‹ De la croyance en DieuChapitre 64 sur 74 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'existence de Dieu se démontre ; il y a môme des âmes qui ont le privilège de la sentir. La nature proclame la gloire du Créateur; et le cœur humain s'exalte parfois au contact de sa souveraine et vivante beauté. En fin de compte, il est cent fois plus raisonnable d'y croire qu'à ré<Talité de l'action et de la réaction ou bien à la conservation de l'énergie, ces lois fameuses ([ue l'on a considérées si longtemps comme des dogmes scientifiques. Et pourtant, c'est un fait : cette croyance objectivement indéracinable ne garde pas toujours le même empire; elle subit des baisses énormes dont elle revient ensuite pour reprendre sa vigueur. D'où procèdent ces vastes oscillations de l'esprit humain

autour du « soleil des esprits » ? Quelle est la loi mystérieuse qui les gouverne ? Le problème vaut par lui-même la peine d'être examiné; et peut-être en sortira-t-il quelques vues salutaires.

Depuis une cinquantaine d'années surtout, notre société donne un spectacle étrange, unique, absolument nouveau : on y pratique la cbasse à l'idée de Dieu; on l'y pratique avec une logique inexorable et un bonbeur croissant. « A présent, dit un personnage de Dickens, ce qu'il me faut, ce sont des faits. N'enseignez à ces filles et à ces garçons que des ftiits. On n'a besoin que des faits dans la vie. Ne plantez rien autre chose en eux. Déracinez en eux toute autre chose. Vous ne pourrez former l'esprit d'un être raisonnable qu'avec des faits... » C'est l'idée qui a pris le dessus vei's le milieu du xix^ siècle, grâce au prestige qu'exerçait déjà sur les esprits la prodigieuse fécondité de la méthode scientifique; et l'on s'est mis dès lors à bannir Dieu de partout. On l'a expulsé

(le la Constitution, expulsé de l'école, expulsé du prétoire, ce sanctuaire de la justice où sa place semblait marquée pour toujours. Sou nom, qui suscitait chez Descartes et Leibniz des sentimeuts si profonds de respectueux amour et que Newton n'osait prononcer sans se découvrir, ce nom tendrement invoqué par tout ce que l'humanité compte de plus nolile, n'éveille maintenant que la pensée d'une hypothèse enfantine. On évite de s'en servir : il a quelque chose d'infamant; et c'est un trait de courage que de l'employer encore.

Exorciser l'Absolu : telle fut la devise des Comte, des Littré, des Renan, des Stuart Mill ; et cette devise a triomphé. Elle a passé dans nos institutions politiques et sociales; elle passe dans nos mœurs; elle va toujours plus à fond, déracinant peu à peu les traditions les plus sacrées, celles qui ont fait jadis la force et la gloire de la France. Jamais on ne vit tant d'audace dans la négation du divin, ni tant de discipline et d'intrépidité dans le dessein d'en effacer jusqu'aux derniers vestiges.

A quoi lient celte rage inlassable de tout détruire pour tout reconstruire, et sans savoir ni comment ni avec quoi ? Qu'a-t-on vu, dans les

vieilles crovances, de si radicalement ei-roae et de si profondément funeste, qu'il faille d'abord et coûte que coûte en débarrasser la famille humaine?

Ce n'est pas à la science que revient une aussi merveilleuse découverte, bien qu'on l'ait dit et redit sur tous les tons. Car la science ne porte que sur les phénomènes et leurs rapports ; elle ne s'étend pas au domaine des causes méîempiriques ; et c'est précisément sur ce domaine que se situe la divinité. La science, prise au sens rigoureux, est essentiellement incompétente, elle l'est par définition, lorsqu'il s'agit de décider s'il faut admettre ou non une intelligence qui dépasse la nature et qui pourtant la gouverne.

