CHAPITRE V
CONSIDÉRATIONS SUR l'ÉTIOLOGIE ET SUR LA NATURE DE LA COXALGIE.
Une maladie dont le début se voile d'une obscurité insidieuse, lorsqu'il n'éclate pas avec une brusquerie inattendue, dont l'issue trop souvent funeste, peut Tétrc aussi bien au bout d'un temps fort court qu'après de longues années de souffrances, qui off're dans ses modalités diverses les dissemblances les plus tranchées, que ne conjurent pas toujours les conditions les plus heureuses de la vie, et dont la désespérante ténacité se ti'ahit, chez ceux qu'elle atteint, par les retours soudains et réitérés de sa marche progressive, une telle maladie devait se présenter à l'œil des observateurs, avec un stigmate de spécificité qui lui assignât une place réservée dans le cadre nosologique. La recherche des causes qui la font naître a été pour beaucoup un sujet de graves préoccupations. La série de ces causes s'est accrue des investigations de chacun.
Les éléments pathogéniques les plus dissemblables se sont ainsi trouvés accumulés; puis, lorsqu'il s'est agi de les classer, de démêler la part de chacune de ces influences sans affinité apparente, dans un but commun et défini, l'embarras fut grand. On reconnut alors le rôle secondaire, le caractère occasionnel de la plupart des causes qu'on avait invoquées, et le géi:ie ^spécifique de l'affection parut s'accuser d'autant plus fortement. Une inconnue à dégager ouvrait le champ des hypothèses. But
séduisant, car une fois atteint, on aurait la clef peut-être des acceptions multiples sous lesquelles apparaît tour à tour Taffection dont on s'évertuait à scruter la nature. Fondées donc sur l'idée de spécificité, impressionnées par les doctrines régnantes de l'époque, plusieurs opinions se sont produites, toutes empreintes d'un esprit plus ou moins exclusif. Entre beaucoup d'autres, c'est ainsi que Schwenke, Vermandois, Callisen, Plenk, Gorter, Monro, etc., attribuent la coxalgie à l'engorgement des glandes synoviales qu'ils pensaient exister dans le centre articulaire.
Camper, Van Swieten, Ford, trouvent sa cause dans la congestion, l'épaississement et l'altération de la synovie. Portai, van der Haar, Haster , Platner, Dehaen, Richter, subordonnant l'invasion de l'affection coxale à un état maladif préalablement acquis, voient en elle une métastase sur les articulations.
Dzondi (1) proclame que Virritalion r/mmatique, c'està-dire la suppression ou la répercussion de la transpiration cutanée dans un moment où les fonctions s'exécutent avec un haut degré d'énergie, est la seule et unique cause de la coxalgie.
Rust (2) enfin, qui ne donne pas de l'affection une explication beaucoup moins arbitraire, se plaint de ce que la cause prochaine n'en ait été indiquée nulle part jusqu'à lui.
Les opinions plus éclectiques qui ont été opposées à
(1) Dzondi, Arch. gén. deméd., 2^ série, t. XLYI, p. 308.
(2) Rust, Arthrokakologie^ oder Ueber die Verrenkungen durch innere Bedingungen, und Ueber die Heilkraft Wirkungs- und Anwendungsart des Glucheisens bei diesen Krankheitsformen . Vienne, 1817.
362 CONSIDÉRATIONS SLR L'ÉTIOLOGIE
ces vues exclusives et personnelles ont (en ce qu'elles s'écarlaient moins de l'observation clinique de chaque jour), plus que celles-ci peut-être, approché de celte cause prochaine dont parle Rust; mais elles ne l'ont pas pour cela découverte. Pour nous (et de notre part cet aveu est facile), non plus que nos devanciers, nous ne sommes en mesure de la définir. Derrière les circonstances appréciables et visibles, il est en effet quelque chose de caché, d'inexplicable, qui constitue ce qu'on nomme la nature intime du mal, et qui tend plus ou moins nécessairement, plus ou moins fatalement, à telle ou telle terminaison.
