‹ De la croyance en DieuChapitre 37 sur 74 · I. Plat., R'p., VI, /JS · texte numérisé non relu

I. Plat., R'p., VI, /JS

que toutes ses pièces soient solidement conjointes. C'est d'autant plus difficile qu'il ne s'agit plus alors, ainsi qu'en mathématiques, de notions abstraites et appauvries; mais bien de la trame étrangement complexe de la réalité. Que le métaphysicien s'escrime autant qu'il voudra, il n'arrivera jamais à se dire : Dieu existe, avec l'assurance dont s'accompagne cette autre assertion : 2 4- 3 = 5. Sa conviction est d'un ordre différent.

Les chercheurs d'être ne sont pas même tous faits pour aboutir, du moins aussi longtemps qu'ils n'ont à leur service d'autre ressource que l'esquif de la déduction. C'est une vérité d'expérience magnifiquement mise en lumière par Newman : il y a une logique personnelle ' ; et, chez certains penseurs, cette logique est si forte qu'elle domine l'autre. Ils spéculent avec leur trempe de tempérament, avec

I. Newman, Parochial sermons, IV, 19, London, 1840 r AiiEssayin aid of giammar ofasscnt, p. 353 et sqq., l^oii- (lon, 1870; Univers, serni., p. 204, 268, 272, 275, London, 1878. — Consnit. Ekn. Dim^et, La pc/isc'c cat/tolique dans i'jlnglelerre contemporaine, p. 107-119, Paris, 1906^ H. BiuÔMOND, Newman, Essai de Uingrapliie psychologique ^ p. I, 98, Paris; In., Newman, Psychologie de la foi, p. 257a73, Paris, igoi; William James, loc. cit., p. i6/j, 19G, •2o5.

les habitudes qui leur viennent de l'hëredite, de l'éducation, du milieu, de leur temps; et, par là même, ils se trouvent sous un angle de vision tlont ils sont presque incapables de se délivrer. Un Bossuet, par exemple, ne pouvait que difficilement raisonner comme un Spinoza^ un SpinozacommeunRant, un Kant comme un Schelling. Bien plus, de même qu'en général de tels esprits ne se redressent pas tout seuls, ils ne sauraient davantage être redressés par les autres. Si fortement qu'on argumente, on ne les atteint jamais dans le fond de leur être : ils restent imprenables, comme les places de Vauban, et plus encore. C'est par des avenues si particulières qu'ils sont arrivés à se conquérir euxmêmes; et ce quelque chose qui les constitue est si puissamment individuel qu'on ne peut ni le percevoir, ni le déduire, ni le réduire*.

Supposé qu'à force d'inférences, on finisse par toucher le but, on n'est point converti pour avoir son palais d'idées. Mais cette question est <:omplexe et les psychologues ne la présentent pas toujours avec beaucoup de justesse; il y faut, croyons-nous, un nouvel examen.

I. C'est ce qu'il y a de fondé dans La Déinonstratinn ^plnlosophiqne de M. L. Abbé J. Martin.

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<( Les déductions ne persuadent pas, nous dit le cardinal Newman... L'influence vient de la personne... Beaucoup vivront et mourront pour un dogme, la logique n'aura jamais de martyrs... Allez, dire aux hommes de se faire une idée du Créateur en étudiant ses œuvres, les voilà perdus dans un labyrinthe. Gorgées do propositions, leurs intelligences épuisées demanderaient grâce... Pour l'ordinaire, démontrer une vérité par des arguments, c'est la rendre beaucoup plus douteuse, beaucoup moins effective. Après tout, l'homme n'est pas un animal syllogisant, mais un animal qui voit, qui sent, qui contemple, qui agit '. )>

Cette page si vivante est un peu misologue. Sans doute, les conclusions purement logiques ou scientifiques, aussi longtemps du moins que je les prends en elles-mêmes, me demeurent assez indifférentes : elles m'éclairent et ne m'ébranlent pas ; elles ne m'ébranlent pas plus que la lumière des étoiles ne meut la profondeur des mers. Que m'importe, à moi, que la somme des angles d'un triangle soit égale ou non à deu\ droits? Que m'importe, que les corps s'at-

I. Discussions and arguments j ^; 6; cf. Grani. of a<i:eiit^ 86-9/,.

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tirent ou non en raison inverse du carré des distances? Mais la question change d'aspect, quand les iufërences rationnelles touchent de quelque manière à nos intérêts. Dès lors, elles sollicitent notre vouloir, elles affectent notre sensibilité et mettent notre imagination en émoi ^ dès lors, elles parlent à notre être tout entier, et dans la mesure même de l'importance qu'elles ont pour nous. Or c'est précisément de cet ordre que relèvent, et au premier chef, les conclusions qui composent la théologie naturelle. De là dépend l'orientation de notre vie; de là dépend notre destinée, comme l'a si bien senti Pascal; impossible, encore une fois, de faire un acte raisonnable sans savoir si elles sont légitimes ou non. L'abstrait théologique, c'est le feu qui allume en nos âmes l'amour ou la haine de Dieu et divise le genre humain en deux espèces irréductibles, celle des Abel et, celle des Gain.

Le logique « ne persuade pas ». ]Mais alors, comment se fait-il qu'il nous suffise de comprendre le devoir pour sentir du même coup ([ue sa valeur est souveraine et que, par suite,, il ne souffre pas de préférence ? Qu'y à-t-il à l'origine de notre vie morale ? Si ce n'est une

idée, un concept pur, un élément logique. Sans doute, nous franchissons trop souvent cette barrière de lumière ; il nous arrive sans cesse d'être les félons de « l'impératif catégorique ». Mais il n'en reste pas moins, malgré son caractère tout rationnel, comme la limite qu'il faut atteindre, comme l'idéal dont le respect nous fait homme et nous sollicite impérieusement à le devenir. L'abstrait qui nous incline si puissamment à la recherche de nos intérêts, nous donne aussi la force de les dépasser et même d'y contredire : c'est en nous l'agent par excellence de la réalisation de l'absolu.

K La logique n'aura jamais de martyrs )>. Pourquoi donc? Comment se fait-il, dans ce cas, que la foi puisse en avoir? Comment se fait-il qu'elle en ait eus ? N'est-ce pas aussi dans « l'invisible » que se situe son objet, et de toutes manières? N'est-ce pas par là même sur un certain système d'inférences logiques qu'elle repose * ? Et ces inférences ne forment-elles pas l'ensemble des motifs qui nous inclinent à croire ? Je veux bien que Dieu s'y mêle et les

1. >('ewmaîj raffirme lui-même [Univ. sermons, XI, Oxford, le i3 janvier iSlg).

pénètre de clartés supérieures. Mais ce surcroît de lumière n'y peut révéler que ce qu'elles ont; et c'est encore d'elles, c'est d'elles mieux comprises, que nous vient la force d'assentir et d'agir. Non point que Dieu ne puisse influer directement sur notre cœur ou sur notre imagination; mais, étant lui-même la souveraine sagesse, il ne nous demande qu'une" adhésion raisonnable; et, par suite, c'est par la grâce illuminatrice qu'il commence et qu'il obtient sa première victoire.

Il y a donc quelque chose d'assez singulier dans cette parole de Newman : « Vouloir faire croire les hommes à force d'arguments, c'est aussi absurde que de les contraindre à croire par la torture*. » Ils étaient plus près de la vérité, les anciens philosophes, lorsqu'ils affirmaient avec tant de fierté que « rien n'est puissant comme la raison ». Ils avaient un sens plus juste et de l'efficacité des infércnces métaphysiques et du rôle qui leur revient dans tout mode légitime de croyance ^.

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