La métaphysique a plus d'autorité en pareille matière. 3Iais, si elle semble se prononcer pour la négative, c'est surtout parce qu'on a cherché à rebours. Voilà plus de soixante ans qu'on s'évertue à démolir le déisme. On a sondé l'un après l'autre tous ses principes, toutes ses thèses et toutes ses preuves, non pour discerner la valeur qu'elles peuvent avoir, mais dans l'unique intention d'en dénicher les difficultés et les faiblesses. L'objection, toujours l'objection :

tel est l'aspect sous lequel on s'est placé pour étudier le problème ihéologique. Quoi de merveilleux dès lors qu'on n'ait rien trouvé? qu'y a-t-il d'étonnant à ce que l'on soit revenu d'une telle enquête avec ce cri de désespoir ou plutôt de triomphe : « Nous n'avons pas de père; ou, si nous en avons un, il est pour nous comme; s'il n'était pas, vu qu'il ferme son temple et garde sa solitude? » Pour voir la lumière, on n'a rien imaginé de mieux que de lui tourner le dos. J'en demeure intimement convaincu : si l'on se fût préoccupé de dépasser l'ombre au lieu de s'y complaire, si l'on eût mis à chercher Dieu le dixième de l'énergie que l'on a mise à l'envelopper de nuages, il serait sorti de ce travail la plus ample, la plus précise et la plus solide des théodicées qui se soit jamais vue : Saint Augustin, Descartes et Leibniz auraient pâli en face de ce nouvel effort de l'esprit humain.

Pourquoi d'ailleurs a-t-on cherché dans le sens de l'objection, et non dans celui de la thèse? Ce n'est pas par hasard, sans nul doute. Ce n'est pas non plus sous l'influence de cette légèreté d'esprit et de cette sotte vanité qui animaient les sophistes grecs : j'en donne pour

nreuve le ton d'ironie et l'esprit de Jjlasphèine qui affleurent un peu partout dans la littérature naturaliste, quand ils ne s'y affirment pas d'une manière ouverte. En doute qui voudra ; pour moi, je sens le besoin de l'écrire après avoir lu : le mouvement positiviste est une levée de boucliers qui a pour mobile la baine et pour but le parti pris de rompre avec l'au-delà. ]Mais alors, à quoi pouvait-il aboutir? Sinon à la négation, puis à la destruction. Arrive-t-il donc, dans les questions morales, de trouver ce qu'on ne veut pas trouver?

Le catholicisme, va-t-on nous répliquer, la forme que le catholicisme a donnée au déisme : voilà ce qui a tout compromis. — Et je veux bien que l'enseignement du catholicisme n'ait pas toujours été ce qu'il doit être ; je veux bien que, j)ar certains points, il soit resté inférieur aux besoins de notre temps. Mais sa doctrini* est là ; on peut l'étudier dans ses documents authentiques. Or, quand on prend la peine d'en dégager les grandes lignes, on s'aperçoit assez vite qu'elle demeure pour l'homme ce qu'il y a de plus ennoblissant, de plus fécond et de plus bienfaisant. N'est-ce pas ce que Renan lui-même s'est vu contraint de reconnaître vers la fin de

264 DIi:U P:T LACTIOiN MORALE.

son Marc-Aiirèle, dans une de ces heures trop rares où la vérité frappait encore à la pointe de son cœur ?

« Les créateurs du christianisme, dit-il, occupent à bon droit le premier rang dans les hommages de l'humanité. Ces hommes nous furent très inférieurs dans la connaissance du réel; mais ils n'eurent point d'égaux en conviction, en dévouement. Or c'est là ce qui fonde. La solidité d'une construction est en laison de la somme de vertu, c'est-à-dire de sacrifices^ qu'on a déposée en ses fondements.

Dans cet édifice démoli par le temps, que de pierres excellentes, d'ailleurs, qui pourraient être employées telles qu'elles sont, au profit de nos constructions modernes ! qui mieux que le judaïsme messianiste nous enseignera l'inébranlable espérance en un avenir heureux, la foi dans une destinée brillante pour l'humanité, sous le gouvernement d'une aristocratie de justes? Le royaume de Dieu n'est-il pas l'expression parfaite du but final que poursuit l'idéaliste? Le Sermon sur la montagne en reste le code accompli ; l'amour réciproque, la douceur, la bonté, le désintéressement seront toujours les lois essentielles de la vie parfaite. L'associa-

