‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 60 sur 66 · CH. VI. — HARMONIE DES ÉVANGILES · texte numérisé non relu

CH. VI. — HARMONIE DES ÉVANGILES

arme de pareils arguments, c'est fausser la critique^ en mécomiaissant les libertés laissées au témoin dan9 ^ récit sommaire des faits accomplis sou6 ses yeux«

Ces observations peuvent , jusqu'à un certain point, s'appliquer à d'autres différences signalées entre les Évangélistes. Saint Matthieu parle de deux démoniaques à Gadara, de deux aveugles à Jéricho : saint Marc et saint Luc ne parlent que d'un démoniaque et d'un aveugle ; en outre, saint Matthieu et saint Marc placent la dernière scène à la sortie de Jéricho^ saint Matthieu à l'entrée *. Quant au nombre, loin de m'étonner que saint Matthieu ait nommé deux guérisons pour une, je m'étonne qu'il n'en ait pas plutôt signalé dix : les malades, les estropiés, les aveuglçs étaient amenés en foule aux pieds de Jésus :; oela est sans cesse rappelé par les ÉvangéHstes ^. Et quand surtout le lieu est différent, comme on le voit pour les aveugles de Jéricho^ est-on bien sûr qu'il s'agisse du même fait? Même quand le concours des circonstances ne permet point de douter dé cette identité de la scène, comme en ce qui touche les démoniaques de Gadara, saint Marc et saint Luc auront pu vouloir mettre plus particulièrement en lumière celui qui , délivré du démon, demanda à Jésus de le suivre : particularité dont saint Matthieu n'a rien dit. On a attaqué de la même sorte divers autres récits : les vendeurs chassés du temple à la première et à la dernière Pâque ; la dispute des Apôtres sur la prééminence ; les ^enfants que bénit Jésus ; les prodiges qu'on lui demande de faire, et le pacte avec Béelzébub dont on l'accuse, pour expliquer

< Matth. viii, 28 et xx, 30; Marc, v, 2 et x, 46; Luc. vui, 27 et xvm^ 3S^. ' Matth. IV, 24 ; xv, 30, etc.

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les prodiges qu'il fait * . Et pourtant est-il donc si impossible que les vendeurs chassés une première fois du temple y soient revenus, et que JésuSj-avant de mourir, ait voulu renouveler une leçon qu'ils avaient méprisée ? que les Apôtres se soient disputé plusieurs fois le premier rang ? que plus d'une fois la malice des Pharisiens ait demandé à Jésus un signe, et que Jésus ait répondu de la même sorte à une demande inspirée du même esprit ? Quant à ce dernier fait et à l'accusation d'intelligence avec Béelzébub, la chose est si bien arrivée deux fois , que c'est le même Évangéhste qui la répète en des circonstances différentes ^ : mais on y verra la preuve qu'il ne sait pas comment elle est arrivée 1 On ne traite pas les paraboles autrement que les faits, et l'on demandera raison à saint Luc d'avoir compté par mines là où saint Matthieu compte par talents *. C'est comme un parti arrêté de prendre toute chose au sens le plus défavorable. Le docteur Strauss s'étonne que les Apôtres aient suivi Jésus sur un mot : « Suivez-moi ; » et il se récrie si , par le rapprochement de saint Jean et des autres, on peut croire que Pierre^ Jacques et Jean aient été plusieurs fois appelés * . On identifie pour les

* Joan. II, 14 et Matth. xxi, 12, etc. — Matth. xviii, 1 ; Luc. xxii, 24.— Marc. IX, 34; Luc^ ix, 46 et xxii, 21. — Mattb. xix, 13; Marc, x, 13;. Luc. xviii, 15. — Matth. xii, 38 et xti, 1 ; Luc. xi, 29. — Matth. ix, 34 et XII, 24; Marc, m, 22; Luc. xi, 15.

> Matth. XII, 38 et xvi, 1 ; ix, 32 et xii, 22.

3 C'est Michaëlis qui fait k saint Luc cette chicane : étrange application d*un système qui, tout en reconnaissant Tinspiration de saint Matthieu et de saint Jean, apôtres, la refuse à saint Marc et k saint Luc, simples disciples des Apôtres : comme si celui qui avait dit aux Apôtres : « Recevez le Saint-Esprit (Joan. xx, 22), » ne leur avait pas dit aussi :: « Et voilà que Je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles ! » (Matth. XXVIII, 20.)

