LES ÉPITRES DE SAINT PAUL
Pour établir Thistoire évangélique comme histoire véritable, et ruiner par la base les systèmes qui n'y voudraient voir que de pures conceptions de Tesprit^ transformées par le temps en réalités, il suffit d'établir l'authenticité d'un seul des quatre Évangiles. On ne peut plus parler de rêve, si Ton a un seul témoin digne de foi qui atteste les faits. Nous prendrons celui des quatre qui comprend la plus longue période, le troisième Évangile (saint Luc) : mais nous verrons aussi comment cet Évangile , par ses rapports avec les deux premiers, en démontre l'authenticité ; et le quatrième trouvera facilement sa preuve, quand celle des trois autres aura été donnée.
Le troisième Évangile est intimement lié aux Actes des Apôtres ; il est la première partie d'une histoire dont les Actes forment la suite : l'auteur des Actes le dit lui-même en commençant ce second livre. Quel est cet auteur, c'est ce qu'on discutera, si l'on veut ; mais on n'a jamais contesté sérieusement et on ne saurait mettre en doute qu'il ne soit, quel qu'il puisse être, le même pour les deux ouvrages. L'Évangile dont il est parlé en tète des Actes est donc antérieur aux Actes. Or, nous disons que les Actes sont d'un contemporain et d'un disciple
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de saint Paul, et nous le prouverons en les rapprochant des Épîtres de cet Apôtre. Si les Épîtres de saint Paul sont authentiques, leur authenticité entraîne celle des Actes, et l'authenticité des Actes celle du troisième Evangile : c'est à ces termes que nous ramenons toute la question.
De tous les livres du Nouveau Testament, les Épîtres de saint Paul sont assurément ce qu'on a le moins contesté. Il y est fait allusion dans TÉpître de saint Jacques (ch. II, passim) ; il en est fait mention sommairement dans la deuxième Épître de saint Pierre (m, 15), et elles sont citées en détail par saint Clément de Rome, par saint Polycàrpe et par toute la suite des Pères de l'Eglise * ou des ennemis de TÉglise . Des quatorze Épîtres qui sont au Canon, Marcion en recevait dix, les neuf premières et l'Epître à Philémon, n'exceptant que les Épîtres à Timothée et à Tite, et TÉpître aux Hébreux ' ; et l'on a vu quel était l'esprit de système qui le poussait à ces exclusions. Celui qui rejetait l'Ancien Testament, son Dieu sa loi et ses prophètes comme étrangers, comme contraires à l'Évangile, ne pouvait guère admettre l'Epître aux Hébreux. L'Épître aux Hébreux est la seule qui, dans l'antiquité, ait été mise en doute au sein de TÉglise; la seule qui, en raison de ces doutes, et de quelques particularités de style ou de composition, ait pu être attaquée par la critique moderne avec quelque apparence, et, disons-le toutefois, avec aussi peu de raison' : car il y a une hypothèse qui lève toutes les difficultés et répond en même temps à la nature et à
' Voy, LardnCT , part, ii, snppl. ch. 12, t. IV, p. 3 et suîy.; Paley^ Horœ PauUnofy oa la Vérité de Vhiêt. de saint Paul^ etc. ; de Wette, Uhrlmch, etc. % 123. — ' Yoy, TertuU. c. Marc, v, 1.
' Foy. la note iv k la fin de ce TOlome.
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^ 1>ART. I. — AUTHEr^TiaTÉ OU TEXTE.
l'objet du livre : c'est que cette Épître, écrite par saint f Paul, en h,ébreu, aux Juifs de Palestine, a été traduite ^ en grec sous les yeux de TApôtre, pour être répandue ,^ en cette forme parmi les Juifs fidèles de toutes les Églises : de là, ce style différent et cette absence de ^ toute désignation particulière comme on en trouve daijs les salutations qui, d'ordinaire, commencent ou termi- ^ nent les Épîtres *.* ^
A part cette Épître sur laquelle on dispute hors de j, l'Église, on peut dire que les lettres de saint Paul sont ] partout reconnues. authentiques. Or, si elles sont in- ^ <;ontestées, c'est qu'en effet elles sont incontestables : il ne géra peut-être pas inutile de le prouver en quelques mots ; car, dans cette discussion, il faut démontrer l'évidence.
