CHAPITRE V
Supposons maintenant le pupille de l'Assistance publique définitivement entré à l'école professionnelle. Dès l’abord, une question des plus importantes se pose à son égard : convient-il, pour faire sa guérison morale, de le mêler à un fort contingent d’insubordonnés comme lui qui subiront la même discipline sous l’ordre des mêmes chefs, ou ne vaut-il pas mieux décider que plus les effectifs seront restreints, soit l'effectif total de l’établissement, soit les effectifs partiels dont il se composera, plus l’éducation sera aisée et les résultats fructueux en conséquence ?
Autrement dit, pour lequel des deux grands systèmes se prononcer quant au nombre des enfants et à leur répartition dans une école professionnelle : le système collectif, plus connu sous le nom de système du caser-
nement, ou le système familial (4) ?
(1) Nous ne citons que pour mémoire deux autres systèmes comptant l’un et l'autre quelques partisans, et qui, préconisés surtout pour les adulles, ont été, mème dans ce domaine, assez vivement critiqués. A
Le système du casernement, comme l'indique son nom, suppose un nombre considérable d'enfants réunis sous le
même toit et menant une vie commune pour laquelle tout
plus forte raison ne conviennent-ils pas selon nous à des enfants, que les défenseurs de ces méthodes croiraient pour leur part plus aptes à en tirer profit que des individus d’un âge plus avancé.
Le premier, dénominé système cellulaire, indique assez par sa seule appellation sur quelle base il est édifié; mais aussi renfermet-il en lui toute sa critique. En effet, comment soutenir avec quelque apparence de raison que l'internement entre quatre murs dans la solitude et l'inertie, s’il est déjà préjudiciable à l'adulte qu’il mène souvent jusqu'à la folie, peut s'appliquer avec succès à un enfant, dont le développement physique et la fragilité morale exigent essenüellement la vie au grand air et une incessante dépense d’activité ?
Lui, à qui il faut de la lumière et de la gaité, on va l’emprisonner dans l’abominable tristesse. disons mieux, dans le désespoir d’une cellule où il se trouvera dans les conditions les plus favorables d’atro phie physique, intellectuelle et morale, et encourra la plupart du temps la déchéance de tout son ètre. Non seulement le résuliat que l’on espérait atteindre n'aura même pas été approché, mais l’état d’insubordination qui était relativement guérissable aura été remplacé par une dégradation de l'individu dont il sera peut-être impossible de le relever.
I n'y a pas lieu de nous appesantir davantage sur ce système qui va à l'encontre de tous les principes posés dans notre étude.
Mais il convenait de le mentionner, et cela pour deux raisons : d'abord parce qu'il rencontre, nous l'avons dit, quelques partisans (d'aucuns, sans l’admettre pour le jour,le préconisent impérieusement pour la nuit. C’est, à notre sens, la seule concession que l'on puisse lui faire) ; puis, parce qu'il a trouvé, sinon son expression complète, du moins un commencement d'application dans l'établissement connu sous le nom de « Maison paternelle » de Mettray.
A vrai dire, cette maison n’est pas une école de réforme ordinaire ; elle n’est pas ouverte aux sujets qui forment généralement le con tingent de cette sorte d'établissements, et qui, eux, trouvent asile dans
l'établissement se trouve aménagé : dortoirs, réfectoires, préaux, etc. Ce n’est que pour le travail quotidien que
l'effectif total se trouve subdivisé en sections et en sous-
la colonie mème de Mettray où la Maison paternelle se trouve d'ailleurs enclose.
Cette dernière a été destinée par son fondateur, M. Demetz, à recevoir les enfants de familles aisées, à qui leur indiscipline et le mauvais exemple qu’ils donnent ne permettent point de poursuivre leurs études dans un lycée ou un collège.
