CHAPITRE VI
INTÉGRITÉ DU TEXTE DES ÉVÂIfCILES.
Nous avons montré comme les divers liyres du^Nouveau Testament se lient entre eux et se soutiennent. Si. quelqu'un d'eux n'avait pas sa preuve en luî-mênie, il la trouverait dans les autres : car les Épîtres de sair^i Paul, qu'on ne conteste pas, prouvent, on Ta vu, Tàu* thenticité des Actes ; les Actes , celle de l'Évangile de saint Luc ; l'Évangile de saint Luc , celle des deux premiers Évangiles ; et le quatrième, celui de saint Jean qui se démontre si bien par soi-même, reçoit un com* plément de preuves* de sa comparaison avec, les trois premiers. Mais ces preuves s'appliquent - elles aux Evangiles tels que nous les avons ? Les témoignages démontrent seulement qu'il y avait, dès lé ii* siècle, quatre Évangiles semblables aux nôtres ; et l'on pourrait prétendre que les raisons tirées de l'examen et de la comparaison de nos Évangiles, ne prouvent que pour les passages particulièrement allégués. Nous voulons établir qu'eQes prouvent pour le tout, et que nos texteà sont intégralement aujourd'hui ce cju'ils étaient à l'origine.
C'est ici la dernière épreuve que l'authenticité de nos Évangiles doit subir, et elle est capitale : car à quoi «erviraii4l d avoir établi que saint Matthieu, saint Marc,
210 PART. I. — AUTHRIfTiaTÉ DU TEZTB.
saint Luc et saint Jean ont écrit, si nous n'avions plus, dans nos textes, leurs ouvrages, ou si Ton était contraint de renouveler la preuve sur chaque verset en particulier? Aussi la question a-t-elle été vivement débattue. Elle Ta été surtout, comme on le peut bien croire, par les inventeurs de TÉvangile primitif : car c'est peu que de l'inventer, il faut encore le faire disparaître, et ce n'est pas le plus facile. Ils essaient donc d'établir qu'il s'est perdu dans ses transformations ; ils cherchent des témoignages , et ils allèguent Celse reprochant aux chrétiens d'avoir raturé trois, quatre fois et plus, l'Évangile, dans son texte primitif, pour le façonner de manière à répondre aux objections * .
Il est vrai que certains hérétiques avaient entrepris d'altérer le texte sacré pour l'accommoder à leurs systèmes : et à leur égard, l'accusation de Celse était fondée. Mais comment y trouver la preuve que les textes gardés par l'Église ont été altérés, quand les Pères, au contraire, ne parlent de semblables tentatives que pour les flétrir? Saint Jean, le premier, en terminant son Apocalypse, menaçait des châtiments les plus terribles quiconque aurait l'audace de rien ajouter à son livre ou d'en rien retrancher ^. Saint Justin déclarait qu'altérer les Écritures était un crime plus grand que d'adorer le veau d'or '^ ; Denys de Corinthe (vers 170) appelle ces téméraires des apôtres de Satan * ; et l'on
» Orig. c. Cèls, II, 27.
' CoDlestor enim omni audienti Tcrba propbetiae Ilbri hujus : Si quis apposoerii ad b;fic, appoDet Deus super illum plagas scripfas in libro hoc. Et si quis diminueril de verbis libr/ propheliae hujus, aureret Deus partem ejus de libro viue, et de civilate saucta, et de bis, quae script» tunt in lil)ro isto. {Apoc. xxii, 18, 19.)
f DiaL c. Tryph. 73, p. 171 B. Voy. pour toute cette argumenucion , Norton, Credib. I, ii. — « Euseb. Hi9t. tccle$, iv, 23.
CH. VI. — JnTÉGKlTÉ DU TEXTE. 211
sait avec quelle verve et quelle vigueur TertuUien et saint Épiphane s'élèvent contre Marcion qui avait mutilé l'Évangile de saint Luc pour se l'approprier *. Or de quel droit l'Église aurait-elle condamné ces altérations des hérétiques, si jelle en avait souffert ehez elle? Mais le supposer est une contradiction dans les termes , puisque c'était se séparer de l'Église que de toucher au texte sacré, Dès les premiers témoignages qu'on a des Évangiles, on voit de quelle vénération on les entoure. Papias les appelle des oracles ^ ; ils sont dictés par le Verbe *, divinement inspirés *. Y toucher, selon un auteur anonyme qui écrit contre l'hérésie d'Artémon , c'est ou ne pas croire qu'ils sont dictés par le Saint- Esprit , ou se croire plus sage que le Saint-Esprit luimême ^ ; et Origène déclare qu'il n'y a pas un iota, pas un trait sans dessein, dans les divines Écritures*. Ajoutons que le caractère du texte repousse toute idée d'un remaniement tel qu'on le suppose : car les Evangiles n'ont pas seulement un caractère d'originaUté da.nsle fond de leur composition, ils l'ont jusque. dans leur style : style imparfait, incorrect, plein d'hébraïsmes, forçant le mot à se pUer à des emplois, à des combinaisons que les classiques n'ont jamais connues ; mai$ ce style n'en manifeste que plus clairement de quelle main il relève : c'est bien d'un Juif parlant le grec. Or après les temps apostoliques, les Juifs ne sont plus bien nombreux dans l'Église. Tous ceux qui écrivent sont Grecs : le faux évangéUste n'eût point renié la pureté
' Voy. ci-*dessus p. 53 et suiv. — ' Euseb. Hist. eecles. m, 39. •'' Iren. c. Hœres. iU, ii, 8. — * Clem. Alex. Strom. vu, 16.
