‹ De la croyance en DieuChapitre 22 sur 74 · Du fondement de V induction, p · texte numérisé non relu

Du fondement de V induction, p

3. V. aussi plus haut ce (|ue Ton a dit du rapport des essences au devenir, p. 57-59. — Cf. Insiiffîxnncc da; pltdosophies de L'intuition^ p. 101-109. Pion, Paris, 1908.

kii-mème, qui, d'après eux, résulte du possible.

Leibniz, pour établir la preuve des causes finales, a recours à la contingence de l'ordre ; et l'on peut avouer qu'il n'a pas entièrement réussi dans son entreprise. Y a-t-il réellement de la contingence dans les lois du mouvement, comme il le croit ? La question n'est pas facile à résoudre. Il démontre, sans doute, que nous ne voyons pas dans les lois du mouvement cette nécessité absolue dont parlent les pliysiciens; mais ce n'est point parce qu'elle nous échappe, qu'elle n'est pas. On en peut dire autant du sens des translations célestes, de la figure et de l'éclat des astres, si capricieusement divers. Il y a sûrement une raison à ces phénomènes. Le problème est de savoir si elle leur est essentielle ou accidentelle, et je ne sache pas que le philosophe de Hanovre l'ait vraiment élucidé.

Mais l'idée de Leibniz n'en demeure pas moins féconde; il suffît, pour la rendre efficace, de la pousser plus loin : l'analyse qui l'a fait naître peut aussi l'affermir.

La nature enveloppe une infinité de formes qui sont à la fois possibles et compossibles, et qui pourtant n'existent pas. Voici, par exemple,

un bloc de marbre. Il n'y a pas d'obstacle logique à ce qu'il devienne toute une série de statues; il n'y en a ni dans sa substance ellemême, ni dans le milieu qui l'entoure. Qu'un artiste se présente quand il le voudra : il y trouvera une matière docile à ses caprices. Et l'on peut raisonner de même à l'égard de tout autre corps. D'oii vient donc que ces formes latentes ne se réalisent pas? Simplement de ce qu'il leur manque une cause qui vienne en provoquer l'apparition. Mais^ si la nature est immanente à Dieu, cette cause existe éternellement et comme telle; car Dieu réalise, parle fait même qu'il est^ tout ce qu'il contient de logiquement libre ou de réalisable. Si l'ordre est par soi, il n'y a pas de mode possible et compossible de l'être qui ne soit actualisé.

Il existe de la contingence dans la qualité des choses; il s'en révèle également dans leur quantité. Qu'on se représente la somme incalculable d'électricité qui réside à l'état disponible dans les profondeurs de la matière. Qu'on s'imagine ce que les corps vivants, et la plupart des corps bruts renferment d'énergie explosive, vu la proportion considérable de principes gazeux qu'ils tiennent emprisonnés. Toutes ces

forces ont une certaine intensité qui peut grandir indéfiniment ; elle grandirait de fait, si le branle cosmique venait à prendre une accélération suffisante. Et cette accélération ellemême est possible, elle l'est de tous points; car il n'y a pas de mouvement dans la nature, si rapide qu'il soit, dont la vitesse ne demeure susceptible d'accroissement. Que faut-il donc pour- que tant de puissances assoupies se réveillent, se déchaînent et suppriment à jamais le rythme du devenir? Que faut-il pour que l'univers s'abîme et se confonde? La présence d'une cause appropriée. Or cette cause est donnée, elle l'est éternellement, si Dieu et le monde ne font qu'un. Dieu, dans ce cas, produit d'un coup le maximum de mouvement dont la matière est susceptible et, par cet excès même d'activité, change le tout en un chaos qui doit durer toujours.

Supposé d'ailleurs que la vitesse croissante du mouvement n'arrive point à cet effet, il ne s'en produirait pas moins, et en vertu du principe auquel nous avons recours ici. Les forces latentes tlont la nature est pleine, peuvent gagner en intensité, elles le peuvent au point de rompre les liens qui les brident et de s'élever

à IVtat d'acte : c'est ce que l'expérience nous révèle parfois d'une manière aussi tragique que soudaine (^i. Mais, si ces énergies peuvent pa.^scr à l'acte, elles y passent en fait, dans rinpothèse de l'immanence; car la même idée revient encore et avec la même force : Dieu réalise essentiellement tout ce qu'il enveloppe de réalisable. Quand on compare les causes secondes entre elles, il est possible de concevoir que les unes s'opposent aux autres et les retiennent pour un temps à l'état virtuel. Il en va différemment de la cause première : sa tension ne peut rencontrer d'obstacle qui l'arrête ; elle est souveraine et par là même toujours victorieuse.