Interné à la Maison paternelle de Mettray, l'élève s’y trouve isolé, le jour aussi bien que la nuit, dans une chambre hermétiquement close et dont les vitres dépolies empêche même qu'il distingue quoi que ce soit du monde extérieur. Cette solitude n'est interrompue que par les visites du directeur lui prodiguant ses conseils, d’un employé lui apportant ses repas, et des professeurs qui viennent à tour de rôle lui enseigner les matières nécessaires à l'examen qu'il doit préparer. Nul dans l'établissement, si ce n’est le directeur, ne le connait par son nom, mais bien par le seul numéro sous lequel il est inscrit. L'élève lui-même n’est pas exposé à dévoiler l'identité de ses camarades (si toutefois on peut leur donner ce nom), puisqu'il ne peut se trouver en contact avec eux, et l’on cite à ce propos le cas de deux frères qui ont été placés en même temps à la Maison paternelle et qui n’ont rien soupçonné de leur présence réciproque.
Une heure par jour, l'enfant fait une promenade sous la conduite d’un employé; c’est le seul moment où il ait le droit de changer d'air, et en dehors de ce bref répit, il est toujours livré à ses études et à ses réflexions dans la chambre, plus ou moins vaste selon sa conduite et son travail, qui lui est assignée.
On voit par cette courte description que le système d'isolement pratique à la Maison paternelle de Metlray n’est autre qu'une application, dans un domaine spécial, du système cellulaire. Malgré les différences de conditions dans lesquelles il fonctionne, puisqu'il ne s’agit là que d'une éducation intellectuelle et non pas professionnelle, il y a heu de penser que les inconvénients qui sont à la base du régime cellulaire, - supplice moral, atrophie du sens social et des facultés affecüives, habitudes solitaires minant les facultés intellectuelles, dépres-
sections, réparties entre plusieurs chantiers sous la surveillance de différents chefs.
On voit l’analogie qui existe nécessairement entre un pareil régime et une organisation militaire. Comme dans
cette dernière, la surveillance, pour y être effective, doit
sion physique, — ne sont pas atténués dans ce cas particulier par le confort relatif dont peut jouir l’élève (repas, coucher, employé prêt à répondre au moindre appel, ete.). Sans doute objectera-t-on que le séjour à la Maison paternelle est en général de courte durée (trois mois, six mois, peut-être un an) et que, en conséquence, ses bons effets seuls auront le temps dese manifester, c'est-à-dire une stabilité plus grande de l'esprit et un travail plus efficace provoqués par le facteur même que l’on incrimine, l'isolement. !l n’en est pas moins vrai, quelque bref que soit ce dernier, qu'il existe, avec tous les inconvénients signalés plus haut, inconvénients dont la seule éventualité suffirait à faire condamner une semblable organisation.
D'ailleurs, la Maison paternelle de Mettray, après avoir été (rès fréquentée, a vu diminuer progressivement le nombre de ses élèves au fur et à mesure que les idées en matière de discipline familiale et d'éducation se faisaient moins sévères et plus en rapport avec la constitution physique et morale de l’enfance.
— L'autre système qu’il nous faut mentionner à côté du système cellulaire, et qui d’ailleurs part du même principe, mais pour s'en éloigner ensuite, est le système progressif ou irlandais. Il se décompose en périodes dont la première consiste dans une détention cellulaire destinée à l'observation du sujet et à des essais de régénération morale ; lorsque ceux-ci sont reconnus avoir réussi et permettent d’espérer une guérison complète, le régime de la cellule fait place à l'envoi dans une colonie agricole ou industrielle.
Ce système, appliqué parfois aux adultes, à été, lui aussi, regardé comme pouvant l'être aux jeunes indisciplinés ; mais le principe de la cellule sur lequel il s'appuie, doit suffire à nous le faire rejeter. Remarquons d’ailleurs que son premier stade n’est qu'une application de Ja « mise en observation » poussée dans ses conséquences les plus rigoureuses.
90 TRGISIÈME PARTIE. — CHAPITRE V
y être uniforme, et la discipline revêtir des allures invariables et quelque peu rigides, sous peine de devenir vite insuffisantes.
Aussi bien le système du: casernement a-t-il vu se dresser contre lui des critiques d’ordre divers, mais qui procèdent toutes de cette même idée : l’uniformité dans l’éducation engendrée par l'importance du groupe.
