‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 49 sur 66 · CH. III. — ^ RECENSEMENT DE QUIRIMUS · texte numérisé non relu

CH. III. — ^ RECENSEMENT DE QUIRIMUS

qu'il y eut alors enregistrement des personnes et déclaration des biens, mais que la répartition de Timpôt n'eut lieu qu'après la réduction de la Judée en province : de telle sorte que ce receilsement, ordonné par Auguste, et commencé du vivant d'Hérode,ne fut complet qu'au temps où QuiriniuSj après la déposition d'Archélaiis, vint prendre le gouvernement de la Syrie..

Notre opinion sur le véritable caractère du dénombrement opéré à Tépoque de la naissance de Jésus- Christ est d'ailleurs tout à fait indépendante du s'ens donné au verset de saint Luc. Qull ait parlé de ce recensement pour le distinguer de celui de Quirinius, ou pour confondre l'un et l'autre en un seul, comme deux parties d'un même tout, nous pensons qu'à l'époque de la naissance de Jésus-Christ, il n'y eut en Judée qu'une déclaration des personnes et des biens.

Ce n'est pas que nous trouvions impossible qu'un recensement ordonné par les Romains fût accompli dans les formes romaines en Judée, au temps d'Hérode ; nous ne posons pas la question en des termes aussi absolus, et nous n'adoptons pas l'objection du docteur Strauss comme fondement de notre argumentation. Les pietits princes qui gardaient ou qui avaient reçu leurs États depuis que la domination de Rome les avait enveloppés, n'étaient pas indépendants à son égard ; tout alliés qu'ils fussent, ils avaient leur place dans la hiérarchie de son empire, ils en étaient comme les parties et les membres, et c'est à ce titre que Rome prétendait en avoir soin (hec aliter universos quam membra pariesque imperii curœ .habuit*). Il fallait bien reconnaître cet avantage. Aussi,

' Suet. Âug, 48; cf. Strab. XVII, p. 839.

326* rilRT. II. — VÉRITÉ DU RÉCIT.

rhonnenr Je Falliance ayait-il ses chargés : on devait contribuer aux nécessités de l'Empire par de l'argent ou des soldats ; et la Judée D^était pas en d'autres conditions. Soumise ail tpîbwt parPonipée*, la faveur dont Hérode sut jouir constaniment , à travers les vicissitudes de la guerre civile, jusque sous TEmpire, n'eut jamais pour effet de l'en affranchir entièrement*. Un royaume allié était donc au fond une province ayant son chef, ses lois, son administration, et en apparence toute sa nationalité ; mais non pas à ce point que les chefs pussent arriver au pouvoir sans l'approbation de Rome, ni en user à l'intérieur ou au dehors, sans avoir, le cas échéant, à rendre compte de leur action. Dans cet état de choses, Rome avait int^êt à connaître les ressources de chacun, et pouvait avoir besoin de les évaluer à sa manière. Elle le fit quelquefois, même sous la République en Italie : témoin ces colonies latines qui, ayant passé à Annibal, furent condamnées à une contribution plus forte en soldats et en argent, et assujetties a subir le cens comme on le faisait à Rome^. Le cas était sans exemple, sans douté, et l'exception, motivée. Mais on n''avait pas besoin de si graves raisons pour l'appliquer atix alliés, surtout dans les temps de l'Empire, quand la domination de Rome était désormais sans rivale, et que ses alliés, dispersés parmi ses provinces, n'avaient d'indépendance que ce qu'elle voulait bien leur en laisser. Tacite en donne la preuve en par-

*' Jbs. Ànt. Jud, JXV^ iv, 4 ; cf. App. Stfr. 49.

* Jos. B. Jud, n, XVI, 4 et V,ix, 4; cf. App. B. Civ. V, 75. Lardner remarque, de plus, que la remise du quart du tribut faite aux Samaritains qui obéissaient li Arcbélaûs prouve que le pays était tributaire sous Hérode. {Credibil II, ii, 2, 1. 1, p. 284.)

s LiY. XXIX, i5 et 37. Vùy. Huschke, p. iOl et suiv.

