SAINT JEAN
Nous avons établi raiithenticité des trois premiers Evangiles. Nous appuyant d'un monument incontesté et d'ailleurs incontestable (nous l'avons montré à tout besoin), les Épîtres de saint Paul, nous avons prouvé l'authenticité des Actes, et par les Actes celle du troisième Évangile. Or, l'examen interne de chacun des trois premiers Évangiles nous a fait voir que les deux premiers, dans l'ordre du canon, existaient réellement avant k troisième ; qu'ils se sont succédé tous les trois, comme le marque la tradition. Ils sont donc des temps apostoliques, et partant, des auteurs auxquels ils sont rapportés : triple rempart où toutes les attaques du système mythique viennent échouer; car d'a\ance il s'est déclaré vaincu si on lui opposait un seul écrivain du temps * . Mais il en est un quatrième qui, bien qu'ayant écrit beaucoup plus tard^ est encore un écrivain du temps, et un témoin du premier ordre : nous parlons de saint Jesm.
Saint Jean, fils de Zébédée et de Salomé, fut peutêtre d'abord disciple de Jean-Baptiste. On croit qu'il est l'un des deux disciples du Précurseur qui rejoignit Jésus-Christ, comme le rapporte l'Évangéliste sans se
^ Strauss, Vie de Jéeuê^ g 13.. Voy, ci-dessus p. 10. .
198 PART. I. — AUTHENTiaTÉ DU TEXTB.
nommer (i, 35-41) : mais ce silence, quand il nonune tous les autres, et que Ton connaît sa manière de parler de lui, le désigne suffisamment lui-même. Il était, comme il le dit sans se nommer davantage, le disciple que Jésus aimait (xni, 23-26) , qui reposait sur son sein pendant le festin pascal ; et il paraît en beaucoup d'autres lieux de TÉvangile , sur la montagne du Thabor comme au pied de la croix, où il fut donné pour fils à Marie et la reçut pour mère. Les Actes le nomment, comme TÉvangile, dans les moments les plus solennels de l'histoire . A la Descente du Saint-Esprit, et particulièrement avec saint Pierre dans la guérison du boiteux, dans la comparution devant le conseil des Juifs (i-iv) ; et quand saint Paul vint pour le concile à Jérusalem, il le désigne avec saint Pierre et saint Jacques-le-Mineur parmi les colonnes de TÉglise. La tradition ajoute qu'après TAscension il vécut sur la montagne de Sion avec Marie jusqu'au jour où elle retourna vers le Seigneur*; qu'il devint évêque d'Éphèse ^, et que pendant la persécution de Domitien, conduit à Rome il fut jeté dans une chaudière d'huile bouillante sans en éprouver aucun mal. Il fut ensuite relégué dans l'île de Patmos ', oùil écrivit l'Apocalypse comme il en témoigne dans ce Uvre même (i, 9), et peut-être aussi l'Évangile. Il mourut à Ephèse , sous le règne de Trajan, dans un âge fort avancé* . Nul n'était mieux préparé que saint Jean à écrire l'Évangile, depuis les premiers temps jusqu'à la croix,
* 'Axp^ tTÎç irp6; KOpiov èx8yi{iîa; aÙTt); Nicepb, Hist. eccles. Il, 42.
3 Origène et Clément d'Alexandrie, ap, Euseb. Hist. «ccks. m, 1 et 23*
* Tertull. dé Prœscr, hœret. c. 36 : Habes Romam... ubi Apostolus Joannes, posteaquam in oleum igneam demersus, nîhil passus est, in insulam relegatur.
* Iren. c. Hœres. H, 22, S ^l Euseb. Hist. eccles. m, 23 et Hier. Catal. script, eccl. 9.
CH. y. — > ^ÏKT JEAN. iM
puisqu'il avait suivi Jésus dans sa mission, jusqu'à la croix, et que depuis la croix, il avait près de lui la sainte Vierge que lui léguait le Sauveur. C'est le témoin le plus considérable ; et c'est en même temps le moins contesté. A l'exception des Aloges, sectaires de la fin du ii« siècle, qui, repoussant la doctrine duVerbcj n'y voulaient point reconnaître l'autorité de saint Jean', l'antiquité chrétienne n'a jamais mis en doute son Eyangile ; et dans les temps modernes, on avait à peu près tout attaqué excepté lui, jusqu'au commencement de ce siècle et notamment jusqu'aux Pro&a6i7ta de Bretschneidcr (1820) ? ; mais il s'éleva contre ces doutes un tel concert de réfutations qu'il recula, déclarant n'avoir voulu que provoquer, par un nouvel examen, une démonstration plus complète ; et le docteur Strauss qui a repris ses arguments, avoue dans la préface de sa troisième édition, qu'il n'est pas éloigné d'en faire aussi le saerifice ^.
L'Évangile de saint Jean est en effet un livre d'un caractère éminemment original. Si les Évangiles de
' Epiph. c. Hceres. lt, 3. Voy, ci-dessus, p. 66.
' Voy. de Wette, g 110. L'argumentation de de VSTette en favear de Taulbenticité de saint Jean est aussi ferme que savante ; nous y aurons souvent recours, sans la suirre sur tous les points. Nous avons un guide QOD moins savant et plus sûr dans le livre de Hug.
