‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 33 sur 66 · CH. IV. — SAINT MATTHIEU^ 8AIKT MARC ET BAIHT LUC · texte numérisé non relu

CH. IV. — SAINT MATTHIEU^ 8AIKT MARC ET BAIHT LUC

état de médecin ; et l'on a même signalé, en deux ou trois passages, une trace de sa profession \ Mais d'ailleurs , on y trouve aussi des hébraïsmes : car s'il n'est pas Juif, il est au moins Syrien d'origine, et il est naturel qu'il ait gardé dans son style les marques de sa première éducation *•

Tels sont, en somme, les trois premiers Évangélistes. Avec des différences dans la forme, dans l'ordre ou dans le ton du récit, il y a en eux comme un fond commun, de telle sorte qu'on pourrait mettre leur triple histoire en colonnes parallèles : de là le nom de Synoptiques qu'on leur donne de l'autre côté du Rhin. D'où vient cela ? Au premier abord la réponse parait facile : c'est un même sujet, non pas un sujet de convention, mais un sujet réel, une même vie, un même enseignement, exposé par trois personnes qui ont été témoins, ou qui rapportent le dire des témoins. Mais il n'y a pas seulement, entre les trois Évangiles, de ces ressemblances générales qui peuvent tenir à l'unité de sujet : il y a, jusque dans les tours de phrase et dans les motâ , de telles rencontres, que cette raison ne suffit plus à les expliquer ' .

' A propos de la belle-mère de saint Pierre (iv, 10) et de lliémorrhoîsse (viii, 43, comparé k Marc, v, i6).

' Voy. Micbaêlis, II, m ; Hug, II, 30 et 34.

^ Comparez, pour saint Matthieu et saint Marc, le miracle de la multiplication des pains, Matth. xv, 32 et suiv. et Marc, viii, 1 et suiv. ; la parabole du semeur, Matth. xiii, A et suiv. et Marc, iv, 4 et suiv.; l'arrestation de Jésus-Christ par Judas, Matth. xxvi, 47 et suiv. et Marc, XIV, 43 et suiv.; la parabole du figuier, Matth. xxiv, 3â et Marc, xiii, 28, et encore Matth. xv, 8 et suiv. el Marc, vu, 0 et suiv.; Matth. xxiv, 22, et Marc, xiii, 20. — Pour saint Matthieu et saint Luc : la tentation, Matth. IV, 5 et 10 ; Luc, iv, 7 et 8 ; et divers autres traits : Matth. viu5 et Luc, VI, 42 ; Matth. xi, 10 et Luc, vu, 27 ; Matth. xi, 28 et Luc, x, 21 ; Matth. xii,44 et Luc, xx, 18; Matth. xxiv, SO et Luc, xii, 46. -^ Pour saint Marc et saint Luc : Marc, vi, 41 et Luc, ix, 16 ; Marc, xv, 15 et Lac, xxii,

Quand saint Matthieu se rencontre avec saint Marc pour les mots, c'est qu'ils se servent tous deux du même texte déjà altéré et traduit : traduction qui explique leur ressemblance littérale. Quand saint Matthieu se rencontre avec saint Luc, c'est que l'un et l'autre emploient la traduction de la seconde forme. Ce sont donc trois textes et trois traductions, dont les Évangélistes doivent, tour à tour, faire usage. Mais ce n'est point assez : car il y a encore le cas où saint Marc et saint Luc sont d'accord, sans l'être avec saint Matthieu : il faudra donc supposer un quatrième texte hébreu et une quatrième traduction . — En vérité, il est bien étrange que parmi tant de textes et de traductions, il ne soit pas resté un seul exemplaire de cet Évangile primitif : car enfin, s'il avait une si grande autorité que de former la souche de nos Évangiles, nos Évangiles ne devaient pas plus le faire passer, que saint Marc, en prenant pour base saint Matthieu, n'a fait passer saint Matthieu. On a été plus loin encore ; et un autre critique , le docteur Gratz, a imaginé une combinaison nouvelle de textes, de traductions et d'interpolations * . A l'aide de ces machines, on parvient à faire fonctionner assez convenablement l'Évangile primitif. Mais que devient le sens commun? Cela nous rappelle le temps où les astronomes faisaient tourner le ciel autour de la terre. Le soleil, les étoiles, enchâssés dans leur sphère respective, tournaient sans donner aux savants trop d'embarras : mais les planètes , celles qui renferment la terre dans leur orbite et celles qui, enfermées dans l'orbite de laterre, demandent pour présenter les mêmes

