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CHAPITRE IV

Un Dieu parfait! Mais alors, d'où vient que le mal abonde à tous les degrés de l'être en devenir et sous toutes ses formes ? D'oli viennent la brutalité de la nature, la passion féconde en douleurs, l'erreur partout dominante et les tiiomphes insolents de l'injustice? A quoi tiennent les inachèvements profonds que nous observons dans les choses, particulièrement dans l'ordre moral? Ne faut-il pas, pour en avoir l'intelligence, supposer quelque secrète imperfection ou dans la science de Dieu, ou dans sa bonté, ou dans sa puissance ? Le trilemme de Stuart Mill ne demeure-t-il pas invincible dans sa lucidité ' ?

1 . V. sur la description du mal, notre Destinée de l'/toninie^p. i3S-i4o.

A coup sûr, le problème ainsi pos(^ devient aigu ; et l'on peut dire qu'il ne se résout complètement ni par l'idée de la matière, telle que Leibniz l'a entendue; ni par une déviation originelle de la liberté humaine, telle que l'a comprise Ch. Renouvier. Chacun de ces efforts enferme un élément de vérité; ils n'aboutissent l'un et l'autre qu'a demi.

D'après Leibniz, le mal vient de l'essence même de la matière ; et, par suite, il faut en faire remonter la source, non point jusqu'à la pensée divine, mais jusqu'à son objet étei'nel. Bonne en soi, la matière présente toute une série de funestes infirmités. La pesanteur, par exemple, fait que les corps se tiennent en équilibre; mais ils sont innombrables, les inconvénients qu'entraîne cette loi fondamentale. Rien ne nous est plus utile que l'eau, rien n'est utile et doux comme la chaleur du feu ; et pourtant, la moindre imprudence, le plus faible hasard suffit à transformer en fléaux l'action bienfaisante de ces cléments. Ainsi des autres

formes qu'a revêtues la matière sons le tloigt de Dieu. En outre, prise d'un autre aspect, envisagée, non plus comme étendue, mais comme principe d'extension, elle est un obstacle interne au développement de notie pensée. L'ignorance en découle, et, avec l'ignorance, l'erreur et les passions qui sont la cause de tant d'infortunes. C'est aux nécessités de la matière que se rapportent directement ou indirectement tous les maux dont nous souffrons. Or Dieu ne pouvait point ne pas l'utiliser dans la création du monde. 11 n'y avait pas d'autre moyen de graduer les êtres : sans elle, tout fut resté à jamais recueilli dans l'unité de la pensée première. Dieu ne pouvait faire la nature qu'en y mêlant quelque principe de désordre. Le mal a sa raison d'être dans le bien lui-même.

Ces remarques, inspirées de Platon et d'Aristote, sont pleines de sens : elles ont leur fondement dans la réalité des choses. Mais elles sont loin de lever toutes les difficultés qu'enveloppe le problème : si elles expliquent le mal, elles n'en expliquent pas l'immensité; et là se trouve pourtant le point vif de la question.

Le génie est possible, puisqu'il se produit quelquefois parmi nous; d'où vient qu'il est

plus rare que les comètes ? Les hommes, en général, a participent si peu de l'intelligence » qu'ils n'ont encore pu se mettre d'accord ni sur la nature de Dieu, ni sur le fondement de la morale, ni sur l'ensemble des préceptes moraux, ni même sur l'existence de la moralité. Autant de questions, pourtant, dont la solution est si nécessaire, qu'on ne peut faire une seule action raisonnable sans la connaître. La vertu est possible, puisqu'il y a eu des saints et qu'il en existe encore ; d'où vient qu'elle n'est pas la maîtresse du monde? comment se fait-il que Phalaris et Denys aient mérité la couronne, Rutilius et Camille l'exil, Socrate le poison et Jeanne d'Arc le bûcher? Comment se fait-il que la ruse et la violence dominent le monde, et que la scélératesse soit non seulement égalée à la justice, mais privilégiée? La santé est possible ; à quoi tient que Dieu n'en a pas fait la règle de notre existence ? Pourquoi notre substance sue-t-elle la douleur, et que signifient ces myriades d'ennemis visibles et invisibles qui nous guettent du fond de leurs mystérieuses retraites, toujours prêts à jeter dans nos veines le poison, la souffrance et la mort? En définitive, l'homme n'est adapté ni à son milieu intellectuel, ni à son

