CHAPITRE VI
Quel enseignement pratique va-t-on maintenant donner à l'enfant dont l’indiscipline et les fautes ont nécessité la
mise en préservation dans une Ecole professionnelle (1)?
(1) Nous ne nous étendrons pas sur son instruction primaire. Il va de soi, — et l’on ne songe guère à le contester, — que jusqu'à son âge de 12 ou 48 ans, l’enfant recoive sur ce point à l’École de préservation les mêmes éléments qui lui eussent été inculqués à l’école communale si sa conduite avait permis son maintien dans un placement familial. On pourra mème le préparer au certificat d'études, mais il sera sage de ne pas aller au delà de cette limite et d’instituer seulement, pour les sujets plus âgés, quelques cours où il leur sera possible de compléter, en dehors des heures consacrées au travail professionnel, les connaissances qu’ils ont acquises antérieurement en orthographe, écriture, calcul, etc., et qui souvent sont demeurées trop insuffisantes.
Donc, tandis que sans exclure toute participation à un travail manuel, l'instruction primaire devra cependant, pour les plus jeunes enfants, occuper une très notable partie de leur temps à l'École de préservation, pour les sujets déjà plus forts et chez qui la vigueur de l'adolescence réclame, jointe à l’indiscipline du caractère une dépense d'activité plus considérable, c’est au contraire le travail professionnel qui devra absorber cette source d'énergie trop souvent mal uti-
Ici encore, plusieurs méthodes s'offrent à la perspicacité du philanthrope et à l’activité du pédagogue, méthodes de conception très différente et qui se rangent tout naturellement sous cette double rubrique : l’agriculture; l'industrie.
L'idée de transplanter l’enfant, pour le relever, en pleine campagne et de l'appliquer aux travaux de la terre, remonte à une époque déjà ancienne, puisque ce fut elle qui présida à la confection de la loi du 5 août 1850 sur l'éducation et le patronage des jeunes détenus.
L'article 3 de cette loi édicte en effet :
« Les jeunes détenus acquittés en vertu de l’article 66 du Code pénal, comme ayant agi sans discernement, mais non remis à leurs parents, sont conduits dans une colonie pénitentiaire; ils y sont élevés en commun sous une discipline sévère et appliqués aux travaux de l'agriculture. ainsi qu'aux principales industries qui s’y rattachent. »
Donc on peut dire qu’à cette époque régnait à peu près
lisée jusque-là, ne laissant par conséquent qu'une place très mesurée au développement intellectuel proprement dit
Le quatrième vœu du Éomité de défense dispose à cel égard :
« Une instruction élémentaire v sera donnée par des instituteurs, l'enseignement sera surtout professionnel. »
Le projet de règlement d'administration publique n'entre pas dans les détails qui pourraient intéresser le programme de l'enseignement. Le rapport indique seulement que celui-ci devra être élémentaire et avoir pour limite extrème le certificat d'études.
C'est d'ailleurs la pratique adoptée par plusieurs établissements, tels que l'École Th. Roussel.
sans partage la théorie à double face qu'avait rendue célèbre cette formule séduisante : « Améliorons la terre par l'enfant, et l'enfant par la terre. »
Et en effet, disaient ses partisans, quoi de plus propre à éveiller dans l’âme du petit dévoyé les bons et nobles sentiments, en même temps qu'à étouffer ses mauvais désirs et à dompter l’indiscipline de son caractère, que la transplantation du milieu insalubre des grandes agglomérations dans la sereine atmosphère des campagnes! Ici, plus d’oisiveté funeste, plus de tentations dangereuses renouvelées à chaque coin de rue, plus de spectacles malsains complaisamment étalés à ses yeux ; mais un travail des plus fortifiants, réglé dans le double but d’absorber utilement son énergie et de le mettre à même de gagner honnêtement sa vie; l'oubli, dans cette saine besogne, du luxe séduisant et démoralisateur des villes: l’adoucissement du caractère et l'élévation des sentiments dans la contemplation journalière de la nature.
Pénétré de cette idée que le travail des champs était le véritable facteur de régénération morale, et que tout enfant, quelle que füt son existence antérieure, était apte à faire un cultivateur, on appliqua donc le système dans sa pureté initiale, et les colonies qui se formèrent en exécution de la loi de 1850 s’entourèrent de vastes domaines où l’on pûüt mettre en pratique la formule énoncée plus haut et alors en honneur.
