‹ De la cosmogonie de Moïse comparée aux faits géologiquesChapitre 4 sur 80 · D RE, | À · texte numérisé non relu

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découvre ; elle l’est également par la précision des traditions qu'elle contient sur les premiers âges de l'humanité. A l'aide de son flambeau, on peut surmonter bien des obstacles et approcher aussi près que possible de la certitude historique.

Cette certitude commence seulement à l’époque où l’homme, sorti des contrées de l’Asie centrale, qui fut son berceau, se répandit dans les régions voisines, soumit à sa domination les animaux qui pouvaient lui être utiles, éleva des monuments et des temples, et marcha à grands pas vers la civilisation, à laquelle il était poussé -par une puissance en quelque sorte irrésistible. Ce moment est le commencement de l’histoire 1.

Les temps sur lesquels Moïse a porté son attention peuvent être divisés en trois principales périodes. La première, la plus ancienne, dont la durée a été indéfinie , est en quelque sorte universelle, car c’est pendant sa durée que toute la matière qui compose les corps célestes, planétaires ou stellaires, sortit du néant et fut créée. Pendant la seconde période , les corps célestes reçurent leurs formes et leurs dispositions actuelles ; elle peut donc être considérée à la fois comme céleste et terrestre.

Cette période, pendant laquelle la lumière a été mise en action et où notre globe a éprouvé de grandes et de nombreuses modifications , comprend plusieurs époques qui correspondent aux jours de la création. L’avant-dernière

1 Voyez le petit écrit de M. le professeur Studer, intitulé : La foi et la science, inséré dans la Revue Suisse, 19° année, tom. XIX, pag. 803, 1856.

de ces époques a vu l’homme , le dernier créé des êtres vivants, apparaître sur la terre ; et bientôt après les.temps historiques ont commencé. Ces temps, considérés relativement aux dépôts qui y ont été opérés, ne sauraient être divisés en époques distinctes ; du moins rien dans ces dépôts ne permet d'établir d'intervalle ni de préciser quelque date. |

Telle est la marche que nous avons adoptée dans la division des temps auxquels se rapportent les grands événements de l’histoire de la terre et de l'univers. On trouve uniquement dans la Genèse la mention de la création primitive qui eut lieu au commencement, c’est-à-dire avant l’époque où les corps stellaires et planétaires reçurent leurs . harmonies respectives.

La seconde période embrasse les sept époques, ou si lon veut les sept jours de la création , elle aurait pu être nommée géologique; du moins, pendant les temps qu’elle circonscrit, les différentes modifications dont les témoins sont dans les entrailles de la terre ont été produites. Quoique les traces des anciennes générations qui se sont succédé sur le globe existent dans les couches terrestres, on ne peut cependant rattacher leur formation à chacune des époques dont il est parlé dans la Genèse. Essayer d’établir une pareille concordance, ce serait méconnaïtre le but qui a porté Moïse à nous faire le récit de la création.

Ce récit, dans sa généralité , est du reste d’accord avec les faits physiques et historiques, ainsi qu'avec les recherches géologiques. En effet, dans les temps actuels, la terre jouit d’une lumière et d'une chaleur indépendantes du

soleil ; il en était à plus forte raison ainsi avant l’époque où cet astre a été disposé de manière à en répandre d’une manière constante sur notre planète. Aussi Moïse nous apprend que la lumière à jailli à la voix de Dieu, avant que le soleil eût reçu l’atmosphère fumineuse qui nous en procure maintenant les bienfaits.

Il serait possible que, comme antérieurement à cette appropriation, l’eau répandue dans l'atmosphère s'était précipitée en partie sur le globe et y avait constitué les mers, les rayons lumineux aient été depuis lors moins déviés dans leur march® en traversant les couches de l'air.

D’après les faits, comme d’après la Genèse, l’apparition des êtres vivants a eu lieu principalement en raison directe de la complication de l’organisation. Enfin, aux deux périodes signalées dans la Bible a succédé l’époque historique.

Depuis cette époque, postérieure au déluge, les hommes, partis de l’Orient, se sont dispersés dans les diverses parties de la terre. Chacune de leurs tribus a eu sa langue, ses mœurs, ses usages et ses lois. Les causes des principaux changements que la surface du globe a subis sont rentrées dans des bornes plus restreintes et plus en harmonie avec la marche nouvelle des phénomènes physiques. Devenues constantes dans leur action, elles n’ont plus opéré les perturbations violentes survenues dans les milieux extérieurs ; ces changements ont été probablement, pendant les temps géologiques , la cause de la perte d’un si grand nombre d'êtres organisés.

Les mêmes effets qui se sont manifestés à ces anciennes époques , se produisent encore de nos jours, seulement

avec une moindre intensité. Rien n'est changé à l'égard de ces causes, si ce n’est que leur action a perdu de plus en plus de sa puissance, par suite de la stabilité vers laquelle da globe a tendu dès le principe de sa coordination.

Depuis lors, l’homme, sorti des plateaux de l'Asie, a irradié de ce point, le plus favorable à sa dispersion, et a successivement couvert la plus grande partie de la surface de la terre. Ses tribus se sont propagées à peu près bartout. Dominateur du monde, il n’y a plus eu pour lui d’asile inexploré ni de terres inconnues. Heureuse et douce influence qui a mis de l’harmonie dans le monde moral, de même quese sont établis l’ordre admirable et l'accord merveilleux qui rêgnent dans le monde physique et l’ensemble des choses créées. P

Nous avons suivi jusqu’à présent l’étude des faits physiques qui peuvent nous dire l’époque à laquelle les causes actuelles ont commencé à produire leurs effets. D’après eux, cette origine ne remonterait guère au-delà de 5000 ou 5500 ans, ce qui fixe à la fois l’époque du déluge biblique et celle du renouvellement du genre humain. Comme , d’après les traditions les plus certaines, ce cataclysme aurait eu lieu plus de 2000 années après l’apparition de l’homme,

! Quoique les plaines élevées de la Tartarie ne puissent plus être regardées comme le berceau de la civilisation, pas plus que le site primitif des sciences et des arts, il n’est pas moins vrai que c’est dans l’Asie que l’on découvre l’histoire du premier développement des sociétés humaines. C’est aussi en Asie que l’on rencontre les plus anciens monuments historiques. (Recherches historiques sur les montagnes de l'Asie inférieure, par À. de Humboldt. Introduction, tom. 1; Paris, 1843.)

vs

æ 7 — l'ancienneté du genre humain ne dépasse probablement pas 7500 ou au plus 8000 ans.

Il reste à savoir si cet espace de temps est suffisant pour se rendre compte de l’ancienne civilisation des peuples de l'Orient, ainsi que de l'érection de leurs villes et de leurs monuments. Interrogeons done les premières annales et les anciennes traditions historiques, et voyons si les dates qu'elles nous donnent s'accordent avec les faits physiques, qui ne sauraient nous tromper.

S'il existe un certain accord entre des dates obtenues par des moyens aussi différents, cette coïncidence donnera nécessairement à ces dates une certaine certitude.

Essayons ce genre de recherches, et assurons-nous si les espèces éteintes depuis les temps historiques, dont les unes sont figurées sur les monuments de l'antiquité et les autres sont enregistrées dans de vieux documents, donnent à ces temps une plus baute antiquité que celle que nous leur avons assignée.

I. Les espèces perdues depuis les têmps historiques assignentelles à ces temps une haute antiquité? ,

Nous allons étudier un ordre de faits totalement différent de ceux dont nous avons cherché à bien apprécier la valeur. Les premiers que nous examinerons sont relatifs aux espèces perdues depuis les temps historiques. Avant de discuter leur importance , il faut s'assurer si réellement des êtres vivants ont été détruits depuis cette grande époque de l’histoire de l'humanité. On découvre sur plusieurs

monuments antiques des figures ou des représentations d’animaux dont l’ensemble de l'organisation rend l'existence non-seulement possible , mais probable. Ces animaux auraient donc vécu , puisque leurs traits sont retracés dans d'anciennes sculptures , ou sur des dessins que le temps n’a point encore flétris. Comme nous ne découvrons nulle part des traces de ces espèces, qui paraissent avoir été contemporaines de la race humaine , des causes quelconques ont dû les anéantir.

Le sanglier d'Érimanthe, tracé par le ciseau d’Alcamène sur le temple de Jupiter, à Olympie, a été sculpté avec trop d’habileté, l’on pourrait dire avec trop de scrupule, pour ne pas avoir été dessiné d’après un animal réel. Son existence est non-seulement possible, mais certaine, puisqu'il a été reproduit sur d’autres monuments postérieurs à Alcamène. Nous admettons sans difficulté dans nos méthodes l'existence d’une espèce, sur le récit ou d’aprés la description d’un voyageur ; nous devons donc en agir de même relativement aux animaux représentés sur des monuments différents et par des artistes qui n'avaient aucune relation. Un pareil accord ne peut être l'effet du hasard ; aussi Geoffroy-Saint-Hilaire a-t-il considéré le sanglier d'Érimanthe comme une espèce perdue.

Il en est de même de deux pachydermes figurés sur la mosaïque de Palestrine. Le pavé qui nous a conservé le souvenir de l’un d’entre eux nous a fait connaître sa patrie : c’est le xithit des anciens Égyptiens. Si nous cherchons certains des animaux gravés sur le monument de Palestrine, parmi les espèces vivantes ou parmi celles dont Jes

entrailles de la terre nous ont conservé les restes, nous n’en découvrons pas plus de traces que du sanglier d'Érimanthe. Nous sommes donc en droit d'en conclure que ces races ont cessé d'exister.

On objectera peut-être que ces représentations peuvent avoir été l'effet du caprice des statuaires de l'antiquité. Sans doute, l'imagination des peintres et des sculpteurs a créé une foule d'êtres imaginaires ; mais les animaux mythologiques ne sont fabuleux que dans l'assemblage des parties qui les composent et nullement dans chacune de ces portions. Les artistes anciens, notamment ceux du beau temps de l'antiquité, avaient une tendance manifeste verse vrai; ils ne s’en écartaient que par suite des idées mythologiques, dont ils étaient loin de suivre constamment les fausses mspirations. ( Vote 1.)

Cet amour de la vérité est empreint dans toutes leurs œuvres ; on le reconnait jusque dans leurs conceptions les plus bizarres et les plus étranges. Ce qui le prouve, c’est qu'ils avaient démêlé les caractères propres à chacune desespèces d’éléphants.Cependant Linné etBuffon n'avaient

pas distingué l'éléphant d'Asie de celui d’Afrique, quoique

ce dernier soit caractérisé par une plus petite taille et des oreilles très-développées.

Les espèces figurées sur les monuments antiques ne sont pas les seules qui paraissent éteintes. Nous ne trouvons nulle part les crocodiles recueillis par Geoffroy-Saint- Hilaire dans les catacombes de l'Égypte; néanmoins toutes les espèces que l’on découvre dans ces tombeaux sont loin d’être perdues. Une musaraigne observée récemment en

Égypte à l’état de momie, n’a pas paru différer d’une espèce qui vit maintenant dans les environs de Suez. Tels sont encore les bœufs, les chats, les chiens, les ibis et tant d’autres animaux que l’on y découvre en nombre plus ou moins grand. |

Le cerf à bois gigantesques , considéré à tort comme fossile, quoique des temps historiques , n'est pas moins une espèce tout à fait perdue. Il existait cependant en Prusse et on Italie, au xve siècle, d’après les témoignages unanimes de Sébastien Munster, de Johnston et d’Aldrovande. On en a même découvert des débris dans les tombeaux romains de Bonn, en Allemagne.

Depuis lors cette race s’est complètement éteinte, comme, depuis des temps plus éloignés de nous, les crocodiles des catacombes de l'Égypte. On en conçoit facilement la raison pour le cerf à bois gigantesques : la grandeur de ses bois ne lui permettait pas d'échapper aux chasseurs. Ce cerf a donc été anéanti depuis peu; il paraît cependant avoir été contemporain, dans certaines régions , des anciens éléphants, des rhinocéros, de l’hippopotame et des hyènes dont les espèces n’ont plus de représentants sur la terre.

D'un autre côté, ce ruminant, décrit par Oppien, a été signalé par Julius Capitolinus comme un des animaux les plus remarquables parmi ceux que l’on envoyait d’Angleterre en Italie ; aussi le cerf à bois gigantesques est-il représenté dans les peintures et les sculptures de Rome antique; l’on en rencontre des assements dans les alluvions récentes du val d’Arno. Ces ossements présentent même

de nombreux cals, suite de blessures faites par des instruments tranchants et acérés, etconséquemment par l’homme.

La destruction de ces animaux n’a pas exigé des causes bien extraordinaires, car les plus simples peuvent produire le même résultat. Il suffit que la mortalité d’une race soit hors de proportion avec sa naissance, pour la faire disparaître. Ainsi le dronte ou le dodo, dont nos musées renferment quelques débris, ne se trouve plus à l'ile de France ni à l’ile Bourbon, où , au dire d’Hébert , il vivait en 4626. Dans ce moment le bouquetin ( Capra ibex) ne se rencontre presque plus sur les hautes sommités des montagnes de la Suisse, où naguère il était abondant. Il en est à peu près de même dans les Pyrénées ; les individus du bouquetin y deviennent si rares qu’il est difficile d’en trouver même d'isolés. (Note 2.)