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lant d'un petit peuple de Cappadoce, nommé les Glites, quiy laissés libres, même après la réduction de la Cappadoce en province, furent un jour (Contraints de subir le recensement à la manière des Romains * . te qui se fit chez les Clites, sojus Tibère, â bien pu se faire chez les Juifs^ sous Auguste. Toutefois, il le faut reconuaitre, ces exemples étaient rares. Le sénat et le prince trou- Taient bien plu& convenable de requérir des alliés leur redevanee en argent ou en homnles, leur laissant. le soin de répartir la charge par eux-mêmes entre les habitants du pays. L'exemple même des Glites, allégué plus haut, prouve combien on ayait raison d'en agir de la sorte : car cette innovation provoqua une révolte qu'il fallut réprimer par les armes.

Quelle est donc l'idée qu'on se doit faire d'un recensement exécuté en Judée sous Hérode, en vertu de l'édit rapporté à Auguste? Le caractère général attribué à l'édit, et ce que l'on sait de la situation de la Judée, nou^ fait croire qu'il s'agissait plutôt d'un enregistrement de personnes et de biens, que de la répartition d'un impôt.

Et d'abord, le caractère de l'édit. Un recensement romain aboutissait à une répartition d'impôts, sans doute. Mais l'ordre général d'Auguste devait avoir plutôt pour objet d'en préparer le& basçs que de l'étabUr immédiatementi Le principe posé, l'Empereur put trouver sage de prendre son temps pour en tirer, en chaque pays^ les conséquences. Vouloir en hâter le moment, c'était mal recommander cette nouveauté;

* Per idem tempus (an. U. C. 7S9), Clitarum natio Cappadoci Archelao sabjecta,quianostrum in modum déferre census, paU tributâ adigebatui^ in-Tauri juga abscessit; toconunque ingenio sese contra imbelles régis copias tutabatur, etc. (Tac. Ann, VI, 41.)

328 PART. II. — XtKllÈ DU RÉCIT.

c'était provoquer, sur plus d'un point, rirritation , la résistance, comme on le vit plus tard chez les Glites. En [procédant de la sorte, on aurait pu s'épargner la peine de fermer le temple de Janus. L'impôt donc put se joindre au cens dans les provinces de l'Empire ; mais pour les pays alliés qui, soumis au tribut, avalent leur manière de le répartir chez eux et de le payer à Rome, il est probable qu'Auguste se borna à faire constater par l'intermédiaire des agents propres à l'administration de chaque pays, « ce qu'ils pourraient fournir en soldats et en argent, afin d'en tenir état dans les registres publics. » C'est ce qu'on s'était surtout proposé lorsque, après avoir châtié par une imposition exceptionnelle les douze colonies latines, on les soumit au recensement dans Içs formes, de Rome même * ; et même dans les provinces déjà soumises, le, cens se faisait quelquefois sans qu'il s'y rattachât d'impôt : témoin ce que dit Claude de la Gaule ^.

C'est aux niêmes conclusions qu'on arrive en considérant l'état particulier de la Judée.

Auguste n'eût-il pas eu de raison pour rendre son édit de recensement général, il en aurait eu pour appliquer cette mesure au royaume d'Hérode. Il l'avait vu avec mécontentement attaquer Obodas roi des Arabes, et lui avait' écrit à cette occasion ces dures paroles : « Qu'il l'avait jadis traité en ami ; que désormais il le

* Liv. XXIX, 37 : Deferentibus ipsariim coloniarum censoribus censum acceperunt, ut quantum numéro militum, quantum peeunia yalerent in publicis tabulis monumenta exstarent.

' Quod opus, quam arduum nobis sit, nunc quum maxime, quamvis nihil ultra quam ut publicse nota; sint facultates nostrse e&quiratur, nimis magno expérimente cognoscimus, ap. Lips. Excurs, ad Tac. Ann. XI» t. IV, p. 477, édit. Lemaire.