C'est un autre point que n'ont point suffisamment démêlé les tenants de la finalité inconsciente. Ils imaginent une sorte de combat des possibles : ceux-ci refoulent ceux-là; et de cette lutte inégale résulte un devenir qui constituerait la nature. Soutenable du point de vue des phénomènes, cette hypothèse devient erronée, lorsqu'on passe à la cause première qui, d'après eux, les supporte et les produit. Il n'y a rien, dans cette cause, qui puisse entraver son élan vers l'acte plein, sinon la contradiction logique

elle-même; toute résistance purement dynamique qui se trouve sur sa route, est supprimée (lu coup, et en vertu môme de la loi qu'allèguent les immanentistes, en vertu de la loi du plus fort (c).

D'où vient donc que la nature ne possède à chaque instant qu'un certain nombre de formes, lorsqu'elle est susceptible d'en avoir d'autres ? D'où vient que les énergies qui la composent, au lieu de se bander à fond, se tempèrent et s'ajustent comme les cordes d'une lyre ? Comment se fait-il qu'il y ait un monde, et non point un tourbillon tumultueux d'éléments affolés [il).

La question ne peut trouver sa réponse que dans l'idée qui nous est venue de la Bible : elle ne se résout que par la théorie de la transcendance.

Il faut que Dieu ait créé la nature de toutes pièces. Cai', si elle existait d'elle-même, à la façon de la matière imaginée par les anciens, elle présenterait encore tous les inconvénients que l'on a vus; et l'ordre n'en pourrait sortir.

Il faut de plus qu'en créant la nature, Dieu ail ajusté et proportionné tous ses éléments,

OU, du moins, qu'il y ait déposé la loi d'où dtîvait par degrés provenir l'harmonie actuelle.

Dieu crée le fond et la forme des choses ; et de là deux conséquences relatives aux caractères de son activité.

D'abord, on voit, sous un autre angle, ce que l'on a déjà découvert par l'analyse du mouvement. Si Dieu crée, c'est qu'il rompt en quelque sorte l'homogénéité de l'éternité, c'est qu'il produit un acte qui n'a pas d'antécédent, c'est qu'il pose « un commencement absolu », c'est qu'il est libre. L'hypothèse favorite de Kant devient un corollaire de l'essentielle contingence des choses.

En outre, Dieu ne peut créer le cosmos qu'à condition d'en concevoir le plan. Il est donc doué d'intelligence; et cette intelligence enferme d'une vue tous les possibles qui sont réalisés dans l'univers. Elle en enveloppe à la fois les contours et les profondeurs : elle leur est adéquate et fondamentalement identique (e). Cette pensée primordiale et souveraine que le mouvement nous révélait comme une aurore, devient un soleil immense qui éclaire tous les mondes (/;.

Immanence ! Immanence ! Il faudra bien qu'on en revienne à l'immanence. Voilà ce

qu'on (Trit de toutes parts en vers et en prose, en plillosopliie et en exégèse. Et, pour l'accré- (liler, on ressuscite les Si)inoza, les Fichte et les Hegel. Il faut que le monde soit saturé et comme hypnotisé de ce refrain métaphysique. Eh hien, non. Le progrès de la pensée ne se plie pas à la mode; le progrès de la pensée ne va pas dans ce sens. Quand on cherche à lever les ('quivo([ues qu'enferment encore les théories du passé et ihême cidies du présent, ce n'est point vers l'immanence qu'on a le sentiment de marcher. « Deus creavit cœlum et teiram' >> • telle est la devise de la théologie qui doit vivre.

L'existence de l'être, le mouvement et l'ordre : trois hases d'élan d'où la pensée peut s'élever jusc|u'à Dieu. Il y en a une quatrième, qui est le contenu de la pensée elle-même.

« Rien ne sert tant à l'âme pour s'élever Jusqu'à son auteur, dit Bossuet, que la connais-

I. C'est par ces paroles f|iie M. Ern. Naville, ce Nestor de la philosopliie moderne, cominenrait son discours d'ouverlurej au congrès international de Genève en 1904.

sance qu'elle a d'elle-même, et de ses sublimes operatioQS, que nous appelons intellectuelles...

Les règles des proportions, par lesquelles nous mesurons toutes choses, sont éternelles et invariables.

Nous connaissons clairement que tout se fait dans l'univers par la proportion du plus grand au plus petit, et du plus fort au plus faible; et nous en savons assez pour connaître que ces proportions se rapportent à des principes d'éternelle vérité.

Tout ce qui se démontre en mathématique, et en quelque autre science que ce soit, est éternel et immuable; puisque l'effet de la démonstration est de faire voir que la chose ne peut être autrement qu'elle est démontrée...

Toutes ces vérités, et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps : en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra; mais, en les connaissant, il les trouvera vérités, il ne les fera pas telles ; car ce ne sont pas nos connaissances qui font leurs objets, elles les supposent. Ainsi ces vérités subsistent devant tous les siècles, et devant qu'il y ait un entendement humain ; et quand tout ce

00 DIEU i:t la raison humaine.

(|ui se fait par les règles des proportions, c'està-dire, tout ce que je vois dans la nature, serait détruit, excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée; et je verrais clairement qu'elles sont toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-même je serais détruit, et quand il n'y aurait personne qui fût capable de les comprendre.