^ « La plupart des critiques, disait-il, regardent aujourdliui TÉvangile de Jean comme authentique et, en conséquence, comme présentant une certitude complètement historique. Celui-là seul qui, avec Bretschneider, doute -qu'il soit de cet Apôtre peut, dans cet Évangile aussi, faire une large place à Télément mythique. » Strauss, § 9, t. I, p. 51. — Strauss était celui-là ; néanmoins, dans la préface de la troisième édition, après avoir parlé des arguments de de V^ette et de Néander en faveur de cet Évangile, il dit : « Cette étude a ébranlé dans mon esprit la valeur des <loutes que j'avais conçus contre Tauthenticité de cet Évangile et la créance qu'il niérite... Ce n'est pas que je sois convaincu que le quatrième Évangile est authentique ; mais je ne suis plus aussi convaincu quil ne Vest pas. » Ibid. t. I, p. 92.
saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc étaient rapportés à saint André, à Sylvain, à Timothée, ou à tel autre des Apôtres ou des compagnons de saint Pierre et de saint Paul, nous n'aurions guère de raison pour y contredire. Mais FÉvangile de saint Jean porte une empreinte où on ne le peut méconnaître. C'est bien son âme qui respire à chaque page de son livre ; car il ne vit que de la vie de son Sauveur. C'est lui qu'on sent là, malgré tout le soin qu'il prend de se voiler lui-même ; c'est le disciple bien-aimé qui seul a pu si bien entendre et reproduire les paroles du divin amour. Mais nous ne voulons point seulement parler de son style et des allures de son récit, où les critiques les plus défiants à l'égard des Évangiles ont reconnu, avec une louable franchise, l'accent du témoin oculaire ; nous parlerons du fond même et de l'ensemble de sa composition * .
Saint Jean, comme saint Matthieu^ se propose, en écrivant, un but qui reste toujours présent à sa pensée. Saint Matthieu avait montré que Jésus est le Christ, Fils de Dieu. Saint Jean Veut dissiper les équivoques dont on voudrait se prévaloir touchant ce titre : il veut montrer que le Fils est égal au Père, que Jésus-Christ, Fils de Dieu, est Dieu. Son objet est donc un point de dogme ; mais sa démonstration adopte le cadre de l'histoire : il suit la marche et le progrès des événements dans le tableau des défiances, des jalousies, des haines et des complots que Jésus-Christ suscite contre soi pendant le cours de sa mission ^ ; et nul n'en marque plus exactement les temps. Pour atteindre son but, il lui suffit de mettre en relief,, dans la suite des enseigne-
* Voy. de Wette, S ^^ et^^O ; cf- Hug, U, S8. — > Hug, ibid.
CH. T. — SAINT JEAN. iOi
ments ou des actions du Sauveur, ce qui répond le plus directement à son objet ; et il n'y a pas un chapitre où il ne le fasse. C'est d'abord Jean-Baptiste qui le proclame à diverses fois le Messie, Y Agneau de Dieu; Philippe et Nathanaël qui le reconnaissent pour le Messie (i). Jésus lui-même, quand il vient à Jérusalem, appelle le temple la maison de son Phre^ et agit comme le maître de la maison (n). Dans ses conversations avec Nicodème, avec la Samaritaine, il se dit, à l'un, le premier-né de Dieu (m), à l'autre, le Messie (iv) ; et il le proclame dans tous ses entretiens avec les Juifs : après le miracle de la Piscine (v), après la multiplication des pains (vi), à la fête des Tabernacles (vu) ; et de même dans toutes ces discussions où il reproche aux Juifs leur endurcissement : après le renvoi de la femme adultère (vni), après la guérison de l'aveugle^né (ix), à la fête de la dédicace (x), après Iq, résurrection de Lazare (xi), après son entrée triomphante à Jérusalem (xn). 11 est la lumière du monde (vin, 12), le Fils égal au Père : lui et le Père ne sont qu'un (x, 30 , xvn, 22). Et c'est la doctrine qu'il expose non-seulement aux Juifs qui murmurent, mais devant ses disciples dans ses derniers épanchements (xin-xvii) ; c'est ce qu'il sanctionne par sa Passion, où saint Jean, comme saint Matthieu, montre l'accomplissement des prophéties (xvni-xix); ce qu'il prouve enfei par sa Résurrection et par l'institution de son Éghse (xx, xxi) \ ^
Ainsi, Jésus-Christ est le Messie, Fils de Dieu, égal à Dieu. Est-ce là un fait nouveau dans l'enseignement érangéUque? Non, car saint Matthieu l'avait fait pa*
' Koy. Hug, n, 40 et de Wette, S 107, b.
raître comme le Christ, Fils de Dieu, dans la confession de saint Pierre (xyi, 16), dans la déclaration de Jésus devant le Grand-Prêtre qui l'interroge solennellement (xxvi, 64) : montrant assez toute la valeur qu'il donnait à ce titre, quand il disait que le Fils de l'homme est le maître du Sabbat (xn, 8) ; et saint Paul n'avait pas moins expressément attesté sa divinité en disant « qu'il avait pu sans usurpation se faire égal à Dieu (Philip. II, 6). • Mais ce dogme se produit ici avec plus d^éclat ; il est dégagé des faits où il était impliqué, et mis en toute lumière par des paroles qui n'avaient pas été écrites, et cela en vue des sectes qui l'osaient nier : ce qui est une preuve que l'Évangile de saint Jean est postérieur aux trois autres, et un premier indice de l'époque où il fut rédigé .
On a sur ce point un complément de lumière dans la première Épître de saint Jean.
Avant d'user de cette Épître, il faut justifier son titre et son origine \ Nous n'avons pas ici, comme dans les Épîtres de saint Paul, le nom de l'Apôtre, ni les noms de ceux à qui il s'adresse ; point de salutation au commencement ni à la fin, point de trait qui, dans le cours de la lettre, révèle quelque circonstance de laviede l'auteur. Mais la lettre est évidemment du même auteur que l'Évangile. C'est le même objet, savoir : que Jésus est le Christ ; le même fond de morale et presque dans les mêmes termes : l'amour du prochain est « le nouveau commandement (Joan. xni, 34; xv, 2. Cf. I Joan. ii, 7- 11); » « l'amour consiste à observer .les commande* ments (Joan. xiv, 16, 21; xv, 9, 10. Cf. l Joan. v,
* Foy. Hug, 11, 65, 66 et particulièrement 67 et 68.
