CHAPITRE PREMIER
nOLE DE LA CONNAISSAKCE RATIONNELLE.
11 y a donc une connaissance déductive de Dieu ; et ce mode de connaissance nous est nécessaire, on ne s'en passe pas : de quelque côté que l'on envisage la marche de notre pensée vers l'être parfait, c'est toujours par là qu'à un moment donné elle se continue.
Ce mode de connaissance s'impose lorsqu'on cherche à s'élever vers l'Absolu en prenant pour base d'élan les caractères mêmes de l'être
créé, à savoir le fait de son existence, le mouvement, l'ordre ou la pensée; c'est alors le levier unique qui soutienne l'esprit.
Il s'impose également, bien que d'une autre manière, si l'on choisit son point de départ dans les faits oii se fonde la religion chrétienne. Comment puis-je savoir que Jésus est venu sur la terre, qu'il est Dieu et qu'il a fondé une église où toutes les nations doivent puiser « la vérité et la vie » ? Si l'on parle des « exigences » de la raison « en matière d'apologétique' », c'est déjà que l'on infère des données de la conscience humaine à quelque autre chose qui les dépasse, c'est qu'on emploie la méthode dé-
I. V. M. Blondel, Les exigences de la pensée contemporaine en lualière d'apologe'/if/ite..., Annales de philosophie chrétienne, mars, 1896, p. 600-60D, 6075 mai, 1896, p. 145 ; Juin, i8c)6, p. 256, 264-267; juillet, p. 34o : « Au lieu d'inclure les vérités révélées, ou de s'y juxtaposer en se bornant à un inventaire simpliste et descriptif d'éléments hétérogènes, la philosophie, usant d'une métiiode complexe et contraif^nante, cjui lui permet de traverser et d'entraîner dans le courant d'un même déterminisme toutes les formes de pensée et de vie, a pour rôle de montrer ce que nous avons innifahlement et ce qui nous manque nécessairement pour que nous puissions réintégrer dans notre action voulue tout ce qui est posé et ])Ostulé par notre action spontanée. »... « Pour ce qui touche la question religieuse, les conc'hisions philosophiques, en raison de leur réserve, sont nécessitantes et constituent une démonstration apodictique .. . ». Ibid., p. 3(1.
(luclive. Et l'on retourne, sans s'en ajjercevoir, à rintellectualisme, tant décrié * : on l'a chassé par la porte, il rentre par la fenêtre.
Encore un tel procédé ne saurait-il aboutir par lui-même. Si rigoureux et si tragiquement pressant qu'on le suppose, il ne peut fournir qu'un résultat, c'est que, si la vie a du sens, il existe une révélation. Mais où est-elle, celte révélation? Pourquoi serait-ce le christianisme plutôt que le Bouddhisme ou le mahométisme, qui comprennent, à eux deux, le tiers de la population du globe? C'est là un problème qui ne saurait se résoudre du dedans et dont l'histoire est seule à pouvoir donner la solution.
Or comment l'histoire nous la donnera-telle du fond des siècles déjà écoulés ? Le Christ n'est plus parmi nous; nous n'avons plus la joie de contempler son auguste visage, d'entendre sa voix sacrée et de toucher le pan de sa tunique; nous ne pouvons plus dire, comme les habitants de Samarie à la samaritaine : « Mamtenant nous croyons , non plus sur ta parole, mais parce que nous l'avons entendu
I. M. Blondei-, L'.^ction, p. 4^8, 449-45o, 45i-452 Alcan, Paris, iStjS-, Annales de pliil. chrët., oct. iSgS p. 340, 342-343.
nous-mêmes, et que nous savons à coup sûr qu'il est le sauveur du monde. » Tous les faits ont disparu dans le cours de l'impitoyalîle devenir, et nous n'en possédons plus que des symboles éteints et mutilés : il ne nous en reste que des phénomènes. Nous avons, il est vTai, quelques témoignages écrits sur l'événement qui s'est produit à l'origine. Mais ces témoignages ne valent que par les personnes qui nous les ont fournis; et celles-là ont également payé leur dette à l'inévitable destinée. JNous n'en gardons plus que le souvenir : ce ne sont aussi que des phénomènes. Et seraient-ils là en chair et en os, ces spectateurs privilégiés d'un passé miraculeux, que leur présence ne nous suffirait pas. Considérées en elles-mêmes, indépendamment de toute enquête critique, leurs affirmations convaincues n'auraient encore qu'un caractère phénoménal.
