CHAPITRE IV
Aussi bien, et en vertu du principe que nous venons de poser et d'examiner dans quelques-unes de ses applications, verrons-nous avec défaveur cette sorte d’antichambre de l’école professionnelle que lon a appelée le « quartier d'observation », et où le nouveau venu doit subir un isolement plus ou moins long qui permette à ses éducateurs de l’étudier à loisir et de subordonner à son état le traitement le plus favorable à sa guérison.
Voici en effet le pupille indiscipliné qui arrive à l’établissement, déjà peu enthousiaste, il n’est pas douteux, de cette mise en pension qu'il considérait d'avance comme une incarcération. Admettons que la maison soit avenante, attirante même, que rien dans son aspect ne soit de nature à effaroucher l'enfant ni à justifier ses craintes. Ne va-t-on pas immédiatement détruire l’heureux effet qui pourrait en résulter si l’on commence par le mettre à l'écart sous prétexte de l’observer, et si le premier sentiment que l'on manifeste vis-à-vis de lui est
en somme un sentiment de défiance ?
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Cependant, nous objectera-t-on, il est nécessaire, pour agir utilement sur lui, que l’on connaisse le sujet à fond, que l'on découvre ses tares, physiques et morales, que l’on entr'aperçoive aussi ses moindres surfaces de relèvement ; or, cet examen attentif de la personnalité de l’enfant ne se poursuivra avec succès que si on isole celui-ci de ses camarades pendant un temps plus ou moins long (1).
Séparé en effet de tout contact qui pourrait déformer son état actuel, étudié avec bienveillance par le Directeur qui aura avec lui de fréquents entretiens, examiné au point de vue physiologique par le médecin, il se révélera à tous ceux qui l’approcheront avec une personnalité bien caractérisée qui permettra d'ores et déjà de le classer dans telle ou telle catégorie et d'établir les moyens à employer pour son relèvement.
La question est précisément de savoir si cette mise à l'écart de l’enfant à son arrivée facilitera comme on veut bien le dire l’examen approfondi auquel on désire se livrer, et fera apparaître avec une telle évidence son tempérament, son caractère, ses habitudes, en un mot tout ce qu’il est nécessaire de connaître pour appliquer à son cas une méthode appropriée.
(l) Le projet de règlement d'administration publique prévoit un délai de mise en observalion pouvant varier de un à trois mois. Mème en admettant le principe d: la mise en observation, il nous semble que ce dernier chiffre soit fort exagé é, el nous comprenons
bien mieux un règlement comme celui de l'École Th.-Roussel où le temps de la mise en observation ne dépasse pas un mois.
Il y a plutôt lieu de croire que Fenfant, déjà habile et habitué à dissimuler, loin de se prêter à cette inquisition officivile de la part de gens qu’il est naturellement porté à ne pas aimer, se refermera sur lui-même et ne laissera deviner de <a manière d’être que ce qu’il voudra bien. Mis en observation, il observera à son tour avec méfiance ceux qui, tout en se défiant de lui, cherchent à connaître sa pensée et scrutent sa conscience. De sorte qu’une fois écoulé le délai réglementaire et venue l’époque de prendre une décision, on courra très souvent le risque de commettre une erreur (1).
Tel pupille se trouvera en fin de compte retiré de l’établissement pour être à nouveau placé dans une famille où sa conduite, contrastant étrangement avec l'attitude qu'il avait manifestée pendant sa mise en observation,
nécessitera bientôt des mesures plus rigoureuses (2). Tel
(1) Le changement intervenu sur ce point à l’atelier-refuge de Darnelal, — cet établissement dont nul n'’ignore la valeur éducative — prouve que notre manière de voir s'inspire de la réalité des faits.
Voici en effet ce que relat: un procès-verbal de 4899 :
Le Président de la Commission. — « Quelles mesures prend-on lorsque les jeunes filles arrivent à la maison ?
La Directrice. — On les met à l'isolement pendant quelques jours, mais 1! est difficile de bien connaître les jeunes filles ainsi isolées. »
Or, depuis celte époque et pour la raison qu'indiquait la directrice, on a renoncé. à l'Atelier- efuge, au procédé de l'isolement initial destiné à l'observation.
(2) Le projet de règlement d'administration publique prévoit quatre hypothèses à l'expiration du délai de mise en observation :
autre (car il en est de fort rusés) réussira à se faire passer pour malade et se verra envoyé dans un établissement médical dontla perspective le séduit infiniment plus que celle de l’école.
Il y a donc là un vice initial provenant de ce que la mise en observation apparaît à l'enfant comme une suspicion jetée sur lui dès son arrivée, comme un fossé creusé entre lui et ses éducateurs, en qui dorénavant il ne sera plus tenté de voir que de simples gardiens à l’humeur tracassière et soupçonneuse. Si bien qu’en voulant faire une école, et rien qu’une école, on aura cependant abouti à donner à tous ceux qui y entrent l’idée de quelque chose de plus farouche, de plus agressif, disons le mot, d’un établissement pénitentiaire.
Mais, objectera-t-on, s’il n’y a pas de quartier d’observation, comment pénétrera-t-on le caractère de l’enfant ?
C'est ici que les idées que nous avons émises en commençant cette partie de notre étude vont prendre une valeur toute spéciale.