* Euseb. Hist. eccles. v, 28.
• Comm. in Matth. xvi, 12, t. UI, p. 734; cf. in Malth. xix, 19.
de sa langue, pour parler ce langage demi-barbare : et son beau style eût été infailliblement le signe qui l'eût trahi * .
Mais il y a de plus, contre ces hypothèses d'altération, une preuve matérielle, je veux parler de l'état de nos manuscrits. On suppose pour les Évangiles une chose véritablement inouïe dans l'histoire de la littérature : des copistes altérant à leur gré le texte qu'ils ont à reproduire ; — à moins de prétendre qu'un livre est d'autant plus exposé à ces injures qu'il est plus sacré, et que les libertés qu'on n'a jamais prises avec Hérodote, Platon ou Cicéron , quand rien ne les protégeait contre les faussaires, se prenaient impunément avec des livres confiés à l'Église, et ne comptant pas tnoins de gardiens vigilants qu'il y avait d'évêques dans son sein. Les infidélités volontaires ne sont donc pas possibles , et les négligences ne le sont guère davantage. Quand on songe avec quelle force saint Irénée, à la fin du traité de l'Ogdoade, adjurait celui qui aurait un jour à transcrire ce livre de coUationner soigneusement sa copie et de la corriger sur l'original , ajoutant , pour perpétuer l'effet de sa prière, la recommandation expresse d'y reproduire cette formule d'adjuration *, péut-on douter que ce même Père et les autres aient eu moins de sollicitude pour la transcription des textes sacrés? Mais supposons que, contre toute vraisemblance, les copistes aient pu prendre toute liberté à leur égard. Chaque copiste
* Voy. les détails pleins d'intérêt que Mîchaëlis donne sur la langue des écrivains du Nouvefiu Testament et sur leur manière de citer TAn^ den Testament, 1, iv etv, et aussi ii, g 10; comparez Norton, I, i, $ 6.
> « Je t'adjure , toi qui dois copier ce livre, par Jésus-Christ, fiotre- Seigneur, et par le glorieux avènement où il viendra juger les vivants et les morts, etc. » (Àp, Euseb. Hist, EccUs. v, 20.)
€H. Tl. — INTÉGRITÉ DU TEXTE. 213
ayant un droit égal, le texte, altéré dans une première
copie, pourra Tètre encore dans la suivante, de telle
sorte que, les divergences s'accroissant à mesure qu'on
s*éloignera de Torigine , avant la fin du u* siècle on
aura presque autant d'ouvrages divers qu'il existera
de manuscrits. Or s'il en eût été ainsi, comment de
cette diversité serait-on jamais revenu au texte de nos
quatre Évangiles ? car à la fin du n* siècle, au temps
de saint Irénée et de Clément d'Alexandrie , on ne peut
nier que les quatre Évangiles aient existé dans une
forme parfaitement arrêtée et reçue. Dira-t-on avec
Eichhorn que ce dut être l'effet d'une convention?
Mais où en est la preuve, et, je dis plus, la possibilité ?
Où voit-on, avant le concile de Nicée, un concile assez
puissant qui le sanctionne ? et quand cela se serait fait
dans un concile , croit-on qu'on Teût souffert sans
réclamations, et que tant de sectes, accusées elles-mêmes
de corrompre le texte sacré, eussent fermé la bouche?
11 n'y a donc nul concert possible. Or il est impossible
qu'un texte, si diversement altéré dans les copies, ait été
ramené à l'unité sans concert ; et par conséquent il
faut conclure que le texte n'a point été altéré ' .