A la vérité, celle-ci n’était pas dénuée de justesse, et
elle ne méritait pas les sarcasmes dont quelques-uns l’ac-
cablèrent par la suite ; mais elle avait, comme la plupart des formules, le tort d’être trop absolue et d’émettre a priori une prétention qu'il eût été sans doute très désirable de voir se réaliser aussi pleinement, mais dont les faits démontrèrent souvent qu’elle n’était pas à l’abri de la critique la plus impartiale.
De tous les enfants qui, en vertu du principe qu'elle proclamait, conduisirent la charrue et manièrent la faux dans les établissements pénitentiaires, il y en eut beaucoup qui ne prirent aucun goût et ne se plièrent qu'en apparence au métier qu'on voulait ainsi leur apprendre, conservant toujours et malgré tout la nostalgie des villes fièvreuses et le souvenir de leurs multiples attraits.
Ceux-là étaient les petits vagabonds de Paris ou d’ailleurs, ayant traîné leur jeunesse à travers les rues (1), souillé leur âme au contact de leurs aînés dans le mal, vécu dans la séduisante flânerie des carrefours ou des terrains vagues, et gardé une empreinte trop forte de cette existence sans discipline parmi les tentations les plus variées, pour pouvoir se plier, et surtout s'attacher au labeur régulier et rude de la terre.
Arrivait-il qu'ils s'accommodassent de ce régime, il n’y avait souvent là, nous le répétons, qu'une apparence, et
un jour venait, — celui de la sortie de l'établissement, —
(1) Le pelil Ccolier qui commence à vagabonder, soit pendant les heures de classe, soit après, commet le premier acte d'indiscipline qui, de degré en degré, l'amènera fatalement sur la pente du vice et finira par le perdre.
où, rompant avec les nouvelles habitudes qu'on avait cru leur inculquer d'une façon définitive, ils reprenaient en hâte le chemin de la grand’ville pour s’y trouver bientôt désœuvrés et retomber rapidement dans la pratique du mal (1).
Et alors, devant de tels faits, on s’est ému et l’on a battu en brèche la vieille théorie de l'amendement de l'enfant par la terre. Il est certain, s’est-on récrié, qu’un gamin des villes qui, pendant toute une partie de sa jeunesse, n a connu d'autre horizon que celui des usines et des ateliers, d’autres spectacles que ceux des rues où il flânait, d’autres plaisirs que ceux qu'elles offraient à sa tentation, ne peut devenir que très exceptionnellement « un homme des champs ». C’est là une besogne qu'il serait sans doute très désirable de lui voir aimer, mais à laquelle ne le prédisposent ni ses antécédents, ni ses goûts, ni ses aptitudes. Aussi, lorsqu'aux premiers jours de liberté, il aura regagné la ville qui lui avait été funeste une première fois, n'ayant en main aucun des métiers qui permettent d’y gagner honnêtement sa vie, il se trouvera tout prêt pour une nouvelle existence de fai-
néantise et de méfaits. Pour avoir voulu amender un en-
(1) « Les enfants de nos villes, dit M. Garçon, ont appris de force, à Mettray et au Val-d'Yèvre, à pousser la charrue ; mais ils gardent dans leur souvenir la vision brillante des rues encombrées... Ils ont la nostalgie du pavé des grandes villes, et, aussitôt libres, ils y reviennent, mais ils s'y retrouvent sans métier et sans moyen d’exis-
tence. »
(Une excursion à Ruysselede).
fant d’après des principes trop absolus, on aura peut-être préparé un adulte criminel.
Cette critique d’un système qui avait inspiré le législateur de 1850 n'était pas dépourvue d’exactitude, et il convient que, pour la réalisation du problème envisagé, l’on en tienne suffisamment compte, en prenant garde toutefois que l’on ne profite pas de son bien fondé pour l'ériger à son tour en principe, et verser ainsi dans le même travers que la théorie a priori qu'elle vient combattre. Il est évident en effet qu'il serait tout aussi dangereux, sous prétexte de donner aux jeunes indisciplinés des villes un métier qui leur convienne et dont ils puissent tirer parti, de créer des écoles professionnelles purement industrielles (1), que d’en conserver d’exclusivement agricoles (2).