Les oiseaux gigantesques nommés epyornis et dinornis, qui vivaient naguère l’un à Madagascar, et l’autre dans la Nouvelle-Zélande, sont des espèces qui paraissent aujourd’hui totalement perdues. On a trouvé les œufs de ces oiseaux ainsi que leurs nids et diverses parties de leur squelette, ce qui annonce qu'ils vivaient naguère dans les lieux où l’on découvre ces restes. Il n’y x pas apparence qu'il en soit de ces espèces comme du notornis, que l'on a retrouvé vivant à la Nouvelle-Zélande.

L'observation qui annonce que des espèces intertropicales ont jadis vécu dans les régions polaires, est loin de prouver le contraire. Elle se rapporte évidemment aux temps géologiques, où la température de la terre était assez élevée pour permettre aux végétaux et aux animaux

dont les analogues ne se rencontrent que dans les régions les plus ehaudes , de vivre jusque dans les contrées glaciales des environs des pôles.

Il en serait de même si, au lieu du changement des climats , suite nécessaire de l’abaissement de la chaleur centrale, on voulait admettre que ces changements ont été produits par un déplacement de l'axe du globe.

L'observation des étoiles prétendues fixes , qui correspondent aux régions polaires, nous apprend qu'il s'opère dans l’axe de la terre un déplacement; mais il est si lent et si faible qu’il n’est que de neuf secondes et fait sa révolution dans environ dix-neuf ans. En vertu de ce mouvement, l’axe du globe trace un cercle de dix-huit secondes de diamètre, dont le centre est le lieu moyen du pôle. D'après Laplace , il y a 21,400 à parier contre un que ce déplacement n’est ni au-dessous de 9,31 ni au-dessus de 90,34. Cet effet est loin de répondre au déplacement qui devrait se produire dans l’axe de la terre, pour opérer l'instabilité des climats les plus opposés, et changer les glaces du pôle contre les feux de l'équateur.

La comparaison des observations anciennes avec les modernes nous montre que l’obliquité de l’écliptique , sur l'équateur terrestre, n’est pas aujourd’hui ce qu'elle a été autrefois. Cette obliquité ne peut varier sans entraîner un changement correspondant dans les climats ; mais ce dé- ” placement , dont les causes sont connues et appréciées, est borné entre des limites tellement étroites que les effets qu'il peut produire sont à peu près insensibles. Il ne s’é- lève qu’à quarante-huit secondes par siècle et ne dépassera

jamais un degré et demi. D'après cette évaluation, cette cause est tout à fait insuffisante pour transporter au pôle le climat des régions équatoriales.

Le déplacement de l'axe de la terre , indiqué par l'observation des étoiles circumpolaires , n’est qu’un changement par rapport aux étoiles et non par rapport à la terre.

- Celle-cine cesse pas de tourner autour du même diamètre;

ou , si l’on veut , l’axe autour duquel elle fait sa révoluton passe constamment par le même point de sa surface. Une pareille variation, quelque grande qu'elle puisse être, ne saurait faire que les régions polaires deviennent les régions équatoriales, et réciproquement ; elle rendrait seulement plus égale la répartition de la chaleur entre divers points de la terre, et plus inégale la répartition de la chaleur au même point pour les divers temps de l’année.

Le déplacement de l’écliptique produit des effets absolument pareils ; il ne saurait donc opérer le transport du climat équatorial aux pôles. Pour que cette inversion fût possible , il faudrait que la terre tournêt autour d’un autre diamètre ; et l'on ne connait pas de cause qui puisse produire un semblable effet, excepté pourtant le choc d’un corps étranger.

Encore faudrait-il que ce corps eût une certaine masse et qu'il frappât la terre dans une direction déterminée. Les comètes sont les seuls astres qui pourraient exercer une pareille action ; mais pour cela elles devraient avoir une masse plus considérable que celle qu'elles présentent.

Ce choc, ne pouvant être qu'instantané, n’expliquerait pas mieux que les autres causes astronomiques comment

les mêmes espèces se trouvent dans les houillères des contrées polaires et dans celles des régions équinoxiales.

Les causes astronomiques ne pourraient pas non plus rendre raison de pareils phénomènes. Elles ne sauraient nous faire comprendre comment les mêmes végétaux dont les analogues habitent les régions les plus chaudes de la terre, ont été rencontrés , lors des temps géologiques, aussi bien dans les contrées voisines des-pôles que dans les régions équatoriales.

Cette uniformité dans la végétation de pays aussi différents que les pôles et les environs de léquateur, a exigé que la température füt égale dans les deux régions. De pareils faits ne peuvent s’expliquer par le choc d'un ‘corps étranger, et encore moins par un changement dans l'axe de la terre. Ces diverses causes produiraient des effets violents et subits ; tandis que ceux dont il s’agit ont dû avoir lieu avec une certaine lenteur et sans convulsion ni désordre.

D'un autre côté, les pyramides d'Égypte, construites il y a déjà près de trois mille ans, ne sont-elles pas, comme à l'époque de leur fondation, dans le sens même du méridien? Toujours debout, toujours sous la même orientation, ces monuments peuvent bien témoigner des vicissitudes humaines, mais ils sont impuissants pour nous dire celles que le globe terrestre a éprouvées.

‘ Les astronomes français ont vérifié la direction méridienne des pyramides, lors de l'expédition d'Égypte. Bâties dans le sens du méridien, leur position n’a pas été altérée depuis leur construction. Les pyramides , bien orientées lors de leur fondation, le sont encore maintenant; elles

remontent cependant à environ trois mille ans avant les temps actuels (1859). Elles nous disent par là que les lois de la nature sont autrement fermes et stables que celles créées par le gémie de l’homme. (Note 5.)

Si les Égyptiens ont opéré par les ombres au solstice, ils devaient savoir que les quatre ombres solstitiales opposées deux à deux formaient très-exactement une ligne droite. Ils n’ont pu découvrir ce fait astronomique que par des observations attentives longtemps continuées et répétées avec une extrême patience. Une fois les directions de ces ombres assurées sur le terrain , il ne leur a pas fallu moins d’attention pour tracer sur le sol les quatre lignes des faces des monuments sans déviation sensible, et dans une longueur de 234 mêtres. Ayant pris des points à égale distance du gnomon , ils ont dû mener des parallèles et des perpendiculaires aux lignes joignant ces points, et par conséquent mesurer ces bases avec une grande justesse.

Les deux ombres équinoxiales, d’après les calculs de Delambre, font entre elles un petit angle qui peut produire sur la direction de la ligne méridienne une différence d’environ 7° à 45’, ou moins encore. Ainsi, l’une ou l’autre méthode a pu fournir avec exactitude aux Égyptiens la direction cherchée.

Mais, ce qui est plus remarquable, le type d’une ancienne mesure de la terre parait exister sur les pyramides. La grandeur du degré terrestre est, pour ainsi dire, écrite sur le principal de ces monuments, et les mesures nationales de

longueur et de superficie sont conservées dans leurs dimen-

sions. D’après ces faits, le système de ces mesures aurait été fondé sur une base invariable prise dans la nature.

En effet, le nombre 231 mètres , qui mesure le côté de la grande pyramide, contient exactement 400 fois la coudée égyptienne actuelle (pykbélady), ou coudée du pays, dont la valeur est de 577®m,50. En outre , il correspond à 60 cannes agraires , puisque la canne légale encore en usage, déposée dans la mosquée de Gyzeh, est de 3m,85.

De plus , cette même mesure est la 480e partie du degré terrestre propre à l'Égypte, lequel vaut 4110,833m; d’où il suit que la hauteur oblique de la pyramide, trouvée égale à 184m,72, en est la 600e partie , et représente par suite le stade le plus connu de l’antiquité, qui était précisément de 600 au degré.

Toutes ces circonstances accumulées prouvent évidemment : 40 que l’unité actuelle de longueur dérive du côté de la base de la grande pyramide ; 20 que l’unité actuelle de superficie dérive aussi de la surface de la base du même monument; 3 qu'enfin, ces mêmes mesures sont liées à la forme de la terre, puisque les dimensions de la pyramide en sont une conséquence.

Le périmètre de la plus grande pyramide ayant une demi-minute du degré terrestre propre à l'Égypte, en faisant le tour de ce monument douze fois on parcourait l'étendue du schœne égyptien, et en le faisant cent vingt fois, celle du degré de l'Égypte. Le stade de cette contrée se déduit également des dimensions de cet édifice. Il forme la hauteur de la face, d’où l’on peut conclure avec précision la longueur de la coudée.

‘ La hauteur verticale de la grande pyramide est seulement de 189m,117,

Les pyramides ne sont pas les seuls monuments de l’antiquité qui, bâtis dans le sens du méridien , aient été retrouvés avec leur orientation primitive. Pietro della Vallee, en visitant à Babylone les ruines du temple de Bélus, a reconnu que les murs de cet édifice regardaient les quatre parties du monde et étaient encore parfaitement orientés ; cependant son origine paraît plus ancienne que celle des pyramides. Construit avec tout autant de solidité et d'aussi bons matériaux que ces derniers monuments , ce temple tombe tout à fait en ruines. (Note 4.)

À la vérité, la durée d’un édifice ne dépend pas uniquement du mode suivi dans sa construction, ni de la nature des matériaux qui le composent, mais encore de l’état habituel de sécheresse ou d'humidité de l’atmosphère. Cette durée dépend également de l’influence de l'homme , plus puissante que celle des agents atmosphériques ; car il peut parer aux causes de leur destruction. Dés-lors, si le temple de Bélus est maintenant en ruines, peut-être n'est-ce pas parce qu'il est plus ancien que les pyramides d'Égypte, restées inaltérables, mais à raison des pluies, plus fréquentes à Babylone qu'en Égypte.

Ïl n’y a donc paseu changement dans l’axe de la terre, et le fameux puits de Syène, mentionné dans Luceain, où on lit : Umbras nusquam flectente Syene , prouve dans quelles limites restreintes s’opérent les variations de lobliquité de lécliptique. Ces variations annoncent bien un léger changement dans son inclinaison; mais il est trop faible pour opérer des effets marqués sur les climats

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terrestres, et surtout pour transporter aux pôles les climats de l’équateur. (Note 5.)

Ces faits et la destruction de plusieurs espèses vivantes, depuis les temps historiques, ne peuvent leur faire supposer une plus haute antiquité que celle que nous leur avons attribuée. Voyons si nous n’arriverons pas au même résultat, en considérant les diverses modifieations qu'a éprouvées l'espèce humaine, d’où sont résultées des races nombreuses et en quelque sorte constantes.

IL Les modifications de l'espèce humaine donnent-elles aux temps historiques une haute antiquité ?

L'espèce humaine, par suite des causes diverses dont elle a éprouvé l’action, a subi de nombreuses modifications, non-seulement dans ses formes extérieures , mais encore dans l’ensemble de son organisation. On a donné le nom de races aux variétés principales qui en ont été le résultat. Certains observateurs ont fait plus encore ; ils ont considéré ces races comme autant d'espèces distinctes. A leurs yeux, le genre humain n’est point simple, mais composé d’une vingtaine d’espèces , et peut-être même d’un plus grand nombre.

Deux opinions diamétralement opposées ont été émises par les zoologistes de notre époque, sur cette importante question. Il s’agit de savoir quelle est la plus probable.

Par suite des croisements, de l'influence des milieux et du temps, l’homme a éprouvé de notables modifications , d’où sont résultées, en définitive, les races aetuelles. Les

monuments et les traditions historiques nous apprennent que, contrairement aux animaux, l’homme, placé primitivement sur un point unique, en est parti pour se répandre sur toute la terre.

Cette condition, particulière à l’homme , qu'aucun être vivant n’a partagée avec lui, est exclusive de la multiplicité de l’espèce humaime. Cette multiplicité ne pourrait être réelle que si l’homme avait été placé, à son origine, dans tous les lieux où il existe maintenant. Le contraire étant à peu près démontré, il est difficile d'admettre qu’il existe plusieurs espèces d'homme , par cela que ses races présentent de grandes différences ; car elles sont moindres que celles des espèces domestiques les mieux déterminées.

En effet, les races qui habitent l’Amérique et la Nouvele-Hollande paraissent plus jeunes que celles de l’ancien continent, puisqu'elles en sont dérivées. Si ces métis, distingués par des caractères particuliers, sont des variétés et non des espècës, puisqu'on peutremonter à leur souche ou à leur type primitif, il doit en être de même de ceux dont ils sont provenus. Mais n’anticipons pas sur la question de l’unité du genre humain.

On peut se demander ce qüe l'on doit entendre par espèce et par variété. Pour décider s'il y a eu ou non plusieurs espèces d'hommes, il faut définir avec précision le sens de ces expressions. Si l’on a tant discuté sur l'unité du genre humain , c’est que l’on ne s’est point préalablement fixé sur le véritable sens à donner aux mots espèce et variélé.