Comment, a-t-on dit en premier lieu, ne pas redouter avec raison que dans la confusion où se trouvent mêlés tous les enfants, tant au dortoir et au réfectoire qu’à l'heure des jeux ou des promenades, les plus mauvais d’entre eux aient une influence corruptrice sur leurs camarades moins pervertis? Quelque sévère en effet que soit la surveillance, il sera évidemment impossible à celle-ci, en présence d’un contingent de peut-être 200 ou 300 sujets, de s'exercer avec fruit sur chacun d'eux, et d'empêcher cerlaines contagions que des fractionnements basés sur une sélection judicieusement faite eussent sans doute permis d'éviter (1).
Puis, ajoute-t-on, si le nombre des enfants est tellement considérable, et sa composition tellement disparate que l’on ne puisse plus, malgré l’activité déployée et la perspicacité des éducateurs, discerner qu'une certaine menta-
(1) Nous verrons plus loin (p. 101) que pour opérer cette sélection, si l’âge doit entrer en première ligne de compte, la moralité offrant des différenc s peu sensibles entre les sujets d’un mème âge ne peut intervenir qu'à titre subsidiaire, D'ailleurs, le système familial permet
à cet égard une surveillance active, tandis que c'est précisément le défaut de surveillance qui occasionne ici de graves dangers.
lité dominante du groupe et non pas, comme il le faudrait, l’état d'esprit propre à chacun (ce qui apparaît comme inévitable avec des effectifs de plusieurs centaines d'élèves casernés sous le même toit), on se trouve placé en face de ce problème insoluble : opérer des guérisons sans connaître individuellement les malades. On ne pourra donc agir qu’à l'aveugle, en employant des méthodes empiriques et collectives susceptibles de réussir dans certains cas, — ceux auxquels elles s’appliqueront naturellement, — et mauvaises pour tous les autres. Le résultat cherché n'aura été atteint que dans de très faibles proportions, et cette critique seule suffirait par ellemême à condamner le système.
À vrai direelle est des plus justes, et l’on ne peut nier qu'elle constitue pour les partisans du casernement dans toute sa rigueur un obstacle qu'il leur est difficile d’écarter. Tout au plus pourraient-ils objecter, se fondant sur des exemples de la réalité, que telles maisons célèbres, comme Ruysselede et Beernem en Belgique, ou encore Wynghene dans le même pays, constituent le type même de ce système (1), ce qui ne les empêche pas de donner d’excel lents résulats et de faire l'admiration du monde entier.
Mais il y a là un cas particulier dont il serait dange-
reux d'étendre le principe, et il n’est d’ailleurs pas exa-
(1) Les dortoirs sont de 150 lits ; les mouvements s’exécutent selon des formules invariables et ont une allure très militaire. Mais ce régime est tempéré, nous l’avons constaté plus haut (p. 76, note 1), par la grande confiance accordée aux enfants.
géré de penser, — quels que soient les résultats en question, facilités, nous l’avons vu, par la présence d’un directeur exceptionnellement dévoué et compétent (p. 62), — que les principaux inconvénients inhérents au système n’en subsistent pas moins dans des proportions variables.
Il y a donc, dans un établissement de ce genre, la mise en œuvre d’un procédé dont le maniement, des plus difficiles, peut donner une fois par hasard de bons résultats si l'outillage est entre les mains d’un homme remarquablement organisé lui-même, mais qui risquerait en se généralisant, de ne s’adapter ni aux individus ni aux conceptions pédagogiques actuelles.
En résumé, ne réunissons pas des effectifs considérables d'enfants indisciplinés pour une éducation collective et identique (1) que ce double caractère suffit à rendre
très aléatoire.