Cette réserve faite, si l'on se livre à un examen attentif des réflexions d'ordre divers successivement invoquées comme causes de la coxalgie, malgré leur multiplicité, à travers leurs nombreux caractères de dissemblance, on arrive à saisir entre elles un lien de communauté, qui permet de les envisager sous un jour moins douteux que celui d'une énumération froide et inféconde.
Quelque soit le principe duquel elles procèdent, quelles que soient les règles particulières qui régissent le mode de leur action, elles ont pour effet initial, immédiat, de mettre en jeu l'élément congestif et phlegmasique. Ce caractère de leur modalité s'oppose à ce qu'on les classe en groupes séparés; ils ne seraient pas naturels. Ce caractère leur est commun, il est le signe de leur activité ; il est fondamental, il les rehe toutes en un même faisceau. En outre, quelque diversité qui règne entre les circonstances où se développent les influences étiologiques dont nous parlons, la similitude de leur action ne donne pas sans doute le dernier mot, n^ais éclaire sur la nature de
la maladie qu'elles engendrent. Et si, procédant ensuite du simple au composé, on met en ligne de compte, à mesure qu'elles interviennent dans les cas particuliers, les conditions individuelles, accidentelles, extrinsèques, qui peuvent venir peser sur les causes plus directes de la maladie, son type primitif ne s'en reconnaîtra pas moins sans peine derrière les transformations à travers lesquelles il passe, car il subsistera sans se défigurer.
Toute action pathogénique capable de déterminer la coxalgie, manifeste, disons-nous, sa présence par un phénomène identique : une perturbation dans la nutrition de la jointure qui va être attaquée, un état congestif du réseau sanguin qui se ramifie dans chacune des parties constituantes de l'article.
Cette hypérémie n'est pas l'inflammation encore; mais elle en est la condition première. La faible distance qui sépare ces deux états limitrophes est si rapidement franchie dans un certain ordre de cas, que d'emblée l'inflammation ofFre sur le lieu de son siège précis (le réseau capillaire artériel et veineux), la plus incontestable notoriété; d'autres fois elle a besoin, pour revêtir ses caractères fondamentaux, d'une préparation plus longue; mais en passant en revue les influences étiologiques qui nous occupent, nous allons les voir toutes concourir, dans la mesure de leur génie particulier, à hâter à assurer cette préparation indispensable.
Trcis grandes voies différentes sont ouvertes à l'irruption de l'état congestif phlegmasique dans l'articulation coxale.
A. — Spontanément, quelquefois, et indépendamment de toute circonstance appréciable, plus souvent à la suite
364 CONSIDÉRATION SUR l'ÉTIOLOGIE
d'un traumatisme, il Tenvahit tout à coup et y procède avec une acuité franche.
B. — Il se fait précéder de quelque diathèse et se produit à sa faveur. Il reste sous sa dépendance, et modèle sa physionomie et sa marche sur la marche et la physionomie de celle-ci.
C. — Il profite d'une perturbation générale ou locale, de nature morbide ou physiologique, dans la circulation, pour prendre possession de son siège anatomique.
Tant que le sang ne fait qu'affluer en plus grande abondance que de coutume dans les vaisseaux capillaires, mais en continuant à y circuler, à y conserver sa fluidité normale, ce n'est là que de l'hypérémie; mais dès que le sang s'arrête dans les capillaires et y change d'état, voilà, suivant les micrographes, le moment précis d'où il faudrait dater le début de l'inflammation. Eh bien ! l'une ou l'autre des trois éventuahtés qui précèdent, place sur le chemin de l'inflammation toutes les causes de coxalgie énumérées par les auteurs. Voyons maintenant jusqu'à quel point chacune d'eUes, en particulier, favorise l'avénement de l'état phlegmasique.