(1) A plus forte raison si ces établissements, comme le voudraient certains, étaient situés aux environs des grandes cités. « Aux portes même de Paris, disait M. Puibaraud dans son rapport au Comité de défense (séance du 3 janvier 1904), ne serait-il pas possible d'en ins taller un? » Rien, à notre avis, ne serait aussi dangereux, à cause même de ce voisinage et de l'attraction qu'il ne manquerait pas d'exercer sur l'esprit des enfants.
(2) On peut même faire à l’enseignement industriel ce reproche spécial qu'il prépare les enfants à une vie éminemment périlleuse : celle de l'atelier, où ils risqueront de se laisser entrainer hors du dgoit chemin par des influences contre lesquelles leur passage à l’école de préservation ne les aura peut-èlre pas suffisamment armés. Aussi déclarons-nous avec M. le professeur Garçon, que | « adminislation qui a charge d'âmes, doit faire le moins possible d'ouvriers de grande industrie, el mème point du tout, » Ce qu'il faut done apprendre dans les élablissements de réforme comme métiers indusriels, ce sont, de préférence, ceux qu'à sa sortie l'enfant pourra exer-
Mais ce qu’il faut organiser, — et c’est d’ailleurs ce que la plupart des établissements de réforme ont compris et pratiquent aujourd'hui, — c’est la coexistence dans une même école des deux enseignements agricole et industriel (1).
De cette façon, les enfants, au lieu de faire, souvent à contre-cœur, l’apprentissage d’un seul métier dont plusieurs d’entre eux ne pourraient se servir plus tard, sont
occupés à des besognes différentes qu'ils accomplissent
cer sans avoir besoin de s’eimbaucher dans une usine ou un atelier ; ceux qui lui permettront de travailler « en boutique », chez un patron n’employant que peu d'ouvriers, et auprès duquel il sera, comme au temps où florissait le regrellé contrat d'apprentissage, non pas une énergie quelconque ullisée pour une fin anonyme, mais un auxiliaire conscient de tous les instants. Parmi ces métiers, citons ceux de serrurier, de tonnelier, de cordonnier, de forgeron. de menuisier, etc.
(4) A l’école Th. Roussel, on enseigne les sciences horticoles et agricoles d'une part, et de l’autre, la menuiserie, l’ébénisterie. l’ameublement, la serrurerie, la mécanique.
De même, l’école d’Aumale, outre son domaine agricole etles divers travaux qu’il nécessite, possède une forge, un atelier de maréchalerie, un atelier de charronnage. et un atelier de cordonnerie. C’est ainsi qu'à ce dernier ont été faites en une seule année (1897) : 1506 paires de souliers, 300 paires de sabots, 5.000 paires de galoches. (Rapport du docteur Metton-Lepouzé au 2e Congrès national d’assistance, 15-19 juin 1897).
L'établissement belge de Ruysselede, dont nous avons déjà parlé, compte 268 hectares de terre et est organisé en vue d’un enseignement surtout agricole.
Néanmoins on y apprend d’autres métiers, tels que ceux de serrurier, charron, menuisier, tonnelier, sabotier, tailleur, vannier, tisserand.
d'autant mieux que leurs aptitudes et leurs goûts les y portent naturellement.
Est-ce à dire que dès son arrivée à l'Ecole de préservation, le jeune indiscipliné devra être consulté sur le travail qui conviendrait le mieux à ses goûts et à ses aptitudes, ou que tout au moins, les renseignements, peut-être inexacts, déjà recueillis à ce sujet (1), désigneront d’une façon définitive dans quelle catégorie de métiers il convient de ranger le nouveau venu?
Nous ne le pensons pas.
Quel que soit l’enfant que l’on reçoit à l'établissement, quels que soient ses antécédents et le genre d'existence qu'il a menée jusque là, il est un stage que dans son intérêt immédiat il importe de lui faire subir: c’est la période d'apaisement moral et de régénération physique dans le calme des champs et par les rudes travaux de la terre.
Aucune tâche en effet ne sera plus propre que cellelà, par le milieu même dans lequel elle s'effectue et la saine dépense d'activité qu'elle nécessite, à retremper l’âme et le corps de l'enfant, trop souvent affaiblis l’un et l’autre par la même paresse et la même indiscipline.
Qu'importe, au surplus, que ce dernier n'aît jamais
(1) N'oublions pas que le projet de règlement d'administration publique exige, parmi la volumineuse paperasserie qui doit constituer le dossier de l'enfant, une note indiquant ses aptitudes professionuelles, en tenant compte au besoin des préférences exprimées
par lui et du milieu dans lequel il a vécu antérieurement à son admission (v. p. 56 en note).
soigné les bestiaux ou manié un instrument de labour?