(1) 1 n'y a d’ailleurs pas que pour cette catégorie misérable d’enfants que la théorie du trop grand nombre est vraie : partout où l’on a la prétention de faire l'éducation morale de la jeunesse, elle a son domaine d'application et, comme telle, devrait amener à des procédés dont on ne soupçonne guère l'importance. Pour ne prendre qu'un exemple, les patronages des grandes villes, dont l'idée fondamentale est excellente — retirer l'enfance des dangers de la rue et lui offrir, avec de saines distractions, de précieux conseils, — sont Lrop souvent hantés par le désir de laccaparement, et risquent de dégénérer en simples garderies. Le côté préservatif, sans doute, y apparait encore ; mais le côté éducatif reste dans l'ombre, et il n’en peut être autrement. Mieux vaudrait donc, plutôt qu'un vaste patronage de 200 enfants, 10 petits patronages de 20, où la formation morale de chacun serail possible et, par conséquent, répondrait beaucoup plus au but que l’on se propose.
Craignons avec la Sœur Ovièvre, Supérieure générale de l’œuvre de Gaudechart, « que l'éducation n'en souffre parce que la surveillance y devient uniforme et automatique, donc sans pénétration et sans profondeur », et rappelons-nous d’autre part la parole de Mirabeau :
« L’entassement des hommes engendre la pourriture comme celui des pommes. La psychologie actuelle ne dit pas autre chose ; il est d'expérience que plus il y a d’amendables réunis ensemble, moins il y a d’amendés. »
Est-ce à dire que dès qu’une Ecole de préservation abritera plus d’une cinquantaine d'élèves, par exemple, on se trouvera forcément en présence de la méthode du casernement, et qu'il y aura lieu, en conséquence, de désapprouver & priori son organisation? Certes non; ‘car celle-ci, tout en se présentant avec les apparences d'un procédé fort critiquable, peut cependant dans ses détails être conçue de telle sorte que l’on soit amené à la considérer comme judicieuse et apte au résultat pour lequel elle fut créée. Il est bien évident en effet qu'un grand établissement dont on pourrait d’abord, vu le chiffre de ses élèves, supposer qu'il réalise le système du casernement, ne justifie cette qualification que si on lui découvre pour bases immédiates les méthodes caractéristiques du procédé: dortoirs, réfectoires, préaux, etc., aménagés pour une vie en commun des plus intenses, sans souci des promiscuités possibles ni des dispositions d'esprit particulières à chaque enfant. Que si au contraire, dans cette école, le
contingent total des élèves se trouve fractionné en plu-
sieurs catégories indépendantes les unes des autres, et formant en quelque sorte pour la vie intérieure autant de petits établissements dans l'Etablissement lui-même, sous la surveillance, la conduite et l'influence de cheis différents qui connaîtront d'autant mieux leurs effectits que ceux-ci seront plus subdivisés, il n’y aura plus là « casernement » à proprement parler, mais bien plutôt combinaison de ces deux choses : le nombre et le système familial.
En quoi consiste donc ce second système, celui qui aujourd’hui rallie la plupart des suffrages ?
Ce que nous venons de dire le laisse supposer : essentiellement dans la subdivision de l'effectif total, quel qu'il soit, en plusieurs sections ou « familles » artificielles réparties suivant tel principe (l’âge, la moralité, le caractère), et destinées, par leur existence distincte en des locaux séparés, sous la conduite de maîtres invariablement attachés à la même section, à se rapprocher autant que possible du groupement matériel de la famille (4).
(1) Mais cette répartition n'a lieu que pour les repas, les Jeux, le coucher, et, une façon générale, aux heures qui ne sont pas consacrées au travail professionnel. Pour celui-ci en effet il faut recourir à un autre procédé, et grouper les enfants suivant le genre de travail auquel on les applique.
Cette dualité nécessaire dans la façon de former les sections, etqui rompt quotidiennement pour un temps plus ou moins long la composilion normale de la «famille » constitue même un point faible que les adversaires du système ne manquent point de faire remarquer. Votre base, disent-ils en effet, manque de stabilité, D'une part, vous formez des groupes-types en tenant compte de tous les éléments susceptibles d’influer sur le résultat cherché : âge, moralité, caractère, etc., et,
Le maître, commme chef de cette dernière, en aura la
garde et sera, quant au redressement moral, un de ses
pour éviter toute contagion en même Lemps que pour rendre l’éducaüon plus profonde et plus appropriée. vous isolez les groupes les uns des autres, vous constituez à chacun une exisience, un foyer, serait-on tenté de dire, indépendants de tous ceux qui les environnent. Mais d'un autre côté. les exigences du travail et la composition des chantiers vous obligent à chaque instant à ouvrir les cloisons étanches que vous aviez placées entre ces familles et à mélanger celles-ci sans autre préoccupation que de former les équipes nècessaires à telle ou lelle besogne. Ainsi se trouvera, au fur et à mesure, détruit, ou tout au moins gravement compromis, un résultat dont l'espérance avait motivé la sélection initiale des enfants,sélection qui devient dès lors sans utilité appréciable.
