‹ De la création d'écoles professionnelles pour les pupilles difficiles de l'assistance publiqueChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Après l'étude historique de la loi du 28 juin 1904 et l'exposé du système qu’elle établit quant à la création des écoles professionnelles, il nous faut, poursuivant notre étude, rechercher à quels principes généraux doit répondre ce genre d'établissements pour pouvoir accomplir avec succès sa tâche éducatrice.

Et tout d’abord, avant de traiter cette question avec quelque détail, il est à notre sens une vérité qui domine l’ensemble de la matière et qu'il n’est pas inutile de rappeler, malgré que son évidence puisse la faire considérer comme superflue. 11 n’est pas inutile de la rappeler, en premier lieu parce que la réussite de l’entre-

prisé lui est subordonnée, puis, parce qu'avec la manie

des systèmes tout faits et des théories a priori irrévocablement édifiées. on semble l’avoir tant soit peu perdue de vue.

Nous la formulerons avec le vieil adage : « Tant vaut l’homme, tant vaut la chose. » Ne craignons pas en effet de le proclamer: ce n’est pas un merveilleux établissement bâti selon les lois les plus rigoureuses de l'hygiène et, disons-le aussi, les exigences envahissantes du confort, d’où l’on aura banni avec soin tout ce qui pourrait rappeler de près ou de loin le spectre de la maison de correction, ce n’est pas un emploi du temps savamment distribué après de longues et âpres discussions, ce n’est pas telle ou telle répartition des élèves, tel ou tel système de récompenses qui relèveront à eux seuls le niveau moral de ceux que l’on aura envoyés à l'École de préservation. Non! Tout dépend de l’homme qui est à sa tête !

Et alors, la question qui se pose se ramène à ceci :

A-t-il ou n'a-t-il pas la vocation (le mot n’est pas excessif) du dévouement à l’enfance, et à l’enfance la plus triste, la plus misérable, la moins séduisante qui soit, précisément parce qu'elle n’a plus rien de ce qui fait le charme ordinaire de l’enfance ? Si oui, s’il sent en lui ce besoin irrésistible qui fait le sauveteur, l’attirer vers des êtres fragiles et corrompus, mais avant tout malheureux, s’il est plein d'amour et de miséricorde pour eux, alors, quel que soit l'instrument dont il se ser-

vira pour les relever, le résultat sera bon; cet instru-

ment entre ses mains tirera toute sa valeur de l’idée qui le lui fait manier et qui est celle de tous les apostolats : l’idée du renoncement de soi-même au profit du prochain.

Cet homme au contraire ne se considère-t-il que comme le simple fonctionnaire d'une pensée charitable, n’envisage-t-il sa tâche que comme un métier, alors il est permis de craindre qu'il adviendra des enfants à lui confiés ce que le hasard voudra bien. Quelques-uns, les moins mauvais et les plus résistants à la contagion du vice, parviendront peut-être à se reclasser ; la plupart ne feront que se gâter réciproquement et se pervertir tout à fait.

On le voit : le point est des plus importants, et il n’est certes pas exagéré de dire avec M. le professeur Garçon : « Je suis de ceux qui en matière pénitentiaire, surtout lorsqu'il s’agit de l'éducation de l'enfance, croient beaucoup plus à l'influence personnelle des hommes qu’à la toute-puissance des systèmes (1). »

Il ne faut pas en effet perdre de vue que l’enfant, si taré, si déchu soit-il, reste encore et malgré tout l’ «enfant », c’est-à-dire un être en qui les vices de l’hérédité ou du

milieu peuvent avoir retardé et combattu l’éveil des bons P

(1) M. Garçon : Une excursion à Ruysselede et à Beernem.

Les établissements belges de Ruysselede e! de Beernem ont été créés par des arrêtés royaux du 8 mars 1849 et du 28 mars 1852 appliquant une loi du 3 avril 1848 qui avait adopté le principe des écoles de réforme.

sentiments, mais qui, sous des apparences parfois défavorables, garde un fond de sensiblilité, un besoin d'expansion, un désir d’être compris et aimé tels qu’ils doivent servir à ses éducateurs de moyens primordiaux pour parvenir à son relèvement. Et quel est celui qui pourra réussir dans cette tâche, s’il n’a assez d'affection pour s’attirer celle de l’enfant, assez de confiance pour gagner la sienne?

« Peut-être bien, poursuit excellemment M. Garçon, toute la pédagogie tient-elle dans cette formule : Tel maître, tel disciple.

