CH. VI. — HARMONIE BES ÉVANGILES
Fête des Juifs (deuxième PâqueJ. — Jésus à Jérusalem guérit le paralytique de la piscine, il répond aux murmures des Juifs en se déclarant Fils de Dieu ; puis il les laisse à leur endurcissement et revient dans sa Galilée (vi, 1). ~Saint Luc nous le montre suivi de Marie-Madeleine et de plusieurs, saintes femmes (vni, 2) 5 s'arrêtant pour proposer au peuple des paraboles ; et c'est alors que sa mère vient à sa rencontre (vni, 20). Il traverse le lac et apaise les flots soulevés, aborde au pays des Gadaréniens, délivre le démoniaque, et, au retour, guérit l'hémorrhoïsse. et ressuscite la fille de Jaïr. Puis il envoie les douze Apôtres prêcher dans les villes d'alentour (ix, 1 et suiv.), et quand ils sont revenus, il se retire au désert où il va faire le miracle de la multiplication des cinq pains et des deux poissons (v. 12-17).
Troisième Pdque. — Ici saint Jean se rencontre avec saint Luc et avec les deux autres. Par une double dérogation à ses habitudes, il suit Jésus en Galilée et raconte un fait que tous les autres racontaient avant lui. Pourquoi cela? c'est que ce prodige n'était pas seulement un acte de la miséricorde de Jésus envers la foule, mais un signe de l'institution merveilleuse que les autres raconteront plus tard, et une sorte de préparation à l'enseignement que lui-même en va rapporter. Ayant dit que la Pâque était proche, comme pour mieux constater que Jésus ne vint point à Jérusalem en cette occasion, il raconte son voyage au delà du lac de Tibériade, la multiplication des pains, Jésus marchant sur les eaux et venant à Gapharnaîim où il enseigne quel est le pain qu'il faut chercher, le vrai pain du ciel, non celui de Moïse, mais celui qu'il
donnera lui-même en donnant son sang à boire et sa chair à manger.
Au premier verset du chapitre vn, saint Jean fait allusion à la continuation du séjour de Jésus en Galilée, mai» il n'en parle pas davantage. Pour en avoir les détails, il faut revenir non pas à saint Luc, mais à saint Matthieu (xiv et xv) et à saint Marc (vi, 53-viii) jusqu'au second miracle de la multiplication des pains * . — Saint Luc reparaît alors (ix, 8), rapportant la demande de Jésus» Christ à ses disciples sur ce qu'on dit du Christ, la première prédiction de la Passion, et bientôt la Transfiguration, et la délivrance du jeune démoniaque.
Saint Luc indique ici un retour vers Jérusalem (ix^ 51) : et en effet on voit, dans son récit, Jésus traverser la Samarie (ix, 52); et après -avoir désigné soixante-dix disciples pour aller deux à deux devant lui prêcher partout l'Évangile, il arrive dans un village suffisamment désigné par la maison de Marthe et de Marie où il est reçu : c'est Béthanie, près de Jérusalem.
Fête des Tabemciçles. — - Ce qui appelait Jésus à Jérusalem, c'est, sans doute, la fête dont saint Jean parlait au verset où nous l'avons quitté, la fête des Tabemaeles (yii, 2) : c'est donc avec saint Jean que se continue le récit. Jésus défié, ^n quelque sorte, par l'incrédulité de plusieurs de ses frères^, les avait laissés partir seuls ;
* Hug, nous ravons vu, suppose ici une lacune dans saint Luc : iC croit que, de, très-bonne heure, la conclusion pareille des deux mirade»' de la mulliplicalion des pains aura fait que le copiste a pris Tune pour l'autre, supprimant ainsi tous les détails intermédiaires, et ceux que nous retrouvons en saint Matthieu et en saint Marc, et même ceux que saint Luc, selon son habitude, avait dû y sgouter.
^ Nous leur gardons oe titre, afin de relever, en passant, nne objectioik
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puis il était venu à la fête (ob a vu en saint Luc plu* sieurs traits de ce voyage ) : il se montre dans leten^e où il se déclare de nouveau, au milieu des contradictions des Juifs. Ses ennemis le veulent compromettre et lui amènent la femme adultère. Jésus, dans une nouvelle rencontre, reproche vivement au peuple son endurcissement (ym). Il rend la vue à Taveugle-né (ix), il propose aux Juifs la parabole du bon Pasteur et les laisse plus que jamais divisés (x, 1-21).
Au verset suivant, saint Jean marque une fête nouvelle, celle de la Dédicace. Dans l'intervalle, Jésus avait probablement quitté Jérusalem et l'on y peut ranger les enseignements et les faits compris en saint Luc, du chapitre XI au chapitre xni, v. 22 : Comment il faut prier ; le démoniaque délivré et les insinuations des Pharisiens à cette occasion ; les avertissements de Jésus à leur secte et contre leur secte (xi); ses nouveaux] enseignements à ses disciples (xn) ; la femme guérie de son infirmité et quelques paraboles sur le royaume du Ciel. Jésus alors, nous dit saint Luc, retournait à Jérusalem (xni, 22).