Une preuve qui pourrait dispenser de toutes les autres, c'est le caractère de leur composition. On y voit, jion pas seulement le sceau du génie dans cette élévation de pensée et de sentiment, dans cette éloquence du cœur qui sait se passer des moyens les plus indispen* sables de l'éloquence, mais une profonde originalité, une pensée étroitement unie à l'oeuvre même dont saint Paul est l'apôtre. C'est le christianisme en face du judaïsme encore debout, le christianisme devant les Gentils, parmi lesquels il ne fait que de pénétrer. Ces lettres se lient donc inséparablement aux premiers développements de la foi chrétienne. On ne pourrait en reculer l'époque, sans reculer en même temps l'époque de la propagation du christianisme. Mais oa ne le pourrait faire, sans se heurter à Tacite même et à Sué-
* Voy, la note v à la fln de ce Tolume.
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tone qui en marquent les origines, et à Pline qui en attestait les prpgrès en son t^nps '.
Ces lettres, d'ailleurs, portent pour la plupart leur date, même en les isolant de Thistoire contenue dans les Actes. Par les Actes, on en dirait souvent Tannée, mais par elles-mêmes on en peut déjà déterminer le temps. Ainsi, on peut établir qu'elles sont antérieures à la ruine de Jérusalem. Tout y prouve que la ville sainte est encore debout. On voit par rËpitre aux Romains que l'Église chrétienne de Jérusalem est pauvre et soufirante.. C'est pour elle, comme cela paraît aussi dans la première Ëpître aux Corinthiens, que saint Paul s'en va par les Églises de l'Asie, de la Macédoine et de la Grèce, sollicitant des secours ; et l'on voit en même temps combien l'Apôtre avait à craindre les Juifs de Judée ^. L'Épître aux Galates est évidemment d'un temps où la religion des Juifs était toujours en possession du temple, et dans le plein exercice de son culte. Alors mèoie, en acceptant Jésus pour le Messie, ils pouvaient croire encore que leur loi devait demeurer tout entière, et regarder l'Église chrétienne comme une secte permise, piais subordonnée ; c'est ce qui donnait tant d'audace aux adversaires de saint Paul. Mai» cette nve opposition, ces prétentions des Juifs, jusque parmi les Gentils devenus chrétiens, ne se comprendraient plus après la ruine de la ville sainte. La circoncision et les observances légales ne pouvaient plus avoir cette importance, quand le temple fut renversé*. Nous Tenons d'invoquer ici les préjugés des Juifs : nous
* Tac. Ànn. xv, 44; Suétoo. Claud. 25; Plin. x, 97. ' Kom. XV, 96 ; I Cor. i, 2; Rom, xv, 31. ' Foy. Palej, Horœ Paul, vi, 1.
pourrions tirer la même preuve d'une fausse croyance généralement répandue parmi les chrétiens. Les chrétiens étaient encqre dans la pensée qu'à là ruine de Jérusalem, prédite par Jésus-Christ comme prochaine, se joindrait la fin du monde diont le Sauveur avait parlé dans le même lieu. Saint Paul, dans sa première Lettre aux Thessaloniciens , ayant fait allusion à ceux qui vivraient en ce dernier jour*, les Thessaloniciens . avaient cru qu'il parlait d'eux et de la génération présente, et ils en furent três-émus, à tel point que l'Apôtre dut les rassurer dans sa seconde Épître ^ . On voit par là qu'il ne partageait, pas lui-même cette, erreur ; mais on voit aussi que personne n'aurait songé à donner cette interprétation à sa lettre, si la ruine de Jérusalem eût été accompKe. Saint Paul a donc écrit avant la ruine de Jérusalem ; bien plus, ses lettres témoignent, en général, d'un temps antérieur, à la persécution de Néron. L^Épître aux Romains, par exemple, fait voir clairement le calme et la paix dont jouissait leur Église : si l'Apôtre craint pour eux quelque ennemi, c'est parmi ceux qui profitent surtout de ce repos pour semer la division. Il parle des fidèles de la maison de Narcisse, l'afEr^chi de Glaujde ; et toute la lettre, par le sujet qu'elle traite ^ montre que celte Eglise est .encore daps ses premiers développements, que les Jùifs^én. font la meilleure part, ou du moins qu'ils y ont la plus grande influence : c'est; encore Ip, question de la justification, la foi nouvelle en regard de l'ancienne Loi.
