CH. I. — TÉMOIGNAGES DES PREMIERS SIÈCLES
texte, de telle sorte qu'il concluait avec assurance : « En le corrigeant, il établit tout à la fois le nôtre comme antérieur, puisqu'il ne corrige que ce qu'il a trouvé ; le sien comme postérieur, puisque c'est par la correction du nôtre qu'il en a fait une œuvre sienne et nouvelle * . » Et il invoquait contre sa nouveauté une autre preuve matérielle : c'est qu'il était peu connu et ne se trouvait guère qu'aux mains de ses partisans *. .
Mais si l'on n'accepte sur parole ni ce fait ni cette antériorité, dont Tertullien argumentait sans crainte d'être démenti, il y a un autre moyen déjuger de l'originalité de l'un ou de l'autre Évangile : c'est de voir les passages que l'on dit supprimés par l'un ou interpolés dans l'autre , et de juger des raisons qui ont pu les faire introduire ici ou retrancher là subrepticement. Ces passages sont principalement ceux par lesquels le Nouveau Testament se rattache à l'Ancien, où l'on voit que le Dieu de Moïse est le Dieu de l'Évangile, et que
Jésus-Christ est tout à la fois fils de l'homme et fils de Dieu. Marcion les prétendait interpolés « par les fauteurs du judaïsme, afin d'incorporer à l'Évangile la Loi et les Prophètes ^ . » Le but du faussaire aurait donc été d'introduire dans l'Évangile la doctrine que Marcion rejetait. Mais cette doctrine qui n'est autre chose
' C. Marc, iv, 4 ; cf. de Carne ChrisUt ^ ' Atque in resciDdendo quod <»^idisli, probas, antequam rescinderes, aUter fuisse, quod credidîsti. Aliter iUud, ita erat traditum; porro quod traditum erat, id verum erat, ut ahiistraditum quorum, fidt tradere. Ergo quod erat traditum rescindens, quod état verum rescidisti.
* Hardonis (Evangelium) plerisque nec notum , nuUis autem notum ut non eo damnatum. Habet plane et iUnd ecclesias sed suas, tam posteras quam adultéras. (C. Marc, iv, 5; cf. Theodor. Hoeret. Fab, i, 24.)
' Interpolatum a fautoribus iudaismi ad concorporationem Legis et Prophetarum. (C. Marc, iv, 4.)
6â PART. I. — • AUTHENIICITÉ DU TEXTE.
que Tunité et Tideiitité de Dieu, la personnalité divine et humaine de Jésus-Christ, raccompUssement de TAncien Testament dans le Nouveau, était assurément la doctrine reçue dans l'Église depuis Torigine, conmie on le voit par tous les monuments incontestés de son histoire , par saint Justin martyr , par saint Clément de Rome , etc. ; comme on le voit , pour ne parler que des textes reçus de Marcion, par rÉvangile de saint Luc et par les Épîtres de saint Paul, même après les retranchements qu'il y avait opérés ^ . Ces interpolations qu'on suppose auraient donc été sans objet ; au contraire, les retranchements dont on accuse Marcion ont un but clairement défini, et rentrent dans l'esprit d'un système que sa nouveauté trahit et condanme. C'en est assez pour que la question reste tranchée comme le faisait Tertullien. Sa démonstration d'ailleurs a un tel caractère d'évidence, que le docteur Strauss n'a point essayé de la combattre. Il reconnaît que l'Évangile de Marcion étant tiré de notre troisième Évangile, suppose que cet Evangile existait au moins dans la première moitié du deuxième siècle. Mais ce troisième Évangile est-il de saint Luc ? « Marcion, ^ajoute-t-il , ne le dit pas ^ • » Cela est vrai, et quant au sien il prétendait le faire remonter à Jésus-Christ, sans intermédiaire. Toutefois,
* C'est ce que TertuUien établit au commencement de son cinquième livre, où il entreprend de convaincre Marcion par les Épttres de saint Paul qu'il acceptait en partie tout en les altérant , comme TÉvangile de saint Luc : « Nos proinde probaturosnulium alium Deum ab Apostolo <^rcumlatum... » Et c'est ce qu'il démontre en invoquant, l'une après l'autre, celles des Épltres de saint Paul que Marcion recevait tout en les altérant» savoir : l'ÉpItre aux Galates, les deux Épltres aux Corinthiens^ l'Épltre aux Romains, les deux Épltres aux ThesscLloniciêna^ l'Épltre aux I^hé^ êims ou, selcm Marcion, aux Laodicéena^ les Épltres aux Colossiens^ aux PhiUppieng et à PhiUmon.