tion des faibles est la solution légitime de la plupart des problèmes que soulève l'organisation de l'iiumanité ; le christianisme peut donner sur ce point des leçons à tous les siècles. Le martyr chrétien restera, jusqu'à la fin des temps, le type du défenseur des droits de la conscience. Enfin l'art difficile et dangereux de gouverner les âmes, s'il est relevé un jour, le sera sur les modèles fournis par les premiers chrétiens. Ils eurent des secrets qu'on n'apprendra qu'à leur école. Il y a eu des professeurs de vertu plus austères, plus fermes peut-être; mais il n'y a jamais eu de pareils maîtres en la science du bonheur... La patrie et la famille sont les deux grandes formes naturelles de l'association humaine. Elles sont toutes deux nécessaires ; mais elles ne sauraient suffire. Il faut maintenir à côté d'elles la place d'une institution où l'on reçoive la nourriture de l'âme, la consolation, les conseils ; où l'on trouve des maîtres spirituels, un directeur. Cela s'appelle l'Église; on ne s'en passera jamais, sous peine de réduire la vie à une sécheresse désespérante, surtout pour les femmes'. »

I. p. 643-(i/|4, — Renan, dans ses Pensées poithumes^ rcsuine ainsi les dernières ide'es de celte page : « Tout ce

Voilà ce qu'on volt, dès que l'on consent à voir. Encore pourrait-on s'exprimer avec une pi'écision plus grande et d'une manière plus complète sur la supériorité morale de la foi catholique. Elle contient en définitive tout ce que le positivisme a de grand : il n'en est qu'un fragment détaché de son tout et par là mémo amoindri '.

Ce n'est point de la logique des choses que procède l'athéisme en vogue. Il a sa racine dans les âmes ; il vient de Torientation qu'elles ont donnée elles-mêmes au mouvement de leurs idées : il relève de la logique du sujet. Prise en masse, notre société a cessé de croire, parce ([u'elle l'a voulu; elle a commencé à le vouloir, lorsqu'elle est devenue assez mauvaise pour que la haine de la vérité dominât dans son sein. C'est par l'exaltation du moi^ et sous loute& ses formes, c'est par l'individualisme qu'elle a glissé vers l'athéisme. Et le phénomène n'a rien de nouveau. Il s'est produit en Grèce à l'époque des sophistes; il s'est produit dans le

qui n'a pas ëlë allciulri par le cliristianisme est viande dure et mauvaise. »

2. Cf. Notre article intitulé La Iradition chrétienne {Correspondant^ 10 mai, i()o5).

peuple romain sous le règne des empereurs, et même un peu avant; on l'a vu réapparaître pendant la Renaissance, et plus tard au cours de nos nombreuses révolutions, où la débauche est conlinnellement allée de pair avec le renversement des croix et le saccage des églises ' . Toujours la licence de l'esprit et le libertinage des sens, ces deux formes principales de l'individualisme, se sont traduits dans les consciences par le doute religieux. Un peuple cesse de croire, quand il cesse d'être bon.

La croyance religieuse une fois obscurcie, le moi n'est pas encore satisfait; il n'a gagné que sa première bataille. Ce qu'il veut en définitive, ce qu'il veut sans répit, bien que d'une manière plus ou moins subconscienle, c'est une indépendance totale, c'est le droit de ne plus relever que de lui-même. Il travaille donc à faire sauter l'une après l'autre toutes les barrières qui gênent ses caprices : après Dieu, c'est à la morale qu'il

1. V Thureau-Dangin, L'Eglise et l'Etat sous la moiiaichie de juillet^ P. i-5^ Paris^ 1880.

S en prend ; el la chose est d'autant plus facile que, l'idée d'un législateur suprême une fois écartée, les notions d'éthique se trouvent ébranlées par la base et perdent le meilleur de leur vertu pratique. Peu à peu, tout est critiqué, contesté, volatilisé ; et l'athéisme se consomme dans le nihilisme. On a vu cela chez les anciens. On le voit de nouveau parmi nous : ce progrès à rebours s'accomplit sous nos yeux ; et, pour être profondément triste, il n'en est pas moins d'une éloquence singulière, au point de vue où nous nous plaçons ici.