Fête de la Dédicace. — Saint Jean nous l'y montre au point où nous l'avons laissé, à la fête de la Dédicace. Les Juifs le somment de leur dire s'il est le Christ. Il répond en se déclarant une même chose avec le Père ;
qae dous avons négligée éemoie étrangère a la question de Fanthenticité el de la yéracité des Evangiles : saint Matthieu (xiii, 55) et saint Marc (vi, 1) appellent Jacques, Joseph, Simon et Jude, frères de Jésus; mais ils nomment leur père et leur mère : c'est Alpbée (Matth. x, 3; Marc III. 18; Luc. VI, 15) et Marie, femme de Gléophas (Joan. xix, 25; cf. Matth. XXVII, 56, etc.), autre nom, ou même, peut-être, selon Strauss, (S 29) autre forme du nom d'Alphée. Qu^est-ce donc que des frères qui ont un père et une mère différents t Tout au plus des fils de frères ou de sœurs ;et c^est à quoi se doit réduire cette parenté.
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et comme ils le veulent lapider, il se retire au delà du Jourdain (x, 22-42).
C'est alors, et peut-être en partie aussi pendant ce séjour à Jérusalem, qu'il donna ces enseignements si variés, si simples et si touchants qu'a réunis saint Luc (xiv-xvni, 31)': les paraboles des invités, la loi du renoncement (xit) ; la brebis égarée, l'enfant prodigue (xv) ; l'économe infidèle, ne point servir deux maîtres, l'inviolabilité du mariage, le mauvais riche (xvi) ; le scandale , le pardon des injures, la puissance de la foi, etc. ; et pendant qu'il traversait la Samarie et la Galilée pour revenir à Jérusalem (xvn, 1 1), la guérison des dix lépreux, l'annonce du Jugement dernier aux Pharisiens (v. 20-37); les paraboles sur la prière, le juge et la veuve , le pharïsièn et le publicain, les petits enfants, la loi de l'aumône (xvra, 1-30). — ^ C'est vers la fin de ces excursions, qu'il paraît êtrereventi, selon saint Jean, à Béthanie pour ressusciter Lazare (xi, 1 et suiv.). Après quoi, pour échapper aux complots du sanhédrin, il se retira vers Ephrem, attendant son heure (v. 64). Mais la fête de Pâque était proche (v. 56) : c'était celle du suprême sacrifice. Jésus revient : et tous les ÉvangéUstès s'accordent à marquer ce retour'. Saint Luc le décrit plus longuement, racontant la guérisoii de l'aveugle avant l'entrée à Jéricho (xviii, 36-43), le passage par la ville et le séjour de Jésus dans la maison de Zachée (xix, 1 et suiv.). Saint Jean marque le passage à Béthanie où il montre Maf ie oignant Jésus de ses parfums, scène touchante que saint Matthieu et saint Marc racontent incidemment , dans le récit du festin
t Mattb. XX, 17; Marc, x, 32; Lac. xviii, 31 ; Joan. xii, 1.
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pascal. Puis vient l'entrée triomphante à Jérusalem et la dernière semaine où tous se rencontrent désormais, se répétant sur plusieurs points ou se complétant par certains détails qu'il ne s'agit plus que de coordonner. Yoilà , dans ses traits généraux , la concordance de saint Jean et de saint Luc, et c'est le fondement de l'harmonie des Evangiles : car saint Marc suit le même ordre que saint Luc, dans un plan moins étendu ; et saint Matthieu ne s'astreint pas à un ordre chronologique : des expressions comme : « après cela, » non plus que les mots : « en ce temps-là, j» ne doivent en aucune façon se prendre dans un sens précis et à la lettre. Ce sont des formules qui se peuvent appliquer à la suite du récit, comme l'entend Fauteur, aussi bien qu'à l'ordre des événements comme ils se sont accomplis ^ .
L'accord étant prouvé entre les deux systèmes de récit, entre les trois premiers Évangélistes ef saint Jean, dans leurs traits généraux, nous ne nous arrêterons pas à montrer ici comment il peut s'établir dans les moindres détails : nous le faisons voir ailleurs, en mettant la preuve en action, dans un récit où. sont combinés les quatre Évangiles. Nous sommes moins que personne disposé à nier la difficulté de ce travail : mais cette difficulté touche à la forme bien plus qu'au fond des choses. Le docteur Strauss croit triompher sans réplique, lorsqu'après avoir montré la suite des faits et leurs différences dans les différents récits, il demande comment se fera la conciliation et où l'un des récits doit s'enter sur l'autre. Les récits ne sont pas faits pour s'enter l'un sur l'autre, et c'est là le côté faible de toute
^ Ce sont des règles de critique généralement suivies et adoptées par Strauss lui-même, S ^^, 1. 1, p. 342.
composition qui les prétend réunir. Mais ce n'est pas une raison pour que les faits ne se puissent pas ranger dans un ordre certain, et c'est, nous en avons la confiance, ce qui résultera de notre exposition.
Arrivons donc à la seconde objection. Y a-t-il discordance entre les deux systèmes, non plus quant à l'ordre des faits et au lieu de la scène, mais quant à la mise en âcène et au caractère de Jésus ?