CH. III. — RECfllSEXENT DE QUIRlIflUS. 323

traiterait en sujet' . » 11 reçut pourtant ses excuses : mais parmi les excès qui marquèrent les derniers temps de ce prince, quand il le vit n'épargnant même plus ses enfants^ il put avoir la pensée d^une réunion prochaine de la Judée à l'Empire ; et cette pensée était venue aussi aux principaux habitants de la Judée, las de cette tyrannie. Après la mort d'Hérode, quand Archélaus vint solliciter d'Auguste l'exécution du testament de son père, ils firent auprès de l'empereur des démarches pour qu'il supprimât, avec le testament, la domination de cette fomille, et rattachât la Judée à la Syrie ^. Dans cette disposition dés esprits, il est naturel qu'Auguste ait voulu prendre quelques mesures en vue de ce qui pouvait arriver, et le recensement du pays était la première chose à faire. Mais plus il songeait à le réimir , plus il devait prendre soin de le ménager ; il était donc prudent qu'il se bornât à la déclaration des personnes et des biens, ajournant l'établissement de l'impôt jusqu'au moment où l'union serait consommée. Ainsi, le premier recensement, ordonné par l'édit de l'Empereur et exécuté sur les indications du gouverneur romain par les agents d'Hérode, remua toute la Judée, sans y provoquer de désordre. Qu'Hêrode meure et que le prince se décide à réunir la Judée à l'Empire, et le recensement commencé sera bien près d'aboutir à son terme complémentaire, je veux dire la répartition de l'impôt ; car les fondements en ont été posés à l'avance : ce qu'il y a de plus difficile dans les premières mesures

I ot

XVI, IX, 3.) Voy. Lardner, 1. 1, p. 290. ' Jos. Ant. XVII, XI, 1. Voy. Lardner, 1. 1, p. 303; Tholuck, p. 206.

du pouvoir nouveau qui s'établit, aura été préparé par les soins mêmes du pouvoir déchu.

On sait que les choses allèrent moins vite; que le testament d'Hérode, malgré la députation des Juifs, fut confirmé, et que seulement neuf ou dix ans plus tard, Archélaiis ayant. été déposé, la Judée fut reprise à sa famille, et Quirinius envoyé pour la réduire en province*. Le signe de Tassujettissement, c'est le tribut direct. Quirinius, chargé de l'établir, prit sans doute pour base le recensement dont il trouvait lès éléments dans les archives, base bien ancienne et qu'il fallut renouveler en partie : aussi vit-on l'insurrection éclater et s'étendre, sous la conduite de Judas le Galiléen ou le Gaulanite. Mais par l'impôt, elle complétait tout le travail de dénombrement commencé- après l'édit de l'Empereur : et c'est pourquoi ces opérations, quelque éloignées qu'elles fussent déjà, auront pu être regardées comme le préliminaire du recensement qui resta fameux dans l'histoire sous le nom de Quirinius ^ .

Pour donner plus clairement cette signification au verset de saint Luc, on a proposé d'y lire (xÙTn au lieu dé auTT] par un simple changement à^esprit et d'accent, ce qui reviendrait à dire : Le recensement même (le recensement définitif impliquant non-seulement la déclaration, mais la taxation de chacun) arriva seulement

' Jos. Ant. XVn, XIII, 5; cf. XVHI, i, 1 et ii, 1.

' Voy, Tholuck, p. 197. Wetstein avait aussi pensé que le recensement exécuté sous Hérode ne fut que le préliminaire du recensement accompli sous Quirinius. Krabbe suppose qu'il n'y eut qu'un commencement de dénombrement au temps d'Hérode, et que cette opération, plusieurs fois suspendue par les di£QcuUés inhérentes à la chose, comme par les changements dans l'État ou par les successions de gouverneurs, n'aboutit li son terme que sous Quirinius, qui lui laissa son nom. Varies, iiber dos Leben lesu, iv, p. 84. ,