Ce que nous avons dit de l'Épître aux Romains, se peut dire à plus forte raison des Épîtres aux Corin-
' I Thessal, iv, 15, 16 et 17; v, 4. — ' II ThessaL ii,2 et suit.
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thiens, aux Gaiates, aux Thessaloniciens, qui lui sont antérieures * . Les autres viennent après , mais en un temps où FÉglise n'est pas encore inquiétée : quelques* unes sont de la première captivité de saint Paul, comme les deux Épîtres aux Éphésiens et aux Golossiens, écrites Tune et l'autre dans les mêmes circonstances, et rÉpître à Philémon qui est portée par les mêmes messagers'. Saint Paul est prisonnier, mais il attend sa délivrance, comme il le montre en disant à Pbilémon de lui préparer une demeure ', comme il l'exprime aussi auxPhilippiens*, à qui il écrit peu après avec l'espérance de les aller voir. Par d'autres, on voit qu'il est libre ; savoir, la première Épître à Timothiée et l'Épître à Tite, écrites dans un même temps, et, selon toute apparence, dans le temps qui a suivi sa mise en liberté*. Une dernière, enfin, est d'une époque où, redevenu prisonnier, il tf attend plus sa délivrance ici-bas : c'est la deuxième Épître à Timothée *. En résumé , il n'y a rien dans les lettres de saint Paul qui ne marque un
' Les deux Épttres aux Corinthiens sont antén^qres k TÉpltre aux Romains : car elles précèdent le deuxième Toyage de saint Paul à Gorintlie, et c'est pendant son second séjour «n cette ville qu'il écrivit à l'Eglise de Rome. Les Épltres aux Thessaloniciens sont du temps de son premier séjour li Corinthe ; TÉpltre aux Galates était réputée la [lias andemie, comme ayant suivi de près la conversion des Galates {Gai. i, 6). Il parait toutefois qu^elle est postérieure au deuxième voyage de saiut Paul en Galatie (cf. ibid. iv, 13 et 16), mais antérieure k son second voyage en Grèce, et par conséquent à TÉpltre aux Romains.
' Ephes, VI, 21, 22; cf. Coloss. iv, 7-9. — * Philem. 12.
* Philipp, II, ié. Elle est écrite aussi dans la captivité, et elle est Mte après les autres : car saint Luc, qui avait accompagné saint Paul i Rome, «st mentionné dans TÉpUre aux Golossiens (iv, 17) et dans Itpltre à Philémon (v, 24) ; et il ne Test plus dans l'Épltre aux Philippiens.
' G^est l'hypothèse de Leclerc, de Pcarson , de Paley : elle nous parait préférable li celle de Michaêlis et de Hugy qui placent les deux Épltres avant la première captivité de saint Paul.
• II Tim. IV, 6, 8. Voy, Michaël. II, xxii et Paley, HçrœPaul. xii, 1.
84 PABT. I. — AUTHEKTICITÉ DU TEXTE.
temps antérieur à la ruine de Jérusalem, antérieur même à la persécution de Néron, sauf une seule, la dernière dans Tordre des années, qui témoigne précisément de cette dernière époque. Or, ce temps est celui où saint Paul a vécu, où il est mort : et ainsi les Épîtres, dans leur succession, se rapportent aux diverses époques de sa carrière.
Mais elles font plus que de témoigner de son temps, elles témoignent de sa personne ;. elles renferment des détails exclusivement propres à celui qui écrit comme à ceux auxquels il s'adresse : car les. Epîtres sont de vraies lettres, et non pas des traités comme on en peut faire dans tous les temps, sur un point de doctrine. Les points de doctrine y sont touchés, sans doute, et même plusieurs avec étendue : mais ils sont précisément de ceux qui, au delà du temps de TApôtre, après la ruine de Jérusalem, auraient le plus perdu de leur intérêt, comme la question des observances légales , dans l'Épître aux Galates et dans TÉpître aux Romains ; et même ici, l'exposition offre des nuances où se marque la situation particulière de TApôtre à l'égard de- ces deux Églises. Aux Galates, peuple gentil qu'il a enfanté luimême à Jésiis-Christ^ il parle avec vivacité, il les presse, il les adjure, il les gourmande : 0 imensati Gor latœ * . Aux Romains , païqni lesquels il y avait un grand nombre de Juifs^ et à qui il s'adresse pour la première fois, il expose sa doctrine avec les ménagements que cette double considération lui commande ^ . Cette parfaite convenance de la lettre aux personnes se re-
* GalaL ni, i et suir.; iv, il et suit.; y, S et saiv. ' Comparez, en particulier, Bom, ii, 28 et Gai, m, 1 ; Rom. iit, 38 et Yii, 6; GaL m, 31, etc. Voy. Paley, Uorœ Paulince^ i,8.
