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ce retour est attachant, non seulement comme effort pour soitir du doute, mais aussi comme manifestation religieuse et morale. Quel charme, par ce temps de froide incrédulité, que ce déhordemenl de vie intérieure que l'on remarque dans les écrits de M. Blondel et les études du P. Laberthonnière. Oh! comme ils aiment ceux-là ! on dirait que la soif inextinguible de l'Infini qui tourmentait les grands mystiques a passé toute entière dans leur âme!
Ces penseurs vaillants n'ont cependant pas su se préserver de l'erreur. Et leur tort ne consiste pas seulement à nier, ou du moins à mettre en soupçon la valeur métaphysique de l'intelligence humaine : ce qui est déjà un écart de fond, comme on l'a vu plus haut. Ils ont cru pouvoir instituer une science théologique, sans recourir à cette faculté maîtresse; et la chose ne semble point possible- Leur principe relativiste les mène plus loin qu'ils ne le croient. Il n'est aucune de nos sensations, aucune de nos idées qui ne soit notre « manière de voir w : le sujet affecte de sa forme à lui tout ce qu'il touche. Mais alors, ce ne sont pas seulement nos inférences qui se brouillent avec les choses; c'est aussi la vue directe que
nous en prenons, c'est aussi l'intuition elle-même. Que percevons-nous donc, lorsque nous croyons saisir l'être de Dieu? L'impression qu'il produit sur notre conscience, rien de plus. Nous n'en possédons encore qu'un symbole altéré et comme la projection sur nous-mêmes; considéré dans sa réalité, il demeure inaccessible. Et, si loin que nous puissions aller, toujours il en est ainsi, vu que notre constitution reste toujours la même. L'Etre', si intérieur qu'il soit, nous échappe sans cesse et par l'effort même que nous faisons pour le saisir : nous nous flattons de réaliser des conquêtes sur l'Infini ; nous n'en réalisons que sur nous-mêmes. Et, comment les esprits exercés dont nous parlons, n'ont-ils pas vu cela? Nous ne faisons ici qu'appliquer la théorie kantienne du moi. Acbnettez une fois l'idée de Kant, et c'est fini pour toujours : jamais, jamais nous n'aurons connaissance d'un absolu quelconque. L'ostracisme dont il frappe « l'être », est encore plus irrévocable et plus radical que celui du sophiste Protagoras.
Qu'est-ce d'ailleurs que celte intuition de Dieu que l'on met en avant comme la dernière ressource du dogmatisme? Se distingue-t-il radicalement de nous-mêmes; et, par suite, l'ac-
tion qu'il exerce sur notre àine, n'en donne- 1elle encore qu'une image el comme l'ombre ?Oii bien y a-t-il continuité de son être au nôtre et sommes-nous des modes de sa substance? Il faut choisir entre les deux termes de cette allernative; car, si l'on peut y glisser de trompeuses métaphores, ils ne souffrent pourtant pas de milieu.
Dans le premier cas, il s'agit de passer des phénomènes que nous subissons à la réalité qui les produit, il s'agit de passer de l'effet à sa cause métempirique. Or cette opération ne peut se faire qu'au moyen « d'illations » plus ou moins complexes; l'intuition n'y suffit pas. Rien de manifeste comme la lumière; et pourtant, lorsqu'on cherche h définir ce qu'elle est en elle-même, il y faut des inductions, des déductions; et ces démarches de l'esprit sont si difficiles que, malgré les efforts répétés du génie humain, elles n"ont pas encore complètement abouti. Ainsi de l'intuition de Dieu, tant qu'il ne fait que se mettre en synergie avec notre âme. Besoin s'impose de savoir si nous ne sommes pas dupes d'un malin génie, si c'est bien le Dieu de bonté qui nous parle; et la question ne se tranche que par le raisonnement. Que de
révélations prétendues divines se sont trouvées fausses! La vie mystique n'est-elle pas pleine de ces illusions, oui se mêle assez souvent la plus grande bonne foi? Comment réusssit-on à les dissiper ? Par l'observation sans doute, mais aussi par les inférences dont elle est le point de départ. Encore le discernement de la vérité reste-t-il toujours cliose assez délicate. N'en aurait- on d'autre preuve que les documents réunis par William James dans son « Expérience religieuse \ que cela devrait suffire.
Si l'on préfère la seconde hypothèse, si l'on admet que notre âme est inhérente à la réalité divine et par là même un de ses modes, on échappe peut-être au phénoménisme, mais pouitomber en plein dans le panthéisme. C'est à Fichte et à Schelling que, sans le savoir, on donne alors la main : la philosophie de l'immanence devient un monisme moral, doublé d'une théorie du devenir ". Or des penseurs catholiques ne peuvent que par mégarde enseigner
I. William James, L'expérience religieuse, traduit par Frank Abauzit, Alcaii, Paris, 1906. (Jt. Henri Joly, /'.v>cliologie (les saints, p. 116 et sqq.. V. Lecoffie, Paris, 18975 ^" P- '^UG. Poui.AiN, Des grâces d'oraison, p. 3i3- 394, V, Retaiix, Paris, 1906.