Vers i8G3, le positivisme et le néo-crilicisme, marchant de front, commencèrent à s'imposer. La crise métaphysique s'ouvrit pour tle bon ; et Dieu fut relégué dans le domaine de l'inconnaissable. Dès lors, il ne pouvait plus être question d'éthique théologique; et la crise morale s'ouvrit à son tour '. En vain Caro et Paul Janet s'attachèrent-ils à faire voir qu'on s'engageait sur une voie redoutable, que la raison n'a point de pitié et que, la métaphysique une fois mise par-dessus bord, les principes de la conduite devaient bientôt subir eux-mêmes une

I. V. M. CouAiLHAC. Maine de Biraii, p. 294-298, Alcan, Paris, 1905 {Collect. des Gr. Philosophes).

destinée analogue. L'élan donné l'emporta, suscitant partout l'enthousiasme et de nouvelles espérances : c'était comme la joie virginale d'une autre rédemption.

On écrivit donc sous toutes les formes que la morale théologique avait fait son temps, vu que sa base se trouvait d'être illusoire. On ajouta, pour en consommer la ruine, qu'elle contenait des notions inférieures, indignes d'une civilisation adulte, et des difficultés insurmontables. Un Dieu qui commande du dehors! Mais c'est une chose essentiellement contraire à l'autonomie de la personne humaine. Un Dieu qui récompense et châtie! Mais ce sont l'égoïsme et la contrainte introduits sur le domaine de la moralité; or la moralité consiste tout entière dans le libre respect du devoir pour le devoir. Où peut d'aillturs se fonder l'idée d'obligation morale? Si elle a sa raison d'être dans la dignité des choses, le commandement divin arrive trop tard pour s'imposer; il est superflu. Et, si elle ne jaillit pas du fond de la nature, ce même commandement devient arbitraire et tyrannique; il n'a pas de valeur.

11 fallait cependant trouver un moyen de vivre; il fallait maintenir une morale. On se

rabattit sur le kantisme. Et ce fut surtout le rôle (le M. Boutroux d'en faire goûter, à la Sorbonne, la grandeur austère. Il y mit ce don de pénétrer les doctrines, ce charme ascétique et cette manière un peu fumeuse qui caractérisent son talent. Mais l'intronisation du kantisme ne devait pas aboutir. Déjà M. Fouillée en avait fait, dans ses Systèmes contemporains de la murale, une critique qui paraît décisive; à coté de M. Boutroux lui-même, M. Brocbard, tout en expliquant les Grecs, dirigeait contre l'impératif catégorique d.es attaques vigoureuses et qui portaient tout droit. Le vide du formalisme kantiste apparut, il éclata de plus en plus; et l'on sentit le besoin de cbercher ailleurs un autre équivalent de la morale traditionnelle abandonnée.

L'hésitation ne fut pas longue. Les positivistes étaient là, pleins de confiance en l'avenir, impitoyables, toujours plus nombreux; et le problème moral, sous leur poussée intrépide, glissa de l'idéalisme au réalisme.

On essaya pendant quelque temps de construire une théorie de la conduite humaine qui ne dépendît plus en rien ni de la religion ni même de la métaphysique, qui fût fondée uni-

qucment sur les faits comme la physique ou la chimie, et qui méritât par là même le nom de morale indépendante ou scientifique. C'est cet effort, encore très mélangé d'aspirations idéalistes, que représentent les ouvrages de M. Guyau ', d'Alfred Fouillée =, de StuartMilP et d'Herbert Spencer \ C'est aussi dans ce sens que parlait M. Brochard, en exposant l'éthique d'Epicure ou celle d'Aristote.

Ces diverses tentatives allaient déjà loin : elles supprimaient les idées d'obligation, de sanction, de mérite et de démérite; celle de responsabilité en était également absente ou ne s'y trouvait plus qu'à l'état de dépression. Et quelle efficience pratique pouvaient avoir ces conceptions découronnées? On se le demande. ]Mais il y restait encore une idée fondamentale, celle du maximum de jouissance pratiquement possible pour la société, pour l'humanité tout entière. Et cette idée, que l'on présentait comme

I. Esquisse d'une morale sans obligation ni sanction, Paris, 1890^ V. aussi L'irrcl. de L'avenir, Paris, 1887.

1. Critique des systèmes contemporains de la morale, Paris, i883. V. aussi Le moralisme de Kant et l'amoralisme contemporain, Paris, 191- 5 (M. Fouilltfe essaie ici de réagir contre l'anarcliie ambiante).

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