A cette objection, il convient d- faire remarquer que si, à la vérité, la confusion des familles en équipes de travail enlève au système quelque chose de sa force, c’est néanmoins pendant cette période active de la journée que les inconvénients en soñt le moins à redouter. La tâche où chacun se trouve absorbé et la surveillance des chefs rendue plus facile par une sage limitation de ce nouveau groupe, empècheront que les enfants aient entre eux d’autres rapports que ceux de travailleur à travailleur ; el, de même que dans la famille naturelle, ce n’est que le midi ou le soir, après la tâche de chacun de ses membres interrompue ou terminée, qu'elle se retrouve constituée pour se manifester comme telle, de même ici est-ce surtout à l'heure du délassement et des repas, quand les impressions s’échangent et les caractères se compénètrent, qu'il y a lieu de reformer les groupes suivant les principes qui les ont fait établir. Alors il ne restera plus de la journée, pour chaque famille, que le souvenir d'avoir collaboré, à côté d’autres enfants, à la même besogne, tandis que la « famille » donnera à chacun de ses membres la sensation d’un milieu où ils sont plus étroitement unis. À ce moment done, l’organisation fondamentale que les travaux avaient un instant dérangée reprendra toute sa valeur, sans d’ailleurs qu'il y ait lieu de s’alärmer outre mesure des contacts rapides, et partant, peu impressionnants, qu’aura nécessités la participation à une mème tâche.
principaux éducateurs. Il présidera ses repas, surveillera son sommeil, assistera à ses jeux, et tirera parti de l’existence commune qu’il mène ainsi avec les enfants pour étudier leur mentalité respective et leur prodiguer les soins moraux en rapport avec la gravité et la nature de leur mal.
On conçoit que dans ces conditions, l'établissement qui répondrait le mieux à la conception du système familial serait celui qui réunirait ce double avantage : d’abord un effectif total restreint; puis cet effectif lui-même divisé en un petit nombre de familles comportant chacune quelques enfants seulement.
Ainsi se trouverait-on rapproché davantage du modèle dont on s'inspire dans cette organisation : la famille naturelle.
Mais d'un autre côté, il est bien évident qu'une école professionnelle destinée à ne recevoir qu'un contingent très réduit d'élèves serait entraînée par ses frais généraux à des dépenses que ne contrebalanceraient passes recettes, el il y aurait lieu de craindre qu'un semblable établissement, malgré la perfection de ses procédés, ou plutôt à cause d'elle, ne fût entrainé à sa ruine.
À cet obstacle d'ordre budgétaire se joindraient d’ailleurs des inconvénients d'ordre éducatif, comme la difficulté de varier et diversifier l’enseignement technique, et des impossibilités sans réplique, comme celle de recruter un personnel suffisant.
Aussi bien, et tout en posant le principe d’une école à
effectif très restreint, envisage-t-on comme plus pratique, sans cependant s’écarter pour cela de la conception familiale, la combinaison que nous signalions précédemment, c'est-à-dire la possibilité d’un contingent qui dépasserait le chiffre théoriquement désirable, à la condition qu'il fût lui-même fraclionné en sections distinctes et séparées, et
que chacune de ces sections ne comportàät qu’un nombre modéré d’enfants.
C'est pourquoi l’on a pu dire avec juste raison qu’un grand établissement n'implique pas de toute nécessité le casernement, alors qu’un petit peut constituer au con-
traire une véritable caserne (1). Tout dépend de l’organi-
sation intérieure.