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pendant que Quirinius gouvernait la Syrie * . Le docteur Strauss reconnaît que ce changement diminuerait la difficulté. Pourquoi donc le repousse-t-il ? précisément à cause de cela, sans doute. Or, cette manière dé lire peut à peine s'appeler un changement dans le texte. Les esprits non plus que les accents ne sont ass^urément pas d'origine apostolique. On n'en trouve pour ainsi dire pas d'exemples dans, les fragments de textes* antérieurs au ii« siècle après Jésus-Christ ; et, en ce qui concerne le Nouveau Testament, les manuscrits à lettres onciales qui sont, cqmme on le sait, les plus, anciens, n'en portent pas qui ne soient d'une main plus récente ^ . Mais cette manière de lire ne nous paraît même pas nécessaire pour arriver au même résultat. Qu'on lise oSm comme dans nos imprimés, et qu'on l'entende comme le fait la Yulgate, on peut dire encore que saint Luc, parlant de « ce premier recensement » veut dire qu'il fut, qu'il s'accomplit, qu'il prit son caractère définitif en même temps que son nom , pendant l'administration de Quirinius.

Mais comment l'histoire n'a-t-elle pas gardé le souvenir du fait rapporté par saint Luc ?

Que les historiens romains n'aient point parlé de la première des deux opérations faites en Judée, il n'y a pas lieu de s'en étonner, puisqu'ils n'ont même point

' Gersdorf et Paulus, cités par Tholuck, 1. 1.

' Voy. GrieshaiCh fSyrAhol critic, ii, p. 82 ; Tholuck, p. âOO, et Tiscbendoif dans sa préface au Fac-similé du manuscrit de saint Ephrem (p. 6). Pour ce qui re^^arde ce précieux palimpseste, dans le manuscrit même (f> 201 verso)y il y a sur le mot en question un esprit, mais on ne peut dire sll est doux ouTude, car il est le même dans è^évexo et dans i^^^t^^ veuovTcx; ; et il y a de plus une trace d'accent sur la dernière syllabe : ce qui donnerait axnri plutôt que auxTi. Mais nous n'en voyions rien induire pour les raisons données ci-dessus, raisons que nous pourrions appuyer de Fautorité de notre illustre et savant confrère M. Hase.

parlé de la seconde. Quant à Josèphe, on en pourrait trouver diverses raisons. Le fait a pu ne laisser qu^une faible impression dans le souvenir, coniùie n'ayant point abouti, puisque l'impôt n'y fut pas rattaché, ou comme s' étant confondu avec l'opération capitale qui a marqué •du signe du tribut direct l'asservissenaent de la Judée. Que s'il a fait une impressioçi plus grande, ell ene pouvait être que contraire à Hérode, puisque c'était déjà comme la main de Rome dans les affaires de la Judée; et à ce titre, il ne serait pas impossible que Nicolas de Damas, Tagent et l'historien d'Hérode , à <jui Jôsèphe emprunte ises principaux renseignements, n'en eût point parlé. Ajoutons; que Josèphe a bien souvent omis des faits itaportants et des faits qu'il avait vus lui-même. Ainsi, dans l'Histoire de sa vie, il parle <l'une bataille des Juifs contre les Romains qui eut la plus grande influence sur le sort de la Judée, puisqu'en exaltant par le succès la confiance des Juifs, elle les entraîna plus avant dans la révolte où ils périrent. Or, cette bataille, il n'en ïivait point parlé dans le livre où on l'aurait dû le plus attendre, l'histoire de la Guerre des* Juifs \ Il y a dans Josèphe un autre exemple d'omission, signalé encore par lui-mêriie. Dans ses Antiquités, en racontant les intrigues d'Antipater, fils aîné d'Hérode, avec Phéroras, frère du roi, il parle de six mille Pharisiens de leur parti « qui avaient refusé de jurer, quand toute ^a nation dut prêter serment de fidélité à César (Auguste) et aux intérêts du roi * . » Or, il n'a

' Jos. Vit. § 6; Lardner,p. 341.

' Ilovrèç y6(iv ToO 'Iou$atxoO peêaitM-avtoc 8i» Spxcov ^ \l^v evvoY)9at KaCaapi xal toîç ^affiXécoç icpàyiiao-i, oîôe ol àyfipeç oùx ôpLotrav^ ôvreç (mèp iÇaxiaxCXtot. Jos. Ânt. XVH, ii, 4; LardDer, p. 292 ; Patrit. n« 32.