L'essentiel n’est pas, comme le voulait la formule jadis préconisée et trop sévèrement interprétée, de faire, coûte que coûte, d’un mauvais enfant un bon agriculteur ; mais bien, avant de tenir compte pour son éducation professionnelle de ses préférences et de ses aptitudes spéciales, de lui appliquer, pour faciliter ensuite son entière guérison, un traitement préalable auquel l’agriculture, nous venons de le dire, se prête mieux que toute autre besogne.
Voilà pourquoi, à notre sens, une école professionnelle doit, à l'heure actuelle encore et malgré les critiques que nous avons relevées sur ce point, être un établissement principalement agricole (1). Sans doute est-il indispensable, — ce que l’on n'avait pas envisagé en 1850, -— qu’à côté de cet enseignement il ÿ en ait un autre, purement industriel et aussi diversifié que possible, où après Le stage à la ferme que nous préconisons, les sujets manifestant des dispositions et des goûts marqués pour tel ou tel métier, pourront mettre ces goûts et ces dispositions à profit et commenceront leur véritable apprentissage professionnel ; mais ce n est là qu’une deuxième étape dans
(1) L'école de Ruysselede offre un exemple remarquable de cette subdivision de l’enseignement professionnel avec stage obligatoire à l'établissement agricole : tous les pensionnaires à leur arrivée y sont soumis. M. Garçon conslate qu'après avoir passé quelques mois
à la garde des vaches et des moutons, ils ont déjà subi une véritable transformation.
114 TROISIÈME PARTIE. — CHAPITRE Vi
leur existence d'enfants en préservation, un second degré auquel ils ne pourront prétendre qu'après s'être retrempés physiquement et moralement dans le labeur à la fois rude et vivifiant du paysan.
Que si, sur la quantité, il s’en trouve par bonheur qui prennent vraiment goût à cette vie et manifestent le désir de n’en pas avoir d’autre, rien de mieux. On s’occupera, à leur sortie, de les placer chez d’honnèêtes cultivateurs qui, tout en utilisant leurs services, continuent par une paternelle sollicitude l’œuvre de relèvement entreprise à l’Ecole professionnelle (1); mais au moins, ne persévéreront dans cette voie que ceux chez lesquels le stage à la ferme, non seulement aura provoqué un salutaire apaisement moral, mais aura encore éveillé des goûts nouveaux et révélé des aptitudes spéciales.
Quant aux autres, une fois que la vie au grand air sous une discipline à la fois ferme et bienveillante aura eu
quelque peu raison de leur caractère indompté, et fortifié
(1) Malheureusement, le placement les enfants à leur sortie de Pétablissement devient chose bien difficile, et cela. de par la mauvaise volonté môme des personnes chez qui on cherche à les placer. Nombre d’entre elles, nous avons déjà eu loccasion de le dire, au lieu de se faire les auxiliaires de leurs éducateurs et d'achever la lâche par eux commencée, considèrent en effet qu'en accueillant un ancien mauvais sujet (contre lequel, même si son relèvement est cerlain, elles garderont loujours de forles préventions), il leur est permis de le (traiter comme le dernier des domestiques, d'exiger de lui plus de travail qu'il n'en peut humainement fournir, et trop souvent, de ne pas le nourrir en proportion de la tâche qu'elles lui
demandent.
leur corps affaibli, on pourra les répartir judicieusement entre les différents métiers installés à l’école, en tenant compte, cette fois, des aptitudes qu'ils auront pu manifester pour tel ou tel d’entre eux et des goûts qui les porteraient à choisir L'un plutôt que l’autre.
On aura seulement soin, ainsi que nous l’avons dit plus haut (v. p. 110 note 2), d'éviter tout apprentissage qui, de par sa nature, préparerait l'enfant à la grande industrie et ne lui laisserait à sa sortie que la possibilité de s’'embaucher dans une usine ou un atelier, l’exposant ainsi aux dangers d’une promiscuité déjà fort à redouter pour les plus honnêtes. On s’attachera au contraire à enseigner des métiers qui lui permettent plus tard, d’abord de les exercer chez un patron n’employant qu’un petit nombre d'ouvriers, puis, par la suite, de s’établir à son propre compte; car c'est là en définitive le but vers lequel il faut tourner l’attention du jeune indiscipliné, en se pénétrant bien avec M. le professeur Garçon de la vérité qu'il exprimait en ces termes : « S'il parvient à
ouvrir boutique, il sera définitivement sauvé. »
L'enseignement agricole et l’enseignement industriel constituent, nous venons de le voir en détail, la base essentielle d’une école de préservation; ajoutons, pour
être complets, d’une école destinée aux garçons.
