I. Paris
OU de la panthère. Et nous voilà dans l'a moralisme, ce qui est le pire des immoralismes.
D'autres, qui enseignent sans écrire, trouvent pourtant cette théorie trop bénigne. A leur sens, il n'y a personne au dehors; il n'y a personne au dedans ; il n'y a pas de choses non plus. II n'existe que des phénomènes qui changent sans trêve et en qualité et en quantité, qui sont toujours autres et de tous points, irréductibles par là même à toute espèce de loi. Il ne reste qu'un certain art de vivre : il ne reste que le succès. Et nous voilà jetés encore plus loin dans le désert de la négation ; nous arrivons au nihilisme.
Cette fois, le but se trouve atteint : l'absolu €st bien exorcisé. Relégué d'abord dans l'inaccessible, il a disparu ensuite de la nature, disparu de l'esprit humain, disparu de la conduite humaine; et le moi est libre, il est émancipé, il l'est à fond et de toutes parts. L'arrivisme et la volupté peuvent venir maintenant; ils ne trouveront plus d'obstacles à leurs éternelles prétentions.
Je me trompe. Restent encore la patrie et la famille, source de tant de gêne et de sacrifices. Ces vieilles institutions doivent donc s'en aller
avec tout le reste; elles sont une double et dernière injure aux droits de l'individu. Pour que l'humanité soit ce qu'elle peut être, il faut que toute autorité civile et militaire s'écroule; il faut aussi qu'on arrive, par le divorce, jusqu'à l'union libre de l'homme et de la femme.
Mais ce n'est pas assez que de répandre des idées ; elles ne prennent qu'avec lenteur, lorsqu'on les abandonne à leur propre sort. Il faut donc que l'école s'ouvre aux pensers nouveaux et que le citoyen boive, dès l'enfance, à la coupe libératrice du progrès. L'enfant apprendra, sous la direction de maîtres exercés, qu'il n'a point de père dans le ciel, qu'il est le produit fatal de l'aveugle nécessité et qu'il mourra tout entier comme un ciron ; il apprendra que le devoir ne peut être qu'une fiction théologique, ([u'il n'y a rien de respectable par nature et que la patrie et la famille sont des conventions égoïstes dont il faut débarraser le genre humain \ Alors l'émancipation de l'individu ne sera plus seulement reconnue en théorie ; elle pénétrera dans notre sang, elle
I. V. GoYAii, L'ccolc d' Aujourd'hui, p. 112-217, Paris, 1906 ^ — Cl. Besse, L'agonie de la morale [Revue néosco'.astiquc, août 1906.
deviendra très vite comme l'âme de la nation et persistera sans résistance ni déclin. La rédemption sera pratiquement achevée.
Deux moments dans la logique de l'athéisme : l'un où l'on passe de raffirmation do son moi à la négation de Dieu; l'autre oli l'on va de la négation de Dieu à celle de tout le reste.
11 en existe un troisième, qui est le retour à l'affirmation de Dieu. La logique de l'athéisme décrit une sorte de cercle : elle finit par revenir à son point de départ.
Lorsque le moi s'est délivré de la superstition religieuse et de celle du devoir, lorsqu'il a fait le vide complet et que le moment lui semble venu de jouir, c'est alors qu'il commence à souffrir le plus et de son propre triomphe.
Un profond univers roulant, muet, insondable, où de temps en temps et par places, se produit et se propage la vie; l'homme éclosant par hasard , pâtissant et mourant avec les mille insectes sur cette île d'herbe flottante;
au-dessus de cette nature immense, sans âme ni pitié, un ciel morne et sourd, un couvercle d'airain à cet océan de phénomènes où tout s'écoule, lutte et s'entre-détruit : quel spectacle d'effroi pour notre infinie petitesse ! quelle source de désespérance pour notre cœur avide de joie et d'amour! Oh! qui donc fera surgir à nouveau la déesse de la consolation? Qui tentera une transcription mystique et supramondaine de nos actes passagers? Qui donnera un cœur paternel à l'implacable et brutale nature ' ?
L'exaltation du moi, l'inlangibilité de l'individu! Mais, les faits le prouvent avec un éclat sinistre, c'est le banissement de ia justice et de la bonté, c'est le déchaînement de tous les vices et de toutes les passions qui fermentent au fond de l'âme humaine, c'est la marée sans cesse montante du crime et de la violence, c'est la lutte impitoyable de chacun contre chacun, c'est la disparition de l'ordre, de la sécurité et par là même du bonheur. Levons les yeux en haut : mettons-nous derechef à
I. Voir A.-J. Balfouk. Lcx bases de la croyance, p. 286-287, Moiitgrwlieii, Paris; William Hukkel MalioCK, Vivre, p. ioî-108, Paris, 1882.
chercher la himière et rappelons TAbsoUi ; la terre sans Dieu, c'est un autre Tartare.
La folie du vide ramène au désir du plein et l'excès du désordre à l'ordre. C'est ce que proclamait déjà ]M. Paul Bourget en 1899 : « État intolérable, disait-il à propos du positivisme de Taiue, au bout duquel se trouve ou la renonciation aux plus nobles, aux plus sublimes exigences de l'âme, ou bien 1 aveu que la science ne peut pas atteindre l'arrière-fonds immorlellement nostalgique du cœur. Mais cet aveu-là, c'est la porte ouverte sur le mysticisme, c'est la déclaration qu'd est des vérités intuitives que l'analyse ne saurait donner \ w
C est aussi ce que vient de reconnaître !M. William James, en se plaçant sous un autre aspect, celui de l'efficacité morale de la vie religieuse. « Je tiens, conclut-il, à dire nettement ce que je pense, car je vais contre une tendance générale des penseurs modernes ; je suis comme un homme qui ouvre une porte et s'adosse aussitôt contre elle de peur qu'on ne la referme sur lui. Je me rends très bien compte de la répugnance que soulève dans