■2. C'est bien, je crois, à cette solution qu'aboutit M. Blondel (V. L'action, p. 45i-4'Ji)-
et propager une pareille doctrine. L'Eglise en est pour la transcendance, parce qu'elle en est pour la création; et ce dogme tient si profondément au principe de sa vie, qu'elle se détruirait elle-même en y renonçant. De plus, conunent soutenir, du point de vue purement pliilosophique, que notre âme fait partie de la substance divine? C'est dire qu'entre la cause première et la nature se déguise une identité fondamentale dont les raffinés sont seuls à prendre conscience. Or cette thèse ne tient plus debout : nous croyons l'avoir suffisamment mis en lumière au cours de cet ouvrage. Il est vrai qu'on n'a peut-être jamais autant travaillé que de notre temps à démontrer l'unité métaphysique du Créateur et de la créature. C'est de tous côtés qu'on a cherché des armes pour obtenir la victoire sur ce point capital : on a fait valoir l'histoire, celle des Allemands surtout, voire même celle des Bouddhistes; on a fait valoir la spéculation sous cent formes diverses. Et ce concert d'efforts n a pas été complètement vain : une partie du clergé catholique s'est laissé un moment séduire au prestige de tant d'autorités, qui toutes opinaient dans le même sens «t s'avançaient d'un air triomphal vers le
même but. !Mais la mode, fût- elle de couleur scientifique, ne fait point le vrai savoir. Il se trouve, en fin de compte, que l'explication la plus rationnelle de l'énigme cosmicjue repose sur la distinction radicale de Dieu et de la nature.
Quelque effort que l'on tente, on ne se passe pas plus de sa raison pour philosopher que de ses yeux pour voir la lumière. Il v a quelque chose de plus : le concours de la raison est nécessaire au développement et même au maintien de la vérité morale.
Aussi longtemps qu'il v aura des hommes, ils penseront; aussi longtemps qu'ils penseront, leur intelligence restera sujette à se tromper : ainsi le veut la faiblesse de notre nature. « C'est vers sept ans que l'on commence à déraisonner, disait spirituellement labbé de Broglie. )> « Les hommes, observe Fontenelle, ne peuvent, en quelque matière que ce soit, arriver à quelque chose de raisonnable, qu'après avoir, en ce même genre, épuisé toutes les sottises imaginables'. »
I. Cité par Helvetius, dans sa préface De l'Esprit^ t. l, p. i8i (fan III de la République)
Ces paroles traduisent la tristesse des choses; elles sont vécues. Et qui donc redressera tant d'erreurs, accumulées sur la route où nous marchons en gémissant ? La raison qui les a commises. Elle seule peut a réparer ses propres méfaits ' » par un emploi plus heureux de ses efforts. On est d'ailleurs fondé à dire qu'elle y réussit dans une certaine mesure; sa marche est lente et vacillante, mais elle va de l'avant : il y a une suite de l'esprit humain.
Le rôle de la raison ne consiste pas uniquement à démolir les redoutes où s'embusque l'erreur; il faut aussi qu'elle établisse l'harmonie logique de la vraie doctrine et produise les titres qui la fondent.
11 le faut pour l'intérêt de l'individu. Pariez, nous dit-on, vous ne pouvez qu'y gagner. — ■ J'ai tout à y perdre. — Vous avez pour enjeu l'Infini. — Mais il n'est pas certain; il n'est encore qu'une possibilité et peut-être une contradiction. De grâce, montrez-moi que votre trésor n'a rien de chimérique : donnez- moi des preuves de son existence, avant que je quitte
I. V. Gard. jSewman, Sermon prêché devant l'univ. d'Oxford^ Il dec, i83i. Pour les extraits de ÏSewman, on donne ici la traduction Brc'niond.
mes plaisirs pour m'engager sur la route du crucifié. Je veux croire; mais d'abord, que ma raison ne soil pas méconnue, — ^lettez-vous à l'œuvre; c'est par la charité qu'on entre dans la vérité. — Peut-être; mais vous me demandez de l'héroïsme à rebours : il v a une voie plus facile et moins choquante, qui est d'aller au vrai par la lumière en même temps que par l'amour. Instruisez-moi, je vous prie, puisque je suis un être qui pense; et que mes raisons de croire aillent aussi loin que ma raison.
Les individus réclament des motifs de crédibilité, et les sociétés plus encore; car l'esprit critique, en vertu d'une évolution naturelle, ne tarde pas à s'y faire jour, puis à tout mettre au crible de la réflexion. Et c'est à ce devejiir principalement, qu'il importe de prendre garde.
