CHAPITRE Il
Et tout d’abord, cette maison, ne l’oublions pas, estune « Ecole ». Or, qui dit éco/e dit endroit où l’on s’instruit, et rien d’autre; ce terme, loin d'impliquer aucune idée de flétrissure, signifie l’élape nécessaire par laquelle l’individu doit passer pour faire œuvre utile et gagner honnèêtement sa vie. Il a donc semblé que ce fût là le vocabletout désigné pour qualifier, même dans un domaine spécial, des établissements tenant le milieu entre la vie familiale et la maison de correction, et où les élèves feraient l’apprentissage du Bien.
À leur sortie, ceux-ci peuvent avoir subi une transformalion complète, et ne présentant plus aucune des tares qui avaient nécessité leur placement, se trouver tout prêts pour une existence saine et laborieuse. Il fallait donc, dans l’appellation de la maison qui aurait servi à redresser leur conscience momentanément faussée éviter tout ce qui serait susceptible d'évoquer le souvenir plus ou moins direct d’un établissement pénitentiaire ; il était indispen-
sable que ces indisciplinés d'hier remis aujourd’hui sur la
bonne voie, ne fussent pas exposés, lorsqu'ils offriraient leurs services, à se voir écartés pour cette raison, peu logique, mais bien humaine, qu'ils sortaient amendés d'un lieu où ils avaient eu le tort d'entrer mauvais (1). De | là ce vocable d’Ecole, ni plus ni moins capable par luimême d’éveiller la méfiance que ne l’est une école pri maire ou un établissement d’études spéciales. Primitivement, on avait dit « Ecole de réforme », et il
semble bien que cette expression fût exacte, puisqu'il s'agissait d'y « réformer » les habitudes et les caractères. Mais on eut peur qu'elle fût encore trop explicite, et on la transforma en « Ecole de préservation » (2), terme plus atténué et toujours juste puisqu'il s'agissait d'y « préserver » des contacts dangereux et de leur propre faiblesse (3)
les enfants qui en seraient les élèves.
(1) Cette remarque est d'autant plus nécessaire que nombre de particuliers chez qui l’on essaie de placer les enfants à leur sortie de l'Ecole de préservation, sous prétexte que ceux-ci sont d'anciens mauvais sujets, au lieu de continuer sur eux l’action bienfaisante de l’école, les traitent avec mépris co me les derniers des domestiques et leur rendent parfois la vie si dure que les malheureux enfants s'échappent et retournent demander asile à l’établissement d’où ils sortaient.
(2) Une autre distinction avait été faite lors d’une proposition de M. Puibaraud (janvier 1904) sur les petits vagabonds et mendiants. I] appelait « écoles de préservation » les établissements pour vagabonds et mendiants acquittés en vertu de l’art. 66 du Code pénal, et « écoles de réforme » les établissements pour mineurs de 16 ans poursuivis pour autres faits et acquittés en vertu du même article.
(3) M. Savouré-Bonville, dans son mémoire présenté au Congrès national d'assistance (15-19 juin 1897) dit que partout où la loi
Le législateur de 1904 a encore redouté que cette qualification ne nuisit aux pupilles à leur sortie, et il a consacré les nouveaux étäblissements sous le nom parfaite-
ment inoffensif d'Ecoles professionnelles (1).
de 1889 est appliquée, les mineurs sont protégés contre leurs parents indignes, mais qu'un certain nombre de pupilles moralement abandonnés ne peuvent être, faute d'établissements spéciaux, suffisamment protégés contre eux-mêmes.
(1) La loi anglaise du 10 août 1866 a institué pour les insoumis (refractory) des écoles qu'elle qualifie d’ « industrielles ».
*Nous avons déjà dit (p. 17 note 1) que ces établissements provoquèrent en France, principalement sur les récits du vicomie d'Haussonville, un vif intérèl el de savantes discussions.
Dans une séance de la Société générale des prisons (janvier 1879), M. le pasteur Robin prononçait ces paroles :
« La loi du 5 août 1850, accompagnée de l'établissement de colonies pénitentiaires lelles que Mettray, Citeaux, le Val d'Yèvre. réalisa un grand progrès sur l’état de choses antérieur ; elle plaça la France sous le rapport de l'éducation correctionnelle au premier rang des nations civilisées... Mais depuis, d'autres progrès ont été accomplis à l’élranger, spécialement en Angleterre et en Amérique. Ces pays ne se sont pas seulement préoccupés de l'enfance coupable ; ils ont songé à l'enfance insoumise et abandonnée ; ils ont fondé à côté des colonies pénales, des établissements purement préventifs .. »
Enfin, à la Chambre même, dans la séance du 30 juillet 1879, M. Martin Nadaud, rappelant que la législation existante était trop sévère et la charité publique insuffisante, disait :
« Eh bien, Messieurs, ne {trouvez-vous pas qu'il serait bon d’introduire en France, d'une façon large, complète, comme l'ont fait les Anglais et les Américains, des ateliers industriels ? C'est là que nous devons porler nos vues. »
Quelque lemps après, le projet Th. Roussel répondait à ce désir en instiluant, Comme nous lPavons vu, dans ses articles 43 et 46 des élablissements préventifs pour les indisciplinés.
Voici maintenant le Lexte de la loi anglaise du 10 août 1866 instituant les écoles industrielles :
École professionnelle, maison de correction, voilà donc les deux termes qui semblent s'opposer l’un à l’autre dans l'esprit du pédagogue et du législateur, comme correspondant l’un à l'éducation préventive, l’autre à l’éducation répressive.