(1) I est bien évident en effet qu'une école qui ne comporterait pas plus d’une soixantaine d’enfants, par exemple, mais où ceux-ci seraient soumis à la discipline uniforme et à l’éducation impersonnelle d’un ou deux surveillants chargés de les faire marcher au pas et à l'œil, il est évident, disons-nous, qu'une école ainsi organisée réaliserait, non pas certes le système familial malgré son petit effecüf, mais bien plutôt le système du casernement, à cause de l'organisation de cet effectif.
Toutefois, il convient de remarquer encore que, même divisé en quartiers indépendants, si un établissement contient un chiffre trop élevé d'enfants, le directeur qui, avons-nous dit, pour agir utilement sur leur âme, doit connaitre chacun d’eux par son passé, sa mentalité, ses aptitudes, etc., se trouve matériellement dans l'impossibilité de faire cette étude et, par là-même, privé des moyens de relèvement que nécessite leur situation.
Aussi, lors du cinquantenaire de la colonie protestante de Sainte- Foy (Dordogne), en 1894, M. H. Monod, président, pouvait-il dire très ustement :
« L'une des premières causes des succès de Sainte-Foy tient au
Mais les principes directeurs une fois établis, à quel nombre d'enfants s'arrêter pratiquement ?
Ici, aucune mesure fixe. Divers chiffres ont été proposés ou adoptés, sans d’ailleurs que l’écart entre eux, — écart à la vérité d’une importance relative — semblât motivé par autre chose qu’une évaluation personnelle basée à la fois sur le désir de restreindre ce chiffre le plus possible dans l’intérêt de l’éducation, et le souci de ne pas imposer aux écoles de préservation, par un fractionnement exagéré de l'effectif, des charges qu’elles ne seraient pas en mesure de supporter.
C’est ainsi que le projet de règlement d'administration publique édicte que l'effectif des Ecoles professionnelles ne dépasse point 50 élèves; mais prévoyant que ce ne sera pas là l'hypothèse la plus fréquente, il ajoute :
Sauf dans les établissements comprenant des quartiers différents, complètement séparés les uns des autres : et alors l'effectif de chaque quartier ne pourra dépasser ce
même chiffre (1) (art. 4 et 3).
petit nombre de ses pupilles, qui permet à son directeur de les bien connaitre {ous par leur nom et par leurs antécédents et d'exercer sur eux une surveillance individuelle. »
Enfin, dans une discussion sur les établissements publics d'éducation préventive à la société des prisons du Nord-Ouest de l'Allemagne, M. Wichern, directeur du Rauhe-haus, de Hambourg, déclarait que si un établissement comprend plus de 200 à 250 enfants, le directeur ne peut plus exercer son action morale sur chacun des élèves individuellement.
(1) Mais où ce même projet devient d’une application difficile, pour vouloir rester trop près des principes et ne pas tenir suffisamment
Telle à été d’ailleurs, à peu de chose près, la manière de voir du Comité de Défense qui, dans sa discussion sur le futur régime des Ecoles de préservation, a émis le vœu suivant :
« En principe, il est désirable que les Ecoles de préservation ne contiennent pas plus de 50 enfants.
« S'il en est autrement, les enfants devront être divisés en quartiers distincts entièrement séparés les uns des autres et ne contenant pas chacun plus de 40 mineurs (1) » (6° vœu).
Ces derniers chiffres trouvent pratiquement leur expression dans de nombreuses maisons dont nous citerons
parmi les plus célèbres : Mettray et l'Ecole Th. Roussel,
compte des nécessités pratiques, c'est lorsqu'il édicte qu'il y ait au moins un maitre ou surveillant pour: dix élèves. Nous avons déjà fait remarquer qu'avec la difficulté de trouver un personnel dévoué et capable, cette exigence constitue une véritable pierre d'achoppement en même temps qu'elle augmente les frais dans des proportions telles qu'une école parvenant à s'organiser ainsi serait forcée de demander un prix de journée dont bien peu de départements s’accommoderaient.
