CI. I. — TÉVOIGXAGES DES MUIKIIS SlttLES
moyen d'en rainer toute la force. 11 ne faut pas être bien consommé en critique (et Celse était habile sans doute) pour comprendre qu'un témoignage perd toute sa valeur, si l'on prouve que le témoin est supposé, qu'il n^a ni vu ni entendu ce qu'il a rapporté. Celse parle de textes écrits par les disciples du. Sauveur (toùç {AoOviTaç), il ne leur conteste pas leur titre, il ne songe qu'à les accuser de folie, d'absurdité etde mensonge. Origène, en voyant combien parfois il les fausse et les altère, lui reproche de ne les avoir pas lus * , comme il lui reproche de n'avoir pas lu Moïse : mais il le fait sur le ton d'un critique qui accuse un auteur de légèreté dans ses citations ^ . Il est trop clair, par Origène lui-même, que Celse a lu les Évangiles, bien qu'il ne garde point la lettre du texte comme un texte sacré! Il les a lus, et il accuse même les chrétiens de les avoir altérés plusieurs fois : accusation justifiée par certains hérétiques comme Marcion, qui, pour Celse, étaient toujoursdes chrétiens ; mais Origène proteste qu'elle ne peut pas s'appliquer à d'autres ' . Quant à Celse , il ne paraît pas suspecter lui-même ceux qu'il emploie, ni craindre que personne ébranle ses arguments en lui déniant cette base qu'il leur donne. Il y prrad donc les faits dont il s'appuie; il proteste qu'il n'a rien avancé contre les chrétiens qu'il n'ait pris dans leurs écritures (ex tôv ufjLeTépcov ouyypa[i.[LaT<ov) ; et il affirme qu'il n'a pas eu besoin d'autre
' Ibid. 1, 62 : « Pour tous ceux qui ont eu en main les Évangiles que Celse parait n*avoir pas lus, il est clair, etc. »
' Si Celsus Moysis legem legisset {ibid. vu, 18). Celse (on le voit par le iY« livre d*Orîgène) attaquait les livres des Juifs et travestissait leur bistoire comme il faisait les textes et les récits de rËvangile.D*an o6té, comme de Tautre, la nature de son commentaire ne prouve rien contre les textes qfill défigurait. — ^ Ibid. ii, 27.
74 PART. 1. — AUTOENTiaTÉ DU TEXTE.
témoin : « De telle sorte, dit-il avec la joie du triomphe, que vous vous égorgez de vos propres mains * . »
Ces livres qu'il attaque sont les nôtres. Strauss luimême est forcé de reconnaître qu'il « fait allusion à nos livres actuels ; » il se borne à remarquer en toute réserve « qu'il n'indique pas les auteurs d'une manière plus précise, autant du moins que nous pouvons le voir dans Origène ^. » Mais s'il en a été ainsi, cela proi^ve que ces livres étaient tellement reçus, qu'il pouvait ne les pas nonuner sans laisser la moindre équivoque ^ur l'objet de ses attaques : car il est également impossible, ou que ces livres aient été sans nom, puisqu'ils sont distincts et qu'il les oppose l'un à l'autre, ou qu'ayant des noms, ils les aient depuis (dans l'intervalle de Celse à saint Irénée, un intervalle de moins de cinquante | ans!) échangés contre d'autres; et c'étaient des noms ^
de disciples, il le dit (toÙç (JLaOTiToeç.. âvaY^ypo^fevat iztfi ^
auTou TotauTa) ^ Pour que Celse ait pu parler avec ^ cette entière assurance^ pour qu'il ait pu se vanter d'accabler les chrétiens par les livres mêmes des dis- , ciples de Jésus-Christ, il fallait donc nourseulement qu'il crût à l'origine de ces livres, mais que cette origine , fût dès lors tellement incontestable, qu'on n'eût pas la , ressource de décliner son objection en la rejetant. Or, qu'on le remarque bien , les choses qu'il y attaque sont précisément celles où le merveilleux est le plus intimement lié aux faits, celles où l'on aurait le plus besoin de recourir au mythe pour échapper au miracle : l'incarnation, les Mages, la fuite en Egypte, le
' Introd. S i3, 1. 1, p. 73. — =* Vay. ci-dessus la note 4, p. 72.
