CB. III. — LES ACTES DES APOTRES
double ouverture, dans le port de Lutro : un îlot y forme, en effet, une double passe, et non loin de là on signale des ruines, appelées Port-Félix par une corruption facile à expliquer.
Tout semblait favoriser la résolution qu'on avait prise.Le vent soufflait du sud (ùxoTcveucavToç, aspirante autemaustro^ v. 13), bon vent pour un vaisseau qui de Beau-Port se dirige au nord vers Lutro. Dans la première partie de sa course, de Beau-Port au cap Matala, il devait serrer le rivage : et c'est ce que dit le texte grec * . Dans la deuxième partie, depuis le cap Matala, le rivage faisant un coude vers le nord, on devait s'en tenir plus éloigné. Mais à peine avait-on suivi cette direction, que tout à coup un autre vent s'éleva, qui fit perdre l'espoir d'atteindre le port où l'on allait. La Vulgate, suivant ici une leçon préférable à celle du texte grec, l'appelle Euroaquilo ^ , c'est-à-dire un vent est-nord-est ; et l'on conçoit que ce brusque passage du sud à l'est-nordest, mettant aux prises deux masses d'air énormes, dût se marquer par des tempêtes et des tourbillons : d'où Tépithète de typhonicus si justement donnée à ce vent. Son nom, grâce à la leçon de la Vulgate, expliquant sa direction, lève une difficulté que la même version semble rendre plus grande encore. L'auteur, parlant du vent qui surprit les navigateurs, comme ils longeaient la Crète, se sert des mots : eêaXe tmt aÙTTiç fmisit se' contra ipsamj. Le vent soufflaitril contre la Crète ? Mais c'est contraire à la direction que son nom suppose, à moins qu'on ne soit sur le rivage septen^
' 'A(T<rov (propè) nagtké^oyzo t9jv KpY)TT)v« La Vulgate: Cum 9tutuli9serU de Asion^ legebant Cretam, ' Le grec le nomme EOpoxXvSwv.
trional. Or, cette opinion est combattue et parla désignation des lieux qu'on a vus et qu'on doit voir encore, et par la nature des choses : le vent soufflant contre la Crète, on y eût été jeté mort ou vif; car le vaisseau dut s'y abandonner. Faut-il entendre a\%c M. Smith par les mots : tlolt' aÙT^ç, que le vent soufflait contre le vaisseau? Mais dans cç qui précédé, il n'est question que de la Crète et des navigateurs ('7rap6>.£yovTo TYjv KpviTTiv, legebant Cretam) : le vaisseau n'est nommé que quatre versets plus haut; encore l'est-il par le nom neutre ir^^oiov. Nous pensons^ qu'il faut entendre que ce vent soufflait non contre le vaisseau ni contre la Crète, mais « de la Crète. » C'est un sens de la préposition xaTa que l'on trouve dans les auteurs classiques * , et aussi dans l'Évangile , notamment en saint Luc, yiii, 33 : wû[j(.7icev -h iytkfi ymtol tou xf/ijAvoG» et; T/jv >.i(jLvnv, « le troupeau se précipita du rivage dans la mer ; » cela suffit pourjustifier un sens que touts'accorde à exiger.
Le vent soufflait de telle sorte, que le vaisseau, ne pouvant lutter contre sa violence, dut s'y abandonner (cumque arrepta esset navis^ et non posset conan in ventunij data nave flatibus^ ferebamuVy v. 15). On fut porté le long d'une île appelée Claude et dans la Vulgate Cauda ; c'est la petite île appelée Clauda par Ptolémée , et Gaudos par Pline , Pomponius Mêla et Suidas * , et dont le nom grec est encore aujourd'hui
* Kaxà TY)c nérpac èp^îçvi, « il fut précipité du rocher. » Dion Cass. Fragm. p. t5, édit. Reimar. Karà tûv xpyiiavwv, Polyxn. p. 204, cité par Schleussiiër dans son Lexique du Nouveau Testament, au premier sens du mot KttTà. II renvoie aussi â, Casaubon, ad Strab, p. 333, édit. Âlmeloveen.