en. II. — LES ÉPITHES DE SKViT PAI7L. 85
marque dans toutes les autres Épîtrcs. Ce sont parfois les mêmes pensées, les mêmes leçons, et^ en deux occasions, les resfeemblancés sont extrêmes : comparez la première Épître à Timothée et TÉpître à Tite, ou TÉpître aux Éphésiens et TÉpître aux Colossiens * . Mais quelle originalité jusque parmi les répétitions ! Qu'on en rapproche, si Ton en veut juger, la prétendue lettre aux Laodicéens, par exemple, sorte de centon imaginé pour tenir lieu d'une épître qu'on supposait perdue *. Ce sont bien aussi les paroles de saint Paul. Mais dans les vraies épîtres les mêmes pensées jaillissent d'une même source pour couler naturellement dans leur lit propre ; ici elles sont comme stagnantes dans le canal où on les a maladroitement dérivées.
Les enseignements contenus dans les Epîtres ont donc ce caractère, qu'ils viennent - presque toujours à propos de faits particuliers : et ces faits-là sont parfois de telle nature, qu'ils écartent par eux-mêmes toute idée de supposition. Qui aurait imaginé l'Épître à Philémon par exemple? Philémon n'était connu par aucune autre lettre, et de quoi s'agit-il ? d'un esclave qui a volé son- . maître, qui l'a volé doublement en lui prenant son bien el en se dérobant lui-même à son pouvoir ! Mais dans quelle autre .lettre trouVe-t-oh plus entièrement saint Paul ? Comnle c'est bien son esprit et son cœur ! Quelle douceur dans le commandement ; quelle autorité dans la prière ! Quel digne pendant de ce beau chapitre où l'Apôtre faisait aux Corinthiens l'éloge de la charité ! Ailleurs, il a des traits qui ne permettent de croire ni qu'un faussaire ait fait de pareilles lettres, ni que des let-
' Paley, »&td. vi. — ^ Fabr. Cod. apocr, ^. T. 1. 1, V* ii, p. 873 et suif.
S6 PART. 1. r— AUTHENTICITE DU TEXTE.
très ainsi faites aient pu être reçues. Tels sont ses reproches aux Corinthiens, dans la première Épître, et ses efforts, dans la seconde, pour justifier de toute contradiction sa manière d'agir à leur égard. Qui eût songé à défendre si longuement TApôtre sur un point de détail qui , la lettre étant supposée , eût été purement imaginaire * ? Qui eût jamais entrepris de faire agréer des Corinthiens un tableau si peu flatteur de leur Église, des désordres qu'ils souffrent et de leur relâchement^? Assurément les Corinthiens n'auraient jamais reçu ces lettres, «'ils ne les avaient reçues du temps de l'Apôtre et de Iq. main de l'Apôtre. Or, nonseulement ils les avaient , reçues , mais ils les gar daient avec un soin pieux, comme Fatteste, vers la fin du premier siècle, saint Clément de Rome, parlant à eux-mêmes '. Mais il n'y a pas une épître. où ne se marque la personne de l'auteur, soit par ces traits de caractère qui, dans leurs brusques contrastes,, semblent déjouer tout calcul : — quel autre que lui, parlant en son nom, eût osé tour à tour s'abaisser autant ou s'élever aussi haut * ? — soit par milleparticularités de la vie de tous les jours qu'il n'est pas possible de reproduire, pas plus qu'il n'est possible au sculpteur, si grand que soit son art, si parfaite que soit l'exécution de son œuvre, de lui communiquer le jeu de la physionomie d'un homme vivant : car [l'imitation est nécessairement une œuvre morte; et ici c'est la vie qui palpite. Enfin il y a sur
« H Cor. I, i3 et suiv.
' Sar rincestaeux (I Cor. v); sur leurs conftits (vi); sur la manièredont ils célèbrent la cène (xi), etc.
' Clem. Rom. ad Cor. i, g 47. Sa lettre est d'ailleurs remplie dedtations des Épitces.
* Voy. I Tim. i, 15 et 16, etc.; H Cor, xi, 21 et sulv.; xii, 1 et suiv.