Dans le premier établissement, l'enfant apprendra à se bien conduire ; dans le second, il expiera surtout la faute
de s'être mal conduit, Est-ce à dire que la population de l’école profession-
nelle différera beaucoup du contingent de la maison de
Art. 5. — « Une école dans laquelle une éducation industrielle (industrial training) est organisée et où les enfants sont logés, vêtus, nourris aussi bien qu'inslruits. sera exclusivement appelée école inlustrielle dans le sens du présent acte.
Art. 15. — Lorsqu'un enfant paraissant au dessous de 12 ans est accusé devant deux juges où un magistrat d’une infraction punissable par l’'emprisonnement ou une peine moindre, mais qui n'a pas élé condamné pour fait criminel (felony) en Angleterre, ou pour vol (theft) en Ecosse, et que cet enfant dans l'opinion des juges ou du magistrat doit ètre traité d’après le présent acte, les juges ou le magistrat - peuvent ordonner son envoi dans une école industrielle certifiée
Art. 17. — Lorsque les gardiens des pauvres d’une paroisse dont les fonds sont administrés par un conseil de gardiens, ou le conseil dadministration d’une école de pauvres de district ou d’une association représentent à deux juges ou à un magistrat qu'un enfant paraissant âgé de moins de 14 ans, entretenu dans un Woïikhouse où une école de pauvres d’une union ou d’une paroisse, ou dans une école de pauvres de district ou dans une maison de pauvres d'une paroisse ou d'une association, est insoumis (refractory)... les juges ou le magistrat euvent ordonner qu'il soit envoyé dans une école industrielle certifiée. »
Les écoles industrielles anglaises ont eu en (905 1906 un contingent de 20.454 enfants.
correction ? Il suffit pour s’en rendre compte, d'analyser ce double élément.
À la maison de correction iront les mineurs de dix-huit ans condamnés comme ayant agi avec discernement à plus de six mois de prison (art. 67 du Code pénal), et ceux acquitiés comme ayant agi sans discernement mais confiés à l'Administration pénitentiaire pour un nombre d'années déterminé par le jugement (art. 66).
L'École professionnelle, de son côté, ne recevra pas d'enfants en vertu d’un jugement, mais bien des pupilles placés par les services départementaux de l’Assistance publique qui, elle, — et ce sera souvent le cas, — pourra les tenir du magistrat en vertu de l'article 4 de la loi de 1898.
De sorte qu’en définitive, l’école professionnelle pourra, par une autre voie, renfermer des éléments analogues à ceux de la maison de correction, des caractères aussi difficiles, des esprits aussi déformés, mais qu une simple différence d'appréciation, basée sur telle ou telle prédisposition de l'enfant... ou de son juge, aura suffi à envoyer dans l’un ou l’autre de ces établissements.
Aussi ne sétonnera-t-on point que pour obvier à la décadence signalée plus haut qui menace les maisons de correction, certains aient préconisé la solution suivante : transformer les colonies pénitentiaires existantes en écoles de préservation (1)
(1) Nous avons déjà signalé comme ayant tenté cet essai la colonie pénitentiaire du Mas d’Eloi et celle du Lue,
Tel fut en particulier l'objet d’un vœu présenté à l’Assemblée générale de l’Union des Sociétés de patronage par son président M Cheysson, et adopté par elle le 13 décembre 1904 (1)
Ces établissements seraient en effet tout préparés par leur existence antérieure à recevoir des enfants souvent aussi difficiles que leurs anciens colons, et ne différant d'eux que par l'espoir où l’on fut de les amender plus aisément et le désir de leur éviter la flétrissure de la maison de correction (2).
Sans doute y aurait-il dans ce changement une période de transition qu'il faudrait savoir ménager; mais rien n’empêcherait, pendant le temps voulu pour liquider les
effectifs restants de la maison de correction, de les séparer
Le même problèmé a été agité en Hongrie. C’est ainsi que l’établissement correctionnel de Kassa a été, après entente avec le minisire du Commerce. catalogué comme école d'arts et métiers.
(1) L'Assemblée générale des sociétés de patronage :
« Vu la diminution progressive de la population des colonies pénitentiaires ;
« En prévision de l'application des lois de 1898 et 1904 ;
« Emet le vœu que le Gouvernement transforme dans la mesure du possible et dans le plus bref délai quelques-unes de ses colonies pénitentiaires en écoles de préservation. »
(2) En Hongrie, cette différence presque insensible de degré dans la mentalité des mineurs indisciplinés ou vicieux a eu pour effet de ne pas établir de distinction entre eux, et de faire admettre dans les maisons de correction tant les mineurs condamnés que les enfants en danger moral, sans même qu'ils soient séparés les uns des autres à l'intérieur de l'établissement. Il y a toutefois lieu de penser que cette pratique se base sur des conséquence, excessives de la théorie que nous exposons.
complètement des nouveaux contingents, ceux de l’école de préservation, et d'éviter ainsi toute promiscuité entre eux.
Cette transformation aurait un double avantage : donner une solution facile à la loi de 1904, qui ne semble pas devoir de sitôt aboutir à un résultat pratique ; et d’autre part sauver du naufrage, pour le grand bien de l’enfance, des maisons que leurs frais généraux, hors de proportion avec leurs effectifs, mènent droit à la
fermeture.