Selon le docteur Strauss, tandis que les trois premiers Evangélistes sont remarquables par la simplicité du langage et par les paraboles qui sont la forme de leur enseignement, saint Jean se distingue par son caractère mystique et par le ton tout dogmatique des paroles qu'il prête à Jésus * . L'Évangile de saint Jean n'a pas assurément la même physionomie que les autres, et l'on y voit les marques d'une incontestable originalité. Mais peut-on dire que ce soit Jean lui-même qu'on trouve dans l'Évan^le et non Jésus, comme dans les dialogues de Platon, par exemple, on trouve plus Platon que Socrate? Le docteur Strauss le voudrait bien prouver ; et pour cela, il avance- que l'Évangéliste fait parler le même langage et à Jésus et à Jean-Baptiste, alléguant deux passages, l'un sur la loi et la grâce (i, 15- 18), l'autre sur les caractères et les droits du Messie (m, 27-36).
Prenons garde toutefois de nous laisser tromper par de fausses apparences. Avant de porter un jugement, il faut savoir ce qui, dans ces paroles, est de Jean-Baptiste, et ce qui n'en est pas. Les anciens n'einployaient pas, pour marquer les divisions de leur? discours, ces
• Strauss, § 79 et 81, 1. 1, p. 675 et 093.
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moyens en usage chez les modernes, les guillemets, les alinéa, etc. Ils comptaient sur le sens général et sur le jugement du lecteur ; et quelquefois la confusion était possible. Ainsi, dans TÉpître aux Galates (ii, 14), saint Paul rappelle une observation qu'il fit à saint Pierre ; puis il reprend son discours aux Galates , sans qu'il soit très-facile de dire si cette reprise est au verset 1 5 ou seulement au verset 16. On en peut dire autant des deux passages de saint Jean. Dans le premier, le témoignage de Jean-Baptiste, annoncé au verset 7, est exprimé au verset 1 5 ; mais au verset suivant, c'est TÉvangéliste qui reprend son exposition sur le même ton que le commencement de l'Évangile , et si l'on veut le témoignage du Précurseurplusau long, il faut aller aux versets 26-27 et 30-3 1 : là, on le retrouvera, à peu près dans les termes où il était déjà en saint Matthieu, en saint Marc et en saint Luc* . Quant au second passage, le témoignage de saint Jean, allégué au verset 27, se continue jusqu'au verset 31. Va-t-il plus loin, ou le verset suivant nous montre-t-il l'Évangéliste ajoutant au récit les réflexions qu'il tire de l'enseignement de Jésus lui-même, comme on le voit en plusieurs autres endroits ? On n'en peut juger que par le caractère du morceau. Le docteur Tholuck, pensant qu'il n'est pas dans l'esprit de Jean- Baptiste, l'entend de TApôtre ; le docteur Strauss , croyant de même que Jean-Baptiste n'a pu parler ainsi, l'entend de lui pourtant^ : l'un cherchant l'harmonie, l'autre la contradiction dans le récit de l'Évangéliste. On jugera de quel côté est la bonne critique et la bonne foi. Pour nous, nous ne sommes pas fort éloigné d'admettre avec
' Tholuck, p. 329. — > Strauss et Tholuck, ibid.
le docteur Strauss que la suite du passage est encore de Jean-Baptiste, parce que nous sommes beaucoup moins convaincu que Jean-Baptiste n'ait pu parler ainsi. A quel titre affirmera-t-on que Tâme du Précurseur n'ait pu être illuminée d'un rayon de la lumière qu'il annonce ; et comment celui qui tressaillait dans le sein de sa mère à la voixde la mère du Sauveur, n'aurait-il pu, au temps de la publique manifestation de Jésus lui-même, ressentir wa: mouvement de ce saint enthousiasme qui inspirait le cantique de son père? Aussi Bossuet n'hésite-t-il pas à commenter le passage tout entier comme étant de saint Jean*. Ce n'est là, si l'on veut, qu'une raison de sentiment j rien n'empêche de juger du caractère de ces paroles comme Strauss, mais à la condition de conclure comme Tboluck.
Voila pour ce qui regarde Jean-Baptiste. Pour ce qui est de Jésus lui-même, sa figure, nous le voulons bien, n'est pas en saint Jean de la même touche que dans les autres Évangéhstes. Mais est-ce à dire»que ce ne soit pas sa figure^ ses traits, son caractère ; ou qu'elle exclue les autres ? Non : saint Jean ne fait que nous donner l'image qu'on devait attendre du disciple bien-aimé du Sauveur ; si cette image a un éclat qui nous ravit et nous transporte, c'est que son âme plus pure était plus apte à réfléchir la divine lumière qu'il avait reçue. Il faut d'ailleurs observer qu'il ne raconte pas différemment les mêmes choses, et tenir compte aussi du but qu'il se propose et des scènes qu'il choisit. Comme Hug l'a remarqué, les lieux sont autres en général, et aussi ceux à qui il s'adresse. Les trois premiers Évan-
* Êlévat. XXIU, 9-12.