‹ De la croyance due à l'EvangileChapitre 8 sur 66 · CH. I. — TÉMOIGIIAGES DES PREMIERS SIÈCLES · texte numérisé non relu

CH. I. — TÉMOIGIIAGES DES PREMIERS SIÈCLES

disciple de saint Pierre et saint Luc de saint Paul * . Aussi en use-t-il en toute circonstance, soit pour établir un point de dogme, soit pour combattre une erreur des hérétiques; et pour achever de montrer qu'il s'agit bien de nos Évangiles, il n'y a peut-être pas un chapitre de saint Matthieu, de saint Luc ou de saint Jean qu'il n'ait cité. Un peu plus tard, vers le milieu du iii^ siècle, Origène faisait sur les manuscrits des Évangiles un travail de collation semblable à celui que la critique moderne a renouvelé quand il s'est agi de publier le texte ; et il y joignait un commentaire où les citations sont en tel nombre, que si le livre venait à se perdre il suffirait presque à le rétablir * .

Mais que sert^ dira-t-on, de rappeler Origène et ce qu'il a fait ou ce qu'il a dit des. Évangiles ' ? Personne a-t-il nié que ces livres existassent de son temps et fussent dès lors réputés ce qu'ils sont aujourd'hui ? Non sans doute ; mais nous le citons parce que son témoignage et surtout ses travaux prouvent bien davantage. L'idée seule de son œuvre, cette pensée de réunir et de comparer les manuscrits des Évangiles, et de joindre au texte revisé un semblable commentaire, montre assez que l'ouvrage était dès lors ancien et répandu ; et c'est d'ailleurs un fait qui avait déjà ses preuves avant lui. Il résulte en effet de ces témoignages pris aux sources les plus considérables et dans les pays les plus divers, en Gaule, en Afrique, en Asie, que les

' Eadem auctoritas ecclesiarum apostolicarum cxteris quoque Evangeliis patrocinabitar, quse proinde per illas et secuDdum illas babemus, Joannis dico et Mattbsei, licet et Marcus quod edidit Pétri affirmetur, cujus interpre» Marcus : nam et Lucae Digestum Paulo adscribere soient. {TertuU. c. Marc, iv, 2, 5.)

' Voy. Norton, p. 147. — » Euseb. Hist. eccles, vi, 23.

Évangiles existaient dans le dernier quart du ii* siècle, et qu'ils existaient non comme des livres récemment mis en lumière et connus de quelques docteurs , mais comme des livras reçus partout et dont cbaclm faisait usage : car c'est ainsi que nos auteurs en parlent. Ils y renvoient comme à des témoignages publics ; ils les allèguent en toute rencontre sans redouter, sans provoquer la moindre contradiction. Origène disait que les quatre Évangiles étaient reçus sans contestation dans toutes les Églises * . Clément d'Alexandrie les place au même rang que la Loi et les Prophètes, et il s'appuie de leur silence, on l'a vu, pour rejeter des traditions venues d'ailleurs ^. TertuUien dit qu'ils sont tenus pour sacrés dans toutes les sociétés chrétiennes et qu'on les trouve entre les mains de tous ^. Saint Irénée les regarde comme le fondement de la foi * ; et saint Justin, qu'il ne faut pas séparer des autres, disait avant eux tous qu'on les lisait de même que les Prophètes dans les assemblées des fidèles ^ .

Ainsi ce ne sont pas seulement ces Pères et ces docteurs, c'est tout leur siècle qui rend témoignage par leur bouche à l'authenticité des Évangiles ; et s'il en témoigne, il la prouve : car si les Évangiles existaient en cette forme et avec ce caractère au miUeu, ou, si l'on veut, seulement dans le dernier quart du n^ siècle (et ceci on ne le conteste pas)^ il faut qu'ils remontent bien plus haut. Des livres ainsi répandus ne sont point nés de la veille, et il sera difficile d'en rapporter

f Euseb. HisU eccles. vi, 25. ~ > Strom, m, S 13, p. 200. > C. Marcion, iy, 5; Apol. 31 et 39.

* C. Hccres. m, t ; cf. Euseb. Hist. eccles, v, 8.