* Joan. I, 38 et suiv.; Matth. iv, 18 et suiv. etc.; Strauss, S 68, t. I^ p. 519.

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nier au fond les récits les plus dissemblables. L'apparition de Jésus aux Apôtres sur les bords du lac de Génésareth, après sa résurrection, est, aux yeux du même critique , une autre forme du récit de Jésus marchant sur les eaux * . La parole de Jésus en saint Jean, au railieu de Tempressement de la foule, lors de son entrée à Jérusalem : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je ? » c'est une variante de son agonie au jardin des Oliviers ^ ! » Par contre, le fait , si la nature des choses le veut simple , sera supposé double : ainsi on réclamera deux entrées solennelles à Jérusalem, pour mettre d'accord , dit-on , saint Jean et les trois autres Évangélistes *. Le publicain Lévi sera autre que le pu blicain Matthieu, bien que le parallélisme rigoureux des^ passages en saint Matthieu, en saint Marc et en saint Luc, montre sous ces deux noms un même homme ; bien que les deux derniers, qui rappellent Lévi en cet endroit , ne lui donnent plus, dans la Hste des Apôtres, que le nom dont saint Matthieu s'était lui-même appelé tout d'abord *. Et, d'autre part, on soutiendra, malgré les exemples de pareils énallages dans toutes les langues, que, selon saint Matthieu, il faut nécessairement se figurer Jésus-Christ monté en même temps et sur l'ânesse et sur l'ânon *.

Le récit de la Passion que nous avons choisi comme

* Joan. XXI, 1 et suiv.; Matth. xiv, 25 et suiv.; Strauss, g 98, t. H, p. 206 ; autre exemple, le muet et Tayeugle-muet, Matth. ix, 32 et xii, 22 ; Luc. XI, 14; cf. Strauss, § 83, 1. 1, p. 7i5.

' Joan. XII, 27; Matth. xxvi, 37 et suiv.; Strauss, g 123, t. H, p. 485. ^ Paulus et Schleiermacber, cités par Strauss, g 106, t. H, p. 297.

* Matth. IX, 9; Marc, ii, 14; Luc. v, 27; cf. Marc, m, 18 ; Luc. vi, 15 ; Act. apost, i, 12. Origène (c. Cels. i, 62) parait distinguer Lévi de Mat-» thieu; mais, ailleurs, il établit clairement que c'est le même personnage (Prœf. ad Ep. ad Rom, t. IV, p. 460, col. 2 A).

» Matth. XXI, 7 ; Strauss, g 107, t. II, p. 303.

un dé ceux où l'accord des Évangiles avec Thistoire est le plus frappant , en ce qui regarde la situation et les usages de la Judée , a donné lieu aux plus vives attaques. On y met les Évangélistes en contradiction Fun avec Tautre, et dans ce qu'ils disent et dans ce qu'ils ne disent pas. Ainsi on verra deux repas distincts dans la dernière cène décrite par saint Jean et par les trois autres Évangélistes, parce que saint Jean s'^st attaché à raconter ce que les autres avaient passé sous silence, et qu'il n'a point ménagé dans son récit des transitions à ce qu'il omettait * . Et pourtant, on ne méconnaît pas qu'il s'agit bien de la dernière cène, et l'on ne peut prétendre ni que l'Eucharistie n'y ait pas été instituée, comme le rapportent les trois premiers ÉvangéUstes, et avec eux saint Paul dans l'Épître aux Corinthiens, ni que saint Jean ait pu l'ignorer, puisqu'il a tout, un chapitre, le sixième, qui serait sans objet, si l'institution du sacrement n'avait suivi. On attaque les discours en saint Jean comme ne s'accordant point avec l'agonie , et l'agonie comme une chute après ces discours ^ . On relève comme autant de contradictions les variantes sur le moment précis et la manière dont la trahison de Judas fut annoncée, sur l'exécution qu'elle reçut et le châtiment qu'elle mérita ^ . Mais qui osera dire que le Sauveur dans sa sollicitude n'ait pu , à plusieurs reprises , faire effort pour toucher le traître, en lui montrant que son dessein lui était connu? Et quant aux récita de la trahison ellemême et de la mort de Judas, nous avons indiqué déjà les règles de critique selon lesquelles les difficultés se

• Strauss, § H8 et 119, t. H, p. 424 et suiv.

