I. i5o-i5i, 1G9, 171, 228, 356-357, Paris
fait que suivre la mode de son temps et ne possède encore aucune connaissance scientifique de ce qu'il méprise ! Pour mon compte, c'est un spectacle qui m'attriste; et je me prends, malgré moi^ à ne plus tant admirer ces séminaires de l'esprit où les meilleures intelligences se pouvaient fausser de la sorte. On y faisait d'excellentes mathématiques et de la bonne littérature; tout y prenait une direction préjudicielle, dès qu'on touchait aux questions qui concernent de près ou de loin la conduite et la destinée humaines. D'ailleurs, ce n'est pas seulement en matière de religion que ïaine a souffert, d'une telle influence. L'orgueil intellectuel que lui inspirent ses habitudes d'esprit, se révèle également dans ses Philosophes classiques. Cette sorte de réquisitoire est plein de verve et de mordante ironie; mais on demeure frappé de la faiblesse des arguments qui s'y déploient. Toute sa force vient, au fond, de la confiance illimitée que le jeune auteur avait en lui-même, de cette audace effrénée de critique dont il trouvait l'exemple autour de lui.
Je veux bien que l'atonie du milieu social ait favorisé i'écloslon de semblables intempérances.
A l'époque où Taine gagne ses vingt ans, on assiste à la banqueroute des magnifiques espéranceis de la première moitié du xix" siècle. Gênée dans son action par les exigences du concordat, l'Eglise, malgré de glorieux efforts, n'arrive pas à reprendre le dessus. La philosophie officielle de Cousin apparaît comme une sorte de compromis qui ne satisfait plus personne ; et « d'idéal politique, il n'est plus question » : la faillite des rêves socialistes ou libéraux semble définitive. En littérature, le romantisme a fait son temps : elle est déjà loin, l'exaltation spiritualiste qui se manifestait avec tant d'éclat chez les écrivains et les poètes de la première heure \
Mais pourquoi rompre brusquement et à fond avec des traditions religieuses et morales qui contenaient encore ce que « l'humanité a de plus excellent »? Pourquoi le prendre de si haut et sur un ton si victorieux avec les croyances les plus profondes de notre race? Le passé n'enferme-t-il pas toujours de quelque manière les progrès de l'avenir? Et n'est-ce pas ce que
I. V., sur ce point, Paul Bourget, OËuvrcx complètes. Critique, /, Essais de Psychologie contemporaine, p. i66- 170, Pion, Paris, 1889.
Taine avouera lui-même un peu plus lard? Hostile au présent qui croule, Taitie se tourne vers l'idole qui grandit : il s'adonne et se donne à la science. Elle seule, pense-t-il, n'a jamais menti à ses dévots. Des faits, encore des faits, des lois, des abstractions de plus en plus quintessenciées et revêtues autant que possible de formules mathématiques : voilà l'ambroisie qu'il va cueillir désormais et dont il grisera son cerveau. Or, considérée du point de vue de la croyance, cette attitude de l'es-' prit présente de graves dangers. Elle supprime la recherche de l'invisible ; et Dieu cependant ne se révèle qu'à ceux qui se tournent vers lui. De plus, à force de peser, de mesurer et d'abstraire, on se dessèche le cœur ; on y « désapprend l'amour », suivant la formule de M^"" d'Hulst. Et là n'est peut-être pas le plus grand mal. L'habitude de quantifier les choses, détruit le sens de la qualité, qui est celui-là même des questions religieuses et morales. Or, le fait s'est produit pour H. Taine, à ce que me disait il y a déjà quelques années l'un des plus célèbres psychologues de notre époque, qui d'ailleurs était dans l'intimité de l'immortel et sympathique savant.
Renan quille Saint-Sulpice et ne revient plus à la foi de sa jeunesse, celle qu'il reçut « d'une mère pieuse qui s'agenouillait sur la pierre des églises » . Il va même s'en éloignant toujours plus, à mesure que les années se déroulent et comptent sa destinée.
Comme Taine, il passe d'abord par une sorte d'ivresse scientifique, où rien ne manque qu'un peu d'humilité.