Si je cherche maintenant où, et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables, comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être, où la vérité est éternellement subsistante, et où elle est toujours entendue ; et cet être doit être la vérité même, et doit être toute vérité; et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est, et ce qui s'entend hors de lui.

C'est donc en lui, d'une certaine manière qui m'est incompréhensible, c'est en lui, dis-je, que je vois ces vérités éternelles ; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité, et recevoir ses lumièies.

Cet objet éternel, c'est Dieu, éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérit(' même V »

I. Loc. cit., t. IV, De la connaissance de Dieu et de soi-mcine, p. 8().

Ces paroles ne traduisent pas seulement ia pensée fondamentale du xvii^ siècle, celle de Descartes, de Malebranche, de Leibniz, de Fénelon et même celle de Pascal; elles représentent aussi l'un des côtés dominants de la tradition catholique. Que les idées soient un aspect de Dieu ou du moins le supposent, c'est un sentiment qui se rencontre partout sous la plume des Pères, et particulièrement chez saint Augustin qui lui a donné l'empreinte de son génie ' . Par saint Anselme et saint Bonaventure, il se perpétue durant le moyen âge jusqu'à saint Thomas, qui ne s'en délivre luimême qu'imparfaitement, malgré l'esprit nouveau dont il s'inspire. L'Ange de l'Ecole retrouve, en effet, par sa conception de la volonté humaine, ce que sa théorie de la connaissance rationnelle laisse d'indécis à cet égard. D'après lui, le premier mouvement de notre volonté a pour but l'être, qui est l'infini, qui est Dieu; et comment pourrait-elle y tendre comme à son but, si elle n'en avait quelque sourde perception ■-?

I. (Consulter Al)bo J. Maktix, L' Apologctiquc traditionnrllc, 3 vol , Lethielleiix, Paris, it)o4-fi.

u. V. sur ce point : S. Th., i\ io5, a. 3 et 4 : Il>i(l., 83, a. 4; De vêtit., (\. i, a.4atl2; — Consulter 31. Cul'au.hac,

Il est (liffu lie qu'une opinion si constante et soutenue par tant d'esprils de premier ordre n'ail pas (|uel{jue fondement dans la réaht('. Par suite, il convient de l'examiner derechef et de voir au juste quelles ressources elle peut foui'iiir. Elle renferme sans doute une pensée (le fond qui doit demeurer et qu'il faut tâcher de mettre en lumière.

Supposez qu'un triangle soit une fois réalisé, c'est qu'il sera toujours réalisable, c'est qu'il l'a toujours été; car on peut toujours faire la même hypothèse. Mais ce n'est pas là, connue on serait tenté de le croire, le dernier mot de la question. D'où vient qu'on peut toujours faire la même hypothèse? Il faut, pour qu'on le puisse, qu'il y ait des aptitudes de l'être à revêtir certaines formes, qui ne mancjuent jamais, qui demeurent d'un bout à l'autre de l'éternité,

Oli sont ces aptitudes indéfectibles?

Elles n'existent pas en elles-mêmes et par elles-mêmes, comme l'affirment Spinoza et Hegel; vu (|u'elles ne sont que des possibilités et que le propie du possible est d'exclure l'exis-

Dortritia de ideis divi Thoinœ divi'/tif nonaventurœ conciliatrix, p. 48-(i3, V. Lecoffre, Paris, 1897.

PREUVES DE L'EXISTENCE DE DltU. 93

teiice \ Il faut donc qu'elles se fondent en un sujet; et, comme elles sont éternelles, il faut que ce sujet le soit aussi. Elles ne peuvent être que des modalités de la cause première; c'est en Dieu qu'elles ont leur principe d'inhérence. Mais comment ?

Aristote a imaginé une matière qui se meut sans trêve ni repos et qui, dans ses puissances insondables, renferme à l'état virtuel tous les possibles. Ils y sont comme des lois inhérentes à leur support et marquent les conditions logiques des existences individuelles. Ce n'est point de celte façon que les possibles sont en Dieu; vu qu'il réalise d'un coup, et au même titre, tout ce qu'il a de réalisable.

Platon s'est figuré que les possibles sont complèlement réalisés, qu'ils existent à l'état d'acte plein. Cette autre réponse n'est pas plus satisfaisante que la première. Quelle sera donc, d'après cette hypothèse, la grandeur ilu triangle en soi, la vitesse du mouvement en soi, la taille de l'homme en soi, vu que ces choses n'ont pas de limite par elles-mêmes? En tout objet, il y a la qualité, qui, ne souffrant pas

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