« Savoir à la fois se faire respecter et se faire aimer des enfants, les convaincre plutôt que les contraindre, gagner leur confiance, en un mot être un véritable éducateur, tout cela s'obtient par une justice qui n’est jamais en défaut, une sévérité qui sait se tempérer ets’adoucir, une patience que rien ne lasse, un dévouement et une charité inépuisables. »

On ne saurait mieux dire; et les lignes qui suivent, par le fait qu’elles nous signalent, achèvent de nous pénétrer :'e l'importance de la question :

« Chez le directeur de Ruysselede, c’est affaire de tradition de famille de comprendre ainsi l’éducation cortionnelle, et voilà une des bonnes raisons, j'imagine, pour lesquelles on à obtenu là de beaux résultats. »

Certes oui, lorsque, selon l'expression de M. Garçon, c’est « affaire de tradition de famille » de consacrer sa vie et

ses ressources au relèvement de malheureux enfants que

-guettent le crime et la prison (1), lorsque de père en fils, avec des procédés basés sur l'expérience, se transmettent l’amour de ces êtres misérables et le dévouement à leur cause, il y a bien des chances pour que ceux-ci, dans de très fortes proportions, reprennent insensiblement l’habitude et le désir du Bien.

Pourquoi? Parce que l'amour, la confiance et le dévouement appelant en retour le dévouement, la confiance et lamour, ils seront tout naturellement portés, après s'être attachés à celui qu'ils considèrent moins commeun directeur que comme un père de famille, à lui manifester leur dévouement et leur confiance en suivant son exemple et ses conseils.

De telles considérations sur la personne même de l’homme qui est appelé à gouverner une Ecole de préservation vont nous amener à cette conclusion, diamétralement opposée, comme nous l’avons vu, à la pensée du législateur de 1904 : l'établissement privé, en règle générale, est préférable à l'établissement public, parce qu'il a à sa tête, non pas une bonne volonté investie par autrui de cette mission, mais une volonté libre et réfléchie qui

se l’est volontairementimposée (2).

(1) De tels exemples ne sont pas aussi rares qu'on pourrait le croire. N’avons-nous pas vu dans l'établissement de M. Bonjean, à Orgeville, la propre fille d’un directeur suivre les enseignements reçus de son père, et consacrer son temps et sa jeunesse à l’élucalion patiente des plus petits ?

(2) Nous avons déjà signalé que pour avoir des garanties sur ce point capital, le projet de règlement d'administration publique, dans

Nous disons : en règle générale; car il ne faudrait pas de parti pris poser pour principe que l'initiative privée n’a jamais été etne sera jamais inspirée que par l'amour et le dévouement.

Les basses idées de spéculation se sont parfois glissées dans des œuvres que semblait uniquement inspirer un souffle de charité, et où l’enfant que l’on disait élever dans la conscience du Bien était peut-être plus exactement exploité dans l'intérêt de ses éducateurs.

Mais abstraction faite de ces cas, il faut le reconnaître, peu nombreux et inévitables, l’œuvre privée, en vertu même de la pensée qui l’anime, est beaucoup plus près du but à atteindre que le rouage administratif. Sans doute, celui-ci peut se trouver entre les mains d’un fonctionnaire au dévouementinlassable, au cœur compatissant et généreux, prêt à tous les efforts, voire au sacrifice; il n’en reste pas moins un « rouage », conçu par d’autres que celui qui le manœuvreen première ligne, et livré seulement à son intelligence et à sa perspicacité. Et c’est là

que réside le point faible.

son article 4, exigeailque les directeurs d’ecoles professionnelles aient pendant 10 ans occupé un emploi dans l’enseignement publie ou dirigé une œuvre de bienfaisance relative à l'enfance.

Ces deux conditions, qui entraveront le recrutement du personnel, auront peut-être pour résultat de mettre à la (èle des établissements d'excellents administrateurs déjà rompus au « métier » ou à un mélier analogue. Elles ont par contre le tort immense d'éliminer @ priori ceux qui, sans les remplir, portent en eux l'amour de l’enfance et le désir de se consacrer à elle,

Tandis que l’Ecole de préservation, œuvre d’un particulier, et non pas œuvre anonyme d’une société, a été conçue par lui, qu'elle est née du besoin qu’il a ressenti, de sa vocation en un mot dese consacrer aux enfants sans soutien et sans morale, autrement dit qu’elle n’est pas un moyen offert au dévouement de se manifester, mais bien l'expression même du dévouement et de l’abnégation (1).

L'homme, c’est-à-dire le cœur et l'intelligence qui vont gouverner l'Ecole professionnelle, telle est donc la question primordiale à envisager, question de fait nous le répétons, qui pour être résolue dans les meiïlleures conditions possibles, exigerait une grande bienveillance de réglementation.

Quelle devra être maintenant la maison considérée dans son ensemble, c'est-à-dire son régime et son organi-

sation ?

(1) Le recours à l'initiative privée n’a pas été seulement préconisé par le Congrès national de patronage des libérés de 1893 (voir p.45 en note), mais encore par le Congrès international debienfaisance et d’assistance, l’Assemblée générale de l'Union des patronages, le Comité de défense, la Société des prisons. Au Congrès international des œuvres de patronage (4e session, Liège, août 1905), tandis que M. Ugo Conti, professeur de droit pénal à l’Université de Cagliari. soutenait que l’obligation juridique d’assister l'éducation des pupilles indisciplinés incombait à l'Etat, M A. Markovich. directeur général du pénitencier de Graz (Autriche), souhaitait que les établissements fussent créés par l'initiative privée. En Angleterre et dans le pays de Galles, il y a 37 écoles de réforme, toutes émanant de l'initiative particulière.

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