milieu moral, ni à son milieu physique; ou, s'il l'est, ce n'est que par exception et comme par accident. De quelque côté qu'on l'envisage, il a toutes les apparences d'un être « raté », suivant l'expression pittoresque d'un philosophe de notre temps. La pensée de Pascal demeure à cet égard : elle n'est que l'expression géniale et tragique de la vérité,

11 est vrai que Leibniz part d'un point de vue assez spécial. A son sens, le but du monde n'est pas le bonheur; c'est la beauté. Mais en quoi la beauté de la nature est-elle intéressée à ce qu'il y ait des millions d'êtres qui vivent indéfiniment dans l'insignifiance, la misère et la douleur, ou ne s'élèvent au-dessus de la médiocrité commune que pour prendre une conscience plus vive de l'insuffisance irrémédiable de leur milieu ? Que peut gagner la beauté de la nature à ce que, dans un département de l'univers, les moyens ne soient plus adaptés à leurs fins et les fonctions à leurs objets ? Si la beauté suppose la variété, ne suppose-t-elle pas également l'harmonie?^ Qu'est-ce qui fait d'ailleurs le prix de cette grâce ou de cette splendeur des choses, que Leibniz estime si fort ? La beauté, sans doute, n'a de valeur qu'autant qu'elle se

change en spectacle et se traduit par la jouissance. Elle n'est donc que l'une des sources les plus exquises du bonheur; et Leibniz rentre ainsi, sans le savoii", dans la conception commune. ^Nla's alors la question revient tout entière : il s'agit, comme auparavant, de savoir pourquoi il existe, sous le crâne humain, « Un ange renfermé qui sanglote tout bas. »

Ch. Renouvier ne regarde pas si haut, pour expliquer l'effroyable énigme. A son gré, nous sommes les seuls coupables; et, par là même, les seuls responsables. La race humaine sortit des mains de Dieu avec une science adéquate à la nature et une puissance d'action adéquate à sa science. Chacun de ses membres avait le monde pour organisme et pouvait, par son vouloir, rébranler d'un bout à l'autre, comme nous le faisons maintenant de notre propre corps. Personne n'abusait ni de ce savoir ni de cette force incomparables; car la justice et la bonté vivaient dans les cœurs. Une paix divine régnait partout : c'était la plénitude de la vie

dans l'harmonie. Mais, à la longue, le péclié apparut, qui produisit la vengeance, qui produisit la cnerre. Les hommes se battirent avec des montagnes, des planètes et des soleils. Tout fut réduit au chaos ' ; et la nébuleuse commença, cette poussière incandescente qui, par voie d'évolution, a formé le monde actuel. lissent donc notre œuvre^ et les enchantements funestes de la grande Maïa, et les résistances sans nombre qu'elle oppose à notre soif inextinguible de bonheur, et les passions brutales qui arment les hommes les uns contre les autres, et cette tristesse infinie qui habite maintenant « le temple de noti'e âme » ? Dire que Dieu a produit quelque mal, c'est déjà une erreur de fond ; dire que de lui découle tous les maux dont nous pâtissons sur cette terre, c'est le plus monstrueux des blasphèmes'.

Grandeidée,sansdoute, maisqui, parlaforme qu'elle revêt, ressemble plutôt à du J. Verne

1, (]ette fureur de destruction n'est pas chose si extraordinaire- admettez qu'à l'heure actuelle, l'homme devienne assez puissant pour faire sauter la machine ronde, il le ferait; c'est d'ailleurs ce que dit Hartmann dans sa Pliànonic'nologir des SitlUcIten Bnvusstscins (p. 866-871).