Mais supposez ce concert. Quand on expliquerait comment toute trace en a été effacée de l'histoire , il resterait à dire comment on aurait pu perdre jusqu'au dernier de ces textes indépendants, rejetés pour faire place au texte unique de l'Église. En effet, les copies des Évangiles devaient être fort nombreuses à la fin du n* siècle. Au v' siècle, dans le seul diocèse de Théodoret évêque de Cyr, il y en avait deux cents au moins : c'est
^ Voy. le développement de ceUe argumentation dans Norton, I, i« p. 33 et suiv.
le nombre qu'il dit avoir substitué aux exemplaires de l'Évangile altéré de Tatien \ Au u* siècle, il y en avait moins, sans doute; mais en évaluant, comme le fait Norton, d'après Gibbon, la population du monde romain à 120 millions , et les chrétiens non pas encore à la vingtième partie , comme il le suppose pour la fin du ni® siècle, mais seulement à la quarantième partie, ce serait encore, à compter un exemplaire par cent chrétiens , environ 30,000 copies ^. Qu'on en rabatte ce que l'on veut, en raison des bases nécessairement très-h-ypothétiques de ce calcul, il reste toujours certain queles copies devaient être fort nombreuses. Et comment serait-il possible que pas une d'elles ne se trouvât reproduite dans quelqu'un des manuscrits existant aujourd'hui ? Car l'Église les eûtelle supprimées dans son sein, elle ne les aurait pu détruire chez les sectes dissidentes. Au moins accorderat-on que cette proscription, prononcée à la fin du ii* siècle contre tous les textes non reçus, n'eût pas empêché qu'il n'en restât encore bien des copies au miUeu du siècle .suivant. Or au milieu du m* siècle, il y eut, non pas une de ces réductions impossibles de toutes les variétés d'Évangiles, comme on le suppose, à une forme décrétée, mais une révision sérieuse des copies existantes : je veux parler du travail d'Origène. Qu'en est-il résulté?
Il y avait alors des copies qui avaient souffert par le fait de la transcription : on sentait le besoin d'avoir un texte pur ; et en conséquence Origène se mit à recueillir et à comparer les plus anciens exemplaires. Mais un pareil travail de collation n'est possible qu'entre des textes issus d'une même source et demeurés fort
* Theodor. lIcBret. fab. i, 20, t. IV, p. 208. édit. Sinnond.
* Norton, ibid, p. 45 et suW.
en. YI. — INTÉGRITÉ DU TEXTE. 21 S
rapprochés. S'ils eussent présenté les divergences qu'auraient dû offrir des copies arbitrairement altérées pendant un siècle, Origène n'aurait eu qu'à le constater en deux mots et à laisser son entreprise. Or, il la continua; il nota les variantes, signala les fautes : et ces fautes ne sont pas plus graves, ces variantes plus nombreuses qu'elles ne le sont d'ordinaire dans nos manuscrits. C'est ce que Norton a mis en évidence, en recueillant les observations d'Origène dans une note qu'il a jointe à sa solide argumentation * . Les copies du temps d'Origène et celles bien plus anciennes dont il a pu faire l'examen, témoignaient donc d'un texte unique, vicié parfois^ mais n'ayant reçu du temps que les injures communes à toute chose, dommage facilement réparable quand il existe, pour un même livre, un grand nombre de copies. Ajoutons que le temps beaucoup plus long qui s'est écoulé depuis Origène, tout en multipliant, avec les transcriptions de copies, les chances d'erreurs, n'a pas compromis davantage le texte sacré. Lorsque le docteur Mill, après trente ans consacrés à la collation des manuscrits du Nouveau Testament, publia ses trente mille variantes, il y eut un moment d'étonnement et de crainte, comme si les fondements de la Foi eussent été ébranlés. Et pourtant il n'y avait rien là qu'on ne dût trouver naturel : Bentley a bien compté jusqu'à vingt mille variantes dans Térence, en se bornant à quelques manuscrits *. On compte par mille et par dix mille les variantes de la traduction officielle de l'Église angli-
* Ibid. note B, p. xcviii.
' n en a tiré lui-même un argument contre les adversaires de nos livres sacrés dans ses Remarks on Free-Thinking. Voy. Norton, qui le cite, note Â, g 3, p. XXXVI.
216 PART. I. — AUTBSNTICITÉ DU TEITE.
cane ; et cependant les fautes qui se commettent dans l'impression doi\ent être bien moins nombreuses que celles qu'il faut s'attendre à rencontrer dans de simples copies * . Les variantes, d'ailleurs, doivent se peser plutôt que se compter. Or, des treûte mille que le critique anglais a recueillies (et le nombre peut aller aujourd'hui à cent ou cent cinquante mille), on en a signalé une centaine tout au plus comme dignes d'attention, et une dizaine comme pouvant toucher au dogme. Tout le reste est sans portée. Je me trompe : car lorsqu'un pareil travail aboutit à un semblable résultat, il prouve, par l'insignifiance même des variantes recueillies, l'unité qui subsiste entre toutes les copies sur les choses essentielles ; et les recherches qui se sont continuées, depuis Mill, parWetstein, Bengel, Griesbach, Scholtz, tout en mettant un peu d'ordre parmi ces variantes, en les groupant par familles et en cherchant à remonter ainsi à un petit nombre de recensions antiques d'où l'on suppose nos manuscrits dérivés, n'ont fait que confirmer la parenté de ces familles, et l'accord des recensions sur tous les points capitaux ^ .