» Ibid. S 123, t II, p. 480.

^ Ibid. S 120, 124 et 127, t. II, p. 449 et suiv.

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résolvent : ce sont des traits divers qui se contrediront si on les oppose l'un à l'autre, mais se concilieront si on les rétablit , comme il convient, à leur place , dans la suite de l'histoire que les Évangélistes ont racontée en raccourci. Mais le docteur Straussàde tout autres règles : pour lui , c'est peu qu'un récit en détruise un autre s'il subsiste lui-même. À quoi bon ruiner saint Jean par saint Luc , s'il faut reconnaître saint Luc ? Le docteur Strauss ne les met aux prises que dans le dessein charitable de faire qu'ils s'entretuent ; et il érige sa tactique en axiome : « Ici comme toujours, dit-il, quand deux récits se contredisent, non-seulement l'un exclut l'autre par sa présence, mais il l'ébranlé par sa chute * . » C'est dans le même esprit que l'on compte huit ou neuf reniements de saint Pierre * ; on aurait pu compter huit ou neuf demandes qui lui sont posées par diverses personnes, et auxquelles il eut à répondre par trois fois. Mais cette explication de la vieille harmonistique a l'inconvénient de supprimer la difficulté, et ce n'est pas ce qu'on cherche. Quant à Jésus, en combinant les quatre Évangiles, on le voit comparaître successivement devant Anne et devant Caïphe, devant Pilate et devant Hérode. Le docteur Strauss accepte comme naturel ce que d'autres reprochent au récit de saint Jean, la comparution de Jésus devant Anne ; mais il n'admet pas que l'EvangéUste ait pu ne pas raconter la comparution devant Caïphe, qui est la principale ^; et il a raison dans l'intérêt de son système : car saint Jean en indiquant cette dernière scène (xvm , 24) prouve qu'il la connaît , et en ne la racontant pas, il prouve qu'il connaît et qu'il

' Strauss,t.U,p.92S.— W&td.Sm,p.516.— '/5td.S125,p.t»3.

a SOUS les. yeux les récits authentiques où elle était déjà racontée. Le docteur Strauss oppose encore à saint Jean le silence des trois autres Evangélistes dans la comparution de Jésus devant Pilate. Il prétend que le lieu delà scène est divers, et celaparce que, dans les trois premiers Evangélistes, il est procédé sommairement à l'interrogatoire et au jugement, tandis que saint Jean a mis en lumière plusieurs particularités qu'ils avaient négligées : comme, par exemple, le scrupule des Juifs qui s'abstiennent d'entrer au prétoire, et la complaisance de Pilate qui, après y avoir reçu Jésus, sort pour parler aux Juifs et finit par ramener Jésus devant eux pour le juger. Il demande comment saint Jean a pu connaître ce qui s'est passé dans le prétoire ; et vraiment il y fait regretter le huis-clos, car c'est pour lui un sujet de scandale. Il tient pour inconvenante la question de Jésus à Pilate : « Dites-vous cela de vous-même, etc. (v. 34)? « Car on ne peut, dit-il, tr.ouver qu'un accusé soit autorisé à faire une pareille question, quelque innocent qu'il se sente ^ » — • Pour la scène de Jésus devant Pilate, le docteur Strauss opposait à saint Jean le silence des autres Evangélistes ; pour la scène de Jésus devant Hérode, il oppose à saint Luc le silence de saint Jean, et demande comment lui, qui a parlé d'Anne, ne mentionne pas Hérode ^ ; à quoi on peut répondre que c'est précisément par la même raison. Il a parlé d'Anne, parce que les autres n'en avaient rien dit ; il se tait sur Hérode, parce que saint Luc en a parlé.

On a fait de semblables objections et de pareilles réponses, à propos des variantes qui se rencontrent dans

. »^ Strauss, S 128, t. II, p. ÎS37. — » Ibtd. p. 540.