GH. III. — AEGGMSBIIEHT OK QUiaiNICIS. 33^

point parlé de ce sennent ailleurs : e'est cependant une chose assez grave dans l'histoire des Juifs et de leurs rapports avec Rome. Qu'est-K^e donc que ce serment ,^ et çonunent a-t-il été prêté ? Il a été prêté par tout le peuple ; il a été accompagné de l'enregistrement de ceux qui l'ont prêté, puisque plus de six mille Pharisiens qui l'ont -refusé ont pu être signalés à Hérode, et punis d'une amende : il s'est donc fait dans le lieu où chacun devait donner son nom quand on faisait un recensement. Mais rapprochons le fait du recensement même dont saint Luc a parlé. C'est, selon toute apparence, le même temps (les derniers .temps du gouvernement de Satuminus) ^ , et, à ce qu'il semble, la même origine : Rome y paraît par le nom d'Auguste joint à celui d'Hérode. Ce sont presque les mêmes^ formes : dans l'inscription du recensement on jurait ; dans ce serment on s'était fait inscrire. C'est le même effet, puisque aucun impôt ne s'y ajoute et que tout le peuple a dû donner son nom. Ne serait-ce donc pas la même chose? Kepler Ta cru, et après lui, Lardner^ Fréret, Sanclemente, etc. ^ ; et nous ne saurions mieux faire nous-mêmc; que de le croire : Josèphe aura désigné la chose^par ce qui en était l'apparence ; saint Luc, par ce qui en faisait le fond.

Tel paraît donc avoir été le caractère du recense-

* Ce serment fat prêté peu de mois après la mort d*Alexandre el d'ÂristobuIe, fils d'Hérode, qni ne put avoir lieu avant Tan 747 de Rome (voy. Sanclem. III, 3, p. 343-345), «t trois ou quatre mois, au moins, avant qu'Antipater revint de Rome. Or ii revint pendant que Satuminus était, encore gouverneur, et Satuminus dut quitter son gouvemement vers l'étéde 748 de Rome. Foy. Patrit. 1. 1. g 33.

^ Kepler, deAnno nat Chr. c. xi, p. 109; Lardner, 1. 1.; Fréret, sur le temps précis de ta mort dBérode^ Mém. de TÀcad. des inscript., t. XXI, p. 230.

ment qui se fit en Judée au temps de la naissance de Jésus-Christ. C'est un recensement ordonné par Auguste (et' il en avait le droit), tant dans les provinces que parn^i les alliés de l'Empire ; mais un recensement qui, ordonné par l'Empereur et exécute, selon les prescriptions du goiivemeur de la province voisine, pkr les agents du roi de la Judée^ s'est borné au simple enregistrement des personnes et des biens, et n'a reçu sa forme définitive avec ' l'impôt, que dix ou douze ans plus tard, quand Quirinius vint réduire le royaume en province. Ainsi se justifierait la traduction proposée : « Ce premier recensement fut, accompli (fut achevé) par Quirinius gouverneur de Syrie \ »

On fait une dernière objection à celt^ manière d'entendre le verset, en relevant quelques autres traits du récit de saint Luc. Oii prétend qu'il présente un mélange incohérent et contradictoire des formes juives et romaines. ïst-ce, dit-on, un recensemenfrromain ? Alors pourquoi Joseph va-t-il de Nazareth à Bethléem? Les Romains enregistraient les personnes, non au lieu de leur origine, mais au lieu où elles possédaient Est-ce un recensement juif? Alors, pourquoi Marie accompagne-t-elle Joseph dans ce voyage ? Rien ne réclamait sa présence à Bethléem, et son terme qui était proche devait l'en tenir écartée ^ . Mais ce dilemme fondé sur les deux droits n'est point de nature à arrêter ceux qui connaissent bien l'un- et l'autre. L'objection prend pour Base, dans le droit romain, un texte qui regarde un cas particulier : celui d'un homme qui, ayant un domaine

< C'est, au fond, ropînion de Prideaux, Hist, des Juifs^^ 1. XVH, t; VI, p. 239 (édit. 1728). Cette opinion a été adoptée, en Âlleniagiie, par Welstein, Krabbe, etc.— » Strauss, Vie de Jétus^ S 32, p. 240.