CB. f. — TÉMOIGNAGES BES PREMIERS SIÈCLES. 75
baptême, les guérisons de malades, la résurrection. Toutes ces choses étaient donc fixées par écrit, telles que nous les lisons, au temps de Celse, c'est-à-dire yers le milieu du ii* siècle, et contenues en des livres qu'il rapportait lui-même aux disciples de Jésus , et dont personne n'avait ni le moyen ni même la pensée de signaler la nouveauté. C'en est assez, pour qu'en raison de ce seul argument on ait le droit d'établir que les Évangiles n'ont pas pu être supposés, non plus seulement vers la fin, mais même vers les commencements du u" siècle ; et ainsi le témoignage des païens vient sanctionner les témoignages tirés des hérétiques tout aussi bien que des premiers Pères *.
Mais nous allons plus loin , et nous soutenons nonseulement que ce concert de témoignages de toutes sortes atteste lancienneté de nos Évangiles; nous soutenons que leur coexistence seule prouve qu'ils sont du temps et des auteurs auxquels ils sont attribués. C'est un argument que le docteur Norton a développé avec beaucoup de force ^. Si nos Évangiles ont été supposés^ comment cette supposition s'est-elle accomplie ? Les quatre Évangiles ont-ils été publiés tous à la fois ou l'un après l'autre ? Tous à la fois, nul ne le pensera : pourquoi quatre? Pourquoi tout particu-
' Il devient superflu de citer Porphyre, qui est postérieur aux recensions d^Origène, ou Julien, postérieur aux premiers manuscrits constantinopolitains. On trouvera leurs témoignages dans Lardner, Tém. des anc. païens, ch. xxxvii et xlvi, t. VIII, p. 423-428 et 627-633. On peut seulement remarquer, avec Micliaëlis, que si Porphyre, qui attaquait Taothenticité de Daniel , n'a pas contesté de la même sorte celle des Évangiles, c'est qu'il ne trouvait aucune raison pour le faire ; et son silence ^ œt égard, dans ses écrits contre les Évangiles, est d'une grande signification (Micta. I, II, 8.) Yoy, aussi Rich. Simon, Hist. crit. du texte du Nouv. Test. ch. XIII, p. 443. — > Voy, Norton, ii, 1, 1. 1, p. i83 et suiv.
lièrement les trois premiers, avec leurs différences et leurs ressemblances aussi inexplicables ici que leurs différences? — L'un après l'autre? Mais l'un admis, on ne conçoit plus que. les autres l'aient pu être. En tant que semblables ils devenaient inutiles ; en tant que différents, dangereux : et ce ne sont pas les païens conune les Celse et les Porphyre, ou les hérétiques comme les Marcion et les Valentin, mais les orthodoxes avant tous les autres qui les auraient dû rejeter. Ici nous pouvons prendre les armes mêmes de nos adversaires pour les combattre. Il y a en effet dans nos Évangiles de telles diversités, qli'un d'eux étant reçu, il devait rendre fort difficile l'admission des trois autres : car les diversités dont il s'agit ne sont pas de celles qui se cachent en quelque recoin du récit et que l'œil de la critique puisse seul découvrir avec le temps. Il s'agit des choses qui frappent le plus au premier regard : des différences flagrantes et de temps et de lieu, deux scènes en quelque sorte étrangères l'une à l'autre, comme dans l'Evangile de saint Jean comparé aux trois premiers ; un ordre non moins divers entre les mêmes faits dans un même système de récit, comme en saint Matthieu rapproché de saint Marc ; enfin sur un point, une divergence qui semble une contradiction radicale, les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc. Or ils ont été admis, quoique paraissant se contredire ; et les textes apocryphes, quoique les complétant sur les points où la curiosité populaire les devait le plus volontiers accueillir, ont été universellement rejetés.
Ce rejet dés apocryphes et cette admission de iios Evangiles, sont également inexpUcables dans le système de nos adversaires. Pour que des récits aussi divers et