I. Loc. cit.^ p
que l'union dure, elle est comme privée de tout sentiment, et quand elle le voudrait, elle ne pourrait penser à rien. Ainsi elle n'a point besoin de se faire violence pour suspendre son entendement, puisqu'il paraît si mort, qu'elle ne sait môme ni ce qu'elle aime, ni en quelle manière elle aime, ni ce qu'elle veut, mais elle est absolument morte à toutes les choses du monde, et vivante seulement en Dieu...
Après que Dieu a tiré cette âme comme hors d'elle-même, et l'a privée de toutes ses fonctions, pour mieux imprimer en elle la connaissance de son pouvoir infini, et qu'ainsi elle ne voit, ni n'entend, ni ne comprend rien durant le temps que cela dure, qui est toujours bref, et lui semble l'être encore davantage qu'il ne l'est en effet; ce roi de gloire entre de telle sorte dans le plus intérieur de cette àme, et l'honore si pleinement de sa divine présence, que lorsqu'elle revient à elle-même, elle est si assurée d'avoir reçu cette faveur, qu'encore qu'il se passât plusieurs années sans qu'il lui en accorde une semblable, elle lui est toujours présente, et les effets qu'elle produit ne cessent point de continuer...
Vous me demanderez peut-être, mes filles,
comment il se peut faire que l'âme ait vu ou entendu cela, puisque j'ai dit qu'elle ne voyait ni n'entendait rien. Je réponds que lors de cette union elle ne le voyait pas, mais qu'elle Ta vu clairement depuis, non par une vision, mais par une certitude indubitable qui lui est restée, et que Dieu seul lui pouvait donner...
Ne vous imaginez pas néanmoins que cette certitude ait pour objet quelque chose de corporel, de même que le corps de Notre-Seieneur Jésus-Christ est dans le très saint-Sacrement, quoique nous ne le voyons pas; car il n'y a en ceci que la seule divinité. Mais comment, me dira-t-on, pouvons-nous avoir une si grande certitude de ce que nous ne voyons point. A cela je ne sais que répondre ; ce sont des secrets de la toute-puissance de Dieu, qu'il ne m'appartient pas de pénétrer. Je suis néanmoins fort assurée que je dis la vérité, et je ne croirai jamais qu'une âme qui n'aura pas cette certitude ait été entièrement ui;ie à Dieu V »
Rien, dans cette description, qui trahisse quelque délire de l'imagination ou quelque ivresse de la sensibilité ; les traits en sont tous
I. Sainte Thékèse, Œuvres très complètes^ t. I. p. 633- 636, ëd. Migne, Paris, 1840.
nets et pris sur le vif : l'objet s'y reflète comme en un miroir bien poli. Le fait est frappant de lui-même; il le devient plus encore, lorsqu'on compare la manière de la grande sainte à celle des pasteurs, professeurs et disciples de la Mind-Cure, dont William James mentionne si souvent le témoignage. Ceux-là, pour la plupart, ont des préoccupations monistes, des détails romantiques, des notes étranges, et même des bizarreries, qui montrent trop que la réalité ne les soutient pas et qu'ils brodent un petit poème. Et, quand je m'exprime ainsi, je ne parle pas seulement des cas que le célèbre psychologue cite pour la curiosité; je vise également la majorité des phénomènes théopathiques qu'il tient pour sérieux ' .
La précision, la lucidité, et cette constance dans le naturel que donne le contact des faits, c'est aussi ce que l'on trouve, et presque au même degré, dans saint Jean de la Croix. Voici comment il dépeint ce qu'il appelle « la sombre contemplation ».
« Cette théologie mystique ou sagesse intérieure est en effet si simple, si spirituelle et si
I. WiLL. James, Inc. cit., p. 5o-52, 56, 5", aSa, 233- 234, ^^^! 335, 336, 379.
générale dans ses principes que l'intelligence la reçoit sans être enveloppée sous aucune espèce (l'image ou de représentation capable d'être perçue par les sens. De là vient que les sens et l'imagination, dont elle ne se sert point pour entrer dans l'àme, ne saisissent ni forme ni impression, et ne sauraient en rendre raison ni imaginer quelque chose d'analogue, bien que cette mystérieuse et savoureuse sagesse se manifeste clairement à l'intime de l'âme. Figurezvous un homme qui voit une chose pour la première fois, et qui n'a jamais rien vu de semblable : il peut la comprendre, en jouir, mais il est incapable malgré tout de lui appliquer un nom ou d'en donner une idée, bien qu'il s'agisse pourtant d'une chose perçue par les sens; plus grande encore sera donc son impuissance pour ce qui est hors de leur portée.
Tel est le propre du langage divin : plus il est infus, intime, spirituel, élevé, au-dessus des sens, et plus il échappe à l'harmonie ordinaire des sens intérieurs et extérieurs, et leur impose silence... L'âme se voit placée dans une profonde et vaste solitude où nul être créé ne peut avoir accès, dans un désert immense qui
n'a pas de limites : désert d'autant plus aimable, délirieux et plein de charmes qu'il est plus profond, plus étendu, plus solitaire, et où l'âme se tient mieux cachée à mesure qu'elle plane davantage au-dessus des choses de ce monde. Alors, dans cet abîme de sagesse, l'âme s'élève et grandit en buvant aux sources de la science d'amour, qui lui dévoile la bassesse de toute contlition humaine en comparaison de ce suprême savoir et de cette connaissance divine. Si sublime et si savant que soit le lanera^e qu'on emploie, l'âme reconnaît combien sont viles, insignifiantes et en quelque sorte impropres les expressions dont on se sert pour discourir des choses divines ' . »
Ce qui fait croire à la réalité objective de pareils états, ce n'est pas seulement la manière dont ils nous sont dépeints, c'est aussi la certitude invincible qu'ils engendrent, et plus encore la transformation morale qui s'en suit.
Lorsqu'on est victime d'une hallucination, l'état de veille ne tarde pas à la dissiper, au
I. yie et œuvres..., t. III, p. 4a8-43a, trad. des carmélites, Paris, 1893 ; v. aussi OEiwres très complètes de Sainte THhKÈsE, suivies (les veuvres complètes... de Saint Jean de LA Croix, t. III, 618-614.
moins chez les personnes qui gardent la pleine maîtrise de soi : elles réfléchissent^ expérimentent, comparent; et l'illusion finit par s'évanouir. Les divagations d'un cerveau surchauffé ne supportent pas à l'indéfini le contrôle d'une pensée qui se possède. Il en va différemment de la conviction que produisent les phénomènes ihéopathiques. L'empreinte qu'ils laissent est si forte, qu'on ne peut ni oublier la faveur reçue ni douter de sa cause surnaturelle ; la certitude dont ils sont le principe ne fait même que s'affermir, à mesure qu'on les examine avec plus de soin pour en peser la valeur. C'est une remarque de sainte Thérèse d^ms le passage de ses écrits que l'on a cité plus haut; et tous les mystiques qui sont arrivés jusqu'à la contemplation, tombent d'accord sur ce point : Tous ils s'écrient avec Job :
Je mets la main sur ma bouche...
Mon oreille avait entendu parler de toi : Mais maintenant mon œil t'a vu ' .
Ce qui me frappe plus encore, c'est que la certitude qui s'attache aux états mystiques, transfigure la vie et devient un foyer nouveau