* Hug, II, 19 ; NorloD;i4ddt(. notes, n. D. cf. de Wette, S Bi-86.

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apparences une combinaison de mouvements bien plus compliquée ! Les savants ne s'étaient pas découragés pourtant ; et à force de chercher on avait trouvé un système de rouage si habilement disposé qu'on rendait raison de tout. Mais cela, au fond, était absurde. Que fallait-il pour faire crouler tout ce système ? une parole de bon sens : dire que la terre tourne fE pur si muove); et que faut-il pour renverser tout cet échafaudage si laborieusement dressé autour de nos trois Evangiles? une chose fort simple aussi et qui ne demande ni un Copernic ni un Galilée : dire que le premier Évangéliste a été connu du second et les deux premiers du troisième.

Et vraiment comment ne se seraient-ils point connus ? à moins de prétendre qu'ils aient paru rigoureusement dans le même temps, ce qu'on ne suppose pas. L'Eglise, dès le temps des Apôtres , était unie dans toutes ses parties par les relations les plus fréquentes. Les Actes en témoignent ; les Épîtres de saint Paul le prouvent aussi, et de plus elles sont un exemple de la facihté avec laquelle les écrits apostoliques se répandaient parmi les fidèles : on voit par saint Pierre que ces lettres, quoique à l'adresse de certaines Églises particulières, étaient déjà dans toutes les mains (II, m, 15). Comment donc une chose aussi considérable qu'une histoire de la vie et des enseignements de Jésus-Çhrist n'aurait-elle pas été connue de tous ? Ces communications étaient faciles , grâce à l'état des provinces de l'Empire romain : elles étiaient , on le peut dire , inévitables , en raison de la nature même et de l'état de la religion chrétienne , de ce grand mouvement d'idées qui ne cherchait qu'à s e répandre et qui avait pour foyers trois des principaux

centres de la civilisation en ce temps-là : Rome , Corinthe et Antioche. Les Évangélistes s'étant conmis, on s'explique tout à la fois leurs ressemblances et leurs différences. Ils écrivent avec les souvenirs de ce qu*ils ont lu et de ce qu'ils ont appris par eux-mêmes ; et comme ils ne pouvaient avoir ni les scrupules , ni le sentiment des convenances qui retiendraient des auteurs modernes dans l'exposition d'un même sujet, ils se sont librement reproduits, se prenant soit les faits, soit les mots, selon qu'ils leur revenaient à la mémoire.

Mais, dira-t-on, si un Évangile avait paru, avec l'autorité d'un Apôtre comme saint Matthieu, comment un autre était-il possible ? Un autre était impossible, en effet, excepté dans un cas ; et c'est un des plus forts arguments en faveur de l'authenticité des Évangiles : c'est qu'il dérivât d'une égale autorité. L'objection n'est donc point de nature à embarrasser un chrétien, qui reconnaît en tous une même inspiration. J'ajoute qu'elle n'a rien qui puisse davantage embarrasser un critique. En effet , si saint Matthieu est Apôtre j saint Marc est disciple de saint Pierre, et saint Luc de saint Paul, c'està-dire, des deux plus grands Apôtres : c'est pour eux une suffisante autorité ; car ici nous pouvons nous couvrir de leurs noms et mettre en avant leurs personnes. Pour que l'objection soit sérieuse , il faut qu'elle suppose elle-même ces noms et ces personnes : c'est à eux qu'elle doit s'attaquer.