CM. V. — SAL>T JBA!I. 193
3; III, 24; ii, 24) ; » — « celui qui n'observe pas les cornmandements est enfant du diable; du diable qui es criminel dès le commencement (/ Joan. m, 8-12. Cf. Joan. Yiii, 44). » Et pourtant on ne peut pas dire que la lettre ait été fabriquée d'après rÉvangile, comme la fausse Ëpître aux Laodicéens Ta été d'après d'autres épitres de saint Paul. D'abord, si on l'avait supposée, on y eût écrit le nom de l'Apôtre, sans doute ; et de plus l'épître a son caractère propre et ses libres allures : lettre admirable où l'on trouve mêlés et confondus deux enseignements qui se rattachent au même principe, qui sont le fondement du dogme et le fondement de la morale évangélique : Dieu fait homme par amour pour les hommes ; s'aimer les uns les autres comme Jésus-Christ nous a aimés. — Or, la lettre témoigne plus expressément de l'opposition que rencontrait la doctrine chrétienne en ce temp&-là.
11 y avait certains hommes dont le dessein n'était peut-être pas très-franchement avoué (/ Joan. ii, 19), qui corrompaient la doctrine de Jésus-Christ (ii, 18), émettaient de fausses doctrines (ii, 22 ; iv, 1 , 2, 5) et niaient que Jésus fût le Fils de Dieu et le Christ (ii, 22 ; i¥, 1, 2, 3, etc.) Quels étaient ces hommes? Il y en avait plusieurs dans le dernier quart du premier siècle. D'abord Cérinthe, un des chefs du gnosticisme, qui enseignait un Dieu supérieur , pur esprit, et des êtres émanant de lui, de moins en moins purs , de telle sorte qu'à un certain degré ils pouvaient entrer en contact avec la matière. C'est un de ces êtres relativement dégradés qui était le Créateur, selon lui : ce qui expliquait pourquoi son œuvre n'était pas meilleure et comment on y trouvait le mal. Dans ce système qui mettait si bas le
194 FART. 1. — Al'THEimCITÉ DU TEXTE.
Créateur, Jésus n'était pas placé plus haut. C'était un homme comme un autre ; mais au Baptême, un de ces êtres spirituels, appelés Éons^ descendit en lui sous forme de colombe : c'est ainsi que le Christ s'unit à Jésus, et c'est par là que Dieu, ignoré jusqu'alors, avait pu, être annoncé au monde. Dans la Passion, les deux êtres se séparent : le Christ, l'Esprit, retourne au ciel et Jésus meurt. Les Nicolaïtes, qui sont nommés dans l'Apocalypse, professaient une doctrine analogue. C'était encore un Dieu, esprit pur, et un Dieu créateur, de rang inférieur , puis des esprits subalternes parmi lesquels Je Monogénès ou Fils unique, qui a eu un commencement, et son fils le Logos. Le Christ est un des êtres issus du Dieu-Esprit, et Jésus, le Fils du Créateur ; le Christ se joint à Jésus dans le Baptême et le quitte dans la Passion, etc *.
Ces croyances, que la philosophie orientale avait jetées dans le sein du 'Christianisme pour l'altérer, expliquent l'objet de l'Evangile de saint Jean. On voit pourquoi, dès les premiers mots, il attaque ces faux systèmes dans leur principe : « Au commencement le Verbe {Logos) était, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu, etc*. » A cette grande lumière, s'évanouissent toutes les vaines conceptions de la gnose alexandrine. Saint Jean n'est pas le disciple des Alexandrins ; saint Jean est de la race de Moïse : mais sa Genèse à lui, c'est la génération étemelle de Celui par qui tout a été créé.
L'ÉvangéUste n'avait pas seulement à répondre à ces
»Hgg,II,5i.
' Yoy. dans Michaêlîs un commeDtaire du prologue entier de saint Jean, en vue* des gnostiques quMl réfute» II, vu, 5. Saint Irénée (c. Ifcprei. III, 11, S 1) et saint Jérôme (CataL scr. eccl. 9) attestent que tel était Tobjet de l'Evangile de saint Jean.
CH. V. — SAIHT JEAN. 195
philosophes, grecs pour la plupart ; il avait aussi devant lui des Juifs attachés au baptême de Jean-Baptiste. Saint Paul en avait trouvé à Éphèse, qui n^avaient reçu que ce baptême et ignoraient le dogme du Saint- Esprit {Aci. XIX, 2). Il les avait baptisés du baptême de Jésus-Christ ; mais il y en avait d'autres encore, sans doute. Saint Jean travaille à les rallier, en leur alléguant le témoignage de Jean-Baptiste lui-même : et qui le pouvait faire avec plus d'autorité, que celui qui, sur ce témoignage, était sdlé de Jean-Baptiste à Jésus-Christ ' ? Il y a donc dans l'Évangile de saint Jean le sentiment de ce double péril qui menaçait l'Église, de la part soit des Juifs, soit des Grecs ; et Ton en voit la marque dès le début : mais il n'entend point pour cela en faire un livre de controverse. Il ne songe qu'à produire au dehors l'image de son divin Sauveur, telle qu'il la porte gravée dans son âme. Il sait qu'en le faisant connaître il le fera aimer, et que toute pensée de dispute s'anéantira dans l'amour.