Ces conclusions, tirées de l'état des manuscrits que nous avons encore, se confirment par la comparaison des traductions antiques dont plusieurs nous donnent l'état du texte original, pour une époque antérieure à nos plus anciens manuscrits : par exemple, les versions syriaques, et notamment la version Peschito (ou l'orthodoxe) qui paraît être du commencement du u^ siècle, la version arménienne qui est de la première moitié du
* Norton, ibid. p. xxxviii.
> Voy, Micliaêlis, 1, vi ; Hug, I, 60, et Norlon, note A, g 3, p. iv : i^ est peu partisan du principe des familles proposé par Griesbach.
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ye siècle , les versions coptes qu'on dit être au plus tard du i\* siècle, et les versions latines antérieures à saint Jérôme dont on retrouve des fragments dans les Pères. Les versions étaient bien plus sujettes aux altérations et aux corruptions que le texte même : et saint Jérôme en témoigne spécialement pour les versions latines. Mais, cette part faite à leur propre nature, on a pu dire, même pour celles dont il n'existe que des fragments, qu'elles attestent encore l'identité du texte original. Nous renvoyons tout particulièrement sur ce point à ceux qui, par le genre de leurs études, en ont pu parier avec autorité, à Micbaëlis et à Hug * . ,
Enfin il y a une autre source d'arguments qui nous est plus accessible. Je veux parler des citations des Pères : source qu'il ne faut aborder d'ailleurs qu'avec la plus grande circonspection ; car les variantes des Pères n'attestent pas toujours de semblables variantes dans les originaux. Les Pères citent souvent de mémoire ; et dans certains genres d'écrits, il leur pourrait suffire de rendre la pensée, sans trop tenir à l'expression. Mais lorsque, malgré tant de causes propres à expliquer les différences, on y trouve avec nos textes une si grande conformité, on peut, avec plus d'assurance encore, maintenir cette vérité que tant de raisons diverses proclament , savoir : Que nos Evangiles , identiques à ceux dont se servaient et les Pères des premiers siècles et les traducteurs du même temps, nous représentent authentiquement la forme des originaux ^.
Notre argumentation porte sur l'ensemble des Évangiles ; elle en prouve l'intégrité en général, mais non
* Micbaëlis, I, vu et Hug, I, $ 61 et suiv. — > Hichaëiis, I, ix.
pas de telle sorte, qu'ils soient, jusque dans le moindre détail, au-dessus de toute discussion. Les manuscrits mêmes dont nous nous sommes appuyé peuvent être invoqués contre certains endroits du texte reçu. Ainsi, la Doxologie ou glorification, qu'on lisait à la suite de l'Oraison Dominicale dans saint Matthieu : « Car à vous est l'empire, la puissance et la gloire pour toujours. Amen^ » a été justement retranchée des éditions, depuis le travail de Griesbach, comme une glose indûment introduite dans le texte ; et la Vulgate, qui ne l'a jamais connue, prouve qu'on ne la trouvait pas dans les manuscrits du temps de saint Jérôme * . Mais la critique peut s'exercer sur des parties plus considérablesdu texte : et Norton, à qui nous avons emprunté les plus forts arguments en faveur de l'authenticité des Évangiles, pris dans leur ensemble, a embrassé et soutenu l'opinion qui retranche certains passages comme apocryphes, savoir : En saint Matthieu , les deux premiers chapitres, la fin de Judas (xxvii, 3-10), les morts qui sortent des tombeaux, et se montrent dans Jérusalem à la mort de Jésus-Christ {ibid. 62, 53); — en saint Marc, toute la fin du dernier chapitre, depuis le verset 9 (xvi, 9-20) ; — en saint J^uc , les versets 55 et 56 du chapitre IX, c'est-à-dire les paroles de Jésus à Jacques et à Jean : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes, etc.; » et l'ange qui lui apparut dans son agonie (xxii, 43et44); — en saint Jean, l'ange qui descend dans la piscine (v, 3
* Voy. sur ces notes marginales qui ont pu quelquefois entrer dans le texte les réflexions pleines de sens et de force de Bpssuet dans ua chapitre du Discours sur VHist. vniv. (II, 28), qui a pour titre : Leê difficultés qu'on forme contre VÊcriture sont aisées à vaincre par les hommes de bon sens et de bonne foi; ce qui n'a pas empêché de sa reproduire le système d'objections qu'il tcanchait h la racine.