La génération , quel qu’en soit le mode ou de quelque

maniére qu’elle s'exerce, semble être le type et le seul fondement sur lequel on puisse établir ce point de départ. Ainsi, tous les individus qui peuvent se reproduire et se perpétuer indéfiniment les uns avec les autres , sont d’une seule et même espèce.

Les différences qui distinguent ces mdividus , quelque grandes qu'elles puissent être , ne sont en définitive que des variations d’un même tronc ou d’une même souche. Ainsi,tant que ces différences n’altèrent pasle type essentiel, et que les individus chez lesquels elles existent peuvent se perpétuer, elles constituent uniquement des variétés. Seulement, d’après la constance ou la fugacité de ces caractères différentiels, on doit distinguer les variétés en deux ordres. Les premières ou les principales sont celles où il existe une permanence presque constante dans le type des individus auxquels elles se rapportent. Les secondes ou les dérivées varient, au contraire, à l’infini dans leurs traits distinctifs, qui disparaissent et s'effacent par les causes les plus simples. Les unes sont des variétés du premier ordre ou fondamentales ; les autres sont des variétés du second ordre ou accidentelles.

On peut citer comme exemple du premier ordre les races blanche, jaune et noire ; et pour le second ordre, les variétés qui en sont dérivées, comme les espèces américaine, colombienne et finnoise, ete. Ces trois espèces peuvent se rapporter au même tronc ou à un seul type spécifique.

La question, ainsi envisagée, se réduit au point de savoir si les races humaines peuvent se reproduire les unes

avec les autres d'une manière indéfinie. L'expérience .

prouve que les plus abâtardies procréent des individus féconds , réunies avec les races les plus parfaites. Cette expérience que nous invoquons n'est point fondée sur quelques faits isolés, mais sur l’ensemble et l’universalité des observations de tous les jours.

Cependant Geoffroy-Saint-Hilaire ayant vu le pelage des chevaux altéré par un séjour prolongé dans les mines : de Liége, a pensé que l'espèce organique n'était point immuable. Les poils de ces animaux y sont devenus plus touffus , d’un noir partout uniforme, singuliérement moelleux , produisant au toucher la même sensation que ceux de la peau des taupes, comme cela arrive par l'effet de la cessation de la lumière. |

Cette observation suffit-elle pour renverser l'édifice z00logique et prouver la fausseté du principe de limmutabilité de lespèce organique ? "Nullement ; car tout ce qu'on a voulu désigner par ce mot d'immutabilité , c’est que siles espéces sont susceptibles d’éprouver un grand nombre de variations toujours proportionnées à l’action des causes qui les produisent, causes qui ne sont jamais assez puissantes pour les faire passer les unes dans les autres, elles se perpétuent constamment en conservant leurs principaux caractères. Or, l'observation des chevaux restés pendant plusieurs années à mille pieds (333 mètres) de profondeur, prouve uniquement que ces animaux ont varié dans leurs caractères les plus fugaces.

il n’y aurait donc qu’une seule espèce d'homme , si la définition donnée à cette expression est fondée. A la vérité, plusieurs espèces reconnues comme différentes donnent ,

par leur accouplement , des individus féconds ; tandis que chez certains invertébrés, un seul aceouplement suffit à plusieurs générations. Mais ces diversités dans le mode de reproduction s’expliquent facilement , ainsi que nous le verrons plus tard. |

L'homme, par suite de son influence , a fait accoupler plusieurs animaux différents ; ces accouplements, qui n’ont * jamais lieu dans les espèces livrées à elles-mêmes, donnent souvent des produits qui tiennent plus ou moins de la forme et de quelques particularités de leurs parents ; quelquefois ces nouveaux individus tiennent le milieu entre le père et la mère. Cette circonstance a fait donner à ces produits de deux races différentes le nom de métis ou de mulets. ‘

L'homme seul a le pouvoir de forcer les animaux à se soumettre à de pareilles associations; mais pour les y contraindre, ‘il faut qu'ils se trouvent sous l'empire de certaines conditions. Ainsi, un des sexes au moins doit être en état de domesticité ; si la domesticité n’est pas une condition absolue, il est néanmoins nécessaire que tous deux soient privés de la liberté.

Les produits forcés de ces aceouplements contre-nature sont si peu dans leur état normal, qu'ils sont à peu près généralemeni stériles et inféconds. Lorsqu'ils sont aptes à la génération, ce pouvoir, loin d’être infini comme chez les véritables espèces, s'arrête à la troisième ou au plus à la quatrième génération. Ainsi les métis résultant de l’association de deux animaux différents, ne possèdent pas la faculté génératrice dont jouissent seuls les véritables types.

LS

— S — Dés-lors ils n’altérent en rien l’organisation, puisque les métis sont si peu durables, qu’ils ne peuvent point se propager ni par conséquent perpétuer leurs races.

Quant à l’objection tirée de ce qu’un seul accouplement suffirait quelquefois à plusieurs générations, elle ne paraît pas avoir une grande valeur pour faire changer la définition de l’espèce. Cette particularité , que présentent certains animaux inférieurs de l’ordre des invertébrés, ne modifie pas les races où elle a lieu , elle tend uniquement à en assurer la durée ; ce mode peut seulement être considéré comme une sorte de perfectionnement, car la conservation et la perpétuité de l'être vivant sont des points importants dans les lois de la nature.

Ces arguments ainsi écartés, 11 s’agit de savoir comment, s'iln’y a qu’une seule espèce d'homme, cette espèce unique a pu produire un si grand nombre de variétés aussi distinctes par leurs caractères extérieurs que par l’ensemble de leur organisation.

Pour concevoir comment les diverses races humaines ont pu être produites, examinons ce qui a lieu chez les animaux dont nous pouvons suivre les variations. Nous produisons à chaque instant de nouvelles variétés chez les êtres organisés, en les transportant avec nous dans les climats les plus divers, en leur distribuant la nourriture à notre gré, enfin en les forçant à se croiser de mille maaières différentes. A l’aide de ces influences, nous tendons à détruire le type spécifique; mais lorsque, libres du joug de l’homme, ces animaux retournent à la vie indépendante, ils reprennent bientôt leur état primitif et normal.

Leurs variations, par suite de notre influence, sont beaucoup plus nombreuses que celles de l'espèce humaine. Pour s'en assurer, il suffit de comparer l’homme avec l'animal dont il à le plus complètement fait la conquête, le chien. (Note 6.)

Le chien varie non-seulement dans son instinct, son naturel, mais encore dans son intrépidité. Il varie également dans ses qualités physiques ; 1l diffère par sa taille, comme un à cinq dans les dimensions linéaires, ce qui fait plus du centuple de la masse.

Cette différence est plus grande que celle que l'homme présente. Les Lapons, les Esquimaux et les Boschimans n’ont guère moins de quatre pieds etles Patagons n'arrivent presque jamais au-delà de six. La plus grande diversité dans la taille de l’homme rentre donc dans le rapport de un à un et demi ; elle est par conséquent de trois fois et demie moindre que dans le chien. Enfin, la masse du corps, comparée dans les diverses races, reste, à peu de Chose près, dans les plus dissemblables :: 4 : 4 2.

Si nous examinons les mêmes dimensions chez les nains et chez les géants, que nous ne saurions regarder comme dans l’état normal, nous trouverons que les extrêmes de leurs différences sont moindres que celles des races des chiens. Ainsi, la hauteur des plus petits nains est à celle des plus grands géants, presque :: 4 : 4; en les supposant bien proportionnés, la masse du corps des premiers est à celle des seconds :: 1 : 64.

Les chiens varient également dans leurs autres caractères ; la forme de leurs oreilles, de leur nez, de leur

queue, ainsi que la hauteur relative de leurs jambes, éprouvent de nombreuses et grandes différences. Il en est de même de la couleur et de l'abondance de leurs poils, qu'ils perdent quelquefois entièrement. Le développement progressif du cerveau, d’où résulte la forme même de leur tête, tantôt grêle, à museau effilé, à front plat, tantôt à museau court, à front bombé, subit aussi de notables modifications qui ne sont pas sans influence sur l'instinct de ces animaux.

Par suite de ces variations, les différences d’un mâtin et d’un doguin sont plus frappantes que celles que l’on reconnait entre les espèces sauvages d'un même genre naturel. Enfin, certaines races de chiens offrent un doigt de plus aux pieds de derrière avec les os du tarse correspondant, à peu près comme dans l’espèce humaine on voit des familles sex-digitaires. Ce développement d'un sixième doigt est le maximum de variation connu jusqu’à

ce jour dans le règne animal.

Ces variétés si diverses sont cependant provenues d’une seule et même souche. A la vérité, on s’est longtemps de-

mandé quelle était la souche primitive du chien, d’où sont

provenues les nombreuses races domestiques. D’après M. Hogdson , le type des nombreuses variétés de cette espèce se trouverait dans le Népaul, où 1l est connu sous le nom de Buansu.

Les caractères du Buansu sontles mêmes que ceux des chiens ordinaires ; aussi en a-t-il toutes les habitudes. On n’a donc plus à se demander si les chiens de berger ou le

chacal sont ou non les types des races domestiques. Ce

Il. 9

nil t

type se trouve dans plusieurs contrées de l’Asie , berceau du genre humain, là où l’homme a fait ses premiers pas vers la civilisation.

Si les animaux que l’homme a le plus rapprochés de lui ont éprouvé des variations plus nombreuses que l’espèce humaine, on peut ainsi concevoir celles que nous avons nous-mêmes subies. On ne saurait supposer que ces variations aient été produites par l'influence du temps, car elles sont postérieures à notre existence. Aussi voyonsnous les espèces sauvages rester immuables dans leur forme, quelque divers que soient les pays qu'elles habitent. Au milieu des exemples que l’on pourrait citer, le loup et le renard , qui s'étendent depuis la zone torride jusqu'à la zone glaciale, nous en fournissent les preuves les plus manifestes. Ces carnassiers n’éprouvent en effet dans cet immense intervalle qu’un peu plus ou un peu moins de beauté dans leur fourrure.

. Ainsi, les animaux sauvages, soumis à des modifications moins nombreuses que celles qui agissent sur les animaux domestiques, ne présentent pas dans leurs dimensions ni dans l’ensemble de leurs caractères, des variétés distinctes etencore moins constantes. Chaque espèce ne forme qu’une seule race composée d'individus semblables.

Cependant, d’après Blumenbach, plusieurs espèces paraîtralent éprouver quelques changements par suite de leur transport d’un lieu dans un autre, surtout lorsqu'il y a entre eux une grande différence de température. Ainsi, d’après Reugger, le chat, transporté du nord de l'Europe au Paraguay, il y a au plus trois siècles, y est devenu d'un quart plus petit.

Quelque grandes que soient les variations des espèces domestiques, elles ne sont jamais assez profondes pour empêcher de remonter jusqu’au type d'où elles sont parties. Toutefois ces variétés, résultat de notre influence, sont plus éloignées de leur souche primitive que ne le sont les races noire, jaune ou rouge, de la race blanche, dont elles paraissent toutes provenir. Or, n'est-il pas naturel d’en conclure que puisque les premières dérivent d’un même type, il doit en être de même des secondes, avec d'autant plus de raison que celles-ei présentent entre elles des différences moins profondes?

On aurait pu croire cependant à priori à de plus grandes variations, en considérant que l’homme a, de plus que les animaux, une merveilleuse faculté, l’intelligence, dont le cerveau paraît être l'organe matériel. Il n’en est pourtant pas ainsi, malgré les immenses progrès que la civilisation a faits chez certains peuples et le développement de l’encéphale qui en est la suite. Cet organe entraîne dans ses mouvements les formes extérieures qui en expriment les traits et les variations.

Les différences de l'espèce humaine dépendraient donc de lorgane matériel de l'intelligence ; cet organe, plus ou moins développé, produirait les nombreuses variétés qui en masquent l'unité. En se perpétuant, elles ont donné naissance aux diverses races, dont les plus inférieures sont presque méconnaissables aux yeux de teux qui y cherchent quelques traits de la beauté primitive de l'homme. Le système nerveux encéphalique, différent pour chaque peuple, a ainsi gouverné les caractères

extérieurs en même temps qu'il a présidé à la répartition des forces vitales, dont l'intervention a plus ou moins modifié l’effet des agents physiques.

Le travail intellectuel doit avoir nécessairement pour résultat de faire de la tête un centre de fluxion et d’y faire prédominer l'énergie vitale. L'effet d’un pareil phénomène est de donner à la'tête, où il se passe, un plus grand développement, et d’attribuer au système pileux une grande activité qui coïncide avec la plus grande complication du cuir chevelu. (Note 7.)

Il existe une connexité marquée entre le système nerveux et toute l’organisation, particulièrement avec le système osseux qui le protége. Ce dernier, ainsi qu'on la fait remarquer, rappelle plutôt un mécanisme qu'un organisme. Il n’estpas moins une des conditions des phénomènes les plus élevés et les plus nobles de la vie humaine.