L'Évangile de saint Jean, considéré dans son objet, témoigne donc clairement de l'époque où il fut composé. Il n'est pas du même temps que les trois autres , il leur est postérieur : et cela résulte non pas seulement du but qu'il se propose, mais aussi des moyens qu'il emploie pour l'atteindre. On y voit clairement que les autres non-seulement lui étaient antérieurs, mais qu'ils lui sont connus.
Qu'est-ce en effet que saint Jean veut établir ? Il veut prouver que Jésus est Fils de Dieu et Dieu lui-même. Or , dans l'histoire de Jésus , il laisse de côté les faits
• Micbaêl. H, vit, 4 et Hug, U, 52.
qui militent le plus en faveur de sa thèse : dans la synagogue de Capharnaum, le démon qui s'écrie : «Vous êtes le Saint de Dieu (Marc, i, 24 ; Luc, iv, 34) 1 » à Gadara, ceux qui lui disent : « Qu'y a-t-il entre vous et nous, Jésus Fils de Dieu (Matth. vin, 29, etc.)? » et dans la Transfiguration, cette voix venue du ciel qui le proclame-, comme au Baptême : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé (Matth. m, 17 ; xvii, 5, etc.). » Or Jean était présent dans les trois premiers cas, selon les Évangiles. Y trouvera-t-on la preuve que Tauteur du quatrième Évangile n'est pas saint Jean? Mais alors il lui serait postérieur, et l'on aurait moins que jamais le droit de prétendre que les autres Évangiles lui étaient inconnus. Ou bien saint Jean infirme-t-il ces faits en se taisant ? Il aurait eu bien autre chose à faire, si les premiers Évangiles eussent été faux. Mais non, il ne s'en tait pas entièrement ; et pour la quatrième manifestation, par exemple, ia première par la date et la plus grave de toutes , celle du Baptême , il y fait une allusion précise dans une parole de Jean-Baptiste : « Ce fut alors que Jean rendit <5e témoignage : J'ai vu le Saint-Esprit descendant du <îiel comme une colombe et demeurant sur lui. Et je ne le connaissais pas ; mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui vous verrez descendre le Saint-Esprit et demeurer sur lui, c'est celui qui baptise dans le Saint-Esprit. Et je l'ai vu et je lui rends ce témoignage, que c'est le Fils de Dieu ( Jean, i , 32-34).»
Ainsi ce dernier fait lui est connu^ et par conséquent aussi les trois autres contenus aux mêmes livres ; et s'il n'en use pas davantage, c'est qu'il sait que les Évangiles sont dans toutes les mains. Il y trouvait ses
CH. V. — SAWT JEAN. i97
prémisses établies ; il lui suffit d'en tirer les conclusions *.
A ces preuves le docteur Hug ajoute deux considérations qui ne sont pas moins graves.
L'Evangile de saint Jean n'a pas été fait en Palestine ; tout le prouve. Là oii les autres Évangélistes disent le peuple j la foule , Saint Jean dit « les Juifs. » Quelquefois il explique les mots du pays (i, 42 ; xix, 13), même les noms de Christ (i, 41) et de Rabbi^ maître (i, 38). Il croit utile de dire que les Samaritains et les Juifs étaient ennemis ; que les Galiléens venaient à Jérusalem pour la fête. Il explique même certains usages, comme les ablutions (ii, 6), et la manière d'ensevelir (iix, 40) : usages qui, assurément, subsistaient plus tard encore parmi les Juifs. Il écrit donc parmi les Grecs : or quelle partie de la doctrine évangélique devait-il surtout produire devant les Grecs ?. la morale , ce semble ; et il en parle sans doute. Mais ce qu'il s.'applique surtout à montrer, c'est le caractère divin de cette doctrine, c'est que Jésus, son fondateur, est le Christ existant avant tout commencement , le Fils de Dieu, Dieu lui-même. S'il s'y attache aussi exclusivement, il suppose donc la doctrine morale déjà connue. De plus, comment prouve-t-il sa thèse ? par la parole de Jésus-Christ. Mais comment y faire croire? par des miracles ; c'est ce que Jésus-Christ lui-même allègue en saint Jean : « Les œuvres que mon Père m'a donné de faire, les œuvres que je fais montrent assez que c'est lui qui m^a envoyé ^. Jésus-Christ prouve donc sa
* Micbaël. IT, tii, 6 et Hyg, II, 53.
' Joan. T, 36; cf. 1Y, 48; t, 90; ix, 4; x, 25, 37, 38; xiv, i!M3 ; IT» 14; XX, 30.
198 PART. 1. — AUtHENTlClTÉ DU TEXTE.
mission par ses miracles, et rÉyangéliste y fait de fréquentes allusions* ; mais il néglige de les raconter. En tout, il en rapporte cinq. Évidemment il suppose les autres connus par les premiers Évangiles.
