Pensées^ X. i
pas une vole différente de celle qui a été préparée par Dieu, à qui la faiblesse de nos pas est connue. Or la première voie est l'humilité; la seconde est l'humililé; la troisième, l'humilité. Et aussi longtemps que vous m'interrogerez, je répondiai la même chose \ » Ces paroles si profondément vécues ne sont que la formule d'une pensée dont le germe est dan^ l'Evangile et qui remplit toute la tradition catholique. Et quelque opinion qu'on se fasse par ailleurs du christianisme, il faut lui savoir gré d'une semblable découverte; les anciens n'avaient pas songé à ce principe de vie morale.
Outre l'indépendance et l'humilité, la recherche de la vérité réclame un certain art de diversifier la direction de noire esprit. Ce point est peut-être moins connu; il n'en a pas moins d'importance.
Les individus qui n'étudient qu'un système, s'y collent peu à peu, si l'on me permet cette expression; ils s'y collent d'autant plus facilement que leur pensée n'est point troublée dans ses complaisances par le contact d'autres théories. A la longue, la familiarité leur sert d'évi-
I. Saint Augustin, Ep. CXY'III, à Dioscore^ 11° 22, col. 4/|2, Migne, Paris, iS/ja.
tlence et la raison, chez eux, devient l'esclave du pli qu'elle s'est donné elle-même. Tel penseur est Rantiste, tel autre est Thomiste, et tel autre Spinoziste, uniquement en vertu d'une formation tout exclusive. Ces gens, à force de considérer le même aspect des choses, ont fini par se figurer qu'il n'y en avait pas d'autres. Ils sont comme les abeilles qui font des alvéoles magnifiques, mais ne savent faire que cela : leur esprit, qui était né pour s'exercer dans tous les sens, a pris une manière d'agir unilinéaire. Le moyen d'éviter cette servitude, c'est d'étudier patiemment et avec une égale sympathie les grandes conceptions philosophiques que le génie humain nous a léguées, celles surtout qu'on peut appeler classiques. On monte ainsi sur les épaules des anciens, afin de voir de plus haut et plus loin : on discerne, à la lumière du passé, les divers aspects qug présentent les questions et l'on se trouve dans les conditions les plus heureuses pour se fixer soi-même.
Utopie! nous dira-ton. Sans doute, s'il s'agit d'âmes vulgaires. Mais ce ne sont pas celles-là qui nous intéressent ici. Nous parlons pour une élite qu'il importe de faire surgir. Quant aux autres, il faut se souvenir de la parole de
Lacordaire : « L'homme est un être enseigné, m Qu'on forme d'abord une aristocratie intellectuelle et morale; le reste viendra par surcroît.
La recherche de la vérité, c'est déjà de l'action. Mais cette action ne suffit pas, car elle nous prend trop haut pour pénétrer jusqu'au fond de notre être ; il y faut joindre la pratique effective du bien.
Quittez vos plaisirs; évitez tout entraînement dans la poursuite des honneurs, de la puissance et de la fortune : travaillez à rompre ces multiples attaches qui vous tiennent ligotés et courbés vers le fond de la v caverne ». En souillant notre âme, le péché l'enténèbre. Celui qui nourrit des affections désordonnées, ne désire point que la vérité soit ; il en détourne ses regards, comme d'un juge importun. Et, quand il lui arrive de la rencontrer sur sa route, son esprit tout terrestre l'empêche d'en comprendre la divine excellence. Il cherche alors à la contester, à la nier, afin de pouvoir la violer sans trouble; et la céleste vision disparaît aussitôt qu'aperçue. Au contraire, l'homme qui s'efforce de réduire ses passions, achève ainsi d'ajuster son être. Par là même, il s'oriente de plus en
plus vers la vérité : il en acquiert l'intelligence dans la mesure oii cet ajustement se produit. C'est le sage, suivant la pensée d'Aristote, qui discerne le bien et le mal; il les sent, comme le musicien sent les accords et les dissonances des sons; le sage est l'artiste de la vertu \ Il y a là une vue de génie dont on ne sortira pas : pour comprendre le bien, il faut d'abord le vivre.
Lorsqu'on s'anime de pareilles dispositions et qu'on a le courage de les traduire en pratique, il se produit une heure libératrice où l'écran tombe. A un moment donné, la thèse domine, l'objection s'efface; et nous sommes convaincus. Ce n'est pas que notre adhésion dépasse l'objet, comme le pense Cli. Renouvier. Mais les choses que nous connaissions déjà sans les concevoir, nous apparaissent sous un autre jour : elles s'éclairent d'une lumière inattendue, se transforment et nous livrent leur vrai sens. Nous comprenons alors ce qui jusque-là n'avait