CH. III. — LES ACTES DES AP0TEE
C'est alors seulement que l'on apprit le nom de File. Cela pourra paraître étrange : jVIalte devait être bien connue des matelots qui, sans doute, ne faisaient point pour la première fois le voyage d'Alexandrie en Italie ; mais il faut bien se dire qu'ils ne l'abordaient pas communément de cette manière. La tempête les avait dévoyés : ils avaient passé pendant la nuit la pointe orientale (pointe de Koura), à laquelle ils n'auraient pas manqué de la reconnaître.
Sur cette terre éloignée, qu'un homme de Palestine aurait bien eu le droit de mal connaître, on retrouve encore des traits qui attestent l'exactitude de l'historien. Il y est question duPremier de l'île dont saint Paul guérit le père, lipcoToç tt; vtîcou (xxvhi, 7). Or, ce n'est point là un titre vague, mais le propre nom du magistrat de l'île, comme le prouvent deux inscriptions, l'une grecquç et l'autre latine * .
Le voyage n'était point fini, et la suite nous montre la même précision de détails. Après trois mois passés à Malte, Paul^ et ses compagnons montèrent sur un vaisseau d'Alexandrie qui, plus heur.eux que l'autre, avait, en temps opportun, gagné l'île pour y passer l'hiver. Ils vinrent en Sicile, demeurèrent trois jours à Syracuse ; puis^ en suivant le rivage, ils allèrent jusqu'à la côte d'Italie, à Rhégiùm. C'était un détour : probablement un vent de nord-ouest ne leur avait pas permis de s'engager dans le détroit. Mais le lendemain le vent se mit au sud (post utium diem fiante austrojy et on arriva en deux jours à Pouzzoles (v. 13) : c'était alors,
* A. KX. uioc Kvp. npov$T}vc iicneuç Pù)|i.ata>v ^rpcoxoc Me* XiTaicDv (Bœckb. Corp, inscripL n9 Sn54) L*inscription latine porte : Mel. PRIH08. SmiUi, 1. 1. p. lia-iU.
comme aujourd'hui, le port le mieux abrité de la baie de Naples, et le rendez-vous des vaisseaux qui apportaient à Rome le tribut de l'Egypte. Là se termine la navigation ; et, de Pouzzoles à Rome, l'auteur ne nomme plus que quelques stations bien connues où les fidèles vinrent âu-devant de saint Paul, Forum Appii et les Trois-Tavemes (v. 15).
Ainsi la narration est en tout point parfaitement vraie, vraie non comme le pourrait être la poésie ou le roman, telle scène de V Enéide ou du Corsaire rouge de Cooper : il y a là beaucoup de vérité aussi sans doute ; mais une vérité d'un caractère général qui peut convenir à tous les temps, à tous les parages. Ici tout se tieiit, tout concorde, dans un temps et dans un lieu spécialement défini, par les rapports les plus intimes et les moins cherchés. Il s'agit d'aller de Syrie à Rome : on prend un vaisseau qui se rend à l'ouest de l'Asie Mineure. Pourquoi ? c'est qu'on y trouvera le plus sûrement et le plus vite une occasion pour se rendre en Italie. On gagtie Myra, non par la voie la plus courte, maïs par Test de Chypre. Pourquoi encore? à cause des vents contraires, du vent de nord-ouest, commun en cette saison dans ces parages ; et ce même vent, qui rend la navigation si difficile jusqu'à Myra, explique pourquoi on trouve dans ce port un vaisseau d'Alexandrie, chargé de blé (comme on l'apprend incidemment plus tard), allant en Itahe. Le même vent explique et les difficultés du voyage jusqu'à Cnide , et l'impossibihté de continuer dans la même direction , et le parti qu'on prend de gagner la Crète et de passer par le sud de la Crète. Sur cette côte beaucoup moins fréquentée, même concordance avec la géographie : la marche du
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vaisseau, les lieux où Ton s'arrête, et ceux que Ton rencontre du vers lesquels on craint d'être emporté quand s'élève la tempête, tout répond à la direction du vent, telle que son nom la fait connaître. Ajoutez une description et de Tétat du vaisseau, et de l'attitude de l'équipage, et des manœuvres ou des résolutions qui se succèdent , comme on ne peut l'attendre que d'un témoin; non pas précisément d'un homme de mer, encore bien moins d'un homme entièrement étranger à la navigation, mais d'un homme suffisamment instruit de la marine par ses voyages, tel que l'était saint Luc.