Il y a d'autres omissions qui seraient inexplicables si Ton ne présupposait les premiers Évangiles. La résurrection de la fille de Jaïr, l'élection des douze Apôtres, la demande solennelle faite à Jésus par Jean-Baptiste s'il est le Christ, la mort de Jean-Baptiste, et notamment , dans la Cène , l'institution de l'Eucharistie *. Dira-t-on qu'elle était inconnue de saint Jean , ce qui serait la nier ? C'est impossible ; car personne au contraire n'a parlé avec plus de force de ce mystère : « Je suis le pain du ciel. Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang... » C'est la moitié du vi*^ chapitre de son Évangile. Il a donc longuement défini le caractère de cette institution ; il en a raconté la première annonce ; il a dit l'effet que ces paroles produisirent sur les Apôtres, et sur les Juifs. Il parle plus tard de la Cène où elles furent accomplies ; il y consacre quatre chapitres (xiii-xvi), racontant, dans les plus minutieuses circonstances , le lavement des pieds , le morceau trempé donné à Judas, etc. : et de l'Eucharistie, pas un mot. Il n'y a qu'une seule explication à ce silence : c'est que la chose a été racontée par les autres * ; qu'elle est connue de tous et consacrée, non pas seulement par la pratique subsistante de l'Église, comme on le voit en
- * Multi credidenmt in Domine ejiis, videntes signa ejus quae faciebat (Joan. Il, 23). Nemo enim potest ha'C signa facere quas tu facis, dis! fùerit Deus cum eo (m, 2). Et scquebatur euni mulUludo magna, quia Tidebaut signa qpx faciebat super bis qui infirmabantur (vi, 3; cf. 14 et f0). Yoy^ encore v, 20; vu, 3 et 36; ix, 16; x, 41 ; xi, 47;xii, 37. Hug, U, 53. — ' Midiaêlis, JI, vu, 6. * Hug et Michaëlis, ibid, et de même pour les faits qui suivent.
CB. T. — SAIRT IBAXf. iM
saint Paul (/ Cor. xi , 20 et suiv.) , mais encore par un récit de la Cène déjà publié. Car c'eût été supprimer l*institution, — et elle est restée, — • que de raconter pour la première fois l'histoire de ce festin sacré, sans lui donner, en ce lieu même, la place qu'elle y doit avoir. On trouve dans l'histoire de la Passion des omissions non moins décisives. Saint Jean qui fait comparaître Jésus devant Anne, ne raconte pas sa comparution devant Caïphe , qui est la principale : car il a dit luimême que Caïphe était le pontife de l'année (xviii, 13). Il n'ignore pas le fait assurément , il le signale même : « Et Anne l'envoya lié devapt Caïphe qui était le pontife » (v. 24) ; mais au lieu de l'interrogatoire de Jésus, il parle de l'un des incidents du reniement de saint Pierre, et il continue en cette sorte : « Ils amenèrent Jésus de chez Caïphe au prétoire » (v. 28). Comment n'eût-il point raconté la scène capitale qui se passe devant Caïphe , celle où Jésus se déclare le Messie , s'il ne se référait aux récits des autres Évangiles ? Ajoutez que, de cette façon , il ne parle ni des faux témoins, bien qu'il ait rapporté la parole : « Détruisez ce temple, etc. (n , 1 9) ; » ni de la sentence en vertu de laquelle Jésus^ voué à la mort, fut Uvré à Pilate. D'autrefois on trouve en saint Jean| des allusions aux choses qu'il omet. Il fait allusion à ce qui se passa à Nazareth (Matth. XIII, 57; Marc, vi, 4; Luc, iv, 24), quand il rapporte, à propos d'un voyage de Jésus en Galilée, la parole du Sauveur : « Nul prophète n'est en honneur dans son pays (iv, 44). » Il fait allusion encore à la mort de saint Jean-Baptiste (v, 35) , à l'envoi des disciples pour amener l'ânesse et l'ânon. Lui-même s'était borné à dire que Jésus monta sur l'ânon , accompUssant la
tOO FART. I. — AUTHENTiaTÉ DU TEITK.
prophétie : c'est dans les autres qu'on voit la participation des disciples au mystère , c'est par eux qu'on s'explique pourquoi saint Jean ajoute : « Ses disciples ne connurent point d'abord ces choses ; mais quand Jésus fut glorifié , alors ils se ressouvinrent qu'elles étaient écrites de lui, et qu'ils lui firent cela * . »
Quelquefois saint Jean semble vouloir donner des éclaircissements aux récits des autres Évangiles : ainsi au chapitre m , v. 23 , quand il dit que Jean baptisait en même temps que Jésus, il ajoute : « Car Jean n'avait pas encore été mis en prison, » ce qui, selon la remarque de Michaëlis, ne peut être ni une rectification d'un bruit populaire : il écrit en Asie-Mineure ; ni un éclaircissement à son propre récit : car on y a toujours vu Jean libre ; mais un éclaircissement au récit de saint Matthieu (iv, 12), qui, sans cette observation, paraîtrait contredire ce que saint Jean raconte ici. Au moment où il parle de Béthanie pour raconter la résurrection de Lazare, il s'interrompt pour dire que Marie, sa sœur, est celle qui oignit de parfums les pieds du Sauveur. Pourquoi? A-t-ildéjà raconté ce fait? Non , il en parlera seulement en son lieu , un peu plus loin (xu, 3). S'il en parle ici comme de chose déjà connue , c'est donc qu'il a en vue le récit des autres. Même soin à compléter ou à expliquer les autres Evan-* gilesdans l'histoire de la Passion et de la Résurrection. Il parle de la comparution de Jésus-Christ devant Anne^ , (xYiii, 13-23), ce dont les autres ne parlaient pas; U
* Et invenît Jesos aselium, et sedit super eunii sicut scriptum est : Moli timere , filia Sion : ecce rex tuus venit super pullum asinae. Haec non cognoveruut discipuii ejus primum : sed quando glorifTcalus est JesuSy luoc recordati suut quia bec erant scripta de eo, et hsec feceruat ti (Joan. XII» 14-16).