2. Principes de la nature, t. II, p. itS8 et suiv., Alcau, Paris, 181)?.; Ibid.^ p. 190, 202 ;Id., La Nouvelle Monadologie^ p. 464- Î8y, Arm. Colin, Paris, 1899.

qu'à une explication philosophique. Que deviennent d'ailleurs, dans cette hypothèse* et la transmission de la faute originelle, et le souvenir partout répandu que la famille humaine paraît en avoir gardé?

Ch. Renouvier transporte son paradis terrestre au delà des périodes géologiques; et l'idée est ingénieuse autant que hardie : il évite par là les difficultés que pourraient lui faire les savants, s'il plaçait son âge d'or au cours de l'évolution de notre globe. Mais, d'autre part, s'il faut intercaler la nébuleuse entre l'Eden et le monde actuel, nous ne gardons plus aucun lien de parenté avec les premiers hommes : ils ont tons péri dans le cataclysme universel qu'a préparé leur révolte, et dans l'incendie cosmique (jui s'en est suivi; et, par conséquent, ils n'ont pu nous transmettre le germe du mal. Leur faute se ramasse tout entière sur eux, avec toutes ses conséquences ; elle nous regarde moins encore que le péché d'orgueil que la Bible attribue à Lucifer.

La difficulté a été pressentie, il est vrai. C. Renouvier ajoute que Dieu, prévoyant les transformations ultérieures de son monde, déposa dans le sein des premiers hommes une certaine

quantité de germes tnonadiques ; que ces germes étaient inattaquables de leur nature ; qu'ils échappèrent, comme tels, à la conflagration générale; et que^ les conditions de la vie une fois revenues, ils se développèrent d'eux-mêmes et furent le principe des générations nouvelles. Mais, outre que cette autre fiction sent l'artifice et même un peu la violence, on ne fait qu'y passer de Charybde en ScvUa . Comment se peut-il que des germes, si monadiques, si bien enkystés qu'on les fasse, se soient maintenus dans une température d'une intensité inimaginable et qu'on suppose avoir duré toute une longue série de siècles? D'après ce que nous connaissons^ il n'y a plus rien de vivant au delà de i6o à i8o degrés. L'hypothèse en vue ne s'accorde avec la science que pour la contredire.

Elle ne s'harmonise guère mieux avec les traditions de l'humanité. On lit, dans la Bible, le récit d'un arbre mvstéi'ieux au pied duquel nos premiers parents perdirent, avec l'innocence, l'amitié du Créateur. Cet arbre de mah'diction reparaît sur les bas- reliefs assyriens et les cylindres de Babylonie. L'idée qu'il symbolise a également laissé des traces chez les Egyptiens,

les Perses, les Aryas. Elle était n'pandue dans tout le vieil orient \ Elle l'était aussi dans l'occident. Platon, en particulier, la mentionne à différentes reprises; il s'y complaît, il y croit. C'est, pour lui, la matière de l'un de ces mythes qui « ne sont pas exempts de toute erreur », mais dont le fond demeure cr digne de foi'. » Il existe, au berceau de presque tous les peu|)les, des symboles d'un âge plus heureux oîi le ciel communiait à la terre et répandait parmi les mortels le bonheur avec la justice. Il serait bien étrange qu'une tradition si générale et d'une telle importance par son objet pût s'expliquer comme la légende de Barbe-Bleue. Elle doit se fonder sur un fait dont les détails nous sont demeurés inconnus : c'est plus qu'une fiction, c'est un beau souvenir^. Or comment

1. ViGouRoux, La Bible et les De'coui'crtes modernes, t. I, p. i5i-i74i l^îiris, 1877.

2. V. notre Platon (Collection des Grands Philosophes], p. 53-55, p. 247j Alcan, Paris, itjofi.

3. Les anciens parlaient aussi d'une infinité de cataclysmes par lesi|uels aurait passé notre gtobe au cours désaxes (V. notre /V«/o«, p. a'iy-aSS, et notre AristolCy p. ■x'ii). La géolofjie est venue justifier leui^s dires et amplement (V. A. DE Lapi'arent, Abrégé de géologie, p. aSa et suiv., .Masson, Paris, 1907). Il doit égalenienl y avoir un fond liistori(|ue aux traditions religieuses qui s'y rattachent', elles sont encore plus générales et plus i)ersistantes.

l'expliquer, si personne n'a survécu à la ruine de la nature originelle, s'il n'est resté des premiers hommes aux seconds d'autres témoins que des germes « monadiques » ? Le mvthe de la nébuleuse ne nous éclaire pas mieux sur la transmission de l'idée même de la faute initiale que sur la propagation de ses suites à travers le temps.

