HAP. III. — LES ACTES DES APOTRES
déjà conclure de tout Tensemble du récit, qu'il ait été compagnon de saint Paul, aura pu tenir ces détails de saint Paul lui-même, disciple de Gamaliel ? S'il fallait sacrifier Tun ou l'autre, en bonne critique on ne saurait guère hésiter ; mais cela n'est pas indispensable. Rien ne marque, dans les circonstances des deux récits, qu'il s'agisse du même homme, [rien que le nom. Or, serait-il bien étrange qu'il y ait eu deux séditieux de ce nom dans un temps si fécond en mouvements de cette sorte ? Dans Josèphe même on en trouve cinq du nom de Simon, trois du nom de Judas, Judas le Galiléen, Judaà fils d'Ézéchias, et Judas fils de Saphorée. 11 y a plus : Usher a remarqué que le Jehudah des Hébreux est le Theudah des Syriens, et que ces deux formes du même nom s'échangent quelquefois dans la langue de la Palestine (ainsi l'Apôtre Jude de saint Luc est le Thaddée de saint Marc) ; et il «n a conjecturé que le Theudas des Actes des Apôtres pourrait bien être le Judas, fils d'Ézéchias, dont il est parlé dans Josèphe. Du reste, rien n'empêche qu'il ne soit un des non^breux rebelles que l'historien a pu omettre dans son récit. 11 n'y a donc pas lieu d'opposer l'un à l'fiutre, ni d'accuser ici d'erreur, soit saint Luc, soit Josèphe.
En est-il autrement de l'imposteur Égyptien dont il est parlé au chapitre xxi des Actes , quand le tribun romain, qui a soustrait saint Paul aux mains des Juifs^ lui demande : « N'êtes-vous pas cet Égyptien qui, dans ces derniers temps, a excité une sédition, et entraîné au désert quatre mille siçaires (v. 38) ? »
Josèphe a deux récits de cet événement. Dans la Guerre des Juifs (II, vni, 6) il raconte que cet Égyptien, se donnant comme prophète, entraîna jusqu'à
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trente mille hommes et les amena du désert au mont des Oliviers, menaçant d'envahir Jérusalem et de s'y établir. Mais Félix vit tout le peuple se joindre aux Romains pour le combattre. L'Égyptien s'enfuit avec peu de monde : la plupart de ses compagnons furent tués, quelques-uns pris, et le reste dispersé. Dans les Antiquités (XX, viii, 6), il est dit que le prétendu prophète séduisit la multitude et lui persuada de venir avec lui jusqu'au mont des Oliviers, promettant que les murs de Jérusalem tomberaient en sa présence. Mais, tandis qu'on attend le miracle, Félix attaque les séditieux, qiiatre cents sont tués, deux cents faits prisonniers, et FÉgyptien prend la fuite.
Voilà ce que dit Josèphe. Mais avant de l'opposer à saint Luc, il serait bon de le mettre d'accord avec luimême : les trente mille hommes dont la plupart sont tués, dans le premier récit, vont assez mal avec les quatre cents qui sont tués, dans le second. Il serait même beaucoup plus facile de concilier saint Luc avec Josèphe que les deux récits de Josèphe l'un avec l'autre. Le nombre du livre des Actes répond mieux que celui de la Guerre des Juifs, au nombre des hommes tués ou pris dans cette déroute, selon les Antiquités. Disons, d'ailleurs, qu'il ne contredit pas le nombre de ceux qui suivaient l'Égyptien, selon le premier récit de Josèphe : car saint Luc, parlant des sicaires, désigne les brigands enrôlés par l'Égyptien ; Josèphe, dans les trente mille hommes du premier récit, comprend évidemment la multitude qui vint se joindre à leur troupe. Pouf tout le reste, l'accord est parfait. Cet Egyptien, qui n'est nommé ni dans l'un ni dans l'autre des deux auteurs, fît sa tentative sous le gouverne-
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ment'de Félix, nous dit Josèphe : c'est aussi sous Félix que saint Paul est arrêté ; et Ton voit que l'autre événement était tout récent encore (ante hos diesj. Josèphe dit que l'Égyptien échappa : cela résulte aussi du récit de saint Luc, puis que le tribun demande à saint Paul s'il n'est pas cet Égyptien ; et la fureur que le peuple montrait contre lui, venait à l'appui de cette conjecture, puisqu'on sait par Josèphe que le peuple, contre son habitude, s'était montré hostile à ce faux prophète * .
