CH. 1. — TÉMOIGNAGES DES PREMIERS SIÈCLES
doit se faire petit » (Luc, ix, 46-48), pour faire contraste à ce passage de l'Ancien Testament , où de jeunes téméraires qui insultent Elisée sont dévorés par des ours * . Il rapportait la demande des disciples à Jésus, de leur apprendre à prier ainsi que Jean Tavait appris aux siens, et citait TOraison Dominicale qui suivit cette demande (Luc, xi, 1 et suiv.) comme une preuve que Jésus proposait à ses disciples un autre Dieu que celui de Jean ^. Il alléguait contre le mariage la défense que Jésus-Christ a faite aux époux divorcés * , et citait encore diverses paraboles pour les réduire à son système ^ L'argumentation de Marcion nous montre donc, à chaque endroit, notre saint Luc dans son Évangile. C'est ce que montre de même l'argumentation de Tertullien contre lui : car c'est dans le texte de Marcion que Tertullien prend l'Évangéliste pour accabler son adversaire par une autorité dont il ne puisse contester la valeur. Il- le dit d'une manière générale en commençant son quatrième livre * ; et il le répète quelquefois d^une façon plus particulière *. C'est donc en Marcion qu'il prenait cette parole de saint Luc (xxiii, 46) : « Disant cela il expira, » et il lui demandait si un esprit peut s'expirer lui-même, ou pourquoi le corps, s'il n'était qu'un fantôme, ne s'est
' md. 23. — > IMd. 26.
^ Erubesce non conjungens quos tuus quoque Christus conjunxit. Erubesce etiam disjangens sine eo inerito qiv> distingui voluit et tuus Christns (c. Marc, iv, 34 ; cf. Matth. xix, 8 et Luc, xvi, IS).
* Ibid. IV, 29; cf. Luc, xii, 31, 35, 39.
^ Omnem sententiam et omnem paraturam impii atque sacrilegi Mardonis ad ipsum jam EvangeHum ejus provocamus, quod interpolando snum fecit {ibid. iv, 1).
' Stet Christus Bfardonis et exclamet : 0 genitura incredula, quo* usque ero apud vos? {Ibid, 23; cf. Luc, ix, 4; et c. Marc, iv, 29; cf. Luc,. XII. 48.)
58 PART. I. — AUTHENTICITÉ DUTEITE,
pas éYanoui en même temps; comment il est resté sur la croix, comment on l'en a détaché, enveloppé dans un linceul et mis au tombeau * ? C'est à lui encore qu'il prenait les scènes postérieures à la résurrection : Jésus-Christ conversant avec les disciples d'Ëmmaîis, i se montrant aux Apôtres ; scènes dont Marcion, il est vrai, retranchait ce qui allait trop directement contre \ sa doctrine, comme la parole : « Voyez mes pieds et mes mains » (Luc, xxiv, 37) ^ . C'est encore par son propre récit que Tertullien lui montrait dans toute \ l'histoire de la passion , l'accomplissement des an- \ ciennes prophéties ; notant ici encore ce que Marcion 5 retranchait, comme « les vêtements divisés ou tirés au j sort par les soldats ^. » Il lui prouve donc surabondam- ^ ment que la nouvelle alliance est non la négation inais 4 l'accomplissement de l'ancienne alliance, et que le ^ Christ qui reste dans son Évangile mutilé est toujours le^ Christ de l'Église *. Il nous prouve, à nous, autre chose : c'est que cet Évangile reste, en ce qu'il a d'intact, l'Évangile de saint Luc ; et l'on peut croire que la partie respectée était assez considérable : témoin ce que Tertullien disait des passages défavorables à son système que Marcion n'avait pas osé retrancher ^ ; témoin le caractère même des suppressions ou des altérations qu'il y signale. Il lui reprpche de faire dire, dans son Évangile, au docteur de la loi : « Que ferai-je pour avoir la vîe ? » tandis que dans l'Évangile canonique il a dit : a Que ferai-je pour avoir la vie
* C. Marc, iv, 4â ; cf. de Came Christi, S. — ' C. Marc, iv, i3. — » Ihid.