Nous voilà donc rejetés en pleine mer, battus par les flots et sans savoir par où toucher la terre ferme.

Risquons cependant une troisième hypothèse, dont l'idée fondamentale est celle du devenir et qui comprend à la fois, du moins en partie, la pensée de Leibniz et celle de Renouvier.

On peut maintenir que la création de l'homme fut l'objet d'une action spéciale du Créateur. Celui qui avait fait le chaos et produit les germes d'où devaient sortir toutes les espèces vivantes, intervint derechef lorsqu'il s'agit de couronner son œuvre et d'introduire sur la terre le règne de la raison. Il est du moins légitime de le croire. On a cherché avec ardeur l'anneau qui rattacherait l'homme aux espèces iufé-

CROYANCC EN DlEt . 9

rieures; on ne l'a pas encore dérouvert : vu l'élat actuel de la géologie, l'homme apparut dès l'origine avec les caractères anatoniiques qu'il présente aujourd'hui.

On peut maintenir également que Dieu lui mit d'abord dans le cœur la justice et la bonté, qu'il Tarma d'une science supérieure et prit soin de l'harmoniser avec son milieu. C'est chose conforme à sa loi dominante, qui consiste à suivre infailliblement l'idée du meilleur; c'est aussi la substance des traditions dont nous venons de parler. Autant donc que l'on en peut juger, il y eut, à l'origine de l'âge quaternaire, une période où l'homme jouit de cette plénitude de la vie dans l'ordre à laquelle nous aspirons maintenant avec tant de force : dos siècles s'écoulèrent peut-être, sans que la finalité subît à son égard de notables défaillances'.

Par là même, ses occupations ne ressemblaient pas aux nôtres. Il ignorait le commerce, et son industrie ne dut être que rudimentairc; le ciel était clément; la terre lui fournissait

I. D'après la foi <atl)oli(|ue, à i'iiitf'gritë naturelle du premier hoininc s'ajoutait un piincipe de vie surnaturel, qui faisait la nieilleiue part de son bonlieur et lui garantissait I immortalité. Le dogme, à cet égard, précise d'une manière heureuse les vues de la raison.

d'elle-même le peu d'alimeat dont il avait besoin, et le luxe ne disait rien à son cœur. 11 ne fonda non plus ni empires, ni vastes cités : car ces formes de la civilisation supposent l'injustice, tout au moins une certaine indigence; et ni l'une ni l'autre n'avaient encore lait leur apparition. Il ne lui était pas même nécessaire d'avoir des armes pour se défendre ; grâce au jjrestige qui l'environnait et sans doute aussi à sa connaissance de la nature, il éloignait l'ennemi sans recourir aux procédés violents. L'enlremangement continuait autour de lui; il n'allait pas jusqu'à lui'. Etranger à la recherche du nécessaire qui nous absorbe maintenant et nous rabaisse, le premier homme vivait surtout dans la pensée de son Créateur et la contemplation des beautés de la nature dont il avait un sentiment aussi pur que profond : c'était un sage au sens plein du mot, et doublé d'un grand poète'. De là vient qu'il a pu vivre longtemps

1. La chose s'explique plus facilement, lorsqu'on admet que le premier homme était établi dans un état surnaturel.

2. C'est au terme de cette période dont la longueur est indéterminée, que dut se produire le « péché originel > ., tel qu'il ressort de la substance du récit bibliciuè. Mais nous n'avons pas à nous en occuper ici, vu l'aspect sous leipiel nous prenons les choses : notre unic|ue but est de montrer, en nous appuyant sur Ihistoire et rinduclion

sans laisser des traces durables et accessibles aux investigations de la science '.

Mais cet état d'équilibre parfait n'était pas de nature à durer indéfiniment.