Les ressemblances entre les Évangélistes exigent donc que le premier ait été connu des deux suivants. Leurs différences n'y font pas obstacle : les différences de Tite-Live et de Polybe sur les mêmes faits n'empè-

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chent pas que le premier n'ait été connu du second et que leurs histoires ne soient bien authentiques *. Saint Matthieu étant connu , saint Marc et saint Luc sont donc encore possibles ; nous Tavons dit en considérant Tautorité dont ils se pouvaient appuyer, même au point de vue de la simple critique historique : nous Talions confirmer par la comparaison des Evangiles entre eux.

Prenons-les dans Tordre traditionnel , et ne nous occiipoqs d'abord que des deux premiers.

Nous avons dit quel était l'objet de saint Matthieu , et comment saint Marc , tout en prenant pour fondement ce récit, avait pu donner au sien un caractère propre par un ordre plus historique et des détails plus précis en certains points. Saint Matthieu donne la généalogie et l'enfance du Sauveur. Saint Marc ne commence qu'à la mission de saint Jean et raconte brièvement, après saint Matthieu, le Baptême et la Tentation. L'un et l'autre renferment d'abord l'action dans la Gahlée et prennent pour centre Capharnaiim. En partageant le récit, comme Hug Ta fait, en autant de périodes qu'on trouve de retours à Capharnaiim, on voit que l'ordre des événements est généralement le même : seulement saint Matthieu donne, dès le commencement, le sermon sur la Montagne, comme pour résumer en une fois toute la doctrine morale du Sauveur (v-vn). Il joint l'élection des Apôtres aux instructions qui leur sont données pour aller prêcher : nouvel enseignement spécialement à leur usage. En outre, le voyage à Gadara, placé plus tôt, entraîne le déplacement de certains faits

• Hug, n, 21.

qui précèdent ou qui suivent (viii) . Saint Marc n'a rien du sermon sur la Montagne. Il indique seulement un fait qui le dut précéder : Télection des douze Apôtres * ; quant à renseignement, il est disséminé en plusieurs lieux. La mission donnée aux Apôtres est distinguée de la mission accomplie (vi, 7 et 30), et les instructions qu'ils reçoivent sont aussi divisées : ainsi l'annonce des persécutions qu'ils doivent subir eux-mêmes est rapprochée du temps de la Passion (xiii, 9-13). Quant au voyage à Gadara, TÉvangéliste en marque le temps précis et l'occasion, comme pour justifier l'ordre différent où il le donne ^ ; et il y joint la fille de Jaïr et l'hémorrhoïsse. Ainsi, il y a en saint Marc une intention réelle de remettre les faits et les enseignements en leur lieu, et de marquer, par des traits plus précis, les hommes ou les choses qu'il suffisait à saint Matthieu de mentionner. Aussij quoique abréviateur , est-il plus étendu en certaines circonstances. Il a des omissions, dont plusieurs faites à dessein, comme celles qui regardent saint Pierre ; d'autres qui portent sur des faits, retranchés en saint Matthieu, comme n'étant pas dans leur ordre ^ et négligés ensuite. Mais il a quelques additions aussi : le démoniaque au commencement de la mission de Jésus- Christ (i, 23), l'aveugle de Bethsaïde (viii, 22-27), le denier de la veuye (xii, 41-46). Ces redressements chronologiques , cette . application à résumer certaines choses, à donner à d'autres plus d'étendue, et, dans tous les cas, plus de précision, ce peu d'onûssions,

* Et aêcendens in montem vocavit ad se qubs voluH, et venerunt ad eum. Et fecit ut essent duodecim cum i]io, etc. (Marc, m, 13 et suiv.}

' Et ait illis in die ilia, cum ^ero esset factum : Transeamus contra. (Marc. lY, 35.)

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ce peu d'additions , tout prouve que TÉvangile de saint Marc est un libre remaniement de l'Évangile de saint Matthieu ' .