Tels sont les effets qui ont eu lieu chez la race blanche; plus parfaite sous le rapport moral, elle ne l’est pas moins sous les rapports physiques. Tel est aussi le progrès qui s'effectuera par le perfectionnement de l’intelligence, chez les races qui sont descendues dans l'échelle de la vie,

même chez la plus dégradée de toutes, la race nègre. = Le fait seul d’un travail intellectuel prolongé, amenant un surcroit de sang vers la tête, aura pour effet d’allonger et d’amollir la laine grossière dont elle était naguëre couverte et qui manquait d'aliment. Comment pourrait-il en être autrement, puisqu'il y a identité entre le pigmentum sous-épidermique et la matière des poils. Le développement de la chevelure ne saurait avoir lieu qu’aux dépens de la

couleur noire ; à mesure que les cheveux s'allongeront, la coloration deviendra moins foncée et l’angle facial de plus en plus rapproché de l’angle droit, signe d’un plus grand degré d'intelligence.

Ce que nous venons de dire de la race nègre s'effectuera chez toutes les autres , et par exemple chez la race mongole, par l'influence des progrès de la civilisation. Lei comme ailleurs, les formes du crâne suivront les variations du système encéphalique. Les pommettes cesseront d’être proéminentes lorsque les lobes antérieurs du cerveau élargiront le front. Le visage cessera aussi d’être coupé en losange et les yeux regarderont directement en avant.

La prééminence des plus nobles instincts fera disparaitre la saillie du menton et la grandeur de la bouche; les cheveux, puisant dans les matériaux plus abondants qu’amène l'activité cérébrale, deviendront fins et moelleux, et la barbe ornera le visage, siége des mouvements expressifs. Enfin, recevant par contre-coup la loi du système nerveux, la coloration de la peau disparaitra de plus en plus et le sens du touchér deviendra plus parfait.

Si ces effets se continuent et si les progrès de l’intelligence s’étendent de plus en plus, on verra les hommes à teint coloré, à cheveux crépus ou laineux, ou à cheveux courts, tendre d’une manière manifeste vers la race blanche, celle dont l'angle facial est le plus rapproché de l’angle droit, et où les cheveux sont les plus longs et la peau la moins colorée.

Le développement du système nerveux encéphalique , instrument de l’âme dans les opérations intellectuelles ,

suffira pour,produire le passage d’une race à une autre ; car tous les caractères spécifiques gravitent autour de ce système et en suivent les mouvements. Il est facile de concevoir quelle instabilité existe dans ce développement , et combien doivent être nombreuses les variations qui en sont la suite. Il ne faut donc pas s'étonner s’il existe un grand nombre de variétés dans l'espèce humaine. On doit d'autant moins en être surpris, qu'à l'influence du système nerveux vient s'ajouter une foule d’autres causes dont l'action est aussi sensible sur l'espèce humaine qu’elle l'est sur les animaux.

Sans vouloir entrer dans cet examen , il nous suffira de rappeler l'effet du croisement des diverses races humaines qui ont éprouvé en sens contraire l’action de la civilisation. On pourrait y comprendre celui qui dépend de la diversité des climats , des milieux et de la pression barométrique , et même l'influence des diverses sortes de nourriture dont les hommes font usage. Comme ces causes agissent d’une manière constante , elles ont produit à la longue les nombreuses variétés de l'espèce humaine.

Si l'exercice d’un organe en accroît le développement, une cause contraire ne peut que le diminuer et finir par en annihiler les effets, si sa cessation dure longtemps. L'instabilité des races est donc un fait nécessaire ; on peut la reconnaitre en observant les peuples qui ont abandonné la civilisation, comme en étudiant ceux qui en ont accéléré les progrès. Cette assertion n’est pas une pure théorie et encore moins une fiction ; la terre est là, avec ses nombreux habitants, pour en justifier l’exactitude, |

S'il était nécessaire de citer des exemples de cette marche rétrograde dans le chemin de la civilisation , nous pourrions en signaler un bien frappant ; il nous est fourni par la race finnoise, qui se rapporte à la race blanche ou caucasienne. La taille des Lapons et des Groenlandais, qui en font partie, est petite ; leur corps est trapu et leur front étroit , comme chez les hommes dont l'intelligence est peu avancée. Leurs cheveux sont courts, leurs pommettes saillantes et leur teint d’un brun sale.

L'abondante chevelure de la race blanche a disparu avec l'activité cérébrale. Les poils, et à leur défaut le pigmentum, ont dû se montrer sur le reste du corps , en sorte que la peau est devenue plus colorée et les cheveux plus courts que primitivement.

Ces effets paraissent dépendre de l’affaiblissement de la civilisation ; ils sont du moins beaucoup plus sensibles chez les peuples qui ont perdu leurs caractères et la beauté de leur type primitif. Il ne faut donc pas assigner un berceau différent aux diverses races humaines, et s'appuyer à cet égard sur l’incompatibilité de leur organisation; car toutes * se fondent les unes dans les autres , parce qu'elles proviennent d’une même source. Il ne nous a pas été donné, il est vrai, de suivre pas à pas de pareilles métamorphoses. Les historiens arrivent lorsque le genre humain est loin de son point de départ; les consulter sur ces temps éloignés, c’est demander à l’homme mûr lhistoire de son enfance.

Après ces faits, qui oserait dire que les hommes de couleur, dont la civilisation fait tous les jours de nouveaux

progrès, ne remonteront pas au point où nous sommes parvenus ? Nous verrons, par l'effet du développement du système nerveux encéphalique , la coloration de la peau s’affaiblir par degrés, en même temps leurs cheveux s’allonger et leur angle facial devenir plus ouvert.

Ces peuples, réunis en corps de nation, sous une forme de gouvernement régulier, n’auront bientôt plus rien des nègres, dont ils sont les descendants. Différents de leurs ancêtres , qui n’ont pas pu se faire une écriture, ni construire le moindre monument, ni même avoir une histoire propre à les éclairer sur leur origine , ces peuples, transplantés dans un monde nouveau, y prendront, par les progrès de leur civilisation, des formes nouvelles dont le perfectionnement physique ne sera pas un des moindres bienfaits.

Cette expérience commence à peine ; déjà ses effets sont sensibles ; ils le deviendront bien plus dans l’avenir si, par suite de ces vicissitudes, partage trop ordinaire de nos destinées , les hommes de couleur n’abandonnent pas la voie nouvelle qu’ils se sont ouverte. Cette voie leur deviendra plus sûre et plus courte s’ils s’allient avec la race blanche, leur ainée en civilisation.

Si, dans le principe, cette race a été en s’abâtardissant , à mesure qu'elle s’est éloignée de son point de départ , les siècles futurs auront sous leurs yeux la preuve que certaines variétés humaines , après être descendues dans le chemin de la vie, ont su , par de constants efforts intellectuels , remonter vers leur première origine. On ne les verra pas sans étonnement atteindre la beauté de leur

type primordial et reconquérir l'intelligence dont ils avaient laissé éteindre le flambeau.

Cette considération conduit à l’examen d’un autre fait non moins important, et qui découle en quelque sorte du premier. Si l’homme n’a jamais constitué qu’une seule espèce , il doit avoir été placé sur un point unique, duquel il a irradié pour étendre ses tribus dans toutes les régions. Ici l’histoire est d'accord avec ce qu’annonce l'étude de l’homme considéré indépendamment de sa patrie primitive. Elle nous apprend qu’Adam , ou le premier homme, a été placé dans le centre de l'Asie avec la mission de peupler la terre, et que sa postérité s’est étendue de ce point, le plus favorable à sa dispersion, sur toutes les

parties du globe.

L'étude des langues, aussi bien que celle de l’histoire, amène à la même conséquence. En s'appuyant mutuellement, la philosophie et les documents historiques donnent à cette conséquence un caractère frappant de vérité. Elle est confirmée par les faits les plus indépendants et les plus positifs. Leur accord est la preuve manifeste de son exactitude.

On peut également en trouver des preuves d’un autre genre dans plusieurs faits communs à l’universalité des races humaines.

Toutes offrent une égalité remarquable entre la durée de leur vie, en même temps qu’elles sont susceptibles de développer et de perfectionner leur intelligence. Elles peuvent , les unes aussi bien que les autres, transméttre à leurs descendants l'éducation qu’elles ont reçue de leurs

aieux. Toutes admettent l'existence d’un être supérieur ; elles lui rendent même un culte plus ou moins perfectionné, selon le degré de leurs lumières et de leurs croyances. Elles ont également un langage, moyen sùr et facile de communication entre elles. En effet, l’homme est le seul entre tous les êtres qui soit doué de la parole, dont il se sert pour exprimer sa pensée et ses sentiments.

La parole est dans l’homme une nécessité physiologi-

que ; elle forme le type essentiel et divin de l'humanité; aussi , dans sa sublime naïveté, l'écrivain sacré appelle l’homme âme parlante, pour le distinguer des animaux muets de la terre. ’ * Tous les hommes, à quelque race qu’ils appartiennent, sont affectés par certaines causes pathogéniques ; tous sont . affligés par les mêmes maladies, quoiqu’elles varient suivant les climats et certaines circonstances, locales. Les mêmes douleurs les tourmentent et les assiégent partout, aussi bien que des passions plus ou moins violentes. Les hommes les plus avancés en civilisation en éprouvent les effets, tout comme le sauvage qui ne sait pas même se mettre à l'abri des injures de l'air !.

En un mot, quelle que soit la famille à laquelle appartiennent les tribus humaines , et quelque grandes que soient leurs différences extérieures, on trouve chez toutes les mêmes désirs, les mêmes aversions et les mêmes sen-

! Voyez l'Histoire naturelle du genre humain , par James Cowles Prichard, dans l'original anglais ou dans la traduction allemande de Wagler: Leipzig, 1841.— M. Roullin en a publié assez récemment une traduction française.

timents intérieurs. Toutes, au fond de leur cœur, se reconnaissent soumises à l'empire de certaines puissances invisibles ; toutes ont des notions plus ou moins claires du bien et du mal, et toutes ont conscience du châtiment réservé au crime, châtiment auquel la mort ne saurait nous soustraire.

Si l’on rapproche de ces faits incontestables la diversité des instincts et des autres phénomènes physiologiques des animaux sur lesquels repose la distinction des espèces, on ne peut s'empêcher d'en conclure que toutes les races humaines appartiennent à une seule et même espèce, et qu’elles sontles branches d'un seul tronc et d’une souche unique. (Note 8.)

On a pourtant supposé que certaines maladies affectaient plutôt telle race que telle autre, et parmi ces maladies on a cité le pian des nègres. Les blancs y sont également sujets, quoique, d’après la remarque d’Alibert, eette maladie soit fort rare dans les régions tempérées. Presque locale, on la voit peu se développer en Europe, quoiqu’elle afflige toutes les variétés humaines dans les lieux où elle est endémique.

Sans doute, la Révélation a admis sans restriction que tous les hommes étaient provenus d’un seul. On peut cependant, sans risquer de l’altérer, s'assurer si les faits physiques sont ou non en opposition avec elle. En effet, la science n’est pas une croyance et encore moins une foi ; elle ne peut admettre un phénomène naturel que lorsqu’elle en reconnaît l’exactitude et la réalité. Aussi, pour

arriver à eette démonstration, nous allons essayer de prouver combien elle est fondée.

Les voyageurs qui sont parvenus à constater l'existence de plusieurs peuplades inférieures, sous le rapport de leurs formes et de leur fécondité, aux races mères du mélange desquelles elles étaient sorties, ont ainsi puissamment confirmé l'unité de l'espèce humaine. Lorsqu'on étudie les résultats du croisement des races chez les animaux, on voit non-seulement la fécondité persister au même degré, mais les rejetons qui en proviennent l'emporter sur les souches primitives en beauté, en force et en vigueur. Il n’y a donc point de parité sous ce rapport entre l’homme et les espèces : animales, ce qui peut, jusqu’à un certain point, nous faire comprendre comment les races jaune et noire sont provenues de la race blanche. |

L'histoire de l’homme a encore fait un autre progrés lorsqu'on a rapporté à trois types principaux toutes ses variétés. Les voies différentes par lesquelles on est arrivé à ce résultat lui donnent la plus grande probabilité. Ainsi, Camper, Buffon, Sæmmering , Blumenbach , Pallas, Cuvier, Humboldt, Serres , Flourens , y sont parvenus par leurs études comparatives sur l’ensemble et les détails de l’organisation ; Waslkenaër par ses recherches géographiques, tout comme Cook, Dumont-d’Urville et une foule d’autres navigateurs par l'observation directe des traits et des habitudes des peuples divers.

Il faut maintenant s'assurer si ces données sont confir- mées par la comparaison des langues et par l'examen critique des traditions et des monuments des peuples.

