CH. TI. — HARMONIE DES ÉVAKGILES
gélistes Èe renferment communément dans la Galilée ; saint Jean, dans Jérusalem : croit-on que Jésus ait dû tenir le même langage parmi les simples populations des campagnes, ou dans le temple au milieu des docteurs de la loi ? En Galilée, il aime à se faire deviner par ses bienfaits ; dans le temple, il se proclame hautement. Une seule fois, saint Jean le montre parlant de la même sorte en Galilée : c'est quand il y enseigne le mystère eucharistique. Du reste, dans les quatre Évangiles, c'est le même fond de doctrine en ce qui touche Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Taccomplissement en Jésus-Christ des prophéties de l'Ancien Testament, la rédemption du monde par son sang, la régénération par la foi et par le baptême ; l'unité et l'autorité de l'Église ; les devoirs de l'homme envers Dieu et envers le prochain ; les effets de la grâce et de la justice de Dieu envers les hommes, la rémission des péchés, le jugement dernier, la résurrection des morts^ la vie étemelle \ Le récit même, en saint Jean, quand les circonstances sont analogues, prend des formes qui se rapprochent du récit des trois premiers Évangélistes : témoin la scène de la Samaritaine : ce n'est point à l'élévation du langage, c'est à la révélation que Jésus lui fait des secrets de sa vie, qu'elle reconnaît en lui le Christ ; témoin encore les rapports de Jésus avec ses disciples : c'est la même familiarité, la même sollicitude, la même tendresse, quand il leur donne, en saint Matthieu, ses instructions avant de les envoyer prêcher, ou lorsque, en saint Jean, après la Cène, il converse avec eux pour la dernière fois avant de mourir. Les paroles sont quelquefois les mêmes : « Qui aime son âme
> Hug, II, 57 ; Paley, Evid. of Christ. II, iv.
(sa vie), la perdra; qui hait son âme en ce monde la garde pour la vie éternelle. — Le serviteur n'est pas plus grand que son maître. — Qui reçoit celui que j'ai envoyé me reçoit ; qui me reçoit^ reçoit celui qui m'a envoyé, etc.* » Et quelquefois on rencontre chez les autres des paroles qu'on croirait de saint Jean : a En cette heureJà Jésus tressaillit de joie dans l'Esprit- Saint et il dit : Je vous loue, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et que vous les avez révélées aux petits. Oui, mon Père, parce que vous l'avez voulu ainsi. Toutes choses m'ont été données par mon Père, et personne ne connaît quel est le Fils, si ce n'est le Père, et quel est le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui il a plu au Fils de le révéler.^ » Les premiers Evangélistes ne se taisent donc pas sur ces ravissements de l'âme du divin Sauveur; seulement ils les constatent plus qu'ils ne les décrivent. C'est à saint Jean qu'il était réservé de les exprimer.
Quand des récits, écrits sur le même sujet endos circonstances aussi différentes, sont tellement en harmonie pour l'ensemble et la marche générale des faità conoune pour le fond de la doctrine, il est permis de ne point s'arrêter au détail ; et si quelque difficulté s'y rencontre, fût-on dans l'iinpossihilité de la résoudre, on ne doit pas s'en laisser ébranler. On conçoit d'ailleurs que, l'un ayant négligé certains traits, l'autre, en les marquant d'une façon plus précise, puisse paraître contredire. Que d'exemples n'en trouverait-on point, je ne dis pas entre^ deux narrateurs d'une même histoire, mais dans
' Joan. XII, 25; xni, i6 et 20, etc.; cf. Matth. x, 39, 24 et 40, etc. » Luc. X, 21 et 22 ; cf. Matth. xi, 23-27.
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le même historien revenant sur le même fait ? Témoin Josèphe dans ses Antiquités et dans sa Guerre des Juifs; et nous en avons donné, sans les chercher, plusieurs exemples, en parlant du testament d'Hérode, du partage de ses provinces entre ses fils, etc. Hérode-Antipas, Tun d'eux, fut, nous Favons vu, exilé par Caligula. Josèphe, dans ses Antiquités^ dit que l'Empereur lui assigna Lyon pour résidence ; dans la Guerre des Juifs il est dit qu'il fut exilé en Espagne, où il mourut * . Voilà bien une contradiction ; mais personne n'hésitera à la résoudre, en admettant qu'Hérode , envoyé d'abord à Lyon, passa en Espagne et y termina sa vie. A propos du testament d'Hérode l'ancien, Lardner a cité ce que Josèphe rapporte de la pétition des Juifs pour échapper à la domination de sa famille : « Le point capital de leur demande, dit l'historien dans les Antiquités^ était d'être délivrés de la royauté et de toute forme semblable de commandement, et de devenir une dépendance de la Syrie, pour être soumis aux gouverneurs envoyés dans cette province. » Dans la Guerre des Juifs^ il dit « qu'ils envoyèrent des députés touchant leur autonomie. » L'objet de la demande dans le premier passage ne semble-t-il pas tout le contraire de ce qui est dit dans le second ? Et pourtant Lardner a raison de ne pas condamner l'historien, mais de l'accorder avec lui-même en supposant que le fond de la pétition des Juifs, si diversement exposée, était d'être gouvernés par Rome, conformément à leurs propres lois ^ . Cet esprit de conciliation est le véritable esprit
« Ant. XVIII, VII, 2; B. Jud. H, ix, 6.
' Ant. XVII, XI, 2; B. Jud,. II, vi, 1. Voy, encore les jugements de Josèphe sur le complot d^Alexandre et d'Aristobule contre Hérode. (Ant. XVI, XI, 8, et B. Jud. I, XXIV, 2 et xxvii, 5.)
de la critique. Une scène d'histoire, un discours prononcé devant la foule renferment mille traits particuliers qu'aucun rapport n'a jamais complètement rendus, même depuis l'application de la sténographie à la parole. Qu'on les présente dans un cadre réduit: alors, selon qu'on aura été frappé de tel ou tel détail, on mettra en opposition des traits que les transitions naturelles uniraient dans un parfait ensemble, si le tableau pouvait être complet. Dans le sermon sur la Montagne, par exemple, avant que Jésus ait encore ouvert la bouche, le docteur Strauss signale deux contradictions frappantes entre saint Matthieu et saint Luc\ Saint Matthieu (v, 1) dit qu'il monta à la montagne et qu'il s'assit ; saint Luc (vi, 17), qu'il descendit et se tint debout dans une plaine : quoi de plus opposé? Mais saint Luc avait montré, au verset 12, que Jésus était allé à la montagne ; et si, pour rassembler autour de lui plus de monde, il est descendu en quelque lieu aplani, où est la contradiction ? Quant aux expressions n assis » ou a debout » [cum sedisset... stetit)^ je le demande, quel est le prédicateur qui ne mît en contradiction l'un avec l'autre les comptes rendus où l'on noterait ses poses, à moins qu'on ne se fût étudié à les signaler toutes? Dans la scène de l'Onction du Seigneur, Marie oint de parfums les pieds de Jésus, selon saint Jean (xn , 3) ; selon saint Matthieu (xxvi , 7) et saint Marc (xiv, 3) , elle lui verse les parfums sur la tête : nouvelle contradiction ^ . Mais qui ne voit que les deux •choses ont pu se faire l'une après l'autre, et qui osera prétendre que les Évangélistes aient été obligés en conscience de les rapporter également ? Se faire uoe
» Strauss, S 74, 1. 1, p. 889. — > g 87, 1. 1, p. 735.