La question d'ordre n'est donc pas incertaine entre saint Matthieu et saint Marc. En laissant de côté la personne des auteurs, en ne jugeant que par ce qu'on a sous les yeux, on ne peut douter que saint Marc n'ait écrit après saint Matthieu et d'après saint Matthieu. Mais le problème se complique, lorsqu'on y introduit un troisième élément, je veux dire l'Évangile de saint Luc. Saint Luc est abondant dans l'exposition comme saint Matthieu, précis pour les faits et pour l'ordre des faits comme saint Marc. Pourquoi donc vient-il après saint Matthieu , pourquoi après saint Marc ? Comparons-le de plus près avec ces deux Évangélistes.

Saint Luc a presque tous les faits des deux autres Évangiles : l"" Pour les temps antérieurs à la mission de Jésus-Clhrist où saint Matthieu est seul , il a des récits fort étendus qui ne le contredisent pas, mais bien plutôt le complètent (i et ii) ; 2'' pour le temps de la mission de Jésus-Christ, il a tous les faits de saint Matthieu, mais avec ces particularités. D'abord, quant à l'ordre , c'est celui de saint Marc ; aussi saint Luc et saint Marc peuvent-ils très-facilement être mis en parallèle, pour tous les faits qui se passent en Galilée, antour de Capharnaiim. Saint Luc ne donne pas en une fois, mais en plusieiu*s, le sermon sur la Montagne, et il en donne la première partie à l'endroit où saint Marc semble en indiquer la place ^ . Il donne de même les instructions adressées aux Apôtres au même endroit

* Hug, H, 30. — ' Luc, VI, iâ et suiv.; cf. Marc, m, t3 et éiût.

que saint Marc, en les séparant comme lui de la mention de leur retour (ix, 1 et 10). Le voyage à Gadara avec ses antécédents et ses suites est au même lieu dans les deux Évangélistes * . Certains faits, demeurés vagues en saint Marc, prennent en saint Luc plus de précision : ainsi le reproche de guérir par Béelzébub est rattaché par saint Luc (xi, 14) à un fait particuUer. D'autres , omis par saint Marc , sont reproduits par saint Luc, et le sont ailleurs qu'en saint Matthieu : cela confirme la conjecture de Hug, que les fedts supprimés par saint Marc, avaient été retirés de la place qu'ils, occupaient en saint Matthieu, pour être remis en leur lieu véritable. Ajoutez que saint Luc, lorsqu'il fait quelque innovation de ce genre, y met une précision extrême , comme pour justifier le changement qu'il s'est permis ^. Il y a pourtant toute une partie de l'histoire où, saint Matthieu et saint Marc étant d'accord et pour les faits et pour l'ordre des faits, saint Luc se tait absolument : c'est la partie comprise entre le miracle des cinq pains distribués entre les cinq mille hommes , que donne saint Lue , et le miracle des sept pains distribués entre les quatre mille hommes, qu'il ne donne pas ^. Hug a supposé que l'omission résulté del'analogie des deux miracles. Dans la copie dont on suppose alors toutes les autres dérivées, le copiste, trompé par ce qu'on appelle une ressemblance de' finales (ôpioioTeXeuTov)

* Luc, VIII ; cf. Marc, iv et v.

» Comparez Mallh. viii, 9 et Luc, vu, 8; Matth. viii, 19 et Luc,. IX, 57; Matlli. xii, 43 et Luc, xi, ^4; et Hug, U, 36.

3 En saiût Matthieu, les deux récits finissent par les mêmes mots ; Ot 5è é(TÔiovTeç ^dav àvjpe; wejel itevzayurr/O^^oi, x***P^ -^aixwv xal iiatfiitov (Mattb. XIV, 21); ol 6è èodiovreç 95<rav TeTpaxwrxi^wi iv5peç,xwplç Tfuvaixwv xal Tcai^fwv (XVI, 38). Peut-être, avec des mots différents, en était-il demême en saint Luc.