Avant d’entrer dans ces détails, nous ferons une observation qui confirmera les idées des savants que nous venons de citer. La race mongole est restée constam-

ment renfermée dans lorient de l'Asie, où elle a dirigé

ses conquêtes. C’est là du moins qu’elle a pris un caractère fixe et durable. Immuable dans ses mœurs et ses habitudes, elle a toujours habité le continent qu’elle avait choisi à son origine et n’en est pas sortie. La racé nègre en a fait de même pour l'Afrique, où elle s’est en quelque sorte reléguée. Elle n’en a quitté le sol que sous l’influence d’une volonté étrangère , et lorsqu'elle en a été arrachée par un trafic honteux. La variété blanche, ennemie de cette immobilité héréditaire , avide de changements et d’aventures, s’est répandue au contraire sur tout le globe, et rien n’a pu arrêter la marche de ses envahissements. Elle a été comme en avant des autres races: elle les a refou-

lées ou soumises à sa domination. Elle menace même par

son accroissement, non-seulement de les vaincre, mais de les absorber et de les anéantir.

Ces faits incontestables nous disent combien est grande la supériorité de la race blanche, la plus nombreuse et la plus anciennement civilisée ; aussi parait-elle le type d’où les autres sont toutes provenues.

Au défaut du parallélisme des différentes variétés humaines,on peut par leur association régulière reconnaître la prédominance du type particulier à la race blanche, suprématie à laquelle les autres espèces arriveront peut-être, ainsi que nous venons de lé voir, mais par une tout autre voie. Un pareil accord prouve que s’il existe maintenant

trois principales races humaines, il en est une supérieure aux deux autres, et dont celles-ci tirent leur origine.

Les observateurs qui n’admettent pas l’unité du genre humain, sont loin d’être d'accord entre eux sur le nombre des espèces qui le composent.Les uns en admettent douze ou quinze , tandis que d’autres en étendent encore singulièrement le nombre et le portent à plus de vingt. Peu satisfaits d’avoir créé des espèces d’une manière tout à fait arbitraire , ils les subdivisent encore et constituent ainsi des types principaux dont la quantité est en quelque sorte illimitée, puisqu'elle dépend du caprice des observateurs. L'embarras que l’on a éprouvé pour circonscrire les variations du genre humain, est une preuve des transitions infinies qui unissent les hommes et de la difficulté de les séparer par des caractères précis. Ces transitions sont la meilleure démonstration de l’impossibilité où l'on est d’opérer le morcellement du genre en un grand nombre d’espèces distinctes.

On a ainsi établi, sans aucune nécessité, une foule de variétés particulières parmi les peuples de Océanie. Cependant Dumont-d'Urville, à l'exemple de Forster et de Chamiso , n’en a vu que deux de bien tranchées : 40 la mélanésienne blanche , provenant de l’éthiopique d’Afrique ; 2 la polynésienne basanée ou cuivrée, qui n’est qu’un rameau originaire d'Asie.

La race malaise se trouve ainsi effacée du nombre des types primitifs; or, si elle est secondaire, la loi du croisement des espèces humaines devra subir à son égard des modifications importantes. En eflet, dans le mélange du

malais et du nègre, le premier étant supérieur, le métis doit en quelque sorte reproduire ses propres caractères , si la race à laquelle il appartient est primordiale; si, au contraire, elle n'estque secondaire, son mélange avec une espèce pure devrale ramener vers cette dernière. C’est aussice quiarrive chez les métis négro-malais, où prédomine le type nègre.

La race éthiopique ou noire paraît avoir donné aux îles de l'Océanie une partie de leurs habitants primitifs. On peut en suivre l’origine au moyen des croisements qu'elle a produits avec d’autres variétés. Les Indous, les Mongols et les Chinois sont venus se greffer sur cette race, et cela par suite de la marche du temps et des événements.

La fusion s’est opérée entre ces diverses espèces d’une manière graduelle et constante. Les Indous ont agi d’abord sur les Mélanésiens ; ils ont préparé, pour ainsi dire, ces peuples à l’influence des Arabes , comme, à leur tour, ces derniers, plus élevés dans la série des races, les ont amenés à quelques-uns des bienfaits de la civilisation européenne, si supérieure à celle dont ils jouissaient primitivement.

Cette marche concomitante des caractères physiques et moraux des peuples de l’Océanie , annonce combien les variations de l’espèce humaine peuvent être nombreuses , lorsqu'elles ne résultent que du seul effet des croisements de variétés différentes. Lorsque ces expériences se font sous nos yeux, 1l est facile de remonter jusqu’à la souche d’où elles sont parties. Cette circonstance donne un grand intérêt à l'étude de peuples aussi nouveaux, leurs variations paraissant dégagées des causes qui en rendent le point de départ plus caché, surtout chez la race caucasique.

C'est là un des sujets d'étude les plus importants pour la philosophie de l’histoire de l’homme et que l’avenir éclaircira, de manière à rendre évidente l’unité de notre espèce.

Au milieu des innombrables modifications dont elle est susceptible, deux rameaux principaux , lé mongolique et l'éthiopique, par leurs formes moins perfectionnées et leur tendance à retourner à leur type primitif, montrent qu’ils sont dérivés de la race blanche, et qu'ils ne sont que des temps d'arrêt de la souche mère ou caucasique.

Du reste, les variations de l'espèce humaine sont moindres que celles des animaux soumis à notre influence , tels que le chien, le bœuf, le mouton et même le cheval, où l’on distingue tout au moins jusqu’à trente variétés principales. Dans ces divers changements, le type spécifique essentiel varie si peu, que les individus d’une même espèce se reconnaissent toujours entre eux, et sont par cela même susceptibles de se perpétuer à l'infini.

Ces modifications ne portent jamais que sur les caractères les plus variables et les moins essentiels. Ainsi, leurs effets se font ressentir sur la taille et les proportions des diverses parties etsur la distribution des couleurs, comme sur Ja finesse , l'abondance et quelques autres caractères des poils. Il en est de même du développement de la taille ou de telle aptitude qui ressort de l’organisation et des caractères du type spécifique.

.Les variétés, en se mêlant habituellement entre elles, produisent des races mixtes ou semblables à l’un des types, selon le degré de différence qui existe entre leurs parents. Les types nouveaux qui en résultent, susceptibles de se

— M — reproduire d’une manière indéfinie, conservent généralement leurs caractères essentiels.

Si l’on applique ces faits aux races humaines, on finit par reconnaître que les différences qui les distinguent n’ont rien de spécifique. Les traits qui les caractérisent et les séparent n'ont même rien d'exclusivement propre à l’une d'elles. Ainsi, le nègre n'a pas séul et n’a pas toujours la peau noire; car l’Indou, l’Abyssin, tous deux de l'espèce caucasique , ont la couleur de leur peau presque aussi foncée que les nègres. D'un autre côté, le Hottentot, que ses formes rattachent à la race éthiopique, n’offre qu’une teinte brune parfois assez claire.

Les variétés de la couleur de la peau du type caucasique ne sont pas plus innombrables que celles des formes, de la finesse, de l’abondance et des nuances des poils ou des teintes de l'iris. En effet, quelle différence n’y a-t-il pas, sous ce rapport, entre les Indous et les Abyssins, que nous venons de citer, et les hommes du nord de l’Europe ? Elles sont aussi grandes que celles de leurs formes, de la finesse, de l’abondance et des nuances des poils, ou enfin des teintes de l'iris.

La frisure des cheveux , si caractéristique chez Îles nègres de la côte d'Afrique, se perd peu à peu chez ceux du Sénégal; elle reparaît plus ou moins dans l'Océanie, et même individuellement chez quelques Européens. On peut en dire autant des formes et des proportions de la tête etdes traits du visage. Buckingham n’a-t-il pas trouvé audelà du Jourdain une famille arabe qui, tout entière, le

chef excepté, offrait les traits, la couleur et les cheveux JL. 4.

de la race nègre, bien qu’il fût constaté qu'aucune alliance n'avait eu lieu entre cette famille et des individus provenant de la variété éthiopique?

Ces faits annoncent combien les caractères des races s’éloignent de la fixité des différences physiques, qui subsistent toujours, nonobstant les variations qu’éprouvent les premiers. Comme les causes de ces modifications agissent depuis longtemps, l’homme étant bien éloigné de son origine , on doit peu s'étonner qu'elles aient produit à la longue de si nombreuses variations.

Ces causes exercent sans cesse leur action; dès-lors elles produisent chaque jour des altérations nouvelles dans les types secondaires. Quoique moins profondes et moins intenses, elles ne différent pas, du moins par leur nature, de celles qui ont produit les anciennes races. Ces résultats, qui ont lieu, pour ainsi dire, sous nos yeux, nous guident pour remonter jusqu'aux temps où l’homme, sorti des plateaux de l’Asie, s’est répandu sur la terre avec la pureté de son type primitif, altéré plus tard par les influences nouvelles auxquelles il a été soumis.

Si les variations que l’homme en a ressenties ne sont pas assez grandes pour faire méconnaître son origine et son type primitif, la diversité des mœurs, des coutumes et des institutions de ses nombreuses tribus pourrait-elle avoir un pareil effet? Nous ne saurions l’admettre. Sans doute, les contrastes entre le genre de vie des diverses nations paraissent bien grands au premier aperçu; mais si l’on cherche les mobiles de leurs actes et de leurs manifestations dans les souches les plus disparates, on reconnaît bientôt qu’ils sont à peu

près les mêmes. Le besoin de la conservation et le désir du bien-être sont aussi universels que la connaissance ou tout au moins l’idée de Dieu ; aussi, les peuples même les plus dégradés ont des fêtes et des cérémonies, et un respect plus ou moins profond pour les morts. En général, les moyens d'exécution différent plus que les motifs de leurs actes. Ces considérations, ainsi qu’une foule d’autres, sont une nouvelle preuve de l'unité de l'espèce humaine. Mais si les faits à l’aide desquels on peut reconnaître l’unité primitive du genre humain, ne la démontrent pas d’une manière directe, on y arrive toutefois à l’aide de l'étude comparative des diverses structures de l'organisme.

M. Flourens a commencé cette étude par l'examen de la peau considérée chez les espèces où cet organe est coloré, et chez celles où il ne présente pas de coloration sensible. Les premières ont une couche pigmentaire, ou un piymenum, qu’on ne voit chez les secondes que sur certaines parties de leur corps. Cette couche, découverte chez les nègres par Ruysch , avait été considérée comme caractérisant certaines races, tandis que son absence pouvait en signaler d’autres. Elle est loin cependant d’avoir l'importance qu’on lui avait supposée.

La peau de l’homme blanc acquiert par le hâle, entre le second épiderme et le derme, une certaine quantité de pigmentum. On dirait que la coloration accidentelle produite par le soleil altére le tissu cellulaire et fait naître l'appareil pigmentaire propre aux races colorées. Il y a plus, l’homme blanc n'échappe pas à la loi commune. Sa peau, dans son état naturel, a aussi son pigmentum;

à la vérité, quoique très-apparent, il est aussi très-circonscrit.

La partie de la mamelle qu'on nomme mamelon offre, chez l’homme et surtout chez la femme de race blanche, une couleur noirâtre. On y voit tout un appareil pigmentaire. En effet, cette partie de la peau présente, chez la race blanehe , la structure propre à celle des races colorées. Cette couche , qui marche avec la coloration de la peau, n’est donc pas essentielle à la nature de l'espèce humaine ; elle ne saurait la caractériser, du moins les fœtus des nègres n’en offrent pas le moindre vestige.

Elle est si peu essentielle , qu’on n’en voit pas la plus légère trace dans la peau des individus des races colorées qui sont atteints d’albinisme partiel. Cet organe présente pour lors un grand nombre de taches blanches; mais, à côté de’ces taches, il conserve sa couleur ordinaire, noire, bistre ou rouge, ou enfin toute autre nuance. Ce qui est remarquable, les points où la peau n’est pas colorée n’offrent pas de pigmentum.

M. Moreau d® Jonès a également observé aux Antilles, parmi les nègres, des individus des deux sexes dont la peau était maculée de blanc. Ces taches, qui ressortent sur la couleur noire du corps, sont plutôt grises, d’un aspect d’un blanc sale, que d’un blanc pur. Le nombre des individus qui offrent cette particularité y est d’ailleurs trèsrestreint.

D'autres voyageurs assurent avoir vu des faits semblables dans l’île de Cuba, non-seulement dans la population noire, mais encore chez les individus de sang mêlé. Cette

décoloration de certaines parties de la peau, dans des races où elle est ordinairement colorée, montre que la non-sécrétion du pigmentum peut bien être l'effet d’unealtération morbide , mais ne doit pas être considérée comme caractéristique des différentes espèces humaines.

L'appareil pigmentaire disparaît donc dans toutes les parties de la peau qui se décolorent ; il se maintient uniquement chez celles dont les nuances plus ou moins sombres ne varient pas. Dès-lors, les individus de la race nègre qui, en se croisant avec les blancs, prennent des teintes de moins en moins foncées, offrent en même temps un pigmentum peu développé. Cet organe disparaît peu à peu et à mesure que le nègre prend en partie les caractères des blancs.