Nous parlions d'inconnue il n'y a qu'un instant; or, voici que tout de suite nous en rencontrons une en face de laquelle force est bien de nous incliner. Pourquoi, au milieu d'un état de santé florissant, sans qu'on puisse en donner quelque cause appréciable, ni locale, ni générale, brusquement, dans l'espace d'une nuit, l'articulation coxo-fémorale se prend-elle à zcuïïviv, et devient-elle le siège de l'arthrite aiguë la plus nettement caractérisée? La raison de ce fait nous échappe; mais le fait en lui-
môme n'est pas contesté. En revanche, le développement d'un état inflammatoire aigu dans une jointure parfaitement saine, et sur des sujets vigoureusement constitués, trouve dans toute excitation porlée à l'excès, une explication plausible. Les excitations excessives des parties constituantes de l'article comprennent : V les marches forcées ; 2° la pénétration dans le centre articulaire d'un liquide irritant : le pus d'un abcès circonvoisin par exemple; point important sur lequel M. Maisonneuve (1) appelle soigneusement l'attention, dont nous avons fait prévoir la possibilité dans nos considérations anatomiques (2), et que signale M. Labbé (â) en assignant à la coxalgie qui en est la suite, la dénomination heureuse de coxalgie secondaire ; 3° les violences extérieures de toute sorte, les traumatismes proprement dits : chutes sur le genou ou le grand trochanter ; écarts.
Les chutes ont pour effet de déterminer dans la jointure une contusion que J. L. Petit {h) considérait comme la cause unique, universelle des coxalgies.
Les écarts produisent une distension brusque et excessive de l'appareil ligamenteux : distension à laquelle revient une large part dans le développement des accidents initiaux.
Si elles s'exercent avec quelque puissance sur une constitution vigoureuse, les influences étiologiques qui viennent d'être indiquées ne manqueront pas d'allumer dans l'article une réaction inflammatoire franchement aiguë.
(1) Maisonneuve, loc. cit,, p. 89.
(2) Voy. considérations anatonîiques et physiologiques, p. 10,
(3) Labbé, loc. cit., p. 29.
(4) J. L. Petit, Maladies des os, t. P^ p. 310.
366 CONSIDÉRATIONS SUR LÉTÎOLOGIE
L'épanchement d'un liquide irritant dans îe centre articulaire oe saurait se produire sans s'accompagner de graves accidents.
Les fatigues excessives ont rendu Lesauvage, de Caen (1 ) 5 témoin de phénomènes non moins sérieux ; et l'observation communiquée à M. Maisonneuve par M. Nath. Guillot (2), est un exemple remarquable des conséquences rapidement funestes d'une chute dont le contrecoup avait allumé dans l'articulation coxale un état phlegmasique suraigu.
De ce que les parties molles articulaires sont les victimes accoutumées des violences extérieures, il ne faudrait pas conclure que les parties osseuses soient à l'abri de leurs effets. L'immunité de celles-ci est presque une question de hasard. Elle dépend du point où la puissance que comporte le traumatisme se brise contre la résistance que lui opposent les tissus organiques. Combien de violences extérieures respectent les couches cellulairej fibreuse, musculaire qui recouvrent les os, pour porter sur la diaphyse de ceux-ci la somme de leur action désorganisatrice? Les périostites, les ostéites, les fractures directes nous en fournissent des exemples journaliers. De même, dans les circonstances actuelles, on admettra sans peine qu'une impulsion venant du dehors concentre sa violence sur le squelette même de la jointure; on sera plutôt étonné que la voûte cotyloïdienne n'en subisse pas plus souvent les très-sérieuses conséquences; mais on comprendra sans plus de difficulté que le tissu remarqua-
(1) Voy. ch, II, De rallongement^ obs. vi et vu.
(2) Maisonneuve, loc. cit., p. 33. Cette remarquable observation se trouve rapportée in extenso page 140»
blemenl vasculaire qui la compose, une ibis contusionné, se congestionne et s'enflamme. En l'absence de toute autre raison, une chute sur les pieds ou sur le genou peut donc être le point de départ d'une coxalgie osseuse aussi bien que d'une coxalgie capsulaire.