S'il s’agit en effet d’un établissement pour jeunes filles difficiles, il va de soi que l’enseignement ne devra pas être conçu tout à fait d’après les mêmes principes, bien qu'à notre sens et ainsi que nous le verrons plus loin, il puisse et doive ressembler, par quelqu'un de ses côtés, à celui dont nous avons parlé pour les garçons.
Mais tout d'abord, il ne peut plus être question ici de travaux industriels proprement dits ; non point parce qu’il n’en est pas d’accessibles à la femme, mais parce que ceux qui le sont rentrent en général dans la catégorie des travaux d'ateliers, et qu’alors on risquerait de tomber dans le défaut que nous avons signalé, en spécialisant la jeune fille dans certaines connaissances techniques qu'elle ne pourrait utiliser plus tard qu’à la condition d'entrer dans un milieu fort dangereux pour elle.
Il n’en va pas de même, — et ici nous abordons le point que nous signalions plus haut, — de l’autre branche de l'enseignement professionnel : l’agriculture et les travaux qui s’y rattachent. Les mêmes raisons qui nous ont fait préconiser le stage des garçons à la ferme avant d'apprendre n'importe quel autre métier, doivent nous porter à déclarer que la jeune indisciplinée qui arrive à l'Ecole professionnelle se trouvera bien, elle aussi, de quelques semaines d’une vie au plein air parmi un labeur proportionné sans doute à ses forces, mais rude quand mème et toujours vivifiant, pour l'âme comme pour le COrps.
Enfin, il est un apprentissage spécial qui devra occuper
une grande place à l'Ecole professionnelle pour jeunes filles difficiles : c’est celui des travaux ménagers, Cuisine, couture, blanchissage, ete., que l’on aura soin d’enseigner cumulativement, de façon à ce que lors de sa sortie, l'élève ne soit pas, ici encore, spécialisée dans telle ou telle besogrie, mais apte bien plutôt à accomplir toutes celles qui permettent à une femme de gagner honnèête-
ment etlaborieusement sa vie (4).
IT
Il ne nous reste plus, pour avoir terminé l'étude de cette importante question de l’enseignement professionnel dans
les Etablissements de préservation, qu’à dire quelques
(1) Rien de plus mauvais en effet, — l'expérience l’a prouvé et plusieurs Refuges l’ont constaté à leurs dépens — que de courber à longues journées les jeunes filles sur le même travail, et non seulement sur le mème genre de travail, mais, ce qui est pis, sur une partie toujours identique d’un travail qui ne varie pas, comme par exemple de les appliquer à exécuter sans cesse la même pièce d'un ouvrage de couture. Elles y deviennent sans doute fort habiles (ce qui peut être profitable à l'établissement), mais il y a 99 chances sur 100 pour qu'au jour de leur sortie, elles ne trouvent pas à utiliser ce savoir-faire restreint, et retombent, beaucoup cette fois de par la faute de leurs éducateurs, dans la paresse et le vice. Il y a là une situation analogue à celle que nous avons décrite pour Îles garcons dont on voudrait à toute force faire des agriculteurs.
Au surplus, ceux qui appliquent ainsi les jeunes indisciplinées à des besognes confinées el invariables, et partant sans utilité pour leur relèvement, méritent-ils le beau nom d’éducateurs, et ne serait-on pas tenté plutôt de voir, dans la façon dont ils agissent, une simple exploitation ?