* ApoL I, 67 , p« 83 D : Kal rà àiio[i.vT){j.ovev(i.aTa toW âicootoXiov ^j cà #vnpd|&(&ttTa Tûv icpofTitcdv Ava'YivwaxeTau

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Torigine à un autre temps qu'à celui des auteurs mê«mes auxquels ils sont attribués. Plus ils ont d'importance, plus il est impossible qu'ils se soient introduits subrepticement. En effet, les témoins que nous avons cités sont encore du temps des disciples des Apôtres. SaÎQt Irénée avait connu et entendu saint Polycarpe, disciple de saint Jean. Or, comment supposer qu'Irénée ait donné comme de saint Jean un Évangile qu'aurait ignoré Polycarpe ? Comment Polycarpe aurait-il reçu comme de son maître un Évangile supposé après lui ? On en peut dire autant des trois premiers Évangiles, si on les tient pour apocryphes, qu'ils aient été publiés avant ou après la mort de saint Jean : avant saint Jean, comment l'Apôtre n'aurait-il point averti les fidèles de la fraude ; après saint Jean, comment ses disciples auraient-ils reçu des Évangiles donnés comme antérieurs à lui et inconnus de lui ' ? Nous parlons des disciples de saint Jean que saint Irénée a pu connaître. Mais on peut étendre le raisonnement à tous, fidèles ou infidèles, orthodoxes ou hérétiques. Dès les temps apostoliques, l'hérésie s'était introduite dans l'Église comme pour servir tout à là fois à confirmer la prophétie du Sauveur et à garantir l'authenticité de sa parole. Un livre supposé par les orthodoxes n'aurait pas été plus reçu des hérétiques, qu'un hvre supposé par les hérétiques ne Teût été des orthodoxes. Or les témoignages qui sont restés des hérétiques de ces premiers temps, montrent que les Évangiles étaient généralement reçus d'eux comme de l'ÉgUse. C'est ce que dit saint Irénée; et il le prouve quand il se sert de l'autorité des Évan-

* Foy. Michaêl. I, u, 8.

giles pour combattre les hérésies * . Mais alors même qu'ils en repoussaient Tautorité, ils n'en contestaient pas l'origine, ou lorsqu'ils en dissimulaient l'origine, ils confessaient tncore rantériorité de nos textes par les efforts qu'ils faisaient pour se les approprier ^. C'est ce que nous allons montrer des principaux d'entre eux.

Parmi ces premiers hérétiques, les uns étaient attachés aux idées juives et rejetaient ce qui, dans la nouvelle religion, paraissait rompre avec elle. Ainsi Cérinthe (vers la fin du i" siècle) niait l'inspiration de saint Paul, parce que saint Paul niait la nécessité de la circoncision , mais il approuvait, du moins en partie, l'Évangile de saint Matthieu ^. Ainsi encore les Nazaréens et les Ébionitesse servaient de « l'Évangile selon les Hébreux * » qui était (on peut l'induire de saint Jérôme qui l'a traduit) non pas sans doute le texte original de saint Matthieu, mais une forme plus ou moins altérée de cet Évangile , et c'est pourquoi il est compté parmi les apocryphes. D'autres, au contraire, repoussant les idées juives, auraient voulu retrancher de l'Évangile tout ce qui établit le Hen (Jes deux Testaments. Tel était Basilide (vers 120) qui avait composé vingt-quatre livres, sans doute dans cet esprit, contre l'Évangile *,

' Tânta est autem circa Erangelia haec firmitas ut et ipsi baeretici tesUmonium addaot eis, et ex ipsis egrediens unusquisque eonim conatur suam firmare doctrinam. Gum ergo bi, qui contradicuut, nobis testi^ nionium perbibeant et utantur bis, firma et yera est nostra de iis persuasio (C. Hœres. m, 1 1 , S 7).

* Voy, sur cette matière,' Micbaêlis, I, ii, 7; Paley, Evid, of Christ. IX, 7.

^ Epipb. Hceres. xxviii, 5 et xxx, 3; cf. xxviii, 6 et xxx, 28.

* Sur les Nazaréeqs et les Ébionites, voy. la note ii k la fin de ce volume.

* Euseb. Hist. eccles. iv, 7, et Hier. Catal script, eccL 21, t. IV,

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et qu'Origène accuse d'avoir osé mettre un Évangile sous son nom '. On voit par un fragment de ses écrits, récemment mis au jour avec le livre des Philosophoumena , que tous ses efforts tendaient à rattacher son système cosmogonique au commencement de TÉvangile de saint Jean ^ ; et il citait encore une parole de Jésus tirée de ce même Évangile : « Mon heure n'est pas encore venue '. » Tel fut surtout Marcion (contemporain de saint Justin, martyr^) qui a poussé plus loin l'audace, et- qui par ses attentats même sur les Évangiles a donné le moyen d'établir plus fermement leur authenticité.