* Strauss, S ^3> (• h P* 7^-
CH. I. — TiMOIGNAGES DES PREMIERS SIÈCLES. 63
en attaquant l'autre, il prouve assez qu'il était dès lors reçu dans l'Église. Pour le moment il nous suffit de cet aveu de l'hérésiarque et de celte déclaration du docteur : notre troisième Évangile existait dans la première moitié du deuxième siècle : nous en tirerons plus loia les conséquences.
En admettant forcément que Marcion donne des preuves en faveur de l'un de nos Évangiles, on voudrait au moins qu'il pût fournir des arguments contre les trois autres ; et l'on invoque son silence. Tertullien jadis attaquait ce silence. 11 ne comprenait pas que, de- Tant ces textes d'égale autorité, il n'en eût point usé de la même sorte * . On répondrait volontiers qu'il s'en tait, parce qu'ils n'existaient pas ; mais il y a une autre raison bien plus probable de sa manière d'agir à leur égard ^. Marcion s'accommodait mal des Évangiles. Il eo prit un, et l'on a vu de quelle sorte, parce qu'il n'y avait pas d'autre base possible pour un système qui se disait chrétien ; il devait se bien garder d'en recevoir un second. Ce silence d'ailleurs n'est pas tel qu'on puisse conclure que les trois autres Évangiles lui aient été inconnus. Il les rejetait ; c'est ce que dit TertulUen j mais il les connaissait, car il les attaquait dans le détail comme on le voit par le même auteur ' . Ainsi il discutait le mot : « Emmanuel » dont saint Matthieu seul a parlé pour y montrer l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe * . Il attaquait grossièrement ce qui était dit de la naissance et des ' premières années du
* C. Marc, iv, 5.
* Vay. Paley, Evid. of ChrisL part, i, prop. i, cb; 9, S 7, n^ 15; Mi* ebaëlisy I, ii, 7 ; de Wette, g 72.
* Maiih. V, 17 et 45; xix, 8; cf. c. Marc, ii, 47 ; ir, 7, 9 et 34.
* Mauh. jj 23 ; cf. c. Marc, m, 12.
Sauveur \ Bien plus, on peut induire dq certains passages et de saint Irénée et de TertuUien qu'il rejetait ces Évangiles, non comme nouveaux mais comme étant des Apôtres ou du temps des Apôtres : car les Apôtres lui étaient suspects comme entachés de judaïsme ^. Il leur opposait saint Paul, quand saint Paul les reprend, et qu'il accuse de faux Apôtres d'altérer l'Évangile de Jésus-Christ ^ Aussi, nous l'avons vu, pour assurer sans doute plus d'autorité à son Évangile altéré, ne le rapportait-il ni à saint Luc , à qui il l'avait pris, ni à aucun Apôtre, mais à Jésus-Christ directement.
Pour nous en tenir aux choses incontestables, Mar- <;ion prouve donc en faveur de saint Luc sans prouver contre les autres, de même que les Ébionites prouvaient, sans exclusion des autres, en faveur de saint Matthieu. Les disciples de Marcion, dignes enfants de l'hérésie, imitèrent leur maître en innovant, dans la doctrine du novateur *. Marcion avait nié que Jésus- Christ fût né et qu'il eût un corps ; Apelles professa qu'il avait un corps, mais qu'il n'était pas né; Valen-
» C. Marc, iv, 21 ; cf. de Carne Christi, 2 et 4.
^ Semetipsum esse veraciorem quam sant hi qui Evaogelium tradiderunt Apostoli, suasit discipulis sois, non Evangelium, sed particulam Ëvangelii tradens eis (Iren. c. Hœres, i, 27, g 2). Et Àpostolos quidem adhuc quae sunt Judseorum sentientes annuntiasse Evangelium, se autem «inceriores et prudentiores Apostolis esse. {Ihid. m, 12, § 12.)