Il est curieux de suivre les divers degrés de variations du pigmentum, et de les voir coïncider avec les variétés provenues des races noire ou blanche, que l’on désigne vulgairement sous les noms de quarterons et de demiquarterons. |

Lorsqu'on compare sans intermédiaire la peau de l’horme blanc à celle de l’homme noir où rouge, on est tenté d’assigner à chacun d’eux une origine distincte ; mais si l’on passe de l’homme blanc à l’homme noir ou rouge, par toutes les variétés intermédiaires entre ces races principales , ce n’est plus la différence , c’est l'analogie qui frappe.

Ces recherches ne sont pas neuves, ce qui est loin de leur enlever leur mérite et leur importance. Aristote, le génie des temps antiques, avait avancé, bien avant Camper,

que la couleur noire de la peau des nègres et des Maures était probablement produite par les rayons du soleil. Cette opinion , tout erronée qu'elle est, était cependant moins contraire à Ja vérité que l’idée adoptée par Pline, sur l’autorité d'anciens écrivains. Ce naturaliste admettait comme un fait certain, que les eaux de l’un des fleuves de la Thessalie avaient la propriété de teindre en noir la peau des hommes et de rendre leurs cheveux crépus.

Malpighi a presque prouvé que la matière colorante de la peau existe chez les hommes de toutes les races, à l'exception pourtant des albinos, et qu’elle est surtout très-distincte chez les nègres. On peut voir dans cette observation le germe de cette considération émise par de Blamville, que la couche pigmentaire est un des organes accessoires de la peau, et que l'influence du soleil, admise par Breschet, sur sa coloration, est réelle et par conséquent fondée. Mais, ainsi que cet anatomiste le fait observer, cet astre n’a pas la puissance de changer le type des êtres ni de donner à la peau des blancs la teinte noire qui caractérise celle des nègres.

Le même Breschet, dans ses recherches sur les appareils tégumentaires des animaux, suppose que lorsque la sécrétion du pigmentum est arrêtée par une cause quelconque, il y a albinisme. La coloration n'existe pas davantage chez le fœtus ; elle appartient à une des phases de la vie extra-utérine. Cette sécrétion du pigmentum cutané

1 Voyez son ouvrage intitulé : Nouvelles recherches sur la structure de la peau ; Paris, 1835, pag. 112.

ne se fait, du reste, chez le nègre, qu'après la naissance. Il en est également de la même couche qui accompagne la choroïde; car les yeux du fœtus sont pour lors aussi rouges que ceux des albinos.

L’anatomie comparée de la peau donne, par l’analogie de la structure de cet organe, la preuve directe de l’origine commune des races humaines et de leur unité premiére.

Ainsi l'Européen, aux formes gracieuses et élégantes ; le nègre, caractérisé à la fois par la couleur de sa peau, la disposition particulière de sa tête ; l’Indien, à peau rouge et aux formes herculéennes ; enfin le Chinois, au teint jaune et aux yeux obliques, sont tous provenus d’une même souche , et forment une chaine dont Adam a été Je premier anneau.

Ces faits proclament l’unité du genre humain ; ils nous font du moins saisir comment la race blanche peut être descendue jusqu'aux nègres, et comment ceux-ci tendent à remonter vers leur origine. Ils concilient la science avec les traditions historiques , qui toutes nous représentent l'origine des nations comme provenue d’un seul homme.

Il n’est donc pas contraire aux faits physiques de croire, avec l’Écriture, que les nombreuses variétés de, l’espèce humaine, sorties d’une seule souche, ont été produites par la dégradation du type primitif. On peut dès-lors trouver dans cette dégradation, dont les nègres tendent à sortir, une preuve de la malédictien dont leur auteur a été frappé, et voir dans les noirs les restes de la postérité de Cham.

Les faits historiques ne sont pas non plus en opposition avec cette croyance. Si la science ne l’adopte pas, elle ne

— LS — la repousse pas non plus ; car ses investigations sont impuissantes pour en démontrer l'exactitude. Il lui est seulement permis de sonder les causes de cette dégradation et d’en discuter la valeur, mais elle ne saurait aller au-delà.

En se fondant sur ces données, Camper, Buffon, Blumeubach, Kant, Pallas, Sœmmering , Cuvier, Serres, Flourens et bien d’autres physiciens ont admis sans hésitation l’unité de l’espèce humaine. Desmoulins et Bory- Saint-Vincent, prenant, au contraire, les différentes râces pour autant d'espèces, ont admis sans fondement qu'il existait de quinze à vingt variétés humaines. Les faits historiques s'opposent à une pareille conclusion ; car ils démontrent que nous n’avons pas été placés simultanément, comme les animaux, sur différents points de la terre, mais uniquement sur un seul !.

L’Asie semble avoir été cette patrie primitive et le premier berceau du genre humain. Cette contrée, la mieux placée pour favoriser la dispersion des hommes, se trouve pour ainsi dire au centre des continents. Elle compose une des principales parties de la terre ; sortie la première du sein des eaux, elle offre à la fois les plateaux et les pics les plus élevés. D'un autre côté, l’exhaussement des chaînes centrales de l’Asie a eu lieu avant la dispersion des terrains

de transport anciens, et par conséquent antérieurement au genre humain.

mme nn ne me meme + 2e ss—mme—e mm mmee ce me ns mt 200

! Voyez mon Mémoire sur l'unité de l'espèce humaine, publié en 1843 dans la Revue catholique de Bordeaux. — Noyez également mon Mémoire sur l'ancienneté des races humaines, inséré dans les Actes de l'Académie de Bordeaux, en 1848.

Les faits géologiques nous apprennent que la haute chaîne de l'Himalaya, qui constitue le plateau central de l’Asie, à peu prés du même âge que le Mont-Blanc, a été exhaussée lors du dépôt des couches tertiaires les plus récentes, c’est-à-dire bien avant l'apparition de l’homme. Cette chaîne existait à Cette époque sous sa forme actuelle, bien différente en cela de la Cordillère des Andes, dont le soulévement parait avoir été postérieur ou tout au moins contemporain de la dispersion du terrain de transport nommé improprement diluvium.

Les faïts s'accordent pour démontrer que les vastes pla- . teaux de l’Asie centraie ont été exhaussés avant une grande partie de l’ancien continent. Peut-être ont-ils dû à cette cause leur élévation; les mers intérieures situées à leur pied sont le trait le plus saïllant de la retraite de l'Océan des lieux qu’il occupait primitivement.

Le centre de l’Asie est, par sa position, le point du globe le plus favorable à la dispersion du genre humain; c’est aussi de ce point que l’homme s’est étendu sur la terre par irradiation. Cette marche suivie par l'espèce humaine n’a rien d’arbitraire ni de contraire aux traditions historiques ; les documents et les monuments de tout genre l'appuient de‘leur autorité et lui donnent un caractère particulier de précision. Les plus anciens édifices et les premiers livres se rapportent en effet à cette partie de l’ancien continent, où l’homme a essayé ses premiers pas et a vu de loin cette aurore de civilisation qui devait être, pour ses descendants, une source de bonheur et de prospérité.

‘Telle est Ja solution que la science donne à la question IL. 5)

de l’unité primitive de l’homme; telle est celle que lui avait donnée un livre écrit il y a déjà plus de trois mille cinq cents ans. Inclinoñs-nous done devant l’Écriture, où se trouvent consignées de si hautes connaissances ; n’oublions pas que si elle contient les vérités morales les plus essentielles à notre bonheur et à notre destinée, elle nous dévoile aussi la plupart des faits physiques, que nous n’avons connus qu'après de longs et pénibles labeurs.

En résumé, soit que l’on étudie les causes dont l’action modifie sans cesse la surface du globe, afin de fixer l’époque à laquelle elles ont commencé; soit que l'on considère les progrès de la civilisation chez les diverses nations; soit que l’on apprécie les différentes variations de l'espèce humaine, on arrive toujours à la même conséquence. Ces causes, aussi bien que leurs effets, nous représentent homme comme nouveau sur cette terre, patrie fugitive de notre espèce, qui dans les désirs de son intelligence aspire à un monde plus durable.

Sans doute une bien longue série de siècles s’est écoulée depuis que la terre, sortie du néant, a été lancée dans l’immensité de l’espace, jusqu’au moment où l’homme en a foulé le sol pour la première fois. Mais cela ne fait point que notre espèce remonte au-delà des temps fixés par l'Écriture. Lors même que les monuments historiques et physiques établiraient une balance égale entre la nouveauté et l’ancienneté de l’homme sur la terre , il faudrait encore se décider en faveur de la première de ces opinions.

En effet, malgré les sept ou huit mille années que nous

avons passées ici-bas, la majeure partie du globe est encore sans habitants ; il y a peu de siècles que ce manque de population était encore plus marqué. La raison générale de lespèce humaine ne brille que faiblement, même dans les lieux où elle est la plus avancée, et naguëre elle ne pouvait être comptée presque pour rien. Eh quoi! ces faits positifs ne prouveraient pas la nouveauté de l’homme? Il faut bien le reconnaître, si l’on ne veut pas désespérer de l'humanité.

Ainsi se trouve justifiée la date de l'apparition du genre humain et les conséquences qui s’en déduisent. Cette date suffit pour concevoir les progrès que la civilisation a faits depuis lors, comme les effets physiques quise sont opérés à la surface du globe.

Cependant, plusieurs nations ont voulu reculer leur origine. Lorsqu'on examine avec attention ces traditions , on n’est pas longtemps à s’apercevoir qu'elles n'ont rien d'historique ; on est bientôt convaincu, en discutant les preuves sur lesquelles on a cherché à les appuyer, qu'elles n'ont rien de réel. En effet, la véritable histoire et les documents qu’elle a conservés sur les premiers établissements des nations, confirment ce que les monuments naturels, qui ne sauraient nous tromper, nous apprennent et nous certifient.

Si tant de voix se sont élevées pour repousser une conséquence aussi fondée, nous ne devons pas nousen étonner. Le plus grand nombre des observateurs ont ignoré les données du problème qu'ils se sont proposé de résoudre;

touten raisonnant juste, relativement à leursconnaissances,

ils se sont néanmoins égarés lorsqu'ils ont voulu en donner la solution. Les termes de leur équation ne représentaient pas toute la valeur de l’inconnue.

Telle est la cause des variations de l’esprit humain. Chaque siècle ajoute un terme à l'équation que nous cherchons à résoudre, et la valeur de l’inconnue change sans cesse. Ainsi s’accroit l'édifice de la science; mais à cause de l’immensité des objets sur lesquels elle porte ses regards, il ne peut être donné à l’homme d'achever un pareil monument; c’est là une preuve de son impuissance, mais aussi de sa perfectibilité.

Maintenant est-il nécessaire de discuter la supposition gratuite du passage des espèces les unes dans les autres ? Nous le devons, non que les arguments sur lesquels on a voulu l’appuyer soient bien sérieux, mais à raison de l'autorité scientifique de ceux qui les ont proposés et soutenus. D’après eux ,les espèces vivantes ne seraient qu’un développement ou une transmutation des races anciennes ; et, pour les produire, des temps considérables auraient été nécessaires. Avant d'entrer dans l'examen des faits qui se rattachent à cette question, on peut remarquer que lors même que de pareilles transformations seraient possibles, elles ne sauraient reculer l’époque de la venue de l’homme sur la terre.

Mais la fusion des espèces anciennes dans Les nouvelles est-elle aussi réelle qu’on a voulu le supposer ? Cette hypothèse ne serait-elle pas née du désic de se passer de l'intervention répétée d’une Cause première et unique dans l'apparition successive des anciennes et des nouvelles

générations ? Si de pareils passages avaient eu lieu, nous devrions trouver au milieu des couches terrestres, des traces de ces générations ; nous y verrions des individus intermédiaires entre les nouvelles races et celles des temps géologiques. Cependant rien de semblable n’a été observé, parce que de pareils effets n’ont jamais eu lieu.

Sans doute, la vie a marché du simple au composé; généralement les espèces se sont succédé en raison directe de la complication de l’organisation ; mais cette loi de la nature n’a jamais opéré dans la même classe ou dans le même ordre de végétaux ou d'animaux, un passage des formes organiques simples aux formes compliquées. Les genres ou les espèces d’une même famille dont les débris se trouvent dans les couches fossilifères anciennes, quoique différant essentiellement dans leurs types et dans leurs formes, des races vivantes, présentent dans leur organisation uue perfection de détails et d'ensemble tout aussi grande que les espèces de nos jours.

Comme nous avons donné les preuves de cet ordre de faits , nous n'y reviendrons pas ; nous examinerons seulement si les états transitoires par lesquels passent certains animaux , états d'autant plus divers qu'ils sont placés à un plus bas degré de léchelle, peuvent faire admettre que les espèces les plus différentes passent les unes dans les autres , par suite des variations exigées par le perfectionnement de l'organisation.

Voyons ce qui en est de l’homme , puisque c’est sur lui que nous venons. de porter l'attention. L'homme a été

considéré comme un exemple de ces transformations ; on H- 5,

a cru qu’elles rendaient probable le passage des espèces les unes dans les autres. Assurons-nous, avant tout, si l'embryon humain retrace dans ses développements les divers états permanents des espèces inférieures, même de celles placées le plus bas dans la série animale.