mots de deux débouchés particuliers dont la perspective peut motiver, pour les enfants difficiles, une éducation sinon entièrement distincte de celles que nous avons envisagées jusqu'ici (car elle peut se greffer sur elles), du moins assez spéciale, dans son but ou dans ses procédés, pour qu’on lui consacre quelques instants d'attention. Nous voulons parler de la marine et de la colonisation. Nous avons vu dans notre première partie qu'aux termes du décret du 19 janvier 1811, les garçons dont l’éducation était confiée à la charité publique étaient mis à partir de 12 ans à la disposition du ministre de la marine. Il ne peut plus être question aujourd'hui d'assigner à la généralité des pupilles de l’Assistance publique, et spécialement aux indisciplinés, un tel emploi qui, d’une part, ne répondrait plus à des nécessités présentes, et de l’autre, risquerait la plupart du temps de contrecarrer des aptitudes d’un ordre tout différent. Mais il ne saurait être inutile d'y préparer les enfants qui par leur origine, leurs antécédents, ou même simplement leurs goûts et leurs dispositions, sembleraient devoir faire plus tard de bons marins. Il va de soi qu'un tel enseignement, à raison même de son caractère spécial et limité, ne peut être donné que dans un petit nombre d'écoles (1) (1) Elles seront de préférence situées à proximité de la mer. Il en est cependant qui ne repondent pas à celle conception tirée de la nature même de l’enseignement à donner : tel l'annexe de Ruysse- | TALCR installée au milieu des champs où l’on a creusé un lac dans
lequel se trouve un vieux trois-mâts.
Le nombre des enfants qui se livrent à cel apprentissage est d'’ail-
sinon exclusivement aménagées à cet effet, du moins comportant un matériel approprié et un personnel susceptible de le donner avec fruit.
Jusqu'à ces derniers temps, la France possédait encore un établissement de ce genre : c'était l'Ecole maritime de Port-Hallan, au Palais (Belle-lsle-en-Mer), qui avait été créée en exécution d’une délibération du Conseil général du 27 décembre 1893. Une décision du même genre l’a supprimée au cours de l’année 1906.
A cette date, l'Ecole de Port-Hallan avait un contingent de 41 élèves. Sur ce nombre, 36 ont été renvoyés à l’hospice dépositaire, #4 engagés dans l’armée de terre, À embarqué dans la marine marchande.
Malgré cette disparition, ou peut-être à cause d'elle, il est à désirer que l’enseignement des métiers maritimes ne soit pas complètement abandonné pour les pupilles difficiles de l’Assistance publique, et, d'une façon générale, pour les indisciplinés de toute catégorie. Nous nous rallions sur ce point aux conclusions émises par le congrès international de l'assistance publique et de bienfaisance privée de 1900 (1), qui, parmi les différentes branches de l'apprentissage professionnel, prévoient expressément celle dont nous venons de parler (2). leurs très minime : 8 ou 10 seulement. On comprendra sans peine cette proportion presque nulle dans un pays qui n’a pas de marine de guerre et où les navires de commerce élant aujourd'hui à vapeur, le « mousse » ne trouve plus d'emploi.
(1) Voir ces conclusions page 123 note 1.
(2) En Italie, un professeur de Gênes, M. Nicolo Garavanta, a
Quant à la colonisation, il y a là, comme pour tout ce qui touche à cette importante question, un problème
beaucoup plus délicat dont il faut se garder de hâter la
solution.
Conviendrait-il donc de faire, d’enfants difficiles, non plus seulement des agriculteurs, des artisans ou des
marins, mais des agents colonisateurs ?
Ici encore, et peut-être plus que partout ailleurs, il faut se défier des opinions toutes reçues, des dangereuses théories construites a priori, et d’un engouement intem-
pestif qui ne manquerait pas de provoquer les plus cruelles surprises (1).
acheté il y a quelques années un vieux navire dont il a fait un établissement de réforme sous le noi dé navire-école « Redenzione ».
Celui-ci comprend deux sections :
L'une prépare des mousses pour la marine marchande ;
L'autre des élèves pour l’école de torpilleurs intallée à la Spezzia.
Tous les enfants apprennent la langue italienne, la géographie, la natation, la manœuvre de l’aviron, le maniement d'armes, la musique. Ils reçoivent l'instruction religieuse catholique.
Chaque section comprend des cours complémentaires ainsi répartis :
{re section : gréement, manœuvre, dessin, arithmétique.
2e section : mathématiques élémentaires, dessin, physique, mécanique.
Cet établissement reçoit des subventions des villes de Gènes, Saint Pierre d’Arena et Milan.