^ Marcion nactus Epistolam Pauli ad Galatas etiam ipsos Apostolos sugiUantes, ut non recto pede incedentes ad veritatem Ëvangelii.. simul et accusantes pseudoapostoios quosdam pervertentes Evangelium Gbristi, connititur ad destruendum statum eorum Evangeliorum^ quœ propria et ^ub Aposiolorum nomine eduntur vel etiam Apostolicorum^ ut scilicet fidem quam illis adimit suo conférât, etc. (C. Marc, iv, 3; cf. i, 20.)
* Marcion et qui ab eo sunt ad [intercidendas Scripturas conversi sUnt (Iren. c. Hœres. m, 12, g 12). TertuUien signale, avec toute la force de son ironie, ce progrès fatal des novateurs : « lis invoquent le mot de TËvangile : Cherchez et vous trouverez. OU s'arrêter ? A Marcion ? mais Valentin le dit aussi. A Valentia? mais Apelles s'en sert de môme pour nous pousser en avant, etc. » (De Prœscript, hœret. 10, cf. 29.)
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tin, qu'il était né et qu'il avait un corps : orthodoxe dans la lettre, mais détruisant tout par son interprétation * . Ils imitaient leur maître en altérant, même après lui, le texte sacré ; Valentin, pourtant, moins que les autres : car, avec son système, il en éprouvait peu le besoin. Aussi, au témoignage de Tertullien, paraissait-il user d'un Évangile intact ^ ; quant à ses disciples, ils se servaient beaucoup de saint Jean, et prétendaient même en savoir plus que n'en* disait l'Évangile'.
Quand on rapproche les preuves fournies par les diverses sectes d'hérésie, d'un côté pour saint Matthieu et pour saint Marc qui le suit, de l'autre pour saint Luc ou pour saint Jean, on voit donc que l'existence de nos Evangiles est attestée par les hérétiques du ii* siècle ; et ce que l'on trouve dans les diverses sectes pour chacun d'eux, on le trouve confirmé en une fois par Tatien, disciple de saint Justin, : disciple infidèle, qui plus tard, cédant à l'esprit de système, devint le chef de la secte des Encratites. Tatien avait, à l'exemple de Marcion, touché aussi au texte sacré, supprimant ce qui
* Tertuil. de Carne Christi^ i, 6 et lo. TerUillien a tout un traité contre les erreurs de Valentin. ApeUes est mentionné pour ses altérations de l'Évangile par Origène (Ep. ad Alexandr. quosd. ap. RuÛn, de Aduli, libr, Orig, appendice aG t. IV des œuvres d'Origène, p. 53 D), et par saint Jérôme. {Prœf. in Matth. t. IV, p. 1.)
' Si Valentinus tntegro instrumento uti tHdetufj non callidiore inge* nio quam Marcion manus intulit veritati. Marcion enim exerte et palam machxra, non stylo nsus est, quoniam ad materiam suam cxdem Scriptularum confecit ; Valentinus autem pepercit, quoniam non ad materiam Scriptoras, sed materiam ad Scripturas excogitavit. Attamen plus abstulit et plus adjecit, auferens proprietates singulorum quoque verborum et adjiciens dispositiones non comparenlium rerum (Tertuil. de Prœeer. heret. 38). 11 faisait pourtant quelques retranchements. (Cf. de Came Christi, 22 ; de Prœscr. b€Bret. 30.)
' Hi autem qui a Valentino sunt, eo quod est secundum Joannem plenissime utentes... plura habere gloriantur quam sint ipsa Evangelia. ^ïren. Hœres, m, il , S 7 ; cf. i4, g 4 et 8, g S. )
66 PART. I. AUTBENTICITÉ DU TEITE.
gênait son système, comme Thistoire de la naissance et les généalogies. Mais, pour lui, il ne s'en était point tenu à un seul Évangile. Il avait pris les quatre et les avait réunis en un seul corps , d'où le nom de Diatessaron {^ik TÊcyaapcov, selon les quatre), donné à son travail * . Ce travail prouve qu'il les admettait tous les quatre avec la même autorité ; et il paraît que ses altérations étaient assez peu nombreuses ou assez habilement dissimulées, pour que son Évangile ait eu cours non-seulement parmi ceux de sa secte , mais même dans plusieurs communautés fidèles , séduites par l'avantage de trouver les quatre récits réunis en un seul. Théodoret, évêque de Cyr, en recueillit dans les seules églises de son diocèse, plus de deux cents exemplaires qu'il supprima pour les remplacer par les quatre Évangiles ^ . Au temps d'Eusèbe, on en faisait encore usage '.