En l'absence maintenant des causes occasionnelles qui viennent d'être indiquées, voyons l'état phlegmasique de l'articulation coxale se produire comme conséquence d'une maladie générale, diathésique, qui intéresse l'organisme tout entier. Le rhumatisme, la scrofule, la syphilis, telles sont les conditions pathologiques par excellence pour préparer l'articulation coxo fémorale aux lésions constitutives de la coxalgie. Dans l'un et l'autre cas, le mode de préparation ne varie pas essentiellement. Par-dessus tout il consiste dans le développement de la tendance à l'inflammation.
Rattachant le rhumatisme, sous quelque forme qu'il se présente, à une cause essentielle et unique : l'impression du froid, M. le professeur Bouillaud éclaire, et sur la nature de la maladie elle-même, et sur celle de la disposition dans laquelle elle place l'ensemble de l'économie. «La cause dont il s'agit, dit M. Bouillaud (1), s'appli- » quant le plus souvent à un grand nombre de points à la » fois et à l'économie presque tout entière, il doit en ré~ » sulter des affections multiples^ quoique essentiellement » les mêmes au fond, et une sorte de diathèse générale » ou d'affection constitutionnelle qui , dans un grand » nombre de cas du moins, semble dominer les affections » locales, multiples et disséminées. Or, cette nouvelle con-
(1) Bouillaud, Trailé clinique de rhumalisme articulairey p. 6.
368 CONSIDÉRATIONS SUR L'ÉTIOLOGIE
^ séquence, ou cette nouvelle induction est elle-même » admirablement conforme à l'observation journalière, » pourvu qu'elle soit exacte et bien faite. En effet, chez » les individus qui ont reçu dans toute sa plénitude, dans » toute son énergie, l'impression de l'influence que nous » signalons, ce n'est pas seulement une seule articulation » ou un seul muscle, mais plusieurs, ce ne sont pas seule- » ment les parties extérieures, mais aussi plusieurs or- » ganes intérieurs , spécialement le cœur et l'appareil » vasculaire tout entier, qui se prennent ; et de là cette » grande fièvre dite rhumatismale, véritable type de Tétat » général décrit sous le nom de fièvre inflammatoire. En » présence de celte fièvre inflammatoire modèle, en pré- » sence de ces afl"ections locales tant extérieures qu'inté- » rieures dans lesquelles éclate le génie inflammatoire » dans toute sa pureté, n'est-ce pas une chose des plus » étonnantes que de voir encore aujourd'hui des hommes » qui se piquent d'être observateurs, s'obstiner à repous- » ser de la classe des inflammations un rhumatisme arti- » culaire bien caractérisé ! »
Puis, à propos des caractères anatomiques du rhumatisme articulaire chronique, M. Bouillaud (1) s'exprime en ces termes : « La plupart des diverses lésions orga- » niques que le rhumatisme articulaire prolongé entraîne » à sa suite, sont plutôt du ressort de la chirurgie que de » la médecine proprement dite. Ces lésions sont essen- » tiellement, en effet, celles que l'on rencontre dans les » affections chirurgicales vulgairem.ent désignées sous les » noms de tumeurs blanches et iVankyloses. « En outre,
(i) Bouillaud, loc. cit., p. 224.
ET SUR LA ?UTLUE DF. ÏA COXAI.r.lE. 369
faisant appel à l'autorilé de M. ie professeur Cruveilhiei', M. Bouillaud ajoute en note : « La terminaison du ilui- » matisme articulaire que nous signalons ici a été expres- » sèment admise par M. Cruveilhier : « Le rhumatisme » articulaire^ dit-il, est une inflammation qui a pour ré- » sultat toutes les terminaisons possibles de l'i^iflammalion^ » et en particulier la suppuration et les dégénérations de » tissu connues sous le nom de tumeurs blanches. » {Anat. pathoL du corps humain, k^ livraison.) Ajoutons que MM. Hardy et Béhier (1), dans leur ouvrage classique, se rangent aux conclusions de M. le professeur Bouillaud.
Les autorités les plus imposantes servent donc à établir que le rhumatisme est une affection de nature phlegmasique, qu'il place l'organisme sous la dépendance d'une diathèse, et que ses conséquences éventuelles sont les altérations propres aux tumeurs blanches. Faut-il maintenant citer, entre tant d'autres, un exemple notoire de coxalgie consécutive à l'état inflammatoire allumé dans l'articulation coxale par le rhumatisme; nous signalerons alors l'observation présentée par M. le docteur Ballot à l'Académie de médecine, et le savant rapport dont elle fut l'objet de la part de Gerdy (2).