Pour rétablir le fait chrétien, il faut aller de ce qui est à ce qui n'est plus, par des volontés qui ne sont plus. Et le movon d'y réussir, si l'on n'emploie d'autre méthode que celle où l'on chemine dii donné au donné; le moven d'y réussir, si l'on n'a pas recours à la méthode des exigences logiques. Les premiers chrétiens
eux-mêmes ne pouvaient s'en passer, bien que, àleuréq^ard, la voie fût un peu plus simple. Car, s'ils entendaient les apôtres, il ne leur fallait pas moins discerner dans quelle mesure ces porteurs de « la bonne nouvelle » étaient sincères et compétents. Et comment devenaient-ils capables de le faire ? si ce n'est par déduction causale. Va-t-on soutenir, et pour de bon, que chacun de nous vit dans la conscience de son semblable et en a l'intuition comme de lui-même?
Le fait chrétien une fois rétabli, au moins dans ses grandes lignes, il faut encore l'interpréter : reste à résoudre la grave question de savoir s'il s'élève au-dessus des lois de l'évolution humaine. Or, transportée sur ce domaine nouveau, notre pensée n'a plus qu'une ressource à sa disposition : il faut qu'appuyée sur le principe de raison suffisante, elle infère des événements eux-mêmes la nature de leur cause invisible : ce qui est encore passer du donné à ce qui ne l'est pas, et même à ce qui ne peut l'être.
Toute histoire, par le fait qu'elle porte sur le passé, renferme un fond de métapbysique discursive ; ce fond est plus considérable dans l'histoire religieuse, où l'on étudie les phéno-
mènes en vue de découvrir leur principe nouménal. La chose peut paraître curieuse aux partisans de la théologie positive; elle n'en est pas moins fondée sur la nature de leurs opérations : ces amants de la réalité vive sont des métaphysiciens sans le savoir.
Si de la révélation extérieure on se rabat sur une sorte de manifestation intérieure de Dieu à notre àme, la question se traite d'une autre manière, mais ne laisse pas de donner la même solution.
En nous, dit-on, « il y a infiniment plus que nous-mêmes w ; en notre âme, il y a la « présence active de Dieu » . « Celui qui est ne saurait être un étranger pour nous. Ce n'est pas une chose sensible que nous atteignons en nous mouvant dans l'espace; ce n'est pas une idée que nous découvrons en montant les degrés de la dialectique, comme si nous étions loin de Lui et en dehors de Lui. Celui qui est vit en nous, agit en nous; nous vivons en Lui, nous agissons en Lui. )•> Bien plus, « nous nous voulons en Lui, nous nous voyons en Lui; et en même temps nous le voulons en nous, nous le voyons en nous. » « Il est » l'être de notre
c( être », « la vie » de notre « vie »; car il est l'Etre et la Vie.
Ce n'est pas d'un coup que se fait cette invasion de Dieu dans notre ame; il en va comme d'un soleil qui a son aube, sa marche triomphale et son midi ; ce n'est pas non plus d'une manière toute passive qu'elle s'opère : Dieu entre en nous par l'amour que nous lui prouvons et s'y développe par cet amour. Il est toujours là, nous le portons toujours « dans l'œil » de notre « âme ». Mais sa présence est d'abord « comme anonyme' ». « Sans en connaître le nom et la nature, on peut deviner son approche et comme éprouver son contact, tout ainsi que dans le silence de la nuit l'on entend les pas, l'on touche la main d'un ami qu'on ne reconnaît pas encore^. » « Il se donne, mais il faut que nous le trouvions, et pour le trouver, il faut que nous le cherchions, et c'est toujours à recommencer : car nous ne le trouvons pas une fois pour toutes. Quand nous avons répondu à
I. P. L. Laberthonnièke, Essais de plàlosnpine religieuse, Pref., XX, xwi, p. 64j> 67, 65, i33, Paris.
1. M. Blondet, VAction^ p. 34o; cf. Ibid., p. 44' ^^ suiv. Quel(|iies-uiies de ces pages sont d'une beauté remarquable ; l'auteur y révèle ce que son Ame contient de richesse morale. « L'homme moral est amour, disait Portails ». M. Blondel le montre magnifiquement.