Voyez un indice de sa belle assurance et de son entrain : « Pour moi, dit-il, je ne connais qu'un seul résultat à la science, c'est de résoudre l'énigme, c'est de dire définitivement à l'homme le mot des choses, c'est de lui donnei', au nom de la seule autorité légitime qui est la nature humaine tout entière, le symbole que les religions lui donnaient tout fait et qu'il ne peut plus accepter. A'^ivre sans un système sur les choses, c'est ne pas vivre une vie d'homme. Je comprends certes le scepticisme, c'est un système comme un autre ; il a sa grandeur et sa noblesse. Je comprends la foi, je l'envie et la regrette peut-être. Mais ce qui me semble un monstre dans l'humanité, c'est l'indifférence et la légèreté. Spirituel tant qu'on voudra, celui qui en face de l'infini ne se voit pas en-
touré de mystères et de problèmes, celui-là n'est à mes yeux qu'un hébété*. »
Mais cet état ne dure pas, car le Breton de ïréguier n'a point une volonté de granit; son àme est mobile comme la mer.
Poussé par une insatiable curiosité', il se jette avec ULie sorte de fièvre sur l'exégèse et la philosophie allemandes ; il étudie à tour de rôle la civilisation arabe, l'assvriologie, l'égyptologie, l'histoire d'Israël, les origines du christianisme. Et ce qu'il rapporte de cette recherche œcuménique, ce ne sont point des convictions, mais l'incapacité d'en avoir. A son gré, rien ne suffit, rien ne conclut : tous les dogmes se valent. Mais, en même temps, chacun d'eux représente un effort de l'humanité pour percer l'infini; et, à ce titre, tous ils sont dignes
1. E. Resax, L'Avenir de la science, p. 23 et siiiv., 1" édition, Paris, 1890. — On trouve déjà des symptômes *le cet enthousiasme dans ses Cahiers de Jeunesse (Paris, 1906), écrits de i845 à 1846, lorsqu'il n'avait encore que ^3 ans. « O Allemagne, s'écrie-t-il, qui timplantera en France? » (p. 97). V. aussi p. 102, p. i56-ifi3, et plus particulièrement la prière à Jésus, où se livre un combat singulièrement dramatique entre la foi et la science (p. 35 1oSa).
2. V. déjà Cahiers de Jeunesse, p. 17; p. 94-93 '- «L'esprit humain, dit-il en ce dernier passage^ est une mine inépuisable (ju'il s'agit dexplorer... cha(jue école y pousse une galerie... il serait temps d'ouvrir une nouvelle veine. »
d'intérêt. Par suite, sympathiser, mais avec une légère teinte d'ironie, à toutes les formes de la pensée; tout comprendre pour en jouir, mais sans jamais s'asservir : telle est à son sens la devise des vrais sages, de ceux pour qui l'insaisissable isis a laissé tomber son voile. « Si nous ne sommes pas désabusés, quand le serons-nous, mon cher? Comment n'as-tu pas vu encore la vanité de tout cela ' ? » « Nous aimerions à rêver Paul sceptique, naufragé, abandonné, trahi par les siens, seul, atteint du désenchantement de la vieillesse ; il nous plairait que les écailles lui fussent tombées une seconde fois des yeux; et notre incrédulité douce aurait sa petite revanche si le plus dogmatique des hommes était mort triste, désespéré (disons mieux, tranquille) sur quelque rivage ou quelque l'oute de l'Espagne, en disant lui aussi ; Ergo erravi"! »
Après avoir abandonné la foi religieuse, Renan renonce à la foi scientifique pour tomber dans le dilettantisme; et le dilettantisme, de son côté, le conduit par une pente douce à des plaisirs qui, ceux-là, n'ont rien de doctrinal
I. E. Renan, Tfena de Jouvence, p. 57, Paris, 18S1. 2> Id., L'antcchrisl, p. 200, Paris, 1873.
€t auxquels il n'échappe pas. Ecoutez-le luimême. « Le cerveau brûlé par le raisonnement a soif de simplicité, comme le désert a soif d'eau pure. Quand la réflexion nous a menés au dernier terme du doute, ce qu'il y a d'affirmation spontanée dans la conscience féminine, nous enchante et tranche pour nous la question. La femme belle et vertueuse est le mirage qui peuple de lacs et d'allées de saules notre grand désert moral. »
« Comme c'est poétiquement dit, ajoute M. Strowski, et avec quelle délicate pureté! Mais la pureté est chose fragile, et le dilettante ne se contente pas de mirage, pour peupler son désert; il appelle de plus chaudes images; les allées de saules mènent ou ramènent à l'ahbesse de Jouarre '. »
Trop complet par certains côtés, le dilettantisme de Renan ne l'est point assez par d'autres : l'universelle sympathie dont il se croit animé, présente de singulières exceptions. L'Evangile, à son sens, n'a pas influé sur l'adoucissement des mœurs qui s'est produit sous Marc-Aurèle " ;