S'il n'est pas très-rare d'observer la coxalgie chez des sujets doués d'une constitution vigoureuse, offrant le type sanguiuj ayant joui jusque-là d'une santé parfaite; combien encore n'est-il pas plus fréquent de la rencontrer chez des individus entachés de scrofules ou simplement de lymphatisme? A quoi donc peut tenir un pareil excès
(1) Hardy et Béhier, Trailé de pathologie interne, t. IV, Du rhumatîHmt.
(2) Voyez l'Expérience, année 18/iO, numéros 136 et 137.
F. MARTINET GOLLINEAU. 2à
S70 CONSIDÉRATIONS SUR l/ÉTTOT.OGlE
de fréquence? Ce rapport intime de coexistence entre la coxalgie et la diathèse scrofuleuse vient-il de ce qu'ici l'affection articulaire reconnaît quelque cause sui gèneris? S'il est exact de dire que l'inflammation a pour siège précis plutôt encore le réseau capillaire veineux que le réseau artériel; s'il est plausible de soutenir que la proportion excessive de la fibrine dans le sang, par rapport à celle des globules, est une condition primordiale dans le développement des phlegmasies ; les sujets chez lesquels la faible quantité des globules laisse celle de la fibrine dans un excès relatif, et qui offrent en même temps une prédominance marquée des systèmes vasculaires lymphatique et veineux, seront, par ce fait même, particulièrement prédisposés à Faction phlegmasique. L'intervention de quelque cause étrangère sera donc inutile pour expliquer, chez des individus ainsi constitués, la fréquence remarquable d'une maladie contre l'invavasion spontanée de laquelle tous les attributs de la vigueur ne sont pas, en toute occasion, une sauvegarde suffisante.
Chez les sujets vigoureux, Taffection se présente avec une acuité franche qui met hors de conteste sa nature inflammatoire. Chez les scrofuleux, elle suit une marche subaiguë ou chronique en rapport avec la force de réaction de la constitution qu'elle attaque. Elle n'a fait, en rencontrant des conditions éminemment favorables à son développement., qu'approprier à ces conditions mêmes le genre de sa modalité.
Trop de fois il arrive que la diathèse sous l'empire de laquelle se trouve l'organisme, engendre dans l'organe malade le produit de formation nouvelle qui la carac-
lérise le plus expressément : complication désastreuse, le tubercule articulaire imprime alors à la coxalgie le cachet de sa spécificité. Mais la dégénérescence tuberculeuse n'est-elle pas elle-même consécutive à un état morbide préalablement acquis par les tissus qui la subissent?
En vertu maintenant d'un fait d'observation incontestable (c'est que les causes occasionnelles les plus légères suffisent chez les scrofuleux à déterminer la coxalgie) ; en vertu du caractère franchement inflammatoire que les causes du même ordre, portées seulement à un degré d'intensité plus grande, imprim^ent à la maladie chez les sujets vigoureux ; eo vertu enfin de la prédisposition trèsnotable des scrofuleux aux congestions veineuses, et du rôle que joue l'état congestif dans le développement de l'inflammation, n'est-on pas dans la nécessité de conclure que, chez les individus à type lymphatique comme chez ceux qui sont doués du type sanguin, les lésions primitives, essentielles, de l'affection articulaire sont de nature phlegmasique?
Une maladie dont les ravages se propagent des parties périphériques vers les parties centrales, et qui, répandue comme la syphihs^ porte sur les os ses dernières et plus cruelles atteintes, ne saurait rester complètement étrangère au développement et aux progrès des tumeurs blanches en général. Lloyd^ Brodie, Crowther ont appelé l'attention sur ce point; et la plupart des auteurs contemporains, sans inscrire la syphilis au môme rang que le rhumatisme et la scrofule, sont loin cependant de repousser son influence sur le développement de la coxakie.