Il se peut que les hommes, par le seul fait de leur multiplication, aient été poussés peu à peu vers des climats moins doux, ou que les oscillations de la croûte terrestre aient altéré brusquement leurs conditions de vie*. De là des besoins inconnus jusqu'alors, la souffrance, la tentation et le péril d'enfreindre sur quelques points la loi morale.

C'est là d'ailleurs un effet que devait produire à la longue le jeu régulier des causes naturelles.

Tout mécanisme tend de lui-même à se désa-

philosophique, comment, au point de vue simplement naturel, il a dû se produire une rupture graduelle de l'harmonie initiale des choses. D'ailleurs, le pe'chë orij;inel n'a pu que précipiter le mouvement de décadence dont nous allons parler : il va dans notre sens.

I. Les premières traces de l'e.xislence de l'homme remontent, en Europe, à la période paléolithique. Mais rien n'empêche qu'il n'ait existé auparavant (V". A. de Lapparent, V ancienneté de l'Iinninie, Revue de l'Institut catho iique, p. 373, juillet-août 1906), au moins dans d'autres contrées, et même pendant la période pliocène. L'industrie Chelléenne serait le recommencement de la vie humaine sous un autre mode^ et occasionné par des bouleversements antérieurs.

a. V. A. DE L.\ri>.\KE>T, cod. loc, p. ?89 et suiv.

juster J3ar le simple exercice; et cette tendance s'accroît, à mesure qu'il se compose de parties plus nombreuses, plus mobiles et plus délicates : c'est là une loi de tout être en devenir. Sous l'influence de cette secrète et essentielle infirmité, la terre perdit avec le temps de sa vigueur et de sa clémence. L'air devint peu à peu moins riche et moins pur, l'atmosphère moins tempérée par les conditions ambiantes; les sucs s'altérèrent et le sol cessa d'avoir son ancienne fécondité '.

De même que tout mécanisme se désa juste en s'exerçant, toute énergie psychologique tend à s'épuiser par le travail : c'est une autre loi de l'être en devenir. L'homme veille et s'agite pour ses plaisirs ou ses affaires; puis il éprouve de la fatigue, il lui faut réparer dans le sommeil la perle que ses forces ont subie. Au bout d'un certain nombre d'années, leur budget se traduit par un négatif croissant qui va jusqu'à la banqueroute finale; la mort vient tout terminer. 11 en est de même des familles, il en est de même des civilisations : si bien que ces institutions soient fondées et maintenues, ni lu

I. BossuET a (lit quelque chose dapprochant dans son Discours sut l'histoire universelle^ p. ii, cli. i, p. 374'.

vigueur physique, ni la vigueur intellectuelle et morale ne s'y conservent indéfiniment ; elles vont toujours et fatalement de la grandeur à la décadence. La nature, par elle-même, ne supporte pas d'éternelles prospérités : tout naît j)Our vivre; mais aussi tout naît pour s'affaijjlir et disparaître.

Au bout d'un certain nombre de siècles, la première constitution de l'univers se trouva donc altérée; et l'homme eut de ce détraquement extérieur une impression d'autant plus intense qu'il devenait lui-même de moins en moins vigoureux. La souffrance lui vint du dehors, elle lui vint du dedans. Il se sentit par là même sollicité au mal; des fautes durent se commettre ; et bientôt « tout alla s'aggravant )), selon le mot d'un poète. D'autres fautes se produisirent; elles se multiplièrent soit ])ar l'exemple, soit sous l'action croissante des causes profondes qui avaient occasionné les premières. Peu h peu, le mal pénétra jusqu'aux sources de la vie et se transmit de père en fils par voie d'hérédité.

Il y a d'ailleurs des chances pour que cette décadence dc'jà si profonde aille toujours en s'accentuant, jusqu'à ce que la vie ait disparu

LE MAL. lot

de notre globe. Il peut se produire ça et là des hausses de force plivsique, d'intelligence et de moralité. Ces mouvements heureux n'empêchent pas que le milieu terrestre ne devienne de moins en moins favorable au développement de la vie et que l'énergie de notre espèce ne diminue par degrés insensibles. Considéré dans son ensemble, le genre humain ne peut avoir qu'une marche descendante; et rien n'est naïf comme l'histoire de l'Eden futur dont les philosophes bercent notre imagination depuis près d'un siècle.