(1) Gitons à ce propos quelques lignes très judicieuses de M. H. Joly dans son livre Le Combat contre le Crème :
« Il est encore des gens, dit-il, qui s'imaginent que la lutte pour l’existence, les préjugés, les cadres tout faits pour la rapine et la débauche sont inconnus des terres nouvelles; ils croient qu'il suffit d’arriver dans une colonie lointaine pour y vivre régulivrement d'une
Il ne faut pas considérer la vie coloniale comme la panacée qui doit infailliblement guérir l'enfance coupable de ses mauvais instincts et de ses dangereuses habitudes ; il ne faut surtout pas se laisser séduire par les ressources el les débouchés, trop souvent aléatoires, que peut offrir une terre lointaine à de jeunes activités, quand celles-ci auraient besoin, avant une transplantation aussi radicale (1), d’un apprentissage progressif de la vie honnête et laborieuse exercée dans des conditions et un
milieu normaux.
Mais une fois ces réserves faites, il n’y a aucune raison
pour ne pas opérer, dans le sens de l’expatriement et de
existence confortable en y fondant une famille palriarcale. Non ! Un pays neuf est un pays de lutte, où seuls les hommes très résolus et très vigoureux réussissent. De frèles créatures qu'on est obligé de faire grandir à l'ombre, avec des appuis, précieux sans doute, mais à plus d’un égard factices, ne peuvent être jetés dans des milieux si agités, si peu ordonnés, si peu sûrs. »
(1) On pourrait objecter que ce n’est pas agir autrement, bien que dans des proportions plus restreintes, que d'appliquer aux travaux agricoles des enfants de la ville. alors même, comme nous l'avons préconisé, que ce genre de travail ne devrait être, pour beaucoup d’entre eux, que temporaire et destiné à relremper leur âme et leur corps.
Nous répondrons simplement que s'il ne peul y avoir aucun danger à transplanter en pleine campagne l'enfant des faubourgs (qui en retire au contraire un bénéfice considérable), sa transplantalion aux colonies, sous des climats parfois incléments, est chose beaucoup plus périlleuse, et par conséquent qu'il convient d'aborder cette question avec la plus grande réserve.
La différence des deux genres de vie suffit à faire admettre l'un d'emblée, tandis que l’autre, malgré des points communs, s'en éloigne top pour obtenir la mème faveur.
la colonisation, des tentatives auxquelles une sage préparation pourrait donner des chances sérieuses de succès.
Seulement, que l’on considère bien ce dernier point comme des plus importants, et que l’on se garde d’envoyer des effectifs d'enfants sur une terre étrangère sans avoir au préalable reconnu l'opportunité d’un tel exode Que l’on ne crée pas au petit bonheur un centre de relèvement en pays lointain sous le seul prétexte que l’éducation doit y être moins ardue et porter plus de fruits que dans la mère-patrie ! Que l’on envisage au contraire les mille questions que soulève un problème aussi important : climat, ressources, habitants, etc., etc., et que l’on ne prenne une décision ferme qu'après les avoir longuement étudiées sur place. Enfin, la possibilité d’un établissement colonial une fois reconnue, que l’on procède encore avec prudence et qu’on évite d'envoyer au lieu choisi des effectifs par trop nombreux : mieux vaudra par la suite, et si cette première tentative réussit, la renouveler à plusieurs reprises.
D'ailleurs, en raison même des difficultés que pourra offrir cette nouvelle existence, il y aura lieu de faire des sélections dans les groupes d'enfants dont on disposera, et de n’envoyer que ceux dont la constitution, la santé, l'esprit d'initiative, l'énergie physique et morale permettent d'espérer qu'ils ne se laisseront pas abattre par les premiers labeurs. Et cela exige encore qu'avant de
prendre le chemin des colonies, ils aient fait un stage
assez long dans une école professionnelle de leur pays d'origine, où l’on aura, dans la plus grande mesure possible, aguerri leur corps, discipliné leur énergie et déve-
loppé chez eux l'esprit d'initiative (1).
(1) Le Congrès international d’Assistance publique et de bienfaisance privée de 1900 ne inentionne pas la colonisation comme débouché aux Écoles de préservation; mais n'étant pas limitatives, ses conclusions laissent toute liberté sur ce point. Sur les autres, elles sont formelles et prévoient expressément les enseignements que nous avons passés en revue :
« ls (les établissements) auront plus particulièrement pour objet Papprentissage professionnel, agricole, industriel, maritime, rénager, etc. »
Quant au projet de règlement d'administration publique, nous avons déjà dit qu'il n’entrait pas dans les détails de programme de l'enseignement (v. p 106 en note) ; en ce qui concerne l’enseignement professionnel, il se borne à prévoir l’organisation de métiers pouvant permettre à l'enfant de se placer facilement (charron, forgeron, agriculteur, elc.).