(1) C’est encore ce nombre de 50 qu'au Congrès internation il d’as sistance de 1900, M. Marin préconisait comme maximum. Mais le Congrès, sans émettre d'avis bien précis, se contenta de formuler le vœu suivant :
« Les établissements devront, autant que possible, se rapprocher de l'habitation normale et éviter les effectifs trop nombreux élèves. » (4e vœu). À
Enfin, dans sa lettre ouverte à M. Breton, député, la sœur Ovièvre disait : « Dans ma pensée, un établissement n’est dans des conditions éducatrices favorables que quand les enfants ne sont pas plus de 60 au maximum, »
en France (avec un maximum de 40), Redhill en Angleterre et Mall en Suède (avec un maximum de 50).
Toutefois, d’aucuns pensent qu'il faudrait encore les abaisser et ne pas dépasser un chiffre de 25 à 30 enfants par section.
C'est là le principe adopté par quelques établissements allemands, tels que ceux de Braunsdorff en Saxe et de Hagueneau en Alsace-Lorraine. Mais la plupart des Ecoles de réforme de ce pays vont plus loin et n’admettent par section qu'un maximum de 20. Enfin, le Rauhehaus de Hambourg descend jusqu’à 15 ou même 12.
On peut conclure de ces différents chiffres que, sans établir d'autre limitation inférieure (puisque théoriquement la plus basse sera la meilleure) que celle imposée à un établissement par les nécessités matérielles de son fonctionnement, il sera sage d'exiger que le maximum des élèves d’un même quartier ne dépasse pas un nombre moyen pouvant,selon nous, se mouvoir entre 30 et 40, ce qui permettra de ne pas trop multiplier le personnel, sans cependant sacrifier pour cela la surveillance et l’'éducation. Sous ce rapport, le 6° vœu précité du Comité de Défense nous paraît établir la juste mesure en fixant le maximum à 40 enfants par quartier (v. p. 99).
Un dernier point reste à envisager dans cette importante question de la répartion des élèves à l’intérieur de l'Ecole professionnelle; nous le formulerons ainsi :
Etant admis le principe de l’organisation familiale et
la division de l'effectif en quartiers, sur quelles bases convient-il d'opérer cette division et de former les familles ?
Chemin faisant, nous avons eu l’occasion d’effleurer la question, et nous avons dit que les éléments qui entraient le plus ordinairement en ligne de compte étaient l’âge, la moralité et le caractère.
Il va de soi que le premier de ces facteurs est, sinon le seul qui importe, du moins celui qui importe le plus ; nul ne songe d’ailleurs à contester la nécessité primordiale qu'il y a de séparer les enfants les plus âgés de leurs camarades plus jeunes.
Quant aux deux autres éléments d’appréciation, ils sont, de par leur nature même. beaucoup plus imprécis, beaucoup plus difficiles à discerner avec justesse et à apprécier sainement, et souvent ils risquent de se prêter si peu à un classement raisonnable, définitif et utile, que mieux vaudrait, croyons-nous, ne s’en servir qu'à titre très subsidiaire.
D'ailleurs, une fois les sélections d'âge opérées, les différences qui existent au point de vue de la moralité entre tous les sujets d’une même catégorie sont malheureusement bien peu sensibles, il faut le reconnaître ; et dès l'instant qu'avec la division en familles on évite le danger des agglomérations imparfaitement surveillées, on peut se demander s’il est à la fois urgent et pratique pour opérer cette division, de tenir compte au premier
chef d’un élément dont on aura d’abord de la peine à
apprécier le degré (1), et qui en outre variera faiblement d’un enfant à l’autre.
Quant au caractère, pas plus que le degré de moralité, il
ne peut, selon nous, servir de base sûre à une division des
(1) Aussi les nombreux partisans de la mise en observation ne manquent-ils pas de faire remarquer qu'une des principales utilités de cette pratique sera précisément de faire ressortir l’état moral du sujet et de préparer ainsi son classement, suivant les résultats constatés, dans une catégorie où il ne rencontrera que des camarades de la même moralité... ou immoralité que lui, évitant de cette façon soit d’en contagionner d’autres, soit d’être contagionné par eux.
