CH. YI. — HARMONIE DES ÉVANGILES
versets précédents, le père naturel, et que Salathiel est le père légal. Saint Matthieu aura donc pris ici, comme saint Luc, le père légal ; et cette remarque affaiblira les conclusions qu'on a tirées du mot genuit dans sa généalogie ; mais au fond elle n'ôte rien à la portée de son système, puisqu'ici le père légal comme le père naturel sont tous deux fils naturels de Jéchonias ' .
En résumé, les deux généalogies, quoique en apparence si dissemblables, sont Tune et l'autre de Joseph. Les différences résultent de ce que , deux ou trois fois dans cette période de mille ans qui s'écoule de David à Jésus-Christ, la loi du lévirat reçut son application. De là deux pères, l'un naturel et l'autre légal, pour Joseph et pour Salathiel. De là deux séries différentes , remontant de Joseph^ par Héli et par Jacob, à Zorobabel, fils de Salathiel, et de Salathiel, par Néri et par Jéchonias, à David : saint Luc suivant l'ordre légal , et saint Matthieu l'ordre naturel , sauf un seul cas peutêtre où, le père légal et le père naturel ayant un même auteur, rien ne se trouvait changé à la ligne qu'il présentait.
La difficulté n'était donc qu'apparente ; et d'aussi bonne heure qu'elle avait été sentie, elle avait été, on le peut dire, résolue en principe *. Que si elle était de na-
* Voy, la note xlv à la fin de ce volume.
' Jul. Afrlc. ap, Euseb. Hist. eccles. i, 7 et Aug. de Consensu Evang, n, 5 : «c Quos autem movet quod alios progeneratores Matthaeus enumera descendens a David usque ad Joseph, alios autem Lucas ascendens a Joseph usque ad David, facile est ut advertant duos patres habere potuisse Joseph, unum a quo genltus, alium a quo fuerit adoptatus. » Saint Augustin (§ 5), peutrétre pour se mieux faire entendre des fidèles romains, dit que, des deux pères désignés, Fun est le père naturel, Tautre le père adoptif ; et, au fond, le lévirat était une sorte d'adoption posthume. Il caractérise aussi chacune des deux généalogies selon la forme qu'elle prend dans les deux auteurs, naturelle en saint Matthieu, légale
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ture à troubler ceux qui ne rexaminaient point à fond, elle avait au moins en çoi-mêîne cet avantage : c'est de prouver, comme nous Tavonsdit,, l'authenticité des deux livres où sont inscrites ces jgénéalogies ; Tune étant reçue, l'autre, si elle ne se fut appuyée d'une autorité incontestable, n'aurait jamais pu être accueillie.
Après les généalogies , on a attaqué dans les deux Évangélistes la double apparition de l'ange : l'une en saint Luc à Marie ; l'autre en saint Matthieu à Joseph. Le docteur Strauss y dans un chapitre intitulé : « Divergences des deux Évangiles canoniques relativement à la forme de l'Annonciation, » se donne la peine de prouvel? que l'annonciation faite à Joseph n'est pas l'annonciation faite à Marie. Il en relève soigneusement les différences : différences touchant 1** l'ange qui apparaît, 2° la personne à qui il apparaît, 3° le mode^ 4** le temps, et 5° le but et l'effet de l'apparition 1 Puis ayant démontré de cette sorte qu'il y a deux annonciations dans l'Évangile, il prétend qu'il ne devait y en avoir qu'une^ afin de conclure qu'ail n'y en a pas eu du tout. Mais les procédés de cette argumentation ne sont pas nioins étranges que ses conclusions mêmes. On se met tout simplement à la place de Fange et de Marie , et Ton montre de quelle façon ils devaient penser et agir. Comnient l'ange, qui se montre à Joseph , n'a-t-il pas cité l'ange qui s'est montré à Marie ; comment n'a-t-il pas gourmande Joseph de ses soupçons? Et Marie, pourquoi les a-t-elle laissés croître ? Pourquoi n'avait-elle pas prévenu l'ange, en parlant à Joseph ? Dira-t-on
en saint Luc : « Nnnc vero cum aller dicit : Jacob genuit Joseph^ aller Joseph qui fuit Heli^ etiam ipsa verborum dilFerentia quid singuU suscepissent eleganter intima verunt.» (Aug. ibid. §7, t.in,p. 1288, Paris, 1836.)