en

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aura passé du premier à ce qui suit le second, sans s'apercevoir de la lacune : supposition ingénieuse mais inutile ; car on peut admettre, tout aussi bien, que le parfait accord de saint Matthieu et de saint Marc aura ici déterminé saint Luc à ne point reprendre leur récit * . A la suite de ces concordances qui se soutiennent généralement entre les trois Évangélistes, pendant toute la durée de la mission de Jésus-Christ en Galilée , il y a dans saint Luc une partie entièrement neuve. Avant le dernier voyage à Jérusalem où tous les trois se retrouvent ^, saint Luc en marque deux autres dont il ne donne point la suite, mais qu'il note en passant dans le cours de son récit (ix, ôl et xni, 22). Quant au détail des faits, voici ce qu'on peut remarquer en général : lorsque saint Matthieu et saint Marc sont d'accord au fond, saint Luc s'accorde aussi avec eux , se rapprochant de saint Marc par les nuances ^. Lorsque les deux premiers dififèrent notamment pour les nombres , * saint Luc se range du côté de saint Marc ^. Quelquefois l'auteur ajoute des éclaircissementTs par lui-même comme pour le centenier, pour les deux larrons * ; quelquefois, lorsque le récit est suffisamment développé, il le résume : témoin ce qu'il dit de la mort de saint Jean- Baptiste " .

Tels sont les rapports de saint Luc avec saint Matthieu et saint Marc. Dans cette situation, quel rang lui ^

* Voy. la note Xiv à la fin de ce volume. -- ' Matth. xx, 17 ; Marc, x, 32; Luc, xviii, 31. — ^ Voy. la note xv à la fin de ce volume.

* Comparez Matth. viii, 28; Marc, v, 2 ; Luc, vin, 27; Matth. xx, 30: Marc, X, 46 ; Luc, xviii, 35 ; Hug, ibid. Nous reviendrons sur ces différences.

^ Matth. VIII, 5-11 et Luc, vu, 2-9 ; Matth. xxvii, 44 ; Marc, xv, 33 et Luc, xxiii, 39-43 ; Hug, II, 4i. — * Matth. xiv, 1-12 ; Marc , vi, 14 ; Lucre, 7-9.

i80 PART. I. — AUTHEimCITÉ DU TEXTB.

assigner : le premier, le second ou le troisième ? faut-il le maintenir où la tradition le place, ou bien le mettre avant saint Marc et même avant saint Matthieu ?

Un critique allemand a essayé de le mettre avant saint Matthieu *. Il prétend que saint Luc n'aurait pas osé faire son Évangile, si saint Matthieu eût été antérieur; mais c'est, nous Tavons dit, une raison sans valeur au point de vue chrétien, et qui, à tous les points de vue, est réfutée par le prologue de cet Évangile. Il ajoute que saint Luc, venant après saint Matthieu, n'aurait rien omis de ce qu'il y trouvait : mais pourquoi ? et du reste, il a omis bien peu de chose. Pour la sainte Enfance, il s'attache à donner des détails nouveaux qui complètent saint Matthieu ; pour la mission du Sauveur, presque rien n'est laissé à l'écart, sauf cet intervalle entre les deux multiplications des painp. Quant au sermon sur la Montagne, il n'est pas supprimé, mais partagé. Et d'un autre côté, que de choses dans saint Luc qui ne sont pas dans saint Matthieu 1 On serait bien plus embarrassé, s'il fallait dire conunent saint Matthieu, écrivant après saint Luc, n'eût rien gardé de ces détails, quand il est certain, par l'identité de quelques-uns de leurs récits jusque dans l'expression, que l'un desdeuxa connu l'autre. Et l'on ne peut pas dire que saint Matthieu n'a voulu donner que ce qu'il a vu : car l'histoire de Zachée, par exemple, il en était témoin, et elle n'est que dans saint Luc. Mais nous n'argumentons pas de ces omissions : car un ÉvangéHste était bien libre, après tout, de prendre ou de laisser ce qu'il trouvait dans les autres. Il nous suffit des différences

1 Vogel, dans le journal de Gabier, I, p. 804, cité par Hug, H, 46.

CH. IT. — SAUT MATTHIEU, SAUCT MARC ET SAIRT LUC. t81

que présentent les deux textes, et quant à l'ordre, et quant aux circonstances des faits ; et nous trouvons que les raisons qui placent saint Matthieu avant saint Mare, doivent le mettre aussi avant saint Luc * .