C'est donc le journal de la traversée : on ne le peut nier. Mais il faudra bien accorder aussi que les cinq chapitres qui précèdent sont comme le journal du procès de saint Paul, et les six précédents, en trèsgrande partie, le jounial de ses voyages, rédigé par un de ses compagnons. Or, tout cela forme la moitié des Actes ; et pour ce qui précède , l'auteur eût-il pris son récit d'ailleurs (ce que nous n'accordons pas), il lui communiquerait toujours la valeur inhérente à la parole d'un homme qui a vécu avec saint Paul, et qui a dû voir tous les autres Apôtres, témoins ou acteurs dans tous ces événements. Peu importe donc qu'on ait ou non le droit d'y signaler certaines nuances de style, ici plus d'hébraïsmes, là un grec plus pur * . Même dans les parties les plus correctes, Michaëlis a signalé des hébraïsmes. Ce qui d'ailleurs importe bien plus que ces inégalités de style, assez communes, il faut en convenir, dans les écrivains de tous lès temps, c'est la
* Foy. de Wette, 8 ^i^-
fidélité avec laquelle l'auteur soutient le caractère des personnages. Saint Pierre, dans son récit, parle autrement que saint Paul, et saint Paul autrement que saint , Etienne *. Si cela dépend des sources où il puise, comme le croit Michaëlis, on ne peut qu'en faire honneur au soin qu'il prend d'être bien infçrmé ; et quand bien même on pourrait voir dans ces nuances comme un reflet de la couleur de récits plus anciens sur le style de saint Luc, cela ne supprimerait point sa personnalité ; cela ne ferait que répondre à ce qu'il dit au commencement de son Évangile : « Que, plusieurs ayant écrit déjà, il a voulu mettre par ordre ce dont il a pu avoir lui-même connaissance. » Mais quelle que soit la nature de ces informations, il se les approprie, et il en fait son œuvre; et il est sans raison de signaler une diversité d'origine dans les passages qui offrent, sur le même sujet, des traits divers, comme, par exemple, la conversion de saint Paul racontée par trois fois dans les Actes : d'abord en son lieu dans la suite de l'histoire (ix, 1-23) ; puis dans les deux discours de l'Apôtre, devant les Juifs (xxn, 3- 16) et devant Festus (xxvi, 10-12). Les répétitions des discours homériques ne sont pas apparemment la loi de l'histoire. Celui qui invente fait peut-être bien de se répéter. Celui qui parle de ce qu'il a vu n'a pas besoin d'une telle réserve, parce qu'au milieu de la variété même des détails, il se sent dans la vérité.
L'examen du livre des Actes et sa copaparaison , sur tant de points, avec les Épîtres comme avec les témoignages de Thistdire, confirment donc la tradition
' Micbaël. n, VIII, 3.
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universelle qui rapporte ce livre à saint Luc. Mais ces éléments de notre démonstration n'ont-ils pas été choisis à dessein? et ne pourrait-on pas, en se plaçant au point de vue de l'attaque, trouver aussi dans la masse des faits quelques détails qui la justifient^ Qu'on le veuille bien remarquer : notre démonstration a porté sur tout l'ensemble du livre, et sur la forme et sur le fond, sur le mode du récit dans ses inégalités, sur le récit lui-même dans ses rapports, soit avec l'histoire de la Judée soumise aux Romains ou passagèrement libre, soit avec les coutumes des Romains ou des Juifs, soit avec l'histoire des autres pays ; et les détails sont infinis. Or, ces détails à eux seuls sont déjà, avant tout examen, un indice d'authenticité : un faussaire resterait dans les faits généraux, sous peine de rencontrer à chaque pas quelque pierre d'achoppement. Mais enfin, dans ce nombre considérable de points particuliers qui peuvent subir le contrôle de l'histoire, tout est-il si rigoureusement exact? C'est ce que nous allons voir en passant en revue quelques objections.
Si je ne savais pas bien en quelle année précise Cartouche et Mandrin (pour prendre les plus fameux) ont exercé les principaux actes de leur brigandage ; si j'indiquais mal le nombre de partisans que tel chef de bande comptait autour de lui dans la dernière guerre civile d'Espagne ; s'il m'arrivait de ne pas dire exactement qui était, il y a vingt-cinq ans, le souverain de la principauté de Reuss, ou, à huit ou dix ails près, l'époque du dernier cadastre opéré sous l'ancien régime : on pourrait m'accuser d'erreur, de négligence, négligence qui, dans une histoire écrite, serait saijis
442 PART. I. — * AUTHENTiaxÉ DU TEXTE.
excuse aujourd'hui que les documents de tout genre sont si nombreux; mais pourrait- on affirmer pour cela que je n'ai pas écrit dans mon temps? C'est pourtant ce que Ton fait, quand on veut contester, non pas seulement la véracité, mais l'authenticité de saint Luc, d'après quatre ou cinq points de son récit : la sédition de Theudas et l'Égyptien révolté, dans les Actes; et dans l'Évangile, la tétrarchie de Lysanias et le recensement de Quirinius. Nous nous bornerons à examiner icile^ faits qui se rapportent aux Actes.
Gamaliel, dans le discours qu'il tient au sanhédrin pour le dissuader d'user de rigueur envers les Apôtres, cite l'exemple de plusieurs mouvements qui ont fait grand bruit et sont tombés d'eux-mêmes : « Avant ces jours , dit-il, il y eut Theudas. Puis vint Judas le Galiléen, à l'époque du recensement. » Judas le Galiléen est mentionné par Josèphe et rapporté au même temps * ; mais Theudas est donné comme antérieur à Judas par saint Luc. Or, le Theudas dont il est aussi question dans Josèphe, est postérieur de beaucoup : il figure dans une sédition qui éclata sous Guspius Fadus, environ dix ans après le discours prêté à GamalieP. — Mais s'il y avait contradiction, ne pourrait-on pas se demander qui se trompe : de Josèphe qui, assurément, li'est pas infaillible , et qu'on prend même , sur plus d'un point, en contradiction avec lui-même, quand on rapproche sa Guerre des Juifs et ses Antiquités ; ou de saint Luc, dont l 'exactitude a été vérifiée en tant de rencontres, et qui, en admettant comme on le peut
I Ànt. XVni, 1, 1. Josèphe l'appelle ici Judas le Gaulanite; dans les autres passages {ibid, 6 et B. Jud. II, vni, 1), il l'appelle, comme saiot Luc {Ant. y, 37), Judas le Galiléen. ^ ^ Ant. XX, v, 1.