Cou*, sur ce poinl^ Denys Cochin^ loc. eit.y p
elle n'existe qu'à condition de savoir et de se savoir. Ce qui produit l'éclat des soleils et la ronde des astres, ce qui préside au chœur des années, ce qui fail fourmiller la vie d'un bout à l'autre de l'immense nature, ce qui nous met au cœur l'amour du bien et du beau, ce n'est en dernière analyse ni le choc aveugle des atomes, ni l'énergie de forces inconscientes; c'est une intelligence qui se possède elle-même et ne dépend que d'elle-même, c'est un esprit libre. On voit par là ce qu'il faut penser de la théorie de Spinoza, tant vantée de nos jours où chacun veut avoir son idole philosophique. Ce méditatif, si profond par ailleurs et si riche en vues de tout genre sous son armure de géomètre, a fait la chasse à la liberté, comme Protagoras faisait autrefois la chasse à « l'être » : il l'a extirpée de l'âme humaine, il l'a bannie du sein de la divinité. C'est là une erreur de fond et qui vicie tout son système; le vrai Dieu n'est pas l'Allah immobile et fatal que l'indolent arabe invoque du fond de son désert. Aussi l'échec de Spinoza devient-il manifeste, lorsqu'il s'agit d'expliquer le passage de l'être au devenir. D'où vient le mouvement, d'après sa doctrine? Il faut bien qu'il procède, au moins en partie,
dos attributs eux-mrmes; il faut bien qu'il y trouve de quelque façon sa raison dernière. Autrement, il n'y aurait d'efficience causale qu'entre les modes : ce qui revient à dire qu'il n'existerait plus que des causes causées; et Spinoza est tout le premier à rejeter cette hypothèse contradictoire, IMais comment lemouvemenl peut-il, par voie d'efficience, sortir de l'immuable? Il v a là un rapport qui ne se comprend pas; car, (f la cause restant la même, l'effet reste aussi le même p, suivant le vieil adage. Il faut donc que les attributs changent de quelque manière ; et le spinozime s'ébrèche par un de ses points cardinaux. Déplus, sous quelle influence les attributs peuvent-ils changer, vu que, du biais de la causalité brute, rien n'est mû que par autre chose qui se meut déjà? De proche en proche, le changement gagne donc jusqu'à la substance elle-même. La surface et le fond de l'être, tout devient, comme chez le philosophe d'Éphèse.
Mais l'on s'obstine à défendre l'inflexibilité des attributs, et par là même celle de la substance. Alors, il ne reste plus qu'une ressource, qui est d'affirmer que rien ne devient jamais. On sort de l'Iléraclitisme pour tomber dans le
Parménidisme. Tout à l'heure ou était obligé de convenir que rien n'est; et maintenant il faut avouer que rien ne se meut : ce qui est « la négation même de la nature », suivant le mot d'Aristote.
Qu'on cherche, entre l'être et le devenir, un autre milieu que la liberté; et l'on verra sans doute qu'il n'y en a pas. C'est ce que Kant a vivement senti, après Platon et sous son influence. Dans son exposé critique des antinomies, il montre une préférence marquée pour la solution libertiste. Il l'explique, il la défend, il létale sur l'autorité de grands philosophes : c'est la seule qui lui semble rationnelle.
Le mouvement ne se produit pas au hasard ; il a de la mesure et des proportions bien prises. I.,e monde se déroule comme un immense poème : tout s'y tient d'un bout à l'autre et dans l'harmonie. D'où procède cet autre caractère de la réalité qui nous environne et dont nous faisons partie?
60 DlliU ET LA RAISON HUMAINE.
Il s'est fait, sur ce problème, toute une évolution delà pensée humaine; et notre premier devoir est d'en noter les principales étapes : ce sera le moyen de relever le point et de trouver par là même une solution plus précise.
La preuve téléologlque remonte jusqu'au philosophe de Clazomène : c'est Anaxagore qui 'fut le premier à considérer « l'intelligence comme la cause du monde et de tout l'ordre * » . Et ce trait de génie produisit dans la société grecque une impression profonde, analogue sans doute à celle que vaient produire chez nous les découvertes d'un Galilée on d'un Newton. « Lorsqu'Anaxagore vint parler du vovi;, s'écrie Aristote, il parut comme un homme à jeun au milieu de personnes ivres", m
Mais l'immortel ami de Périclès avait laissi* son idée à l'état d'ébauche, autant du moins que nous en pouvons juger. C'est avec Socrate seulement qu'elle prit pour la première fois une forme nettement définie.
Rien de vain, se mit à dire Socrate. Tout est nombre et harmonie, en nous et autour de nous : le monde est un vaste système de moyens