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qu'elle était allée voir Elisabeth ; qu'elle n'attendait que le retour à la maison? Mais « est-ce la conduite d'une fiancée, que de faire un voyage de plusieurs lieues après une révélation divine qui touchait le fiancé de si près ? » Et l'on accumule les explications et les réfutations de toutes sortes , afin de mieux montrer que l'ange devait parler comme Schleiermacher, et Marie, sentir et se résoudre comme le docteur Strauss \ Pour nous, nous aimons autant la Vierge de l'Evangile ; et après qu'elle a dit : « Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole, » nous concevons qu'elle abandonne tout à Dieu et demeure dans sa paix ^. Nous nous laissons donc démontrer que l'apparition de l'ange à Marie et l'apparition de l'ange à Joseph sont deux ap* paritions distinctes. Mais loin de penser que l'ime rend l'autre inutile , ou qu'elles se détruisent mutuellement, nous trouvons qu'elles se confirment et se complètent dans le plan de la miséricorde divine : la première annonce le* mystère, la seconde lui donne pour garant celui-là même qui avait été choisi pour en garder le dépôt. La naissance de Jésus est suivie d'une double série de faits qui aboutissent au retour à Nazareth : dans saint Matthieu, l'adoration des Mages, la fuite en Egypte et le massacre des Innocents ; dans saint Luc, l'adoration des Bergers et la Purification de Marie. Les faits rapportés par' saint Luc se rangent d'eux-mênles à leur date : l'adoration des Bergers a heu dans la nuit de la naissance du Sauveur, et la Purification, quarante jours après, conformément à la Loi. Mais où placer les faits de saint Matthieu? Quand viennent les Mages? Question:
« Strauss, Vie de Jesui, g 23, 1. 1, p. 173, 175, etc.; cf. S 36, p. 2Ô2. ' Bossuet, Èléoat. XVI, 1.
fart débattue, et qui se joint à celle-ci : « D'où ils viennent ?» — « De loin ou de près ? Sont-ils venus en ce peu de jours qui s'écoulent entre la Nativité et l'Épiphanie, comme l'ancienne tradition de l'Église semble l'insinuer ? ou y a-t-il ici quelque autre secret ? Sont-ils venus de plus loin, avertis peut-être avant la Nativité du grand Roi, pour arriver au temps convenable ? Qui le pourra dire, » s'écrie Bossuet, « et que sert aussi que nous le disions? N'est-ce pas 'assez de savoir qu'ils viennent du pays de l'ignorance, du milieu de la gentilité, où Dieu n'était pas connu , ni le Christ attendu et promis ? Et néanmoins, guidés d'en haut, ils viennent à Dieu et à son Christ comme les prémices sacrées de l'^glise^ des Gentils * . »
Mais les raisons mystiques sont peu goûtées des mythologues. Et comme ils tiennent non pas à savoir comment la chose s'est faite, n^ais à montrer qu'elle ne s'est faite d'aucune façon, ils insistent en rapprochant les textes des deux Évangiles. La Présentation au temple et la Purification ont eu lieu quarante jours après la naissance de Jésus, on ne le conteste pas. Cela étant, les Mages sont-ils venus avant la Présentation ? Mais saint Matthieu dit qu'après le départ des Mages, Joseph, averti par l'ange des projets d'Hérode, prit la mère et Tenfant et s'enfuit en Egypte. Sont-ils venus après ? Mais saint Luc dit qu'après la Purification la sainte Famille revint à Nazareth. Voilà donc comme un dilemme qui frappe l'un ou l'autre récit d'impossibilité.
La contradiction n'est pourtant qu'apparente. Les Évangiles , quoique faits pour concorder , n'ont pas,
« hoss.Elév. XVII, 4.