Si l'on excepte les Aloges qui, pour des raisons toutes dogmatiques, niaient que le quatrième Évangile fût de saint Jean et le rapportaient â Cérinthe*, il faut descendre jusqu'aux Manichéens pour trouver une attaque directe contre l'authenticité de nos Évangiles, et même jusqu'au manichéen Faustus , l'adversaire de saint Augustin. Mais Faustus n'avait aucun titre pour cela. Il ne savait pas le grec ; et son grand argument contre saint Matthieu, c'est que l'auteur y. parle de soi à la troisième personne ^ : Faustus aurait dû com-
* £u9db. HiêL eccles. iv, 29.
' Theod. Hœret. Fdb. i, 20; cf. Epiph. Hœres, xlvi, i. ' Euseb. Hiêt. eccles. iv, 29. Voy, la note m à la fin de ce Tolume. ^ Epiph. Hœres, li ,3 et 4.
^Et quis ergo de se scribens, didt : Vidit hominem et TOcaTit eum et secutus e»t eum; nisi quia constat haec Matthseum non scripsisse, sed
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mencer par supprimer les Commentaires de César. Disons-le donc* La chrétienté tout entière et par les Pères qui continuent la tradition de TEglise , et par les hérésiarques qui s'en étaient séparés, témoigne, dès le second siècle, en faveur de nos Évangiles. Que si Ton veut un complément de preuves, il ne faut pas s'arrêter aux hérétiques, il faut aller jusqu'aux païens. Celse, vers le milieu du u^ siècle, tient un rang élevé parmi ces adversaires de la religion chrétienne. Il avait composé un livre qu'il appelait Discours véritahle (\oyoç âXvidTfç), et il y mettait en scène un Juif qui discutait contre Jésus : se faisant un jeu de les combattre l'un par l'autre pour les accabler ensuite l'un et l'autre *. Ce Uvre, malheureusement, s'est perdu dans le triomphe du christianisme : mais une partie en est restée, grâce à la réfutation d'Origène ^ ; et ce qu'il en garde suffirait, les Evangiles eussent-ils été perdus, pour que l'histoire évangélique pût s'y retrouver tout entière.
Celse parlait et de la génération étemelle de Jésus- Christ en saint Jean , quand il reproche aux Chrétiens de prétendre qu'il est le Verbe de Dieu ' ; et de sa génération humaine selon saint Luc et selon saint Matthieu, quand il attaque l'outrecuidance de ceux qui
aHnm nesdo quem sub ejus nomine? (Faustus, ap, Aug. c. Faust, xvii» 1.) Foy. aussi Aficbaël. I, ii, 3.
> Orig. c. Cels, Praef. S 4, 1 1, p. 317.
' Origène se demande ^ en commençant (c. Cels, i, praef. S ^) « pourquoi, lorsque Jésus-Gbrist s*est tu devant ses accusateurs, on llûTîte, lui, à parler contre ceux qui calomnient encore le Sauveur. Il le fait, pourtant, afin de répondre au désir d^Ambroise ; il le fait, non pour les fidèles, mais pour les infirmes dans la foi : voilà Fobjet et la raison de son livre. 11 en explique aussi le plan. Celse n*avait suivi aucun ordre dans ses attaques. Pour ne pas 6tre accusé d*omettre celles quHl ne pourrait pas réfuter, il promet de le suivre pied li pied. (Ibtd. i,4l, 1. 1, p.357.) — »/Wcf. 11,31.