son appel et que nous avons trouvé comme quelque chose de Lui, il faut, pour ne pas le perdre, qu'avec ce que nous avons trouvé nous nous remettions à vivre. Et alors en vivant nous revenons à Lui pour le trouver plus et mieux qu'auparavant. Et ainsi toujours, de telle sorte que notre vie morale est comme un rythme : nous nous reprenons sans cesse à faire le même mouvement, mais chaque fois il nous porte plus haut. » L'amour est « le premier et le dernier mot de tout. Il est le principe, le moyen et la fin ' . »
I. P. L. Laberthosnière^ loc. cit., p. i33, p. iio. — Issue de L. Ollé-Laprune qui re'petait sans cesse son Euv oXrj t^ "t''^/T'i' formulég avec force mais aussi d'une manière ombreuse par M. Blondel, en son action, soutenue dans son élan parle renouveau Pascalien et Newmanien, la doctrine dont je n'expose ici que l'aspect théologique, s'est précipitée dans le relativisme intellectuel. C'est « le cyclone kantien » qui passe, me disait un grand maître de l'université; et celui-là voyait clair. Dès lors/ il n'y a plus eu, pour les néo-apologistes, qu'un moyen de défendre la croyance en Dieu, qui a été de le mettre dans l'iniie ellemême. Ne pouvant en faire un objet, on « l'a fourré dans le sujet », aurait dit Goethe. On est allé ainsi du Kantisme à une sorte d'ontologisme moral et dynamique. (V. M. Blox- DEL, VAction, p, 425427, 45i, 4^3-436; yinnales de pliil. clirct., juil. 1896, p. 346; Ibid., pass. cités plus haut, )). 160; P. Laberthonnièke^ loc. cit., p. ^x, 4S, 4^? 48, 5o, 5fi-57, 58, 80, 86, io3, 108-110, 178, 181-182, xo5), bien que ceUe arabesque ne soit pas toujours très consciente chez cenx qui l'ont décrite.
11 est possible qu'on se récrie j j'en appelle auv lecteurs
Cette manière directe et vivante de prendi'e possession de l'Absolu est unique; il n'y a pas d'autre voie par où notre pensée le puisse atteindre; car « les conceptions métaphysiques sont tout d'abord et essentiellement des états d'âme », comme les paysages. « Il ne faut... pas chercher les autres êtres dans le dehors spatial et temporel, ni non plus dans ce qu'on a appelé l'intelligible, ce qui n'est que de l'abstrait. Le dogmatisme qui prétend encore les trouver ici ou là, vieux reste de la pensée antique en lutte contre la pensée chrétienne, achève de mourir sous les coups répétés de la critique. Laissons les morts ensevelir leurs morts. » « L'être n'est ni une chose sentie ni une chose pensée, w a On invoque sans cesse contre l'empirisme la relativité des sensations » ; et c'est à juste litre. « Mais le même argument peut être invoqué contre l'idéalisme : car les idées de chacun sont aussi relatives à ce qu'il est. » Ni les sensations ni les idées ne peuvent nous révéler ou traduire les choses ; elles ne sont
aUentifs. J'avoue d'ailleurs que, dans Le réalisme chrétien rt l'idéalisme grec, les traces de relativisme intellectuel se sont <;onsiderablement alFaiblies; toutefois, on 1 y reconnaît encore par places (v. p. 16-17, 83-8/|, 91-92, ii4)-
que notre « manière cVètre » et notre « manière de voir' ».
Ce n'est pas que les preuves traditionnelles de l'existence de Dieu manquent « de sens et de portée ». "■ Présentées aux âmes de bonne volonté, elles deviennent des lumières qui les orientent » ; considérées du point de vue historique, « elles expriment et fixent les progrès faits dans la connaissance de Dieu, et, en même temps, elles peuvent aider à en faire de nouveaux. » « Mais, s'imaginer qu'à elles seules, par la vertu logique de leur forme démonstrative, les preuves peuvent nous donner Dieu et nous le fa'we connaître, c'est une prétention si constamment démentie par les faits qu'on s'étonne encore de la voir se produire". » Au fond, la raison raisonnante de chaque homme ne possède jamais que le mirage intérieur qu'elle se fait de l'Infini.
Considérée en son affirmation fondamentale, cette doctrine constitue un retour à la pensée dominante de saint Augustin, de Pascal, de Malebranche, et du cardinal Newman. De plus,
1 . P. L. Laberthossière^ Essais de..., p. 41^ 4^? 81-82, 4*1, 4*^.