^^72 CONSIDÉRATIONS SU?» l'ÉTIOLOGIE
L'intervention de la syphilis complique le problème d'un élément de spécificité qui prendra une importance primordiale au point de vuecl^k thérapeutique; à celui de l'étiologie, les conséquences en restent secondaires. Il n'en résulte aucune différence fondamentale dans le mode suivant lequel les accidents se présentent et se poursuivent. On le sait, en effet, les phénomènes tertiaires, phase extrême de la syphilis, consistent dans des accidents de périostite et d'ostéite. C'est donc encore ici, comme dans les circonstances qui précèdent, un état phlegmasique des parties articulaires qui ouvrira la marche des troubles constitutifs de la coxalgie; seulement la syphilis portant à cette dernière période son action sur les os, la forme de coxalgie qui sera sous sa dépendance sera la forme osseuse particulièrement. L'ostéite syphilitique maintenant, ayant une tendance à la terminaison par carie et nécrose, il faudra redouter, en pareil cas, cette destruction des surfaces diarthrodiales. Les douleurs ostéocopes enfin, manifestation de l'affection spécifique, se joindront la nuit aux douleurs propres à l'affection articulaire pour investir celles-ci d'un caractère plus apparent que réel de recrudescence périodique.
Quelle que soit la diathèse, on le voit, qui, préalablement à l'invasion de la coxalgie, ait pris possession de l'organisme, la nature intime de la maladie articulaire n'est point changée; son aspect seul reçoit l'empreinte de l'affection constitutionnelle qui l'a précédée, et qui a favorisé ses débuts.
Type des phlegmasies, le rhumatisme lui laisse un caractère d'acuité franche. Cette acuité s'atténue sous
rinfliience de la scrofule, et se complique parfois de la dégénérescence tuberculeuse.
La syphilis, en ajoutant les symptômes qui lui sont propres, à ceux qui dépendent de l'état pathologique de l'article , imprime à Fensemble des phénomènes un cachet qui trahit l'intervention/lans leur origine, d'un principe spécifique.
Il nous reste à indiquer maintenant quelques circonstances très-distinctes entre elles, et qui ont été signalées comme ayant sur le développement de la coxalgie une action plus ou moins directe. Elles se rattachent entre elles en ce qu'elles sont liées à une perturbation dans les fonctions circulatoires ; de môme que la tendance à l'hypérémie qu'elles engendrent, rapproche ces circonstances de celles qui précèdent.
Au premier rang des influences étiologiques dont nous parlons se placent les fièvres éruptives graves, la scarlatine particulièrement. Il parait, en efFet, aujourd'hui hors de doute que la scarlatine soit suivie assez souvent de coxalgie. Deux raisons nous semblent expliquer autrement que par une simple coïncidence les observations que la science possède de ce rapport de succession.
La première, la plus éloignée, consiste dans l'excès de fibrine que contient le sang pendant le cours des fièvres éruptives; non lorsque ces maladies se maintiennent dans les limites d'une absolue simplicité (alors, au contraire, les savantes recherches de MM. Andral et Gavarret, démontrent qu'aucun changement appréciable ne se manifeste dans la composition du sang) ; mais bien, lorsqu'elles se compliquent de pleurésie, de pneumonie ou de quelque autre inflammation séreuse ou parenchyma-
37^ CONSIDÉRATIONS SUR l'ÉTIOLOGÏE
teuse. Cette dernière éventualité crée, en effet, pour toutes les séreuses de l'économie, l'imminence de l'action phlegmasique ; et la moindre cause occasionnelle peut suffire pour que cette influence générale trahisse localement son activité.
La seconde raison consiste dans la tendance aux hydropisies qui couronne l'évolution de la lièvre scarlatine. Liées toujours, d'après les célèbres recherches de Brighl et les savantes doctrines professées par M. Rayer, à une néphrite albumineuse, ces hydropisies s'accompagnent d'une réaction inflammatoire d'autant plus prononcée, qu'elles atteignent elles-mêmes à un degré d'intensité plus haut. Si maintes ibis elles entraînent et l'hydrocéphale aiguë et l'hydropneumonie, nous ne faisons nulle difficulté d'admettre que la disposition générale de laquelle elles procèdent, puisse aussi choisir pour théâtre de ses manifestations un des centres articulaires les plus étendus de l'organisme.