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diverses particularités du supplice : les outrages endurés par Jésus avant ou après la sentence de Pilate , la flagellation, le manteau de pourpre, le fiel et le vinaigre ; les dernières paroles de Jésus, ces paroles si pieusement recueillies, si religieusement gardées, que le docteur Strauss voudrait aussi opposer Tune à l'autre , se refusant à les coordonner ; et les fidèles réunis au pied de la croix , d'où Strauss, invoquant contre saint Jean le silence des trois premiers Évangélistes, voudrait exclure Jean lui-même et Marie * ! Nous nous bornerons à deux questions, Tune de fait, l'autre de temps.

Les quatre Évangélistes parlent de deux larrons mis en croix aux côtés de Jésus ; saint Matthieu et saint Marc disent qu'ils Tinsullaient avec le reste du peuple ; tandis que, selon saint Luc, l'un d'eux reprit l'autre de ses blasphèmes , et obtint du Sauveur la promesse d'être, ce jour même, avec lui dans le Paradis. La contradiction paraît flagrante ; mais elle se dissipe si Ton suppose en saint Matthieu et en saint Marc un énallage comme dans un passage précédent : et c'est l'opinion de Th. de Bèse et de Grotius* ; ou bien plutôt, en prenant le texte à la lettre , si l'on entend , avec saint Jean Chrysostôme, que l'un des deux voleurs qui avait commencé par blasphémer, touché de repentir, a dem^Midé et obtenu son pardon du Sauveur. Il est vrai que ce fait tout seul paraît à Strauss incroyable. Il ne comprend pas qu'un criminel mourant ait pu être touché de ce spectacle de la mort du juste ; il n'admet pas qu'il ait pu recevoir de Jésus en croix ces espérances que les Apôtres n'avaient pas senties s'éveiller en eux dans le commerce

« Strauss, g 128 et i29, t. II, p. 348 et suiv. ^ Cités par Strauss, S 1^» t. II, p. 561.

446 PART. II. — p >-ÉRITÉ DU RÉCIT.

habituel du Sauveur. Ce sont coups de la grâce ; mais plus cela est dans l'esprit de TÉvangile, moins le docteur Strauss et ses adeptes le doivent concevoir.

Le temps de la Passion est une autre cause de difficulté*. Nous en avons parlé en traitant de la chronologie pour ce qui regarde le jour : nous avons établi que ce jour est bien' le vendredi, 14 du mois juif de Nisan, le jour où Ton immolait Tagneau pascal, image de Timmolation de Jésus-Christ. Mais il y a, de plus, sur l'heure du crucifiement, une contradiction frappante entre le chiffre donné par saint Marc et celui que donne saint Jean. Selon saint Marc (xv, 25) Jésus-Christ fut crucifié à la troisième heure. Or, selon saint Jean (xix, 14), ce fut seulement vers la sixième heure qu'il fut condamné. N'y a-t-il pas dans l'un ou dans l'autre texte quelque erreur dé copiste? Plusieurs l'ont cru, et ne différent que dans le choix du texte à corriger : le P. PetaU corrige celui de saint Marc, le P. Patrizzi celui de saint Jean * ; et quand ils tranchent la difficulté de cette façon, ils peuvent s'autoriser des principes mêmes de saint Jérôme ^. Mais pourtant l'hypothèse d'une altération du texte, si plausible qu'elle puisse être, est toujours une extrémité où l'on ne doit se laisser amener qu'à défaut de toute autre issue. La contradiction se lèverait de soi-même si saint Jean comptait les heures autrement que saint Marc. Tholuck suppose qu'il les comptait du commencement du jour civil chez les Romains, c^est-à-dire de minuit ^^ tandis que saint Marc

* Petau, Doctr. temp. xii, 19, p. 24S-249; Patriz. de Evang. II, d. cxcv, p. 434.

^ Hier. Ep. xxxui (Pammach.) de Optimo génère interpretandi, t. IV, P. II, p. 253 et sui?. Voy. aussi Tholuck, p. 306.

' Tholuck, p. 306. Strauss ne repousse pas absolument cette interprétation , S i^> t- n, p. 577.

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