L'homme est mipatient de lumière; le mvstère l'irrite. D'autre part, la vérité, par ses conséquences pratiques, devient une sorte d'empire intérieur qui gêne ses passions. Sous cette double influence, qui procède des parties maîtresses de son être, il travaille sans relâche à se faire une idée de moins en moins superficielle de l'énigme que lui pose l'univers; et son tour-
ment ne demeure pas stérile. A force de scruter les lois de sa propre pensée, de peser la valeur des explications qu'on a déjà découvertes, de chercher dans les peuples antiques et jusqu'au sein de la terre quelle peut être sa véritable histoire, il formule les « questions vitales » d'une manière toujours plus précise et plus profonde. Alors le péril devient grave, si les défenseurs de la vérité religieuse et morale n'ont pas suivi d'un œil vigilant ce long et pénible labeur. Ils vont répétant sans cesse des recettes qui ne suffisent plus, qui ne sont pas même comprises; par suite, les convictions se déracinent, faute d'un aliment approprié; et l'incrédulité prend le dessus avec toutes les apparences d'un légitime triomphe. Rien, rien de plus fatal que l'orgueilleuse sérénité de l'immobilisme : il n'y va pas seulement de la perte d'une nation; c'est l'humanité tout entière qui en souffre dans son effort perpétuel vers le meilleur. Suivre sans trêve ni repos les investigations de l'esprit humain toujours en quête de savoir, les devancer et les dominer autant que possible, ne point livrer l'arche sainte aux Philistins de la raison : voilà sûrement l'une des conditions essentielles du règne social de la foi.
N'est-ce pas d'ailleurs ce qae l'Eglise a toujoui's fait jusqu'aux temps modernes, et avec une infatigable ardeur? Qu'est-ce que l'œuvre des Pères? Sinon une apologie plusieurs fois séculaire de la foi par la raison? Et, quand les hordes des barbares se sont précipitées sur l'empire romain, comment les chrétiens d'alors ont-ils réussi à faire sortir de ce chaos humain une civilisation nouvelle, celle dont nous vivons encore? Par l'école primaire, puis par le collège, enfin par les universités. Et quel zèle inlassable ils apportaient à celte tâche libératrice? Ils ne goûtaient point de repos, aussi longtemps qu'à côté des asiles de la misère, ils n'avaient point fondé quelque foyer d'intelligence *. Ce procédé qui s'est trouvé bon, sera toujours nécessaire; on a déjà tout perdu, quand on n'a plus la raison de son côté.
ce N'avez-vous pas assez de cathédrales? Avez-vous assez d'écoles? J'entends dire que, dans un pays voisin du nôtre, un illustre cardinal a refusé de recevoir les riches offrandes qu'on destinait à l'érection d'une basilique métropolitaine, tant que la plus petite, la plus
I. DoMET DE VoRGEs, Saùit Arueliuc [Collection des Grands Philosophes), p. 3; et suiv., Alcan, Paris, 1901.
humble paroisse de son diocèse n'aurait pas son école à elle, avec le traitement assuré de ses maîtres.
— Rien n'est plus vrai, cher docteur, et telle est bien la réponse du cardinal Manning à ses généreux diocésains.
— D'où vient donc cette passion de bâtir. .. , dans un siècle où la foi qui languit a plus besoin d'écoles que de nouvelles églises^? »
Il faut recourir aux lumières de la raison ; et pourtant la raison ne suffit pas.
« Cela est inutile, incertain et pénible, s'écrie Pascal avec impatience. Et, quand cela serait vrai, nous n'estimons pas que toute la philosophie vaille une heure de peine. » Les preuves de l'existence de Dieu n'ont jamais converti personne.
Il y a quelque chose de profondément vrai dans cette boutade de génie. Essayons de discerner ce que c'est.
î. Cl. Charles Charaux, Philosophie religieuse, DiU' logues et récits, j). 212-218, Paris, igoS.
« Sans cloute, ô Socrate, personne ne saurait opposer une réplique h tes discours. Mais voici à peu près ce qu'on éprouve en l'entendant raisonner comme tu le fais. On s'imagine que, faute d'être versé dans l'art d'interroger et de répondre, on se fourvoie un peu dans chaque ([uestion; de telle sorte que la somme de ces petites déviations fait à la longue éclater une grosse erreur. Au trictrac, les bons joueurs finissent par bloquer les joueurs inhabiles et les réduisent à ne savoir quel de mener. 11 en va de même de cet autre jeu où tu manies, non les dés, mais le discours : le dénouement, c'est qu'on s'v voit emprisonné et condamné au silence. Mais la vérité n'y gagne rien \ » On ne saurait mieux dire; les anciens n'ont pas attendu Ch. Renouvier pour faire la théorie des illusions métaphysiques. Chacun de nos jugements, si bien qu'il soit mûri, implique une certaine intervention de la liberté et par là même une chance infinitésimale d'erreur : de telle manière que, lorsqu'on essaie, comme en théologie naturelle, d'élever un long et savant échafaudage d'idées, il devient difficile de faire