Nous répéterons ici ce que nous disions plus haut: d’abord que la mise en observation ne révélera que bien rarement avec la précision voulue pour ce classement le véritable degré de moralité de l’enfant, : puis, le révélât-elle exactement, que les différences ainsi constatées seraient trop peu sensibles pour permettre une répartition définitive et vraiment efficace.
Ce qui s’est passé en Hongrie à la maison d’Aszod (fondée en 188:) prouve bien que la répartition des familles basée principalement, avec l’âge, sur la moralité des enfants, ne répond pas à une nécessité de premier ordre et donne lieu à des difficultés pratiques.
Il y eut d’abord à l'établissement d’Aszod quatre familles ainsi réparties :
Famille expérimentale : arrivants.
— nn mauvais, — n02 moyens.
10 bons.
En 1891,on crut plus sage d'établir cette répartition à l'intérieur même des familles ; mais celle organisation paraissant défectueuse. on revint au procédé antérieur.Et alors il arriva cette chose fâcheuse que chaque enfant, au fur et à mesure qu'il s'améliorait ou empirait, changeait de milieu, provoquant ainsi une incessante perturbation qui, en détruisant l'harmonie de la famille, allait à l'encontre du système lui-mème et lui enlevait une de ses principales raisons d'être.
Aussi en 1898 abandonna-‘-on ce procédé de répartition pour
familles. Mais ici c’est pour une raison inverse tenant d'ail leurs à l’extrême variabilité du caractère humain. Tandis en effetque les enfants envoyés en préservation présentent, pour un même âge, un état moral généralement déprimé dans des proportions analogues et qui, partant, ne se prête pas à des distinctions utiles, leurs caractères varient essentiellement et parcourent tous les degrés d’une échelle qui, vu son étendue, nécessiterait, pour l'application logique du système, presque autant de quartiers qu'il y aurait d'enfants.
De tout ce que nous venons de dire, il semble bien résulter que l'âge seul constitue, par sa fixité même, la donnée vraiment sérieuse qui permette de répartir les familles (1). La moralité offre trop peu de différences selon
les sujets ; le caractère en présente trop ; et d’ailleurs,
décider que l'enfant entrerait dans la famille professionnelle qui conviendrait le mieux à ses aptitudes, et y demeurerait jusqu'à sa sortie de l’établissement.
On le voit, c’est le travail prof: ssionnel qui devient l'élément essentiel de la division des familles, et cela après des essais infructueux d’une répartition basée sur cet autre élément à la vérité trop fragile et trop incertain : la moralité de l'enfant.
Enfin, remarquons que ce procédé de classement en familles professionnelles permet d'éviter l'inconvénient que nous avons signalé de rompre l'unité de la vie familiale en confondant les familles pour le travail. Malheureusement, les aptitudes respectives des enfants étant très variables, on risque, en les prenant pour base de répartition. de voir se constituer, à côté de sections trop encombrées, des familles à peine représentées par quelques membres.
(1) La circulaire ministérielle du 20 juillet 4904 relativement à la loi du 28 juin prévoyait, pour opérer la sélection, outre le sexe et
tous deux sont trop difficiles à apprécier nettement dès l’abord pour qu’on ne soit pas obligé par la suite d'opérer des changements préjudiciables à la vie même de la fa-
mille qu’on a voulu créer (1).
l’âge, le caractère et le degré d'avancement dans les diverses maladies morales.
Cette dernière base donnera ;ieu à des diagnostics bien difficiles et bien fragiles. Quant au sexe, nous n’en avons rien dit, car il n’est venu à l'idée de personne de ne pas faire en premier lieu, et même à titre préliminaire, cette sélection toute naturelle.
(1) A cet égard, l’un des vœux du Comité de défense nous semble particulièrement bien inspiré :
« Une première sélection, dit le huitième vœu, devra d’ailleurs être faite a priori par les tribunaux selon l’âge, les enfants au dessous de 13 ans étant distingués des enfants au dessus de 13 ans. Ces deux catégories devront être envoyées dans des établissements distincts qui, d’ailleurs, les conserveront jusqu’à leur sortie. »