le font descendre du premier homme et des rois juife : « Comme ^i, disait-il, la femme d'un charpentier eût pu ignorer qu'elle fût de cette origine *. » On peut noter en passant que cette généalogie donnée dans les deux Évangéhstes au nom de Joseph, Celse n'ignore j pas que les Chrétiens la rapportent à Marie. Il parle plus au long de la naissance de Jésus-Christ. Il en i parle, il est vrai, pour en fausser l'histoire par des in- ( terprétations malignes : « par quoi, dit Origène^ il recon- j naît bien que Jésus-Christ n'est pas né d'un mariage « ordinaire ^, » ou, du moins, il prouve que le récit des .| Évangéhstes ne lui était pas inconnu. Il parlait d'ail- | leurs expressément du mystère de l'Incarnation, quand ^ il disait que « Dieu, pour envoyer son Esprit, n'avait 3 pas besoin de le faire descendre dans le sein d'une 5 femme ^. » Il touchait plus expressément au récit des ^ deux Évangéhstes qui ont révélé ce mystère, d'abord ^ en un heu où, sous les formes grossières de son ironie, j on retrouve une allusion aux paroles de la Salutation angélique : « Vous avez trouvé grâce devant Dieu \ » puis quand il parlait des deux anges envoyés à Joseph, l'un pour lui annoncer la grossesse de Marie, l'autre pour lui commander de fuir avec l'enfant ^. Celse n'omettait aucun des détails de la sainte Enfance , selon saint Matthieu : l'adoration des Mages, la fureur d'Hérode , le massacre des Innocents, la fuite en Egypte *. Il citait le baptême, la colombe des-
• Orig., c. Cela, 11, 32. — ^ Ibid. i, 28 et 3â.
3 Si voiebat ex seipso Spiritum emittere, quid opus fuit ut illum in iceminse uterum inspiraret? (Orig. c. Cels. vi, 73.) — * Ibid, i, 39.
^ Alter adhuc angélus fabrum admqpuit Mariam esse gravidam. Aller etiam jussit, accepto puero» fugam capessere. (Orig. c. Cels, v, 52; f f. I, 66.) — * Ibid. I , S8 et 66.
Apôtres pris narmi H» . «"««'gnements ; les
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beaux; ou de Si , °*'""'f "'' ^^"^ *ï"« ï«« ««r-
"•vii,l8.),^^,.^ ^jj^^"«™ "'rsus praebere oportere. (Orlg. c.
meau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux ^ » En somme il trouvait que les Évangélistes parlaient assez mal du royaume de Dieu ^ ; et il eût volontiers accusé de lèsemajesté envers les rois dé la terre cette sentence : « Nul ne peut servir deux maîtres ^ . »
Mais c'est surtout pour la Passion et la Résurrection que l'on retrouve dans Celse tous les détails de nos Évangélistes. Celse leur reprochait d'avoir avancé que Jésus avait prédit tout ce qui lui devait arriver ; et il faisait tout spécialement une allusion outrageuse à la prédiction de sa passion et de sa mort *. 11 insistait en particulier sur la Cène et sur la double déclaration faite à l'avance de la trahison de Judas et du reniement de saint Pierre ^ . Il ne lui semblait pas possible que Jésus eût prévu et accepté la trahison des siens et la mort : homme, comment n'aurait-il rien fait pour s'y soustraire ; Dieu, comment ne l'aurait-il pas empêché? Celse le déclare complice du déicide *. Il prétendait du reste que Jésus, condamné par les Juifs, avait cherché à se cacher ^ , faisant allusion, sans doute, à sa retraite au jardin de Gethsémani après la Cène. Il a lu tous les détails de l'agonie et il en triomphe : « S'il a souffert afin d'accomplir la volonté de son Père, s'écrie-t-il, « que veulent dire ces plaintes
* Orig. c. Cels. vi , 16 : Platoni dictam et a Jesu interpolatum. — » Ibid. 17. — 3 Ibid. viii, 2.
* Ibid, II , 13 et II, 44 : « C'est comme si quelqu'un avait llmpudence de dire d*un brigand ou d'un homicide livré aux supplices : Ce n'étall pas un brigand mais un Dieu, car il a prédit à ses xsompagnons de brigandage qu'il souffrirait ce qu'il a souffert. »
^ Deus erat qui prsedixit : proinde omnino necessarium fuit ut qu» prsedicta fuerant, acciderent. Deus ergo suos ipsius discipulos et propbetas, quibuscum cibum potumque sumebat eo adegit. {Ibid. ii,20.)