D'après le témoignage des géologues, le niveau de la terre ferme va sans cesse en diminuant. Le flux et le reflux, le cours des fleuves, les pluies, la gelée et le dégel : autant d'ouvriers qui travaillent de concert à produire cet effet. Il est déjà sensible en un grand nombre de contrées, particulièrement dans l'Arabie qui n'est plus qu'un immense squelette^ dans la péninsule Hellénique et certaines parties de l'Italie. A supposer que les lois actuelles se maintiennent, au bout de 4-ooo.ooo d'années le nivellement sera complet : toute la masse des continents se trouvera étalée dans les mers. Plus de montagnes, par conséquent ; plus de vallées,

plus de cours d'eau; partout l'équilibre et le repos absolu. Les conditions de la vie seront supprimées, au moins pour la race humaine ' .

La perspective que nous ouvrent les astronomes, n'est pas plus gaie : elle mène, par une autre voie, au même résultat. Le soleil n'est point la lampe éternelle qu'ont chantée les poètes. Il perd continuellement de sa chaleur. Un moment se produira où ses rayons amoindris deviendront trop faibles pour réchauffer notre planète. Plus tard, sa masse contractée, semblable à un incendie qui s'apaise, ne jettera que des flammes intermittentes. A la longue, il s'éteindra complètement et pour toujours, comme l'ont fait déjà d'autres étoiles, telles que celles du Cvgne, du Serpentaire et de la Couronne boréale.

La terre alors s'enveloppera d'un hiver éternel et finira par ensevelir dans ses flancs glacés les derniers de ses habitants '.

11 est vrai que nous ne sommes pas à la veille de pareilles transformations. On en peut juger

I. V. A. De Lai'Pakent, Compte rendu <hi congres scientifique internat, de 1891, 7* section, ]). 289.

a. Faye, Sur l'Orig. du mondc^ p. 3o6 et suiv., Paris,

par la date que les géologues assignent au nivellement total du globe; et ce n'est pas de sitôt non plus que le soleil va refuser aux humains la lumière et la chaleur. Les lois indiquées signifient cependant que notre terre tend sans cesse à devenir moins propice au maintien de la vie ; que cette tendance se développera de plus en plus, à mesure que les siècles s'accumuleront; et qu'il en résultera nécessairement, pour notre race, d'abord des malaises et des troubles croissants, puis d'intolérables angoisses. Or la nécessité, la souffrance et le désordre ambiant sont de mauvais conseillers; ils ne pourront avoir qu'une action funeste sur un être déjà moralement affaibli et se traduire par un accroissement de corruption. « Quand leChrist viendra, pensestu qu'il trouve sur la terre une lueur de foi ? »

Mais pourquoi le grand mécanicien n'intervient-il pas derechef, afin de réparer sa machine et lui faire donner un rendement meilleur, puisqu'il est tout puissant et veut le bien d'un vouloir indéfectible ?

Platon croit à de semblables coups d'Etat. D'après lui, le Démiurge institua d'abord le monde dans la science et la justice, la beauté et

15i DIEU ET LA RAISON HUMAINE.

le bonheur. Mais cotle perfection des premiers âges ne pouvait persister indéfîniment. La cause en est dans « le principe matériel, enfant de la primitive nature w, et qui « était plein de confusion avant de recevoir l'empreinte de rinlelligible » . Peu à peu le désordre fit son apparition ; il grandit avec les années; et, sur la fin, il prit de telles proportions qu'il ne resta plus sur la terre v que très peu de bien mêlé à beaucoup de mal ». Alors Dieu se montra derechef et, rajustant son œuvre, « l'affranchit de la vieillesse et de la mort ». Voilà ce qui semble avoir eu lieu, continue-t-il; el ce qui s'est déjà produit, se reproduira sans doute dans la suite infinie des siècles : car la matière, qui en est la cause, gardera toujours sa tendance native à « s'abîmer dans la dissemblance ». La nature est soumise, avec tout ce qu'elle contient, à la loi de la veille et du sommeil; et, quand elle s'est endormie au point que l'idée du meilleur cesse d'y dominer. Dieu, par un travail intérieur, y ramène l'ordre et lui rend sa jeunesse. La prédominance du bien ne se maintient dans le monde que par une série de rédemptions'.