L'enfant nouvellement arrivé à l'Ecole professionnelle sera aussitôt mêlé à ses camarailes; on ne l’isolera pas,
fût-ce pendant une durée très courte ; on ne lui imposera
lo Le retrait de l'enfant pour un nouveau placement familial ;
20 Le maintien provisoire pendant l’accomplissement des formalités prévues par l’art. 2 de Ja loi de 1904 ;
30 Le placement dans un établissement médical ;
40 Le renvoi à l'Administration pénitentiaire.
pas une vie spéciale sous prétexte de l’étudier à loisir jusque dans les derniers replis de sa conscience. Non! mais on le jettera en pleine activité. lui prouvant ainsi qu'on le considère, non pas comme un être à part dont il faut tout d’abord se défier, mais comme un travailleur digne de prendre sa part de la tâche commune (1). De la sorte, il ne sera pas incité, comme dans le cas de la mise en observation, à calculer ses attitudes, à préméditer ses réponses, à feindre ses pensées, et il se révèlera avec une bien plus grande franchise dans tous ses défauts et dans tout ce qui peut lui rester de qualités.
Et alors, qui devra être là, prêt à enregistrer ces qualités, à noter ces défauts, et à leur appliquer la méthode la plus susceptible de raviver les unes et de corriger les autres? Le Directeur, l’homme dont nous avons dit qu'il était la cheville ouvrière de la maison et que, en conséquence, il le fallait non pas simplement dévoué à l’enfance malheureuse et coupable, mais, ce qui est plus, voué corps et âme à sa cause.
Seulement, tandis qu'avec ce laboratoire qu'est le quartier d'observation, l'enfant est tout exprès « mis de côté» pour subir son diagnostic, dans notre cas, c'est sur le vif qu'il doit l’observer, au milieu de son travail
quotidien et de ses récréations, en plein contact avec ses
(1) Le travail en effet devra toujours ètre présenté à l’enfant comme un honneur, jamais comme un châtiment ; et c'est pourquoi les besognes dites « corvées supplémentaires » ne devront pas ètre comptées parmi les punitions.
camarades et le personnel de l'Ecole, c’est-à-dire, nous le répétons, dans des conditions beaucoup plus normales que celles de l'isolement (1).
Mais, —et voici où la tâche du Directeur devient essentielle, — ce dernier ne peut étudier utilement son nouveau sujet dans l’atmosphère que nous décrivons, qu’à la condition d'y vivre lui-même sa vie et de participer de ses propres mains au labeur des enfants. Outre (et nous aurons à revenir sur ce point) que sa présence fréquente et active au milieu des chantiers (2) sera un puissant stimulant pour les jeunes travailleurs, il n’y aura pour lui que ce moyen de connaître efficacement ses élèves, et ce sera en particulier le véritable procédé, cent fois supérieur à la mise en observation, qui lui permettra de débrouiller avec succès l’âme du nouveau venu (3).
Sans doute il ne pourra délaisser, pour se mêler aux
(1) Mème au cas où l'isolement ne serait que partiel, c’est-à-dire les enfants mis en observation se trouvant réunis dans le quartier spécial.
(2) En nous appesantissant sur cette coopération du directeur aux travaux des pupilles, nous sous-entendons naturellement, parce qu'il n’y a là que l'exercice normal de ses fonctions, les visites aux réfectoires, aux dortoirs, pendant les exercices physiques et gymnastiques, etes rere
(3) Ce qui n'exclut pas bien entendu des entretiens privés entre lui et l'élève, où il pourra, sur les données recueillies et les renseignements antérieurs, lui prodiguer des conseils qui trouveront plus naturellement leur place dans un tête-à-tête qu'en présence des autres enfants. Mais ce qu'il est essentiel de considérer, c’est que l’observation du Directeur se fera au jour le jour et au hasard de toutes les occupations de l'enfant.
pupilles, le côté administratif de sa besogne; mais il devra chaque jour consacrer de nombreux instants, nous ne disons pas à une simple visite des chantiers, agrémentée ça et là d’un bout de conversation, mais à une participation étroite aux travaux des enfants.
Et voilà pourquoi l’on ne s’improvise pas directeur d’une école professionnelle; pourquoi nous avions raison de dire que la personne même de ce dernier est de la plus haute importance, et pourquoi, par exemple, s'il est peut-être gênant d'exiger, comme le projet de règlement d'administration publique, qu'un candidat à cet emploi ait rempli pendant dix années une fonction dans l’enseignement public, il n’est pas du tout prouvé, par contre, que ce stage l’ait préparé comme il convient à l’éducation de petits indisciplinés.
Il pourra offrir de sérieuses garanties, nous n’en disconvenons pas; avoir, cela va sans dire, la compétence suffisante en matière de tel ou tel enseignement, posséder même une certaine habitude des enfants ; il ne sera pas apte à vivre parmi eux, c’est-à-dire de leur propre vie, à tenir une faulx ou conduire une charrue, à manier un rabot, à enfourner le pain, etc.,et par suite, ne les observant que d'assez loin, il ne les connaîtra qu'imparfaitement.
Résumons-nous : l'examen d'un enfant qui entre à l’école de préservation, pour avoir son plein et utile effet, doit se faire petit à petit, et en recueillant les indices que peuvent fournir toutes Ies manifestations de sa nouvelle
existence. Il doit être fait par le Directeur, qui participera
LA MISE EN OBSERVATION 89 aussi souvent que possible à la vie de ses élèves (1), et ainsi se trouvera à même d'étudier les nouveaux dans le milieu d'activité où on aura soin de les placer immédiatement. En un mot, ily aura de sa part « observation » ;
il n’y aura pas « mise en observation » du sujet.
(4) Au deuxième Congrès national d’Assistance (15-19 juin 1897), le Dr Metton-Lepouzé, à propos de l'École d’Aumale, disait ces mots : « Il est indispensable que le personnel dirigeant soil en communication incessante et aussi complète que possible avec chacun de ces jeunes gens... Il faut ètre sans cesse au milieu d'eux, vivre leur vie... »