placée à l’an 4715 de la période julienne, d’où il suit que pour trouver une année quelconque de Jésus-Christ dans cette période,

il faut ajouter 4713 à cette année. En additionnant ce nombre avec 4859 , on a pour la somme des deux 6572, qui est l’année de la période cherchée.

D’après le P. Pétau, le déluge aurait eu lieu l'an 1656 du monde, ou 2336 années avant l’ère chrétienne. D'après ces dates, l'existence de l’homme ne remonterait qu'à 5851 ans avant l’époque actuelle 4859. On peut toutefois faire entrer dans cet intervalle, le plus court qui ait été admis , les faits historiques qui se sont succédé sur la terre depuis la venue de l’homme, ainsi queles événements physiques qui ont eu lieu sur le globe depuis le déluge {.

Néanmoins, nous nous en tiendrons à la date donnée par les Septante, comme la plus exacte et celle qui rattache le mieux les faits physiques aux monuments et aux traditions historiques.

Nous voudrions trouver, dans les annales des autres nations , des moyens de résoudre les questions que fait naître l’époque du dernier événement qui a ravagé la surface de la terre; mâis les monuments que nous pouvons consulter ont des dates si incertaines, qu’elles ne sauraient éclaircir des questions aussi délicates.

Les Grecs ont admis deux déluges : lun qu'ils ont nommé d’Ogygès, et dont la date s'accorde tellement avec celle qui a été attribuée à cet événement par le texte hébreu, qu’elle paraît avoir été puisée à cette source. En effet, Varron et Censorinus ont placé le déluge d'Ogygès,

1 Petavü rafionarium temporum. Editio ultima ; Parisiis, 4741, pag. 5. \

Page 1