I. Plat., Polilic, 273»-'=; — Lois, ;i3'^-7i/,»; — Phi- Icb., 16'=; — Tlicwl , 176"-". Le Timce nous dunne aussi la

Théorie curieuse, mais parfaitement adaptée à la notion d'un Dieu que dirige l'idée du meilleur et qui se tiouve en présence d'une matière incapable de s'établir pour toujours dans l'harmonie. II y a donc des raisons de croire qu'elle renferme un fond de vérité. Et c'est sans doute à ce mode intermitttent de la Providence que se rattache la révélation cli rétienne si puissante sur les âmes, si foncièrement purificatrice et dont la pensée moderne suit encore sans le savoir l'irrésistible poussée. Nos idées les plus nobles et dont nous sommes le plus fiers, viennent du Christ mieux compris : elles n'en sont que l'efflorescence historique '.

Nous avons un peu calmé « cette harmonie thébaine » que l'on faisait retentir à nos oreilles avec tant de persistance : le mal existe; donc il n'y a pas de Dieu.

même idée de la matière et cîe l'action duDe'miiiige; et il y a là quelque chose de plus qu'un simple myllie. La théorie des rédemptions tient, chez Platon, à deux principes fondamentaux : celui de l'infini et celui du ineillcur. I. Voir, sur ce point, notre art. du Correspondant intitule La tradition clirélienne, lomai igoj,

Toute ombre, sans doute, n'est pas levée. Malgré les traditions antiques dont nous avons fait mention, malgré les Pensées de Pascal si profondément suggestives, la suite des déviations de la liberté humaine n'est pas rigoureusement établie; nous n'avons point découvert non plus les causes secrètes qui font de l'être en devenir un principe de décadence. Nos considérations pourtant forment un tout bien lié et qui laisse dans l'esprit une impression persuasive. Au reste, il s'agissait moins d'expliquer, d'une manière absolue, pourquoi le mal existe, que d'accorder son existence avec l'idée d'un Créateur souverainement saint, omniscient et tout-puissant; or, à cet égard, nous croyons avoir jeté quelque lumière sur la question : s'il y reste des nuages, toute contradiction logique est supprimée.

D'ailleurs, il faut, en pareille matière, apporter certaines dispositions morales. La première est de ne pas nier le connu à cause de ce qui demeure inconnu ou inconnaissable; la seconde consiste à se bien pénétrer soi-même du peu d'importance qu'a l'individu dans la monarcliie universelle. L'homme « va se plantant par imagination au-dessus du cercle de la lune, et

ramenant le ciel sous ses pieds ». Tl croit que, si la Providence existe, elle ne peut avoir qu'un souri dominant, qui est celui de dissiper ses ennemis, de le garder à l'abri des souffrances et de le protéger contre les coups de l'infortune. Aussi, dès que le malheur s'abat sur sa tête, il se plaint et s'en prend à l'indifférence du Créateur pour sa créature. C'est comme si un soldat disait à son chef, sur le champ de bataille • « Tous m'avez placé sur cette motte de terre où la mort pleut de toutes parts; c'est inhumain. » Précisément parce qu'il existe une Providence, il existe aussi une nature. Il v a une fc police de l'univers » dont les règles ont pour raison d'être le bien de l'ensemble. Vouloir que ces règles fléchissent devant nos désirs et se plient à notre intérêt, c'est se mettre soimême au-dessus du Tout, c'est pratiquer Végocentrie. Et qui donc es-tu, chétif atome, pour prétendre que le monde entier doit pâlir de ta douleur ? Dis plutôt avec le chœur des sages : « Ce qui t'arrange m'arrange, 6 Dieu : je suifi content; car tout ce que tu veux, c'est par raison, et donc par bonté. »

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