CH. V. — SAIMT JEAN. 2(H
relève les divers incidents du reniement de saint Kerre, et les place chacun à son moment (xviii, 15, 25 et 27), tandis que les autres les racontent en une seule fois. Sur le Calvaire, saint Matthieu (xxvti, 48) avait parlé du vinaigre qu'on offrit à Jésus : saint Jean ajoute la parole qui provoqua cet accomplissement de Tune des prophéties : « J'ai soif, sitio (xix, 28) ; » et Ton a signalé des traits analogues dans l'histoire de la Résurrection*. Nous avons montré que saint Jean a connu les autres Évangélistes , et par ses omissions mêmes, et par ses aJlusions, et par les éclaircissements qu'il paraît vouloir donner à divers points de leur récit. La même conclusion ressort de l'ensemble et du plai^ de son Evangile comparé aux trois autres. Les trois premiers racontent, en général, ce qui s'est passé en Galilée, jusqu'au moment où la conclusion de l'histoire ramène Jésus à Jérusalem. Jean, à partir de la première Pâque, s'attache à raconter ce qui s'est passé en Judée. Quand Jésus retourne en Gahlée, il le suit comme jusqu'à la frontière, et l'y laisse^ se référant évidemment aux récits déjà faits de son séjour en ce pays. On ne peut guère signaler qu'une exception à cette règle, je veux dire le premier miracle de la multiplication des pains ; mais on en voit la raison. C'est que, cette fois, Jésus ne paraît pas être venu à Jérusalem pour la fête de Pâque , laquelle était proche comme le remarque saint Jean (vi, 4), et que ce miracle se liait étroitement à l'enseignement du mystère eucharistique, Pâque nouvelle qui devait se substituer à l'ancienne, et dont saint Jean expose la doctrine au moment où le Sauveur lui-niême l'enseigna. Saint Jean ne veut
* Vay, Micbaëlis dans son Hi$t. de la résurrection^ et Hiig, If, 54. ' Hag, H, S6.
202 PART. I. — AUTHEnTlClTÉ DU TEXTE.
donc que compléter les récits existants, et ce qui achève de le prouver, c'est que, jusqu'à la Passion où il fallait bien qu 'il reprît quelques-unes des choses racontées parles autres, on ne trouve en lui que trois faits qui lui soient communs avec eux : le miracle de la multiplication des pains (vi, 5), et nous en avons dit la raison; Jésus marchant sur les flots (vi, 16), c'est-à-dire le récit qui lie le fait précédent à k scène de Caphamaum dont il veut surtout faire l'histoire ; et le repas de Béthanie oii Marie répand les parfums sur les pieds du Sauveur (xii, 1 ) , récit que les autres avaient raconté incidemnient, et que saint Jean replace en son temps précis.
Ainsi saint Jean a éarit son Évangile après les trois autres, et il les a connus : c'est un fait qui résulte de leur comparaison , et qui est conforme d'ailleurs au témoignage de l'histoire. Eusèbe dit que longtemps il s'était contenté de l'enseignement oral ; mais que saint Matthieu , saint Marc et saint Luc ayant écrit leurs Évangiles , saint Jean eut la pensée de les compléter et de les confirmer par un livre qui lui fût propre * . Un docteur romain de la fin du ii'' siècle donnait, sur les circonstances où ce livre fut écrit, quelques autres détails que Ton retrouve dans un fragment recueilli et publié par Muratori ^. Il disait que le quatrième Évangile est de saint Jean ; que l'Apôtre, prié par les autres disciples
1 Euseb. Hist, eccles. m, 24; cf. iv, 14 et Hieron. Catal scr. ecel. 9; Epipli. Hœrea. li, 19. Au ch. 20. Saint Épipbane dit que a saint Jean fit son Évangile dans sa vieillesse, à Tâge de 90 ans, après son exil k Patmos arrivé sous Claude. » Il veut dire Domitien. Cette erreur, qui peut être propre k Épipbane, infirme les circonstances accessoires, mais non le fond de la tradition sur Tàge avancé de TÉvangéliste.
' Antiq, med, j£i% t. UI, p. 854 : Fragmentum acephalum Gaii, ut videtur, Romani presbyteri, qui circiter annum Christi 196 floruit. De canone SS. scripturarum.
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et par les anciens de l'Église d'écrire la vie du Sauveur, leur répondit : « Jeûnez avec moi. » Alors, pendant la nuit, il fut révélé à un autre Apôtre, à André, que Jean devait consulter les autres livres ou les autres Apôtres (le texte est défectueux ici), et rédiger cette histoire en son nom : tradition qui témoigne tout à la fois de Tau* thenticité et de l'époque relative de son Évangile ; et c'est la seule chose que nous vouhons signaler dans cet autre témoignage d'un ancien, cité par Clément d'Alexandrie : « que les autres Évangélistes avaient présenté ce qu'il y avait d'humain dans le Seigneur , mais que Jean , écrivant à la prière de ses amis , avait montré ce qu'il y avait en lui de di^in * . »
11 est postérieur à la ruine de Jérusalem : non-seulement saint Jean ne parle plus de la prédiction de cette ruine (on pourrait dire qu'il ne veut pas reprendre ce que les autres en avaient dit), mais, selon la remarque de Hug, il semble parler de certains lieux de la ville sainte ou du voisinage (Béthanie, le jardin des Olives), comme n'existant plus au temps où il écrit *. Pour cette limite, nul n'a l'envie d'y contredire : il en est tout autrement de l'autre. Cependant, si l'on ne trouve dans l'Évangile de saint Jean aucune marque suffisamment précise du temps où il faut la fixer, il n'en est pas moins facile de la ramener dans les bornes mêmes de la vie de l'Apôtre. Dès le milieu du ii* siècle, on en trouve des citations partout, et chez les orthodoxes, et chez les hérétiques, et chez les païens eux-mêmes. Nous avons donné cette preuve en parlant des Évangiles en général.
* Clem. Alex, ap, Euseb. HisL eccles. iv, 14. Voy, pour ces témoignages, Hug, 11, f&, ' Voy. la noie xx à la fin de ce volume.