On a relevé encore dans les Actes un mot de saint Paul, quand, repris pour la vivacité avec laquelle il s'était récrié contre la violence du grand-prêtre Ananias, il répond-: « Mes frères, je ne savais pas qu'il fût grand-prêtre (xxni, 5). » Est-ce une erreur de l'historien ou une mauvaise excuse de saint Paul? Il semble difficile de justifier l'un sans charger l'autre ; et comment admettre que saint Paul n'ait pas su qui était le grand-prêtre en ce temps-là ? — Ananias, fils de Nébédée, était investi de cette dignité quand Hélène, reine de l'Adiabène , envoya du blé aux Juifs dans une famine^. Saint Paul, qui vint alors à Jérusalem {Act.xy)^ le devait donc savoir. Mais après le premier concile de Jérusalem, Ananias fut dépossédé et envoyé prisonnier à Rome par Quadratus, gouverneur de Syrie, en même temps que le procurateur Cumanus recevait l'ordre d'aller rendre compte de ses actes ' : Ananias fut relâché presque immédiatement, sans doute : car Claude
* Voy. sur Tbeudas, Casaub. Ëxeircit, in Baron, ii, 18, p. 190 et suiv. €t sur les deux questions, Micbaelis, ii, 12; Lardner, II, vu et viii, 1. 1, p. 423430 ; Paley, 1. 1. § 3, 39 et 40 ; Tholuck, p. 178-180 et 396400.
' Ant. XX, V, 2. — » Ant. XX, yi, 2 et B. Jud. H, xii, 6.
donna tort à ses accusateurs ^ ; mais après son départ, il avait eu un successeuç. — Comment donc, s'il n'est plus grand-prêtre, joue-t-il le rôle qui lui est attribué dans les Actes? — Jonathan, successeur d'Ananias dans le pontificat, avait été tué par l'ordre de Félix, avant la révolte de l'Égyptien, et, par conséquent, avant le retour de saint Paul ; et la. place resta inoccupée jusqu'à l'avènement d'Ismaël, nommé par Agrippa, vers la fin du gouvernement de Félix ^ . En ces circonstances, Ananias, ancien grand-prêtre et qui, comme on le voit par la suite, avait gardé une grande considération dans Jérusalem ', avait pu être appelé à remplir certaines fonctions du grand-pontificat. Cela explique sa place à la tête du conseil où comparaît saint Paul ; mais saint Paul, sans discuter son titre, n'en avait pas moins le droit de dire qu'il ne savait pas qu'il en fût revêtu.
Ainsi, sur tous ces points encore, l'objection se tourne en preuve, et les difficultés, en provoquant un examen plus attentif, font saisir des traits si déliés et si exacts, qu'il est impossible de n'y pas voir la marque du temps.
L'authenticité des Actes établie, on pourrait, comme on Ta fait pour les Épîtres , en tirer directement des conséquences qui dispenseraient de pousser plus loin la discussion. On demande un témoin des faits. L'auteur des Actes, un contemporain, un témoin lui-même peut-être , et assurément un homme qui a vécu dans le commerce des témoins les plus directs , commence par raconter l'Ascension , c'est-à-dire la Résurrection au degré de l'apothéose, s'il est permis de prendre ici
♦ Ant. ibid. 3 ; B. Jud. ibid. 7. — » Ant, VHI, v, 8. — » Ihid. ix, 2.