Une autre cause de coxalgie dont l'action est mise en jeu par une perturbation dans la circulation générale, et qui, à son tour, réagit sur la circulation articulaire en y suscitant des troubles de nature à favoriser l'inflammation, est celle dont l'observation appartient à M. Gi-=' bert (1).
« Au moment de la menstruation, dit cet auteur, chez » les jeunes filles sujettes à des épistaxis fréquentes et ré- » gulières, les règles ont de îa peine à s'établir. Alors, si » l'on voit subitement les épistaxis se suppléer à cet écou- » lement physiologique, une congestion plus ou moins
(i) Gibert, thèses de Paris, 1859.
» active se fait vers les grandes articulations et spéciale- » ment vers la hanche. Si l'arthrite s'établit, la menstrna- » tion ne s'établit pas, ou si elle a déjà commencé, elle » cesse. »
Nous accueillons d'autant plus volontiers l'authenticité des observations de M. Gibert que nous avons été témoin de faits analogues.
Nous comprenons d'ailleurs, que le siège d'élection de ces congestions articulaires soit l'articulation coxale, puisque le système nourricier de cette articulation offre, dans les conditions physiologiques, une richesse exceptionnelle. Et de plus, nous constatons que dans cette circonstance, comme dans celles qui précèdent, l'invasion de l'affection articulaire reconnaît pour principe un état congestif de l'article, et pour nature un état inflammatoire.
Il n'est pas enfin jusqu'aux conditions les mieux appropriées au développement du squelette de la hanche, qui ne puissent, pour peu qu'elles franchissent les strictes hmites de leur activité physiologique, devenir le point de départ de la coxalgie.
MM. Gossehn etMarjohn, citésparM. Labbé(i), insistent beaucoup, au dire de ce dernier auteur, sur l'influence que peut avoir à ce point de Yue V exagération du travail de nutrition des os qui se fait au moment de la soudure des épiphyses. « Dans l'articulation coxo-fémorale )) il y a deux épiphyses qui doivent se souder ; celle du col » et celle de la cavité cotyloïde. Au moment de leur ossi- » fication, sous l'influence de fatigues trop grandes, il sur-
(1) Labbé, loc. cit., p. 27.
376 CONSlDiÎRATlOlNS SUR l'ÉTIOLOGIE
» vient facilemeiU des ostéites épipliysaires (Gosselin) ; » rinflammation peut se propager, déterminer une arthrite » de voisinage qui, mal soignée chez un individu scrofu- )) leux et placé dans des conditions hygiéniques peu favo- » râbles, donnera facilement lieu à la production de la » coxalgie. »
On le voit : quelle que soit la cause particulière à laquelle on s'adresse, c'est partout et toujours la congestion et l'inflammation, soit des tissus séro-fibreux , soit du tissu osseux dont la jointure se compose, qui ouvrent la série des désordres si nombreux, si divers, si alarmants de la coxalgie.
Dans l'application chnique, loin de rester distinctes et isolées, chacune de ces causes se marie avec les autres. L'une d'elles prédomine, et voilà tout. Mais son activité reçoit de celles qui l'entourent, une impulsion d'autant j)ius forte que le mode d'action de ces diverses influences est sensiblement commun. Si pourtant on interrogeait la statistique pour savoir lesquelles de ces causes l'emportent en fréquence et en intensité, la réponse serait péremptoire. C'est la scrofule et le rhumatisme : la première, chez l'enfant; la seconde, chez l'adulte (Larrey).
Rien de plus commun d'ailleurs, suivant M. Gosselin, que de reconnaître chez le même sujet Faction simultanée de ces deux grandes influences étiologiques.
Certains auteurs se sont encore préoccupés de savoir lequel des deux sexes se trouve le plus enchn à la coxalgie. Les résultats auxquels ils sont arrivés sont négatifs.