Rappelons en particulier pour saint Jean, parmi les or thodoxes, saint Justin * ; — parmi les hérétiques, Basilide, qui le cite textuellement, et qui mourut moins de trente ans après le temps que nous marquons à la rédaction du quatrième Évangile ; Valentin et ses disciples qui, au dire de saint Irénée, en faisaient le plus grand usage ^, et notamment Héracléon, l'un d'eux,, qui l'avait commenté ^ ; Montanus qui lui emprunta l'idée de son Paraclet * ; les Aloges même qui combattaient sa doctrine du Verbe et niaient bien que l'Évangile fût de saint Jean, mais pour le rapporter à Cérinthe, c'est-à-dire à une époque antérieure à celle où saint Jean dut l'écrire * ; — parmi les païens , Celse , qui l'opposait sur un point aux deux premiers Évangélistes ®. Ce ne sont pas seulement tous les partis religieux, ce sont toutes les contrées de l'Orient qui rendent témoignage par la bouche de ces hommes : car saint Justin avait parcouru la Palestine , l'Asie Mineure et l'Itahe ; Valentin venait d'Egypte ; Montanus parut en Phrygie ; Celse avait visité la Palestine, la Syrie et l'Asie Mineure. Redisons-le; pour
* Il y fait plusieurs allusions, par exemple, ApoL I, €1, p. 80 : Kai yà^ à Xpiorrôç eÎTuev • àv jxt^ àvaYswYjOtîTe, oO jjlt^ eîdéXÔYiTe eiç ttiv PadiXeiotv Tûv oOpavûv • ÔTi 5è xal àÔuvarov eU xàç (jn^tpaç tc5v rexoudâv ânaÇ ^ewoiiAévou; ê{jL6T)vai çavspov èoxi itâat (cf. Joan. III, 3). Et encore, Dicil, c. Tryph. 88, p. 186 G : OOx eljjit ô Xpwrroç, à>Xà çwvt^ Poôvtoç. Cf. Joan. I, 33. Voy, de Wette, § 66, n, c et cf, et OIshausen, p. 218 et suiv. auquel il renvoie. -^ Talieu, son disciple infldèle, cite de même le v. H du ch. I de saint Jean, Adv. Grœc. 13, donné li la suite des œuvres de saint Justin (Paris, 1743), p. 255.
' Hi autem qui a Valentino sunt, eo quod est secundum Joannem plenissime ulentes. (Iren. 111, 11, § 7 et I, 8, g 5;cf. TerluU. de Prœscr. hœret. 38, ap. de Wette, § 76.)
-* De nombreux fragments en ont été conservés par Origène, Comm, in Joan. 0pp. t. IV, p. 17 E, etc. et Grabe, Spicil patr. t. II, p. 85 et suiv. Voy. de Wette, ibid.
* Voy. Olshausen, p. 283 et suiv. cité par de Wette, ibid.
* Epiph. Hceres. ii, 3 (de Alogis). — « Orig. c. Cels. V, 56.
€H. V. — SAINT JËA!I. 205
que, dès le milieu du ii« siècle, l'ËvaDgile de saint Jean ait été, sans contestation , reçu de tant de partis contraires et en tant de lieux, il faut qu'il ait été, depuis longtemps déjà, universellement reconnu : une nouveauté apocryphe n'eût pas fait si facilement son chemin. Ajoutons que les Pères catholiques auraient dû s'en défier plus que personne, ne fût-ce que pour ôter à certains gnostiques , aux Montanistes, par exemple, Tappui qu'ils y cherchaient par de fausses interprétations * . Mais nous ne sommes pas réduits à ces témoignages de la deuxième moitié du second siècle. Papias et Polycarpe, qui ont connu saint Jean, ont parlé de ses écrits. Ils faisaient du moins allusion à la première Épître de l'Apôtre, au rapport d'Eusèbe ^ ; et Polycarpe en cite un passage (x, 3) dans son Epître aux Philippiens, que nous avons encore aujourd'hui ' : or, la première Épître est évidemment du même temps et du même auteur que TËvangile. Et l'Évangile , nous l'avons déjà montré ailleurs ^, est cité, en plusieurs endroits, dans les Épîtres de saint Ignace, épîtres plus contestées, je l'avoue, que l'Évangile lui-même, mais néanmoins faciles à défendre. On est donc ramené vers le temps où saint Jean vivait. Or, du vivant de saint Jean, ou du temps de ses premiers disciples, aurait-on facilement mis sous son nom un Évangile qui n'eût pas été de lui? Et qui l'aurait fait? un de ses disciples? Mais comment n'aurait-il pas laissé sa trace dans l'Église? En ce temps-là, on ne voit qu'un homme capable d'une pareille œuvre, et cet
' Tboluck, p. 283. — ' Hist. eccles. m, 39.
^ nôç <YÀp 6c àv [kii ôiioXoyvi 'Iv)tfovv Xptorôv èv 9apxl éXv)XvOév«t, àvtixpt- •Tô; èoTi. Po!yc. Ep, ad Phil. S 7, ap. Pair, apost. t. II, p. 1S8.
* Voy, au cb. i les citations des Pères apostoliques. Yay, aussi Tholuck, p. 283-290.
homme est saint Jean : car il y a dans ses écrits comme en ceux de saint Paul , cette marque du génie que le faussaire ne contrefait pas.
Mais si l'on veut des témoigages, nous irons plus loin, et nous alléguerons celui de saint Jean lui-même et de ceux qui ont reçu son Évangile et qui l'ont publié.