2 Ptol. III, 7 ; Plin. iv, 20, S ^; Pompon. Mêla, ii, 7, 1. 122 (Leydé, 1685).
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Gaudonessi ou « île de Gaudos. » Or, elle se trouve exactement sur la ligue d'un vaisseau entraîné par ce vent, d'un point voisin du cap Matala. Tout est donc en parfaite harmonie, tout se peut justifier aujourd'hui encore, dans ce journal du passage, avec les cartes marines et la rose des vents ; mais le récit n'a même pas besoin de ce contrôle. A partir de ce moment, où Ton voit la terre pour la dernière fois jusqu'au lieu du naufrage, quand toute la scène se passe sur Le vaisseau, il y a dans ce qui est dit, soit de l'équipage, soit du vaisseau même et des manceuvres, une telle justesse, une telle convenance et de détails et d'expressions, qu'il faut bien y reconnaître, non pas seulement un témoin, mais un homme assez instruit et assez habitué aux voyages, pour bien rendre ce qu'il a vu.
On songea premièrement à retirer la barque à bord : ressource précieuse, si l'on pouvait gagner des eaux moins agitées ; mais l'opération fut difficile, sans doute à cause de l'eau qui l'emplissait déjà (potuimus vix 06tinere scapham , v. l&J. Le vaisseau lui-même avait été violemment secoué par cette bourrasque. On entreprit de le ceindre de cordages (ce qu'on appelle ceintrage en terme de marine) pour affermir la coque et l'empêcher de se disjoindre (accingentes navem)^ opération moins fréquente aux temps modernes que dans l'antiquité, et dont pourtant M. Smith produit des exemples. Mais il y avait ut, autre péril. Le vaisseau, en se laissant aller au vent, courait droit vers la Syrte. On le sentit bien : iimentes ne in Syrtim inciderent^ summisso vase sic ferebcmtur (v. 17), ce qu'on traduit d'ordinaire : « ils abaissèrent le mat et s'abandonnèrent ainsi à la mer.; »
or, c'eût été le vrai moyen de tomber dans le mal qu'on voulait fuir : car le vaisseau, étant désemparé-, ne suivait plus que l'impulsion du vent, et le vent portait là. Il n'y avait que deux moyens de l'éviter : jeter l'ancre, et c'était impossible ; ou se détourner en disposant les voiles de manière à tirer du vent même la force nécessaire pour échapper à son impulsion directe. C'est ce que l'on fit « en abaissant l'appareil, » la haute vergue, de telle sorte qu'on se servît encore- du vent, sans se Uvrer à sa merci. Le lendemain il fallut alléger le vaisseau, et le troisième jour, jeter une partie des agrès à la mer (v. 18, 19). Cependant la tempête continuait. On commençait à désespérer du salut de Téquipage, quand Paul, leur adressant la parole avec l'autorité que lui donnait l'accomphssement de sa prédiction, entreprit de les raffermir, assurant que le vaisseau serait perdu, mais que pas un seul homme ne périrait (v. 20-22).
Il y a, sur ce point du récit, un trait qu'on serait tenté de relever comme une inadvertance. Il est dit que depuis longtemps ces hommes n'avaient point pris de nourriture (y. 21) : or, le vaisseau était chargé de blé, comme on le voit plus loin (v. 38). Mais l'auteur ne dit pas que l'on manquât de vivres : tout à l'heuïe, on verra saint Paul rompre le pain et engagea* ses compagnons à suivre son exemple (y. 35). Il dit seulement qu'on n'avait pas mangé : l'anxiété, la souffrance et bien d'autres raisons pouvaient en être là cause. Une autre remarque se place auprès de celle-ci. On était arrivé à la quatorzième nuit, naviguant dans V Adriatique^ lorsque les matelots crurent s'apercevoir que la terre était proche (v. 27). Qu'est-ce que l'Adriatique ? Plusieurs, prenant dans le sens actuel cette expression, ont transféré