« Sur un relevé de plus de cent observations, dit ^> M. Maisonneuve (1), nous l'avons rencontrée presque
(1) Maisonneuve, loc. dt-, p. 83.
LT SLlî LA NATUliL D£ LA COXALGIE. 377
» aussi souvent chez un sexe que chez l'autre. Mais, ajoute » le môme auteur, la maladie s'est présentée un bien plus » grand nombre de fois du côté gauche que du côté droit. » L'explication de ce fait nous échappe absolument.
Au point de vue de l'âge, au contraire, les différences que présente la fréquence de la maladie sont considérables, et la raison en est moins difficile à saisir. Extrêmement rare chez les sujets d'un âge avancé, la coxalgie s'observe cependant quelquefois dans la vieillesse ; mais l'affection est entourée d'un appareil symptomatique trop spécial pour qu'il n'y ait pas lieu alors de lui assigner une dénomination particulière. M. Maisonneuve (1) sis^nale, entre la coxakie du vieillard et le morbus coxœ senilis, une identité parfaite. Et dans un travail récent, M. Colombel, adoptant après MM. Gosselin (2), Legendre et Bastien (3), la même opinion, désigne, à l'exemple de ces derniers auteurs, le morbus coxœ senilis sous le nom à' arthrite sèche.
«M. Gosselin, dit M. Colombel (/i), admet l'identité » du morbus coxœ senilis et de l'arthrite sèche, états mor- » bides identiques, qui, selon lui, caractérisent la coxalgie » des adultes et des vieillards, essentiellement différente » de celle des jeunes sujets. » Puis il ajoute (p. 10'^), formulant ainsi nettement son opinion : « Chez le vieillard, » le plus souvent, la coxalgie n'est autre chose que le » morbus coxœ senilis qui, lui-même, dégagé des autres
(1) Maisonneuve, loc. cit., p. 88.
(2) Gosselin, Bulletin delà Société de chirurgie, année 1859.
(3) Legendre et Bastien, Déformation de V articulation coxo-fémorale, suite d'arthrite sèche {Gazette médicale, année 1859, n° 30, p. 465).
(4) Colonibel, Recherches sur Varlhriie sèche (thèses de Paris, 1862).
378 GONSIDÉRATJONS SUR l'ÉTIOLOGIE, ETC.
» affections avec lesquelles il a été confondu, n'est autre » chose que l'arthrite sèche de la hanche. »
C'est, au contraire, dans l'adolescence, dans l'enfance surtout, entre la deuxième et la quinzième année, que se déclare d'ordinaire la coxalgie. C'est à cet âge aussi, que, toutes choses égales d'ailleurs, la circulation articulaire est particulièrement active. Et ce point est important, car il fournit un dernier argument à l'appui de l'opinion que nous avons exposée touchant la cause intime de l'affection : savoir, que l'activité des circonstances en apparence les plus distinctes qui en favorisent l'invasion, a pour condition expresse un état congestif de l'article.
C'est donc à bon droit que, repoussant toute idée de spécificité, M. Richet (1) a pu formuler en ces termes ses conclusions sur la nature de la coxalgie.
«Si l'on remarque, a dit M. Richet, que les maladies » de la synoviale qui figurent pour une bonne partie dans » le cadre des arthropathies, ne sont le résultat d'aucune » cause spéciale; qu'elles sont, au contraire, comme les » affections des autres séreuses d'ailleurs, dues à des » inflammations soit aiguës, soit chroniques; d'autre part »que les tumeurs blanches ayant leur point de départ » dans les os sont, pour la plupart, causées par des ostéites, » rarement par des tubercules, le cancer, ou autres dé- » générescences, on sera naturellement conduit à ad- » mettre que l'immense majorité des maladies dont nous » nous occupons sont essentiellement de nature inflam- » matoire à leur origine. (2) »
(1) Richet, thèse inaugurale, Paris, iSàà.
(2) Il convient de faire remarquer que dès le siècle dernier un observateur éminent dont nous avons cité le nom plusieurs fois dans le courant de ce Ira-