* Misereor lui, Marcion, frustra laborasti. Ghristas enim Jei^s in Evangelio tuo meus est. {Ibid.)
* Ibid. 43.
Cl. I. — TÉMOIGNAGES DES PREMIERS SIÈCLES. 80
éternelle * ? » Quelquefois même TertuUien relève des mots qui ne sont variantes que relativement à saint Matthieu, mais qui sont bien dans le texte de saint Luc : par exemple, ce verset : « Croyez-vous que je sois venu apporter la paix sur 1^ terre ? Non, je vous le dis, mais la séparation. » Saint Matthieu dit « le glaive, » comme le veut TertuUien; mais saint Lue, « la séparation, » comme on le trouvait dans Marcion *. Et ail*leurs : « Parce qu'il est doux, même envers ceux qui . sont ingrats et méchants : » TertuUien croit que Marcion veut écarter le Dieu créateur, le Dieu de l'Ancien Testament, en supprimant les mots : « Qui fait lever son soleil sur les bons et sur les mauvais, et qui pleut sur les justes et sur les injustes, » mots qui se trouvent en saint Matthieu (v, 45) ; mais saint Luc (vi, 35) n'en dit pas plus qu'on ne le voit dans Marcion *. Nous pouvons, du reste, nous faire une idée précise des rapports de l'Évangile de Marcion et de celui de saint Luc, grâce au Uvré de saint Épiphane. Saint Épiphane traite assez mal Marcion, pour la manière dont il a mutilé le texte sacré. 11 compare son texte à un manteau mangé de vers *, ce qui suppose pourtant que le corps du livre subsiste ; mais de plus il joint à son accusation une liste des passages altérés, liste si mi-» nutieuse qu'on a le droit de la •croire complète, et de regarder conune conservés tous les passages qui ne sont pas notés comme supprimés ou modifiés '. On
» Ihid, 25. — * Ibid. 29. — « Ihid. 17.
* Epiph. c. Hœres. xlii, 11. Il Taccuse aussi d'aToir changé Tordre de saint Luc. Cf. Theodor. Hcsret. Fab. i, 24. '
^ Cette liste, qui établit la comparaison des deux textes, chapitre par chapitre^ selon Tordre des versets de saint Luc, est beaucoup trop longue pour être reproduite ici. Voy. Epiph. ibid.
60 PART. t. — AUTHENTICITÉ OU TEXTE.
peut donc, sauf les changements qui porteraient sur Tordre du récit, rétablir, au moyen d'Ëpiphane, l'Évangile de Marcion * , et se faire juge, comme TertuUien lui-mêmCj et des changements que Tun des deux textes apportait à l'autre, et de.resprit de ces modifications. Mais, nous dit-on, quel est le vrai texte de TÉvangile? Est-ce TÉvangile de Marcion qui est mutilé ou celui de saint Luc qui est interpolé ? Marcion lui-même avait posé la question et la résolvait comme on le devine. Il prétendait que son texte était pur et le nôtre altéré : il le connaissait donc, puisqu'il l'attaque, et par cette allégation qui ne porte plus sur tel ou tel verset mais surtout l'Évangile, il reconnaît que cet Évangile, pris dans son entier, lui était antérieur à lui-même. Aveu considérable douane paraissent point s'être aperçus ceux qui de nos jours ont repris la thèse de Marcion ^ , mais qui sufiRsait à TertuUien pour ruiner tout son système : « Je défends comme vrai mon Évangile, et Marcion, le sien ; j'attaque, comme altéré, l'Évangile de Marcion, et Marcion, le mien : qui doit prononcer entre nous ? Le temps : c'est le temps qui établira l'autorité du plus ancien et l'altération du plus nouveau. » On peut répondre, sans doute : Marcion atteste bien que notre Évangile lui est antérieur , mais il prétend que son texte à lui est antérieur au nôtre. TertuUien réplique par un argument tout personnel : « Il est si vrai que notre Évangile est antérieur à Marcion, que Marcion y a cru d'abord. » Et il invoque la notoriété qui lui rapportait les changements présentés par son
* G*est ce qu'a essayé Halin dans le Cod. apocr. de Thilo, t. I» p. 402-486.
> Voyez-les dans de Wette, 1. 1, S 'TO.