Cette question a beaucoup occupéles physiologistes. La plupart d’entre eux l'ont résolue d’une manière affirmative. M. Serres, entre autres, a formulé sa pensée en disant « que l’organogénie est l'anatomie comparative tran- »sitoire , et l'anatomie comparée l’organogénie perma- » nente. » |

L'opinion qui considère l’agrégat ou l'embryon humain, le plus compliqué entre les êtres vivants, même sous le rapport organique , comme passant par les degrés représentés par les animaux inférieurs, pourrait être acceptée . dans la science, si l’on se bornait à la considérer comme une vue intéressante et une conjecture qui, dans sa généralité, pourrait avoir quelque fondement. Mais on a été beaucoup trop loin, en érigeanten loi ce qui ne devait être admis que comme une hypothèse; on a ainsi singulièrement exagéré l'importance et la signification de cette idée synthétique.

Il ne peut exister entre l'embryon humain et les animaux que de simples ressemblances, et jamais une identité parfaite, comme l’ont donné à entendre ceux qui ont voulu faire servir les termes de cette comparaison à la démonstration de l’unité de plan et de composition organique : tant 1l est dangereux d'observer les faits sous l’influence d'idées préconçues.

Ceci est d'autant plus sensible, que les ressemblances que nous venons de rappeler sont purement transitoires. En effet, l'embryon humain rappelle, dès le troisième mois, le type de l’espèce humaine , et ne peut plus être comparé à l’état permanent d'aucun autre animal.

Le principe sur lequel on a fondé des analogies contre lesquelles tant de faits s'élèvent, est loin d’être bien défini. Tantôt on a eu recours à la configuration ou à la consistance; tantôt, de préférence , à la disposition de tel ou tel organe. Ainsi, lorsqu'on a voulu comparer l'embryon humain à un mollusque, on a invoqué la mollesse de ses tissus dans les premiers moments de sa formation. Lorsqu'on a voulu l’assimiler ou le rapprocher d’un insecte, on a fait remarquer la disposition primordiale linéaire du cœur et des vaisseaux principaux. Enfin, quand on a entendu indiquer les analogies de l'embryon humain avec les poissons , on a, parlé des branchies ou des apparences de pareils organes qu’il paraît montrer aux premiersinstants de son existence. ‘

Un être n'est pas mollusque parce que sa structure est lâche et sa consistance molle ; il l’est en vertu d’un type particulier d'organisation , mais non sous un tout autre rapport. De même, un animal n’est pas poisson parce qu’il a des branchies à une époque quelconque de sa vie ; car. cesorganes ne forment pas le caractère essentiel du poisson. Une foule d'animaux ont un pareil système respiratoire et ne sont pas pour cela des poissons.

Dans tous les cas , ce n’est point par une circonstance isolée, comme celle de la disposition d’un organe ou d'un

système d'organes , que l'embryon humain retrace telles ou telles espèces inférieures. Des tranformations aussi limitées et aussi fugaces ne peuvent nullementjustifier et encore moins démontrer la justesse de la proposition que nous combattons. |

Ces analogies, dont nous avons fait connaître le peu de fondement, n’ont été établies que sur des organes d’une existence douteuse. Les branchies ou les apparences branchiales de l’embryon humain , de l’aveu même de Rahké, qui les a décrites et observées du côté du cou, disparaissent quelques jours après leur formation. Dès-lors, qui pourrait assurer qu'on n’a pas été victime de quelque illusion dans la détermination de parties dont la réalité est si incertaine et la durée si courte?

Le système nerveux, étudié dans son développement par Tiedemann et Serres , a fortifié l'opinion de ces anatomistes, touchant la comparaison à établir entre les divers états de l’encéphale dans l'embryon humain, et celui des poissons , des reptiles , des oiseaux et des mammifères inférieurs. Mais , en supposant qu'il füt prouvé que la prédominance successive des lobes optiques , du cervelet, des. lobes cérébraux, etc. , rappelât l'état des classes citées, on conviendra du moins que de pareilles ressemblances ne sont appréciables et n'existent que chez les animaux vertébrés. Il est démontré qu’à aucune époque de la vie embryonnaire, on ne voit aucune disposition organique semblable ou analogue à celle du système nerveux des animaux invertébrés.

La succession des ressemblances de l'embryon humain

avec les diverses espèces animales n'est donc pas réel et encore moins en harmonie avec l'échelle zoologique. Loin de représenter tour à tour un zoophyte, un articulé ou un mollusque, l'être humain, vers la première moitié du second mois, est à la fois mollusque par sa consistance, poisson par son système vasculaire et ses branchies , mammifére inférieur par son prolongement caudal, et homme par la prédominance de l'appareil cérébral ou de la substance qui en tient lieu.

On ne saurait donc voir une gradation rigoureuse dans les diverses phases de la vie embryonnaire. Ainsi, c'est une idée presque ridicule que celle d’une monade placée dans l'ovaire d’une femme , se transformant en homme par des métamorphoses plus ou moins nombreuses , après avoir passé par toutes les formes animales. Si le principe par lequel on a voulu considérer les phases de l’évolution des êtres supériéurs , comme la traduction temporaire de l’état permanent des animaux inférieurs , était aussi exact qu'on l'a supposé, ces derniers ne devraient présenter dans leur développement aucun des traits propres à l’accroissement des animaux qui occupent le plus haut degré dans la série, ce qui est en opposition avec les faits.

Les larves de certains insectes respirent par des branchies, tandis que les individus parfaits exercent la même fonction au moyen des trachées. Ce système respiratoire est pourtant inférieur au premier ; il n’est donc pas toujours nécessaire que toutes les parties de l’organisation animale se perfectionnent pour faire arriver un être à un plus grand degré de complication. L'exemple des insectes, des mollusques et d’une foule d’autres animaux invertébrés ,

est une preuve trop formelle du contraire, pour insister plus longtemps à cet égard.

Il arrive parfois qu'il en est tout à fait l'inverse ; ainsi, les tétards, qui dans leur jeune âge sont de véritables poissons, dont ils ont d’ailleurs les habitudes aquatiques, perdent leurs branchies pour acquérir des poumons, ou des organes propres à respirer l’air en nature. Avec un pareil perfectionnement de leurs organes respiratoires , ces animaux en éprouvent une infinité d’autres, par suite des nouvelles conditions auxquelles leur vie aérienne va les soumettre. En conséquence du progrès de son organisation , le tétard, en perdant sa nageoire caudale et ses branchies, acquiert quatre organes locomoteurs et des poumons. De poisson qu'il était aux premières époques de sa vie , il devient grenouille ou reptile. De même, son appareil digestif, qui dans le principe était organisé pour l'alimentation végétale, perd son premier caractère et prend celui qui convient à l'alimentation animale.

Ici , le perfectionnement de l’organisme est complet ; il résulte de la transformation d’un animal à forme et à organisation zoologique inférieure, en une supérieure, dans laquelle le nouvel être doit vivre et engendrer. Cette transformation, quelque considérable qu’elle puisse paraître, ne va pas cependant jusqu’à faire passer l’être qui l’éprouve, de la forme de la grenouille à celle du lézard, ordre de reptile dont l'organisme est plus avancé. Le perfectionnement du tétard en grenouille s'arrête à ce point, il ne s'étend pas au-delà ; preuve évidente que les transformations, toujours limitées, ne dépassent jamais le but pour lequel elles ont été établies.

Si des changements successifs sont plus fréquents, plus marqués chez les êtres inférieurs que chez les supérieurs , cette circonstance tient probablement à ce que les premiers ont plus de distance à franchir que les seconds, pour arriver au summum de complication qu'il leur a été donné d’atteindre. Du reste , les animaux les plus simples comme les plus élevés ne peuvent, à l’aide des évolutions que leur organisation éprouve aux diverses phases de leur vie, passer les uns dans les autres, jusqu’à former une chaine non interrompue dans la série des êtres.

Les diverses métamorphoses sont toujours en rapport avec les nouvelles conditions d'existence auxquelles l'animal va étre soumis. Ainsi, la parturition ayant lieu constamment à terre, chez plusieurs salamandres, ces reptiles naissent parfois sans branchies et avec la queue sans aucune trace de compression. Elle est alors conique, sans nageoires membraneuses, et à peu près dans un état de développement complet.

Lorsqu’on fait l’opération césarienne à des salamandres pleines, les fœtus paraissent avoir leurs branchies d’autant plus apparentes , qu'ils sont plus éloignés de l’époque de leur naissance. Les fœtus une fois éclos et sortis du sein de leur mère, qui les abandonne, devant vivre loin des eaux et en général forcément privés de ce liquide , n'avaient nul besoin de branchies ; ils devaient naître dans un état d’accroissement assez avancé pour exercer de suite la vie aérienne , par une anomalie remarquable , mais qui n’est qu'apparente dans l’ordre des batraciens.

Ces mœurs ne sont pas du reste générales chez cet

ordre de reptiles ; les espèces qui, comme la salamandre tachetée, habitent le sein des eaux au moment de leur naissance, ont des branchies, une queue comprimée comme les poissons , avec des nageoires verticales. Cette espèce reste des mois entiers dans l’eau ; elle y grossit et acquiert une longueur de deuxtiers en sus de celle qu’elle avait en venant au monde , sans cependant changer de forme. Peu à peu ses poumons intérieurs se développent ; les branchies s’affaissent et disparaissent insensiblement; la queue s’arrondit et perd ses membranes ou ses appendices. Les trous qui permettaient à l’eau introduite dans le gosier de sortir par les parois latérales du cou, s’oblitèrent également. La salamandre diminue sensiblement de volume et peut enfin quitter l’eau; elle ressemble pour lors à ses parents adultes, mais elle n’a pas encore acquis le quart de sa grosseur et reste plus de deux années avant de lavoir atteint.

On ne peut douter, en suivant pas à pas ces transformations, qu'elles ont été établies en vue de la vie aérienne que les reptiles doivent avoir dans leur état parfait : il en est de même des différentes modifications que l'embryon humain subit dans le sein de sa mère.

Les ressemblances transitoires de l'embryon avec les états permanents des autres animaux, ne sont donc qu’une vue de l'esprit et non une vérité de fait. Les analogies que l’on a choisies pour établir de pareils rapports sont trop fugitives pour fonder sur elles la démonstration de l’identité des types de ces différentes espèces. Chaque être naît ce qu'il est ou c> qu'il doit être ; ce serait trop demander à l’analogie que de lui faire dire au-delà de-ce qu’elle peut

— Gi —

Jaisser présumer ; ce serait confondre les sujets d’observation au lieu de les éclairer par la connaissance de leurs rapports.

En supposant l'existence des fissures branchiales telle que les a admises Rahké, il faut s’assurer si elles he dépendent pas d’un état pathologique ou d’une sorte de développement, et non d’une condition anatomique de cette phase de la vie embryonnaire. Pour affirmer que ces fissures sont permanentes dans une certaine période de l’évolution fœtale , il faudrait les avoir rencontrées dans des fœtus humains à peu près de la même époque ; on devrait également être certain qu'elles ne tiennent pas à un état morbide de la mère ou de l'embryon.

Or , l'observation à cet égard est extrêmement difficile ; aussi est-il probable que dans l'observation de ce fait on a été victime de quelque erreur. Si ces prétendus organes branchiaux étaient essentiels et exerçaient quelque influence sur la vie du fœtus , ils ne devraient pas durer si peu et être aussi limités. Du moins la permanence des organes lors de la vie embryonnaire parait constamment liée à celle de leur nécessité et de leur importance future.

Les connaissances sont si peu avancées sur le mode même de la respiration du fœtus, que le plus grand désaccord règne à ce sujet entre les auteurs modernes. Ainsi, d’après Geoffroy-Saint-Hilaire , le fœtus absorbe de l'air ou tout autre gaz vivifiant par la surface du corps, au moyen de trachées analogues à celles des insectes. Il se pourrait encore, d’après lui, que cette absorption eût lieu par de petites fissures placées sur les côtés du cou des

NL. 6

jeunes embryons, fissures qu’il a nommées branchiales.

Cette alternative n’a été proposée que parce que l’existence des trachées, chez le fœtus, n’est pas plus démontrée que celle des fissures branchiales, les deux modes de respiration s’excluant pour ainsi dire.

On sait maintenant que le fœtus , tant qu’il est dans le sein de la mère, n’absorbe nullement ni Pair ni un gaz quelconque ; il vit seulement au moyen du sang oxygéné qu'il reçoit de sa mère et qui vivifie celui qu’il envoie au placenta. Sa vie est entretenue par cette absorption et il profite de la respiration dont jouit celle qui l’a conçu.

Dans ces derniers temps, M. Serres, cherchant à ex- - pliquer le mode de respiration propre à embryon humain, a pensé qu'il s’opérait d’abord par un appareil d'organes provisoires, eten second lieu par un organe définitif. D’après lui, pendant les quinze ou vingt premiers jours de la vie embryonnaire, les villosités du chorion, perçant la caduque réfléchie et plongeant dans le liquide contenu dans cette dernière membrane, constitueraient un véritable appareil branchial. Le placenta se charge de cette fonction, à mesure que cet appareil perd de son importance. Ainsi, le sang du fœtus arrivant au placenta par les artères ombilicales, est vivifié par le contact médiat du sang de la mère , aussi bien que le sang des artères pulmonaires l’est par Pair atmosphérique dans le poumon de l'adulte.