« Ibid, II, 9. — ' Ibid, 24et2S.
CH. I, — TÉMOIGNAGES DES PREMIERS SIECLES. 7t
et cette prière pour échapper à la crainte de la mort : Mon Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi 1 » Mais, selon un usage trop commun dans les discussions passionnées, il n'achevait pas la citation, il supprimait ces mots qui en donnent le sens véritable : « Toutefois, non ma volonté mais la vôtre. » Origène l'en accuse ; et il lui reproche en même temps de ne pas sentir la sincérité des Évangélistes qui, pouvant passer le trait sous silence, n'ont pas craint d'offrir cette prise aux accusations des ennemis de Jésus * . Le détracteur suivait Jésus à la croix. Il relevait toutes les particularités du supplice, la ^oif, le fiel et le vinaigre ' ; il reprenait pour son compte les insultes des Juifs défiant Jésus de se sauver lui-même, avec une sorte d'allusion à la parole : « Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné ? ' » Il est inutile de dire que là > conuooe ailleurs, il omettait les prophéties dont toutes ces choses étaient l'accomplissement *. Il parlait des ténèbres et du tremblement de terre qui se firent à la mort de Jésus ^ ; et plaisantait, avec une citation d'Homère , sur le sang qu'il répandit à la croix * , sans doute le sang qui sortit de son côté comme il est dit en saint Jean (xix, 34). Il parlait enfin de la résurrection du Sauveur, non pas seulement pour nier le fait, mais, selcm son système, pour l'attaquer dans les détails du récit évangéUque : ainsi il mentionnait la pierre ôtée par l'Ange ^ ; il ne manquait pas de relever les variantes des Évangélistes sur les anges qui appa-
*Orig. c.Ce2«. 11,68.
' Qood siti compulsas eamque impatienter ferens, quam tamen val quivis e pleJbe patieoter saepe sustinet, fel et acetum avidis faucibus bail* sent. {Ihid. 44; cf. 58 et suivO — ' Ibid. i, 54. <~ « Ibid, i, 40.
* Ibid. II, 59. — • Ibid. 36. — ' Ibid. v, 52.
72 PART. f. -— ADTBENtlCnÉ OU TEXTE.
Turent aux saintes femmes : « Les uns , disait-il , en comptent un , les autres deux * ; » et il parlait de même des apparitions du Sauveur en son corps^ montrant à ses disciples la trace des clous dans ses mains ^ .
On voit que Thistoire est complète et que Celse l'a connue tout entière : nouvelle preuve qu'avant le milieu du second siècle, elle était fixée authentiquement. Dira-t-on qu'elle n'est encore que dans la tradition et non dans des livres écrits ? Cela n'importerait guère, si la tradition se trouvait tellement arrêtée dans les moindres détails, qu'il n'y, eût plus de place pour l'élaboration du mythe évangélique. Mais disons que ces détails mêmes, dans lesquels Celse est entré, prouvent que l'histoire est écrite. Ce n'est pas à une simple tradition, mais à un texte écrit qu'il faisait allusion, quand, par exemple, il citait, en ce qui touche la naissance du Sauveur, la généalogie remontant au premier homme ; dans son enseignement , les malédictions prononcées contre les Pharisiens 3 dans la passion, son agonie et sa prière ; dans la résurrection, cette contradiction apparente entre les Évangélistes, les uns parlant d'un ange envoyé aux saintes femmes (S. Matthieu et S. Marc); les autres de deu^ (S. Luc et S. Jean) ^. D'ailleurs Celse nous dispense de toute conjecture : il allègue positivement des textes écrits ^. En conteste-t-il l'autlienticité ? nullement ; et pourtant s'ils étaient nouveaux, c'était assurénient le meilleur
> Orig. c. Cela, v, 52; cf. v, 36. — » Ibid. ii, 59, 60, 61.
' îbid, V, 52, et les textes indiqués dans les notes précédentes.
* novù eùiQOcoç 9Ti(Ti (ô KéX(To;) tov; (laOriTàc, npo; TcftpaCrneriv t£&v xaxa Tàv 'Iififfoûv, àva^EYpaçévai «epl avroO ToiowTa. (Orig. c. Cels, II, 16; Cf. 13.)