Marcion, originaire de Sinope, avait d'abord partagé la foi de l'Église ' ; mais plus tard, séduit par les doctrines gnostiques, il distingua le Dieu de l'Ancien Testament ou de la Loi, du Dieu du Nouveau Testament

part. II y p. 109 : Viginti quatuor BasltUlis hxretici volumina quae in ÈvangeUuiD confecerat.

* Aosus fuit et Basilîdes scribere Evangelium et suc illud nomine titQlare. Orig. Homil. in Luc. t. HI, p. 932, col. 1 G. Voy. encore sur fiasilide, Orig. in Ep. ad Tit. t. IV, p. 695 et une note sur son Comm. m Joan. t. XXXII, 9,; 0pp. t. V, p. 439.

' Kal TowTÔ, çYidiv, èorl x6 XeyoïJLSvov èv toïç Eùay^eXioïc • 'Hv tô 9<i>ç àXïitevov, xxl. (Joan. i, 9) ; Philosoph. vu, 21, p. 232, 62; cf. Bunsen, Hippolytus and his âge, t. I, p. 87. /

^ Joan. II, 4, et Philosoph. vu, 27, p. 242. 53 : ''Ori SàjÇrjffiv, Sxoorov ^ODc £]^8i xatpoùc Ixocvèc à Scor^^p Xé^oiv * Oûmo -f^xet V) &{>a \loù.

* Jttst. Âpol. I, 26, p. 59 C.

' «Ses disciples, dit TertuUien, ne peuvent nier qu*il ait partagé la foi des cbrétiens : ses lettres le prouvent. » (G. Marc, i, 1 ; cf. iv, 5 et de Came Chriatiy 2). Le véhément ap<Hogiste n'a pas assez d'injures contre Tapostat. Rappelant qu'il est du Pont, « pays barbare et affreux, » il aioote : « Sed nihil tam barbarum atque triste apud Pontum quam quod iiiic Marcion natus est... Quis enim tam castrator carnis castor quam qui nuptias abstulit ? Quis tam comesor mus Ponticus quam qui Evangelia corrosit?... lUa canicula Diogenes hominem invenire copiebat, lucemam meridie circumferens. Marcion Deum quem invenerat, extincto Ittinine fidei suae amisit. » Mais il fait mieux que de Tinjurier, il le réfute ; et nous devons à cette réfutation les témoignages les plus exprès sw rétat de nos Livres sacrés au temps de Marcion.

OU de rÉvangile : le premier, créateur du monde, était selon lui dur et cruel; le second, qui n'avait rien créé, était bon et clément, et c'est lui qui, par son Christ, nous avait délivrés du joug tyrannique de l'autre * . A l'exemple de plusieurs gnostiques, Marcion distinguait aussi le Christ de Jésus. Il supposait que le Christ s'était joint à Jésus après le baptême, et qu'il s'en était séparé à sa mort sur la croix ^. Mais tout cela est directement contraire aux récits évangéliques. Que faisait donc Marcion? Prétendait-il parler en vertu d'une inspiration particulière ? Non, il se servait d'un Évangile, Évangile sans nom d'auteur qu'il rapportait directement à Jésus-Christ *, mais qu'il n'avait pas inventé de lui-même. C'était un des Évangiles reçus dans l'Église, mutilé, altéré selon ses vues, mais conservé pour la plus grande partie, afin de retenir, aux yeux de ses adeptes, l'autorité qu'un Évangile nouveau, même au milieu du n* siècle, n'aurait jamais pu acquérir : — il est bon d'insister sur ce point. — Tous les Pères, saint Irénée en tête, disent que c'était l'Évangile de saint Luc* ; et TertuUlien, qui l'appelle avec mépris « l'Évangile non judaïque mais pontique ^, » y reconnaît comme chose avérée et y signale, parmi beaucoup d'altérations, l'Évangile désigné par les Pères *. D'après ce que nous avons dit, il est facile

* Voy. la note de Rigaut sur Tertullien, c. Marc, v, 4. Saint Justin, martyr, parle de cette hérésie que Marcion professait de son temps {Apal, 1. 26, p. 59 C) ; il avait même écrit contre Marciooi un livre cité par Eusèv)8 {Hist. eccles. iv, 11). ;

» C. Marc, iv, 7 et 42.

* C. Marc, iv, 2 ; cf. Orig. de Recta inDeum fide, 1. 1, p. 808.

* C. Eœres. I, xxvii, 2 ; III, ii, 7 et xii, 12.

^ Transeo nunc ad Evangelii non judaici, sed pontici, intérim adultérât! demonstrationem. (C. Marc, iv, 2.) ' Lucam videtur Marcion elegisse quem caBderet. [îhid.)

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