Reste la question entre saint Marc et saint Luc. Lequel des deux a suivi l'autre ? les critiques ici , en plus grand nombre, ont rejeté l'opinion commune pour mettre saint Luc avant saint Marc ^ . Mais nous préférons de beaucoup à leurs raisons celles que Hug a données à l'appui de la tradition reçue. Saint Marc venant après saint Luc n'a plus de raison d'être. Si déjà l'ordre historique avait été établi et les détails rendus avec plus de précision, comme on le voit en saint Luc, que viendrait faire saint Marc? Qu'aurait-il de nouveau ? rien absolument. Non-seulement saint Marc eût été inutile en ce cas ; mais, on le peut dire, vraiment impossible . Car il est impossible qu'ayant eu saint Luc sous les yeux , l'ayant suivi et pour l'ordre et pour les particularités, il ait systématiquement omis ce que saint Luc ne tirait pas de. saint Matthieu : reconnaissant son autorité là où saint Luc modifie saint Matthieu , il ne la pouvait pas dédaigner là où il le complète ^ .

Ainsi , non-seulement il n'y a aucune raison pour s'écarter de l'ordre traditionnel, mais tout dans l'examen et dans la comparaison des Evangiles fait un devoir de s'y conformer. Quand on s'en éloigne, tout est difficulté ;

' Hng, ibid.

^ Michaëlis, H, y; Griesbach,itf arci Evangelium totum e Mdtthœi et Lucœ commentariis decerplum esse (1789) ; de Wette, g 94; Smith, Des sources de saint LuCf appendice à son ouvrage du Voyage de saint Pauly etc. D*autres, au contraire, ont été jusqu'à mettre saint Marc même avant saint Matthieu. Voy. Krabbe, [jeb. Jesu^ p. 37 : il cite, sans le suivre, Weisse, Kritik derEvang. Geschichtey p. 45.

' Voy» la note xvi 2i la fin de œ vohime.

i8t PAKT. I. — AUTHEnTICITé DU TEXTE.

quand on s'y tient, tout s'explique. Les trois Évangélistes ayant été connus l'un de l'autre selon l'ordre de leur succession, qu'on se demande sincèrement lequel a le caractère d'un récit primitif; lequel, d'un remaniement au point de vue de l'ordre et de la précision des faits; lequel enfin, d'une composition qui, à ce double mérite , joint celui de compléter par des faits nouveaux l'histoire sacrée : on aura nommé, dans l'ordre évident où le travail évangélique s'est accompli, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc * . Saint Luc est le dernier. Mais saint Luc, ou, si l'on veut, l'auteur du troisème Évangile et des Actes, est évidemment, comme les Actes l'ont prouvé, un compagnon de saint Paul. A quelle époque a-tril écrit son Évangile ? S'il n'est pas possible d'en dire exactement l'année , on peut au moins fixer un terme en deçà duquel ce temps ne saurait être reporté.

En effet, le livre des Actes porte avec lui sa date. A la fin, au chap. xxviii, v. 30 et 31, il est dit de saint Paul mené prisonnier à Rome : « Et il demeura deux ans dans la maison qu'il avait louée , et il recevait tous ceux qui venaient chez lui, prêchant le royaume de Dieu , et enseignant tout ce qui est du Seigneur Jésus^Christ en toute confiance et sans empêchement; » ce qui suppose que la rédaction de l'ouvrage se termine au temps même où le récit finit. % saint Luc avait écrit après la mort de saint Paul, comment n'y aurait-il pas fait au moins allusion dans un livre consacré, pour la plus grande partie, à l'histoire de sa \ie ? Si même il avait écrit après la mise en liberté de l'Apôtre, comment n'aurait-il rien dit d'un événement qui faisait la con-

' Bug, 11» 47.

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