Plusieurs circonstances semblent confirmer cette modification imprimée au sang du fœtus : 40 la rapidité avec laquelle le fœtus succombe lorsque, la tige ombilicale étant aplatie par la compression, la circulation est interrompue

dans le cordon ; 2 les phénomènes pathologiques de l’asphyxie que l’on constate toujours à l’autopsie ; 3° l’antagonisme qui existe entre le placenta et le poumon.

. L'enfant nouveau-né peut se passer de la respiration pulmonaire, tant que la communication entre lui et le placenta n’est pas interrompue. Cette communication peut être interceptée sans danger lorsque le éetus respire par les

poumons. Enfin, on peut citer comme dernière confirma-

tion de la modification que le sang du fœtus reçoit dans le placenta , la différence que présente ce liquide dans les veines et les artères. Cette différence est peu sensible à une simple inspection ; mais les expériences chimiques et physiques ont constaté son importance.

Geoffroy-Saint-Hilaire et M. Serres, tout en adoptant le même principe d'évolution embryonnaire, sont loin d’être d'accord sur le siége de l'appareil branchial et même sur sa réalité. Dés lors, l'existence de ces appareils branchiaux étant tout au moins douteuse, il est difficile d’asseoir sur elle la théorie des transformations que subit embryon humain. Les faits sur lesquels on l’a appuyée ne justifient pas la proposition fondamentale d2 Geoffroy-Saint-Hilaire, formulée en ces termes : « Les êtres inférieurs sont comme » des embryons permanents des êtres supérieurs ; et réci- »proquement , les êtres supérieurs, avant de présenter les » formes définitives qui les caractérisent , offrent transitoi- »rement celles des êtres inférieurs. »

Le même anatomiste a tenté d'appuyer cette proposition sur quelques faits de ressemblance que l’on peut reconnaître entre l’homme et certains animaux inférieurs. Dans

des questions de ce genre , il ne faut pas seulement avoir égard à quelques similitudes, mais porter son attention sur l’ensemble de l'organisme et sur les appareils qui concourent à l'exercice des fonctions ; autrement , on s'expose à considérer des faits isolés, sans relation avec la généralité de l’organisation, comme ayant une importance plus grande que celle qu’ils ont réellement. |

On a donc supposé que tous les êtres étaient formés sur un même plan, ce qui n’empêchait pas cependant certains animaux de présenter un grand nombre d'anomalies, les unes produites par défaut ou arrêt dans tel ou tel système d'organes, et les autres par excès de développement ou par déviation organique.

La raison de ces anomalies, qui ne sont qu’apparentes , ne paraît pas tenir à de pareils effets ; elle dépend probablement des conditions d'existence auxquelles sont soumises les espèces. Ainsi, lorsque ces conditions éprouvent quelques différences notables, l’organisation, liée à elles d'une manière nécessaire, se conforme constamment aux changements qu’elles subissent.

Si l’organisation est en rapport avec la nature des milieux dont les êtres vivants ressentent l'influence, ces milieux n'ayant pas été les mêmes à toutes les époques, pas plus que maintenant, dans les diverses contrées de la terre, les végétaux et les animaux ne peuvent pas tous être formés sur un plan unique, quoique les lois de l’organisation soient généralement les mêmes. Ce plan se modifie avec les nouvelles conditions; 1l en résulte des

êtres différents de ceux qui n'en ont pu supporter les changements.

Ceci est arrivé aux anciennes générations, qui n’ont presque rien de commun avec les races actuelles, si ce n’est que les unes et les autres ont été formées d’après les mêmes lois d’irganisation qui, depuis l'origine des choses, président à l'harmonie générale des êtres organisés.

Cette constance du type primitif des espèces vivantes est le trait le plus distinctif de la nature animée ; elle tient peut-être aux modes de propagation donnés à chaque être pour se perpétuer; enfin, à ce que la génération est le moyen à peu près unique dont la nature s’est servie pour la transmission des mêmes formes etdes mêmes caractères. Aussi, cette importante fonction est en quelque sorte le criterium des espèces.

On n’observe plus chez les espèces actuelles de véritables métamorphoses, du moment qu'elles ont acquis la faculté de perpétuer leur race. Les animaux n’engendrent jamais qu’à l’état parfait; les états qui le précèdent ne peuvent être rapportés à aucune espèce particulière, quelque ressemblance qu'ils puissent présenter d’ailleurs avec certaines d'entre elles. Si les transitions qui caractérisent le développement des animaux, représentaient autant d'états spécifiques, 1l faudrait que les mêmes races pussent les reproduire d’une manière permanente. Or, le contraire résulte de l’ensemble des observations, ce que l’on pouvait prévoir par le raisonnement et l'analogie.

Les faits, bien appréciés, démontrent que l'espèce est la collection des individus qui ont les mêmes caractères ou

des caractères analogues, et le pouvoir de se perpétuer d'une manière indéfinie, par des individus semblables ou du moins extrêmement voisins. L'espèce ainsi conçue a une existence réelle dans la nature, et chacune paraît avoir été douée, au moment de sa création, des attributs de l’organisation qui la distinguent encore. Comme à aucune époque elles n’ont passé les unes dans les autres, on ne peut pas, sur ces prétendues transmutations, supposer à l'apparition de l’homme une date plus ancienne que celle que lui attribuent les phénomènes physiques, les-traditions et les monuments historiques. |

L'homme est donc le plus jeune entre les êtres vivants. Des ‘révolutions antérieures à son existence ont anéanti les nombreuses générations qui l'avaient précédé. Depuis sa venue , les phénomènes perturbateurs ont été constamment én diminuant. Ceux qui voudraient contester ces faits n’ont qu’à fouiller les entrailles de la terre; ils y trouveront des preuves irrécusables des anciennes modifications qu’elle a éprouvées à ses différentes phases. Toutefois, au milieu de immense quantité de débris d’animaux qui ont vécu à diverses époques de l’ancien monde, on ne découvre pas de traces de l'espèce humaine.

Sans contester la réalité de ces observations ,0n a cru pouvoir supposer que le monde avait été créé avec ses fossiles. Les lois établies par Dieu étant essentiellement conservatrices, il est difficile d'admettre qu’il eût créé des êtres pour les détruire d’une manière subite et instantanée. Sans doute, les lois qui régissent non-seulement la terre, mais tous les corps de l’univers, sont des lois d'ordre et de

stabilité ; elles existent toutefois avec certains phénomènes perturbateurs, qui ont tendu à cesser depuis que l’homme a posé le pied sur la terre.

Si l’action de ces phénomènes naturels a désolé des villes populeuses, dévasté de riches contrées, est-il si difficile de comprendre les résultats qu’a dû avoir l’exhaussement de la chaine de l'Himalaya ou des Andes, les plus jeunes entre les diverses chaïnes de montagnes ? Ne peut-on pas concevoir égalementles conséquences qu'a eues pour la terre l’'abaissement de sa température ? Car, que l’on ne s’y méprenne point, les climats des pôles ont eu jadis une chaleur égale à celle des contrées équatoriales, chaleur caractérisée pour lors par une température d'environ + 74o.

Ces causes ont exercé une influence plus ou moins manifeste sur les êtres vivants ; seulement elles ont produit leurs effets avant l’existence de l’homme.

On ne peut pas en inférer que les phénomènes dont nous cherchons à régler l'étendue, aient eu lieu par la suspension des lois établies, ou parce que d’autres lois régissaient le monde. Sans doute, tout est possible à Dieu; mais il est peu rationnel de lui faire intervertir l’ordre des choses établi, lorsque les résultats des effets naturels rentrent dans le pouvoir des causes actuellement agissantes. Si les agents physiques n'ont plus aujourd’hui une influence désastreuse, ce n’est point parce que les lois auxquelles ils sont soumis ont été changées, mais uniquement par l'effet de l’accroissement d'épaisseur de la couche solide du globe et la fixité des climats, qui en a été en partie la suite.

Enfin , puisqu'il a plu à Dieu d'employer des agents

matériels pour réaliser ses desseins sur le monde, ces agents devaient être soumis, comme aujourd’hui, aux forces qui les maîtrisent et auxquelles nous ne les voyons jamais soustraits, de telle sorte que poser les uns c’est admettre les autres.

On a contesté la destruction des anciennes générations, en faisant observer que, comme la mort n’était entrée dans le monde que par le péché, cette destruction devait être postérieure à l'apparition de l’homme‘. Mais l'Écriture a-telle voulu dire par là que les végétaux et les animaux ne devaient périr qu'après la désobéissance de l’homme? Il est difficile de le supposer ; car il faudrait admettre nonseulement que les animaux sont susceptibles de péché, mais qu'il en est de même des végétaux. On ne saurait comprendre pourquoi, si avant la chute de l’homme les premiers n'étaient jamais morts, il n’en eût pas été de même des seconds.

La destruction des végétaux et des animaux était nécessaire, dans tous les cas, pour arrêter leur excessive multiplication. En effet, si les êtres vivants n'avaient pas dû

1 J1 suffit de jeter les yeux sur le verset 12 du chapitre V des Épitres de saint Paul aux Romains, pour juger que cette observation est loin d’être fondée. Cet apôtre y dit que «le péché » est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le » péché; ainsi la mort est passée dans tous les hommes par ce seul » homme en qui tous ont péché. » Or, il est évident, d’après ce passage, que l’homme n'était pas destiné à la mort, s’il n'avait pas péché; mais peut-on raisonnablement prétendre que les animaux auraient jamais pu jouir d’un pareil privilége ? Cette conséquence, tout au moins hasardée, n’est du reste appuyée sur aucun texte; dès-lors elle ne saurait être admise.

périr, alors même que l’homme n’eût pas été sujet à la mort, il n’y aurait eu bientôt plus de place sur la terre pour les contenir. Les animaux seraient ainsi devenus plus nombreux sur la terre que nous ne le sommes nousmêmes. D’un autre côté, les animaux n'auraient pas dû se nourrir des végétaux ; car, par leur action constante, autrefois comme aujourd’hui, 1ls eussent été promptement anéantis. Par des raisons contraires, la première végétation a acquis un développement et une vigueur supérieure à celle des végétaux actuels‘.

D'un autre côté, siles végétaux avaient disparu de dessus la surface de la terre, les animaux n'auraient pu y vivre, tout aliment leur étant par cela même refusé. C'est sous ce point de vue élevé, plutôt que sous celui de la restitution de l’oxygène à l'air, qu'il convient d'apprécier l’'importance du rôle que jouent les plantes dans l’économie de Punivers. ,

L'ancienne végétation a été très-active, quoiqu'elle aiteu beaucoup moins de terreau que celle qui brille maintenant à nos yeux, parce que rien n’en a suspendu l'essor. Mais nécessairement les animaux se seraient accumulés en nombre immense sur la terre, s’ils n’avaient jamais péri; dèslors les races herbivores auraient nécessairement mis un obstacle puissant à ce luxe de végétation.

Il y a plus, les carnassiers n'auraient pas dû être créés,

‘On ne peut pas faire la même objection par rapport à l'homme: sil n’eût pas péri, il n’aurait pas eu constamment la terre pour séjour. Une autre patrie lui était réservée, et par suite des desseins de la sagesse divine, il y aurait savouré de continuelles délices.

car ils ne sauraient vivre sans détruire d'autres espèces. Cependant leurs races ont été aussi bien l’œuvre de la création, que les animaux paisibles dont les plantes sont l'unique nourriture.

On nous répondra peut-être que si l’homme n’eût pas péché, les animaux n’auraient pas éprouvé le besoin de manger, et qu’alors les carnassiers n'auraient pas anéanti les herbivores. Nous accepterons cette objection, mais nous ferons observer que bien peu de physiciens voudraient souscrire à une pareille concession. Nous ne saurions toutefois admettre que, pour résoudre cette question, on ne dût pas faire la moindre attention au texte de la Genèse.

Ainsi, d'après le seizième verset du chapitre II, Dieu avait permis à l’homme de manger du fruit de tous les arbres du paradis terrestre, à l’exception de celui de la science du bien et du mal. L'homme devait done user de nourriture, même dans son innocence parfaite. Il y a d’autant moins de doute à cet égard, que le vingt-neuvième verset du chapitre Ier, après avoir fait l’énumération des végétaux, dit expressément que Dieu les donna à l’homme pour lui servir de nourriture, et cela avant l’époque de sa désobéissance :.

Lors même que l’homme n'aurait pas péché, il aurait toujours dû prendre des aliments ; dès-lors, il est difficile de supposer qu'il ne dut pas en être de même des animaux; du moins leur organisation les soumet aux mêmes conditions d'existence et aux mêmes besoins que nous.

! Voyez également le verset 6 du chapitre III de la Genëse.

En

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