Il y a plusieurs traditions sur le lieu où fut composé cet Évangile. Les uns désignent Patmos * ; les autres Éphèse * . Saint Irénée dit qu'il fut publié à Éphèse ' ; et la Synopse jointe aux œuvres de saint Athanase, qu'il fut fait à Patmos et publié à Éphèse par Gaïus, ami de l'Apôtre *, ce qui paraît concilier les deux opinions : saint Jean, du lieu de son exil, aura fait parvenir son Évangile à ses fidèles d'Éphèse, en leur laissant le soin de le répandre. Or (c'est encore le docteur Hug qui l'a fait remarquer), la première Epître de saint Jean est comme la lettre d'envoi de l'Évangile. Elle est écrite quand l'Apôtre est séparé de son troupeau, probablement par l'exil , comme la seconde et la troisième ; elle fait allusion à un état de l'Église d'Éphèse, qui répond bien au tableau qu'il en fait encore dans TApocalypse : une église travaillée par des imposteurs, et qui
' Hippolyt. de Duod. apostol. traité compris parmi les ouvrages douteux du saint martyr, ap|iend. p. 30; Tbeopliyl. Comtn. in Joan» praef. (ex Doroth. martyre, Tyr. episc.), t. I, p. 500 (Venise, 1754); ap. Hug, II, 69 et de Welte, §111.
' Les souscriptions de la traduction syriaque et de la traduction arabe d*Erpennins, citées par Hug, ihid,
' Iren. c. Hœres. m, 1, S ^08.
* Synopsis script, in Athanas. 76, t. II , p. 202 F (édit. des Bénéd.) : Tb Sa xttTà 'IcodwiQv EOttY^éXiov OicYiyopeuOT) xt (m' oturov toO àytou 'loidvvou Toû àicoordXou xal ^yaicvniivou, ifnoç iÇopiorou iv nàT{jLcp ty) vf^at^j %a\M ToO ocvToû i^SéOfi iv 'E^éffc}) Sià Fatou toO àYamiTOu xal ^voSoxou tiîvv &ko- 0T6Xidiv, nepl oO xal UttOXoç *P(i>(mc(ov; y^i/fort fr\9i * àoKoCsTai 0|&â^ Fdîo^t. > Vay. Hug, ibid.
CH. T. — SAINT JEAN. t07
n'a plus son ancienne charité * . Elle est toute pleine de la pensée qui domine son Évangile, et semble le nommer, autant qu'il est possible, en faisant allusion aux mots qui le commencent : Quod fuit ab initio (In principio erat VerbumJ annuntiamus vobis *. L'Épître atteste donc 1 Evangile. Cela ne prouverait encore qu'une chose, c'est que les deux écrits , comme nous l'avons induit d'une comparaison plus intime , ont le même auteur. Mais l'auteur est nommé à la fin de l'Évangile, quand après le passage qui le regarde (xxi, 20-23), il est dit : « C'est le disciple qui en a rendu témoignage et qui a écrit ces choses, et nous savons que son témoignage est vrai *. » Ce verset et le suivant ne sont évidemment pas de saint Jean : ce n'est pas ainsi que l'Apôtre parle de soi. C'est une attestation mise au bas de l'Évangile par ceux qu'il avait chargés de le publier ; et elle a toujours fait corps avec le livre même : car on la trouve nonseulement dans tous les manuscrits , mais dans toutes les traductions. On peut donc croire qu'elle date de la publication même de l'Évangile \ Et saint Jean, à son tour, paraît y faire allusion, lorsque, dans sa troisième Epître adressée, vers la fin de son exil, à ce Gaïus, particulièrement désigné par la Synopse comme ayant publié son Évangile, il rappelle textuellement les termes dans lesquels elle est conçue : « Et tu sais que notre té-
* Apocal. II, 4 et 5; cf. I Joan. ii, 18 et 26, et toutes les reoom* mandations sur la charité : ii, 7 et suiv.; m, 3, 9 et suiv. Voy. Hug, H, ee. - » Voy, Hug, II, 68.
' Hic est ille discipulus qui testimonium perbibet de his, et scripsit hxc : et scimus quia verum est testimonium ejus. (Joan. xxi, 24.)
* Ainsi, dans TÉpltre aux Romains, xvi , 22 , on trouve, parmi les salutations de saint Paul, une salutation de son secrétaire Tertius. Voy. Hug, II, 75; Norton, note A, S^i P- ^cv. Grotius (Àdn. ad h, l.) la rapporte ^ rÉglise d*Épbèse.
208 PART. I. AUTUEMlCItÉ DU TEXTE.
moignage est vrai, » Et nosti qupniam testimonium nos- Irurn verum est {III Joan. 12).
Cette induction, superflue d'ailleurs pour établir Tauthenticité de l'Évangile de saint Jean, peut servir au moins à en marquer la date. Saint Jean, selon la tradition, fut envoyé en exil par Domitien, dans les derniers temps de ce prince (95-96), Nerva, qui lai succéda et ne régna que deux ans, montra dès le commencement des dispositions à la tolérance : c'est probablement dès la première année de ce règne, que l'Apôtre, écrivant à Electa et à Gaïus^ exprime l'espérance d'une prochaine libération * . Ainsi , son Évangile aura pu être publié dans la dernière année du règne de Domitien ^/ C'est le dernier fruit dé sa longue prédication. Mais parmi les formes qui peuvent révéler son grand âge, il y a toujours comriie un rayonnement de cette éternelle jeunesse qui illumine la figure de saint Jean, dans la tradition constante de l'art chrétien, et qui a son foyer dans l'âme du disciple bien-aimé, aux sources les plus pures de l'amour.
' nJban. 12; Ul^an. U.
' Ou la première dé Nerva, selon Hug, U, 33..