CH. m. — RECEÏISEMEKT DE QUIRIMUS. 335

dans le territoire d'une autre ville, doit le déclarer dans la ville d'où son bien relève * ; et cela se comprend : toute propriété devait être décrite dans Iç lieu où elle était située ; car c'était là qu'elle subissait l'impôt. Mais autre était le recensement des personnes : et c'est d'un tel dénombrement que parle saint Luc; Or, les Romains recensaient les personnes au lieu de leur origine. Le recensement à Rome se faisait par tribu, c'est-à*dire dans le lieu originaire, sans égard au lieu de la résidence. On rappelait les citoyens des provinces en Italie pour qu'ils se fissent inscrire'; ou bien on envoyait dans les provinces des magistrats chargés de recenser ceux qui y étaient légitimement retenus ' . Quelquefois on dispensa expressément les absents de revenir, dispense que P. Scipion regardait comme un abus*, et qui suppose l'usage contraire. Réciproquement, on ordonnait aux Latins qui résidaient à Rome d'aller subir le cens dans leurs propres municipes '; et quand l'Italie ne compta plus que des citoyens romains, la loi Julia Municipalis régla que chacun se fît recenser dans la ville dont il était citoyen* : or, ce qui -conférait le droit de cité dans' une

' L. 4, § 2, D. L, XV, de C^nsibUs. Voy. M. Huschk», 1. 1. § 4, p. 116 et suiv.

' Ut cives romanos ad censendum ex provinciis in Italiam revocaverint. VeU. II, 15 ; cf. Ciç. Verr, Act. 1, 18.

» Liv. XXIX, 37. — * Gell! V, 19.

* Qui socium lalini nomiDîs, ex edicto G. Claudii consuUs redire in saas civitates debuissent, ne quis eorum Romse, sed omnes in suis civitatîbus censerentur. (Liv. XLII^IO.)

' Quae municipia, colonise, praefecturae civium romanorum in Italia , snnt, erunt, qui in iis municipiis... maximum n^agistratum... habebit, tom quum censor... Romae'popuii censum aget, is diebus sexaginta proxi* mis quibus scie! Romae censum agi, omnium municipum, colonorum suôrum, quique ejus praefecturae erunt, qui cives romani erunt, censum agito, eonimque nomina,praenolnina, patres aut patronos, tribus, cognomina,ét

336 PART^ li. — VÉRITÉ DU RÉClf.

ville, ce n'était ni la résidence ni la propriété, mai» la naissance, l'adoption ou l'affranchjissement par un citoyen ^ . Nous n'avons pas besoin d'ajouter que ce recensemeiit n'était pas siniplement une énumératioa de personnes. On devait déclarer, comme le veut la même loi, non-seulement « son nom et son prénom^ son père ou son patron, sa tribu, ses surnoms, son âge, » mais aussi « sa fortune et tout ce que portait la formule du cens. » On déclarait donc au lieu de son origine même, les biens que l'on avait ailleurs. Ainsi l'on voit dans le discours de Cicéron ppur Flaccus que Decianus avait, par ostentation, déclaré à Ronie comme étant à lui des biens que sa bru possédait à ApoUonis : « de telle sorte, dit l'orateur, que dans un cas extrême (si par exemple quelque nécessité publique eût forcé d'imposer les citoyens en raison de leur fortune), les mêmes biens auraient pu, payer le tribut tout à la fois dans les deux villes ^ . »

. Tel était le mode, du recensement à Rome et en Italie ; et M. jBuschke a montré que ces dispositions, de bonne heure introduites dans les provinces, devinrent générales sous l'Empire. C'est donc conformément au droit romain conrnie à l'usage des Juifs, que saint Luc nous montre Joseph venant se faire inscrire à Bethléem.

Quant ^ l'inscription de Mariç; on pourrait dire que le texte ne l'implique pas nécessairement. Car selon

quoi annos quisque habet, et rationem pectipîae ex formula census qua» Romae... proposita erit, ab iis juratis accipito. (ilp. Zell, Delect, inscr, Rom. p. 275, Heidelb. 1850.)

* Jtfuoicipem aut ua,tivitas facit, autmanumjssio, aut adoptio. (L. 1, pr; D« L, I9 dd Municip,)

' Commisisti, si tempus aiiquod gravius accidisset, ut ex iisdempraediis et ApoUouide et Romsè impcratum esset tributum. ÇPro Flacco^ 32.)

CB. ÎII. — RECENSEMENT DE QUIRIMUS. 337

^'on voudra traduire : « Joseph vint se faire inscrire avec Marie , * ou Joseph vint avec Marie se faire inscrire , » elle figurera dans les registres publics en son aaom, ou ne sera plus que compagne du voyage* Or, on la voit accompagner Joseph , même en des circonstances où la loi n'exigeait pas sa présence^, par exemple aux voyages de Jérusalem, à Toccasion de laPâque *. Mais on peut entendre l'inscription d'elle aussi bien que de Joseph : et cet enregistrement que ne réclamait pas la coutume des Juifs, à moins que la femme ne fût femme héritière , figurant à défaut de mâles pour, représenter la maison , est un signe de plus .que le recensement s'opérait dans les termes d'un recensement romain. Non que lé texte de Denys d'Halicarnasse sur le dénombrement de Servius Tullius, allégué à ce propos, soit décisif, comme on l'a cru trop souvent dans ce débat : il exige que la femme soit inscrite, et non qu'elle se fasse inscrire elle-même ; c'est le mari qui se présente et qui déclare sa femme et ses enfants ^ .. Mais s'il en était ainsi des citoyens, il n'en était pas de même des sujets de l'Empire. Ici l'inscription avait en vue l'impôt personnel ; là femme y était sujette en son propre nom tout aussi bien que l'homme , et il n'y avait aucune sorte de tutelle légale qui la dispensât de comparaître ^lie-même, à ce titre, devant le recenseur \

* Luc, 11,41. '

^ DioD. HaUc. IV, 15. Voy. Huschke, 1. 1. p. 121.

^ h. 3, pr. (Ulp.) D. L, XV, de Censihus : i£tatem in censendo signifia care necesse est : quia quibusdam aetas tribuit, né tributo pnerentut : veluti in Syriis a quatuordecim annis masculi, a duodecim feminae usque adsexagesimum[quintum] anni^m tributo capitis obiigantur. — M. Huschk« a cité encore, à l'appui de ce recensement des femmes dans les pays soumis Il Rome, ce que Cicéron dit d'un affranchi de Verres, qui avait sous ses ordres les censeurs des villes : In Timarehidis potjsstale sociorum populi romani antiquissimorum atque amicissimonim libères, iDa-

Le récit de saint Lue se soutient donc sur tous les points. Il a parlé d'un édit de dénombrement général vendu par Auguste ^ et nous avons yu que ce dénombrement fait^ en quelque sorte, le pendant nécessaire de la description générale des terres, accomplie par les ordres du même prince, et qu'il s'appuie de témoignages dérivés évidenunent de sources anciennes et indépendantes. L'Évangéliste a parlé de l'application de Tédit à la Judée, et il a joint à la mention de ce dénombrement lé nom de Quirinius : ici la traduction même du verset offre deux voies fort différentes à la critique. Saint Luc se bome-t-il à dire que ce recensement se fit avant celui de Quirinius, ou bien dit-il qu'il se fit par Quirinius lui-même? et, dans ce dernier cas^ faut-il entendre que Quirinius a fait le premier comme le second 5 ou , au contraire , que ce premier, simple enregistrement des personnes et des biens, lui a été rapporté comme faisant les préliminaires du recensement véritable, exécuté par lui dix ou douze ans plus tard? La première explication suffît -pour rendre le texte grec'; et elle dissipe toute ombre de difficulté. La deuxième est nécessaire pour justifier l'interprétation des anciens, constatée et suivie par la Vulgate ; et s'il fallait opter pour elle, comme rien n'établit le double gouvernement de Quirinius, nous préférerions celle. des deux interprétations qui ne suppose qu'un seul recensement, commencé par un autre^ repris et terminé par lui. Dans l'un et dans l'autre système, il y a toujours

très familias, bona fortunasque omnes fuisse (Ferr. II, 56). l\ montre, plus tard, Sozomène (Hist. eccl, V, 4) parlant,, comme saint Luc, du recensement de Césarée sous Julien : Kal ta icXviOoi; tûv Xpi(rrtavûv (j\m yuvaiÇl xal îcawlv à.no'Xçâ^aLa^aiy xal xaBàiiEp èv xaîç %&\kaiç ç6pouç xùtvi

CH. III. «^ recrusement de qowînius. 939

deux opérations distinctes : dans le premier^ saint Lue lui-même distingue le recensement fait sous Hérode du recensement de Quirinius ; dans le deuxième, il le rapporte à Quirinius, non par une confusion des deux opérations , mais par une sorte de fusion de la première dans la seconde, qui seule aura donné au recensement et sa forme et son nom : car la première , tout aussi bien que la seconde, quoique exécutée par les agents d'Hérode , s'était faite sur les bases d'un recensemeîtt romain.

Telles sont les principales explications proposées sur le recensement de Quirinius. La première est nette et péremptoire, mais l'autorité delà tradition lui manque ; la seconde a la tradition pour elle , mais elle a besoin de démonstration. Si la démonstration ne satisfait pas, il faut lui chercber d'autres fondements ; si Texplication paraît mauvaise , il en faut trouver quelque autre ; mais ce qui est certain, c'est que l'explication la moins probable est ^encore préférable à la supposition qu'un Juif éclairé, comme l'était l'auteur du troisième Évangile, ait ignoré ou interverti deux faits aussi capitaux, et aussi fermement établis dans la mémoire des deux, peuples, savoir : la naissance de Jésu»-Christ sous Hérode, qui est le fondement de la tradition chrétienne, et le recensement de la Judée par Quirinius qui fut le^ sceau de l'asservissement diî pays aux Romains.

Au recensen!ient qui précéda la naissance de Jésus- Christ, on peut j(rindre dans cette discussion un fait qui la suivît depr^s : le massacre des Innocents. On invoque aussi le silence de l'histoire ; on objecte de phis l'horreur et l'inutilité de ce grand crime. Comment Hé—

rode^ pour frapper l'objet de ses défiances, n'a-t-il pas trouvé, d'autre moyen que de faire massacrer tous les enfants du même âge? Et comment un si odieui massacre s'est-il accompli sans laisser de trace dans les annales des Juifs? Si un païen avait parlé, le silence des Juifs ne ferait guère difficulté ; et il y en a un que l'on a cité, c'est Macrobe : « Auguste, dit-il, ayant ouï dire que, parmi les enfants au-dessous de deux ans qu'Hérode, roi de Jérusalem, fit tuer en. Syrie, son fils avait été aussi tué , s'écria : « Il vaut mieux être le porc d'Hérode que son fils * . » Mais le fond de l'anecdote est. le trait d'Auguste contre la rage parricide d'Hérode, trait qui jaillit du rapproéhement des deux mots dont le priifce usait en grec (uîov et {iv) , et qui se perdnvême dans le latin de Macrôbe. Ce dont il s'agit ici, avant tout, c'est le meurtre d'un fils d'Hérode par son père, le meurtre d'Antipater sans doute; le reste peut bien n'être que la tradition de ce massacre rendue populaire par les Chrétiens, et rattachée au bon inot d'Auguste par une confusion de l'auteur païen. On ne peut donc pas sûrement s'appuyer de ce témoignage ; mais il ne faut pas non plus s'embarrasser outre mesure du silence des historiens juifs. Etd!abord, constatons qu'il ne s'agit pas des enfants de toute la Judée, mais de Bethléem et des environs. Qu'dn y suppose un millier d'habitants , c'est cpiinze' ou vingt naissances par an, et peut-être de vingt, à trente enfants dans les limites de l'âge qu'Hérode voulait atteindre '. Ramené à ces

• Gum audisset inter pueros quos in Syria Herodes rex Jérusalem intra bimatum Jussit interfici, filium quoque ejus occisam, ait : Melius est Herodis porcum esse quam